LES ÉPIPHÉNOMÈNBS DE L'ÉVOLUTION DU POUVOIR
Cela est-il réalisable ? C'est l'idéal des religions et des morales. Il convient de noter aussi une analogie encourageante en histoire naturelle. On connaît la distinction des animaux à sang chaud et des animaux à sang froid. Or, d'après une théorie séduisante (1), la chaleur retenue et utilisée par les organismes supérieurs pour se créer un milieu interne plus favorable, serait un épiphénomène de la vie tout à fait comparable aux émotions qui accompagnent les évolutions du pouvoir; ce serait la chaleur produite par la destruction du potentiel chimique, c'est-à-dire par un sacrifice de pouvoir, et sans doute l'utilisation en serait due à une qualité particulière des éléments cellulaires.
La vie sociale peut-elle ce qu'a réalisé la vie animale, l'avenir nous réserve-t-il des sociétés à sang chaud? Verrons nous des organisations aussi différentes des nôtres que le mammifère l'est du poisson? Mystère. Il y a bien déjà des institutions particulières où est utilisée la joie du sacrifice. J'ai parlé des couvents, mais il y a aussi la famille. La famille est faite de sacrifices, de là sa supériorité sociale sur l'union libre. Ces sacrifices peuvent être acceptés dans un esprit bien différent, par contrainte ou avec joie : cela produit des types de familles bien opposés. On sait combien, dans le second cas, devient chaud et affectueux le nid familial.
Mais que la société dans son ensemble, ou seulement que telle ou telle institution d'Etat passe à cette espèce de vie surnaturelle ; que les sacrifices faits à l'Etat soient joyeux, que l'impôt soit payé avec allégresse, que le percepteur devienne affectueux, que tous les citoyens en masse se perfectionnent à ce point, voilà qui jusqu'à nouvel ordre paraîtra inouï et invraisemblable. Je crains bien dès lors que le collectivisme ne soit une doctrine trop surnaturelle. Dans tous les cas, comme le sacrifice joyeux ne se décrète pas collectivement, mais est conquis individuellement, le collectivisme ne pourrait être que le résultat d'un long progrès moral.
Maurice Hauriou,
Professeur de droit* administratif à. la Faculté de droit de Toulouse.
(1) Cette théorie est de M. Chauveau, réminent physiologiste : Le travail musculaire, Paris, Asselin, 1891; article LaulAKI^, Revue scientifique du 27 juin 1891.