CHAPITRE II
LE DROIT DE PUNIR. — DOCTRINE DE L'IRRESPONSA- BILITÉ. — SES VARIATIONS ET SES PROGRÈS.
A toutes les époques, sous toutes les latitudes, rhomme a démontré que le besoin de vivre en société était inhérent à sa nature.
Jamais, en aucun lieu du monde, on n'a vu des êtres humains vivre éparpillés sur le sol qui les nourrit, et sans liens entre eux. Qu'elle soit rudimentaire, comme on en trouve des exemples parmi les peuplades encore à l'état sauvage, ou que la solidarité ait atteint tout son développement, l'association existe toujours. Ce besoin impérieux de sociabilité n'est pas l'apanage exclusif de rhomme, bien des espèces animales le possèdent à un degré aussi remarquable.
Dès le moment qu'une société est constituée, les membres qui la composent peuvent invoquer quelques droits et aussi ils ont des devoirs à
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remplir. Les droits sont tirés précisément des besoins qui forcent les hommes à se réunir en société, tandis que les devoirs peuvent se résumer en deux mots : être utile à la société.
Le premier et peut-être le seul des besoins qui font que Thomme est éminemment sociable, c'est le besoin de protection. Dans le combat pour la vie, la créature humaine est loin d'être la mieux douée au point de vue des aptitudes matérielles. L'homme n'a ni la force musculaire, ni l'agilité, ni la rapidité à la course, ni enfin des armes naturelles de défense ou d'attaque. Et cependant il est environné d'animaux possédant la plupart de ces qualités. Si donc il ne s'organise pas en société, si l'association contre les ennemis n'est pas effective, Thomme n'existera plus à bref délai, il disparaîtra après avoir mené pendant un temps plus ou moins long une existence précaire et misérable. Donc s'il veut vivre, il doit vivre en société, et le premier de ses droits est la protection et l'aide de ceux avec lesquels il s'est associé. L'entente et l'action en commua s'exercent d'abord contre les animaux qui, par leurs déprédations et leurs attaques, menacent sa vie ou menacent la nourriture dont il doit faire
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usage. Avec ces ennemis naturels, pas d'hésitation, pas de justice. Fassociation doit les combattre, les mettre en fuite, et s'il se peut les anéantir : son existence est à ce prix. Il faut les tuer ou être tué par eux.
Ce que je viens de dire du droit que possèdent tous les membres d'une société implique ses devoirs ; ils consistent à prêter son aide quand il s'agira de repousser une attaque, et d'une manière plus générale, h être utile à la société dont il est membre.
Après des années plus ou moins nombreuses de luttes et de combats, la société humaine, grâce à sa solidarité, grâce aussi à la mise en commun de son intelligence et de son industrie, arrive à se délivrer des attaques qui ont assailli ses débuts. Mais bientôt, alors que l'unique but de la vie commune est d'accroître le bien-être de chacun des membres de l'association, on ne tarde pas à constater que certains individus n'ont qu'un but et font tendre tous leurs efforts vers ce résultat : vivre aux dépens du travail des autres. Pour en arriver là, certains membres ne reculent devant aucune action. S'emparer du bien de son coassocié, et s'il veut le défendre le
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tuer pour s'en emparer, telle est le plus ordinairement la tendance de ces criminels. Puis viennent d'autres mobiles, la vengeance, l'amour, la jalousie, comme l'indique le mythe biblique de Caïn et d'Abel, enfin cet ensemble de sensations psychiques qui peuvent se grouper en ces deux lermes : ou bien satisfaction d'un appétit, ou bien tendance au commandement et à la suprématie.
C'est là un danger considérable pour la société en voie de formation. Si on laisse libre carrière à ces appétits ou à ces désirs égoïstes, il est clair que Tassociaiion est en grand péril et que les membres qui la composent auront un plus grand bénéfice de vivre isolés, que de vivre au contact de leurs semblables, si on donne à quelques-uns d'entre eux la liberté du meurtre et du pillage. : Par conséquent ce sont là des tendances qu'il faut réfréner à tout prix.
La société a donc le droit absolu, naturel et primordial de se mettre à l'abri des agissements de quelques-uns de ses membres, dont les tendances ne vont à rien moins qu'à la destruction de toute association, mais elle n'a que ce droitlà, elle n'est et ne peut être dispensatrice de
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peine et de récompense, car Tune de ces alternatives ne va pas sans l'autre.
C'est surtout la vengeance, sentiment générateur des crimes, que la société ne peut et ne doit pas avoir. C'est là en effet un sentiment peu noble, d'un ordre absolument inférieur, tellement honteux et méprisable que la société elle-même est appelée souvent à constater que des crimes se commettent à son instigation ou sous l'influence d'idées de vengeance. Ainsi donc toutes les expressions de : vindicte publique, de glaive de la loi, et les idées qu'elles représentent, doivent disparaître de nos mœurs. Ces expressions, que rien ne justifie alors qu'il s'agit d'un crime ordinaire, deviennent, par Tidée qu'elles expriment,* tout à fait odieuses alors que dans le nombre de ceux que la société est obligée de priver de quelques-uns de leurs droits, il s'en trouve dont la responsabilité morale n'existe pas. Si en effet la répression de certains actes par la société n'est autre chose qu'une vengeance, pourquoi empêcher ceux qui ont été victimes de certains actes de se venger eux-mêmes ? Nul ne peut se rendre justice à luimême, dit un principe de droit, et cependant
certaines vengeances sont autorisées et excusées par la loi. Il faut donc affirmer hautement ce principe : la société n'a que le droit et le devoir de se mettre à Tabri des actes criminels en empêchant le délinquant d'en commettre d'autres.
Les sociétés primitives, obéissant à la succession d'idées que je viens d'indiquer, se sont exclusivement préoccupées d'une seule chose, le crime. Dès le moment qu'un crime était commis, patent et avéré, l'auteur en devait être puni, ayant manqué au pacte fondamental de l'association. La question de savoir si le délinquant jouissait de la plénitude de sa raison, lors de la perpétration de l'acte incriminé, ne se posait même pas, et la condamnation venait toujours après le crime, quel que fut l'état mental de celui qui l'avait commis. On ne trouve pas vestige de la préoccupation de responsabilité dans les législations anciennes, il faut arriver à l'admirable ensemble des lois romaines pour voir le problème abordé, et il faut le dire résolu du premier coup, du moins quant à son affirmation théorique. Le criminel, disaient les lois romaines, n'est tel en réalité que s'il est compos mentis.
Une vérité aussi lumineuse que celle-là avait