LES ÉPIPHÉNOMÈNBS DB L'ÉVOLUTION DU POUVOIR
n'ont pas passé dans son œuvre ? des anxiétés que provoquent les examens et les concours? des passions remuées par une élection politique ? des intérêts mis en éveil par la création d'un chemin de fer ou d'un chemin vicinal? Il n'est pas un des 600,000 kilomètres de chemins vicinaux construits en France depuis 1836 dont le tracé n'ait été discuté avec passion, qui n'ait donné lieu à des sollicitations et à des intrigues, qui n'ait provoqué des colères et des rancunes, créé des divisions intestines dans des conseils municipaux. Aujourd'hui, plus rien. Tout cela est mort, oublié, aboli. Il ne subsiste que l'œuvre sociale.
C'est un fait singulier quand on y réfléchit, qu'au bout d'un siècle à peine, l'œuvre révolutionnaire soit déjà pour nous complètement refroidie, dégagée d'émotions; que les victimes du tribunal révolutionnaire soient oubliées; que les mille intérêts froissés par la brusque refonte législative soient guéris ; et que, d'autre part, pour les libertés conquises avec tant de peine, on soit déjà sans enthousiasme. Pourtant, il faut bien croire que c'est la loi. Un fait n'a de valeur sociale qjue dépouillé des émotions qui l'ont accompagné, puisqu'il est entendu que l'histoire vraie ne peut pas être écrite par les contemporains encore trop engagés dans la lutte, trop émus par le spectacle auquel ils assistent, puisque l'histoire vraie est impassible.
Un phénomène économique connu traduit encore bien ce dédain de la société pour les émotions et les passions personnelles, c'est la dépréciation immédiate de tout objet fabriqué avec une intention spéciale, voulu sur commande, désiré à un titre quelconque, et qui, par là même, n'est pas un article courant. Bâtissez une maison, mettez-y de la recherche, ayez toutes les émotions de l'architecte et du propriétaire. Songez avec amour au joli nid que vous vous êtes préparé. Puis soyez obligé de la vendre. Vous n'en tirerez pas la moitié de ce qu'elle vous aura coûté.
IjSl société est insensible, inexorable; si elle utilise les émotions et les passions, c'est pour s'en faire un jeu dans sa littérature (1). Elle se préoccupe de l'œuvre accomplie, de
(1) Je ne parle que des émotions; il ne s'agit pas des souffrances réelles qui
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rinsiitution créée qui suppose des sacrifices^ sans s'émouvoir de la douleur de ces sacrifices. Voilà pourquoi la gloire, qui est la grande récompense sociale, égoïste et magnifique, est le privilège, soit des hommes qui se sont sacrifiés euxmêmes, soit de ceux qui ont provoqué autour d'eux des sacrifices et fondé des œuvres avec. La gloire des conquérants est faite des cadavres de leurs soldats, parce que le sacrifice de ces innombrables vies a été socialement utile ou est censé l'avoir été, et que Thonneur ne pouvant en être rendu à des anonymes est reporté sur Fidole qui Ta provoqué ; les martyrs se font tuer, les grands conquérants font tuer, les uns et les autres ont la gloire et non pas les héros de roman, voilà qui est significatif.
Est-ce à dire que la société ne pourrait pas arriver à utiliser nos émotions ? Elle le pourrait si celles-ci étaient transformées, ce qui amènerait la transformation de la société ellemême. Si par un effort sur nous-même nous parvenions à renverser l'ordre de nos émotions ; si le sacrifice, c'est-à-dire la perte de pouvoir nous causait de la joie, si l'acquisition du pouvoir au contraire nous causait de l'effroi et de la douleur, nul doute que la société ne s'en trouvât modifiée et qu'elle ne pût utiliser tout au moins nos joies.
En effet, puisque les œuvres sociales sont faites de nos sacrifices individuels, il n'est point indifférent que ces sacrifices soient joyeux ou douloureux. La société dédaigne les douleurs que nous occasionnent nos sacrifices parce qu'elles sont pour elle une gêne et un obstacle — elles ne vont pas dans le même sens qu'elle ; — mais si nos sacrifices étaient joyeux, la société utiliserait certainement une force qui agirait dans le même sens qu'elle. Nul doute que le sacrifice joyeux ne créât une atmosphère sociale plus favorable, plus tiède, où pourraient s'élaborer des organisations plus compliquées. Là, peut-être, pourrait vivre en plein air la délicate fleur du socialisme qui, jusqu'à présent, n*apu fleurir que dans la serre chaude de quelques couvents. Il faudrait, en effet, pour le fonctionnement du collectivisme, que la masse des hommes fût parvenue au sacrifice joyeux.
proYiennent des besoins. Celles-là la société s'efforce de les soulager par 1 assistance ; elle s*en émeut.