‹ De la responsabilité de l'état à raison des fautes de ses agentsChapitre 83 sur 144 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

(avril-septembre 1895)

Nous avions arrêté noire dernière chronique aux vacances de Pâques. On sait que Tépoque des congés parlementaires et, en particulier, celle des congés de Pâques est particulièrement propice à l'éloquence ministérielle. Nous avons eu à la fin d'avril et au commencement de mai beaucoup de discours de vacances. Deux anciens présidents du Conseil, MM. Dupuy et Goblet, ont parlé les prenjiers. M. Dupuy a profité d'une inauguration d'école pour parler au pays par-dessus la tête de ses électeurs de la Haute-Loire. M. Goblet a suivi et s'est fait entendre à l'Union de la Jeunesse républicaine de Paris. Chacun a, à peu près, exposé sa politique. Puis, ça été le tour du président du Conseil actuel, M. Ribot, qui a parlé à Bordeaux.

Sans doute le pays n'a pas le droit de se plaindre de tant de harangues ; car il peut ainsi se prononcer en connaissance de cause et faire son choix. Il est vrai qu'il peut lui arriver d'ôtre un peu plus embarrassé après qu'avant, comme le berger Paris entre les trois déesses. A parler franc, n'est-ce pas depuis quelques années Tétat d'esprit de ce pays? Car on sent chez lui comme un secret malaise qui n'échappe point aux esprits avisés et qui pourrait devenir grave. On n'a pas perdu toute confiance dans le régime parlementaire, et celui-ci peut encore, s'il le sait et le veut, reconquérir sa popularité. Mais le régime parlementaire n'a plus beaucoup de fautes à commettre, s'il veut conserver son prestige et son bon renom.

L'instabilité ministérielle qui empêche toute pensée suivie, toute réforme de longue haleine et qui organise le gâchis : voilà surtout ce que commencent à lui reprocher les masses paisibles et profondes qui, venues à la République par la force même des choses et pour avoir, selon l'expression même du maire de Bordeaux haranguant M. Ribot, « la sécurité du lendemain », en sont, encore aujourd'hui, le plus sûr appui, mais qui sont ondoyantes

et simplistes. Elles se préoccupent aussi de la situation financière, qui fait réfléchir tous les hommes sérieux et sensés.

On ne saurait croire l'impression profonde que le discours si courageux de l'honorable M. Loubet, afliché dans nos villages à la veille des vacances de Pâques, a faite sur beaucoup de gens. Au moins, celui-là, disait-on aux champs, a dit la vérité.

Impôt sur le revenu, impôt sur le capital, impôt progressif, ou simplement dégressif, tout cela, je vous assure, sonne mal aux oreilles de Jacques Bonhomme. Comme son aïeul de l'ancien régime, il pense que la sauce importe peu, et que ce qui importe c'est de ne point être mangé. Et très judicieusement, il estime que la meilleure des réformes financières dont on lui parle tant, la seule peut-être, serait un allégement des charges publiques, et par conséquent, une sage et stricte économie. Ce qui frappe égale-^ ment Jacques Bonhomme et le choque singulièrement, c'est la division des républicains. Disons les choses comme elles sont : la division s'accentue tous les jours, et, bientôt, aucun village de France n'y échappera. C'est bien la petite ville dont parle quelque part La Bruyère : charmante à regarder du haut de la colline, avec la jolie rivière qui la baigne et les ombrages qui l'entourent, mais à l'intérieur, comme la maison d^i l'Écriture, divisée contre ellemême. Les républicains qui, au moment des grandes luttes, marchaient en rangs serrés, se sont, hélas ! séparés après la victoire. Et dans beaucoup de nos villages de France, pour des raisons qui, d'ailleurs, à l'origine ne touchaient en rien à la politique, mais qui, tout ainsi que dans les Chambres, ont fini par prendre une couleur politique, vous aurez bientôt, vous avez déjà deux partis rivaux. Tout cela est assez triste, au fond :

« Et quand on vient d'en rire, on devrait en pleurer ! »

Est-ce à dire que nous devions nous abandonner au pessimisme? Rien n'est perdu encore, et tout peut être réparé. Pour cela il faut que nos hommes d'État prêchant d'exemple élèvent leur esprit et leur cœur très haut. 11 faut que la Képublique devienne dans toute la force du terme un gouvernement national. Certes, il faut gouverner avec son parti, avec le parti républicain dans l'espèce. Ainsi que le disait admirablement Gambetta, qui, lui, avait le sens de cette politique nationale : « On ne gouverne jamais qii'avec son parti. » Mais il faut, avant tout, gouverner pour la France. Quelles réformes seront utiles à l'ensemble du pays ? Quelles prétendues réformes seraient nuisibles à cet ensemble? Voilà ce qu'il faut courageusement examiner, voilà ce

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qu'il faut faire. De ce point de vue plus élevé tout s'éclairera, peut être, et redeviendra facile. On ne guérira pas, sans doute, la méchanceté humaine, mais on refera peut-être, dans ce pays, Tunion des esprits et des cœurs contre le socialisme barbare et le césarisme égoïste. Et j'ajoute : on fondera, vraiment, la République.

A peine rentrée des vacances de Pâques, la Chambre sentit le besoin de se mettre au budget, dont M. Ribot avait tracé les grandes lignes dans son discours de Bordeaux, et sagement, elle ajourna une interpellation de M. Jaurès, qui voulait demander compte au Président du Conseil du dédain qu'il avait montré à Bordeaux pour les conceptions collectivistes.

J'insisterai peu sur le projet du budget pour 1896. Aussi bien notre collaborateur M. Saint-Marc en a, dans un précédent numéro de la Revue, donné l'économie générale. Le budget apporté par le Gouvernement était à coup sûr, un budget sincère. Le gouvernement n'avait rien dissimulé. Et telle qu'elle ressort de ses franches indications, notre situation budgétaire est loin d'être bonne, et ne peut pas être envisagée d'un cœur léger. Sans doute la République a créé notre outillage militaire, notre outillage scolaire et notre outillage économique, et, d^autre part, depuis quatre ans on a incorporé dans le budget des dépenses qui figurent pour 170 millions au budget de 1895 et qui, antérieurement à 1891 était imputées sur des fonds d'emprunt. Mais nos dépenses s'accroissent chaque année, et c'est le point noir. Elles se sont accrues de 66 millions en 1893, de 63 millions en 1894, de 50 millions en 1895, et le Gouvernement demandait pour 1896 une augmentation de 24 millions. Or, si Ton songe que notre revenu n'est pas supérieur à 22 milliards et si, d'autre part, on ajoute au budget de l'État les centimes additionnels départementaux et communaux, les droits d'octroi, etc., on verra que la France paie au fisc un bon quart de son revenu. Et, tandis que nos dépenses grossissent sans cesse, les facultés contributives delà Nation, qui sont loin d'être indéfinies, diminuent.

Les recouvrements des premiers mois de 1895 ont été inférieurs de 16 millions aux prévisions budgétaires. Enfin, nous n'amortissons pas, et rien n'est plus grave, si l'on réfléchit surtout que la situation de notre dette flottante va nous forcer bientôt à un nouvel emprunt. La dette de l'Etat, des départements et des communes s'élève maintenant au chiffre formidable de 35 milliards. Chaque Français, en venant à la vie, devra bientôt mille francs pour le compte public, et si l'on songe que l'ensemble de la fortune française ne dépasse pas 200 milliards, on sera, tout simplement effrayé de ce que pourrait être notre avenir financier.

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On sait que le Gouvernement, avec un courage qui lui faisait quelque honneur, proposait de s^adresser à Timpôt pour trouver les 56 millions rendus nécessaires à Téquilibre budgétaire par les 24 millions d'augmentations de dépenses et les 32 millions d'insuffisances de recettes. Pour lui, de nouvelles économies étaient impossibles ; car, sauf pour la guerre et la marine, il avait ajourné toutes les extensions, qui n'étaient pas du fait de lois votées par le Parlement ou qui n'étaient point compensées par des économies correspondantes. 11 prétendait que si Ton retranchait du budget la partie incompressible, à savoir le service de la dette, des pensions, de la guerre et de la marine, il ne restait que 650 millions, dont 195 pour l'instruction publique et 131 millions pour les travaux publics. Il ajoutait que, pour faire des économies, il faudrait un plan largement conçu de décentralisation administrative.

Des économies ! Tel était pourtant le cri général dans les bureaux de la Chambre, le mardi 21 mai, entre 3 et 7 heures, tandis qu'on nommait la Commission du budget. Pauvre projet gouvernemental ! C'était à qui lui reprocherait le plus amèrement de demander à l'impôt, et en particulier à une contribution sur les domestiques, les millions nécessaires pour combler le déficit. Les Chambres sont comme les enfants. Il ne faudrait jamais leur dire la vérité et tout le monde, ce jour-là, à commencer par les candidats, en voulait, au fond, au gouvernement, de sa sincérité. C'était à qui lèverait le plus haut les bras au ciel et à qui pousserait les cris les plus aigus devant le monstre des impôts nouveaux. 11 y avait bien quelque tactique dans cet effarement et cette indignation, car, en règle générale, le plus sûr moyen d'être nommé à la Commission du budget^ c'est de prendre le projet du gouvernement pour tète de Turc et de taper ferme sur lui. Bien souvent, en effet, les voix vont à qui tape le plus fort. Psychologie parlementaire ! Mais il y avait aussi dans cette stupeur indignée quelque chose d'amusant et de douloureux, à la fois, pour l'observateur.

Car beaucoup avaient l'air, vraiment, en apercevant le déficit, de découvrir l'Amérique. Et pourtant, lors de la dernière discussion du budget, avant Thonorable M. Ribot, par conséquent, M. Léon Say et quelques autres avaient montré à la Chambre à quels abîmes on courait, si Ton ne s'arrêtait pas dans la voie des dépenses, et M. Loubet, de son côté l'avait montré au Sénat. Mais ils avaient prêché dans le désert. Kt, au lieu de voter des économies, le Parlement avait, finalement, voté des dépenses nouvelles. J'ai gpand'peur qu'il n'en soit de môme pour 1896. Vous verrez plutôt. liC 21 mai tout le monde parlait d'économies. Lorsque la

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disMcussion du budget de 1800 viendra devant la Chambre, ce sera à qui saura le mieux faire des gpn/Tosités. et le déficit, v le hideux déficit », au lieu de diminuer, augmentera. Car je vous le dis, en vérité, c'est moins le budget qui est malade, que ce pays qui meurt de la surenchère électorale.

Des économies ! hélas ! oui, il en faudrait faire. Il ne faudrait même faire que cela. Mais on dirait à de certaines heures que la France a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre. Viennent des élections, ce ne sera pas toujours à ceux qui courageusement lui crieront : « Casse cou ! ». mais bien souvent à ceux qui lui promettront de lui acheter la lune avec son argent qu'elle donnera ses voix. Des économies ! Ce n'est pas seulement pour combler le trou béant du budget et pour éviter les impôts nouveaux, qu'il en faudrait faire. Il en faudrait faire, surtout, pour donner à ce pays une orientation nouvelle et indispensable. Voyez-vous, et tous ceux qui voient de haut et voient de loin vous le diront, ce qui nous tue, c*est le socialisme d'État à jet continu, que, sans nous en rendre bien compte, peut-être, nous faisons depuis quelques années, et au bout duquel, ne vous y trompez pas, est le collectivisme. Il est vrai, que quelques naïfs qui n'ont rien étudié croient être ainsi des progressistes. Les malheureux 1 Le progrès social consisterait-il donc à faire de chaque citoyen un fonctionnaire ?

Mais fera-t-on des économies? Voilà la question. Je vous avoue que, malgré tout, je demeurais légèrement sceptique devant tant d'énergiques déclarations. Ainsi que le faisait doucement remarquer devant moi un de nos collègues très distingué, vieux routier parlementaire, les bureaux, les fameux bureaux que T Europe nous envie, qui vivent du budget et, par conséquent, des dépenses, ne diront aux pauvres rapporteurs spéciaux que ce qu'ils voudront bien leur dire, c'est-à-dire fort peu de choses. Et, je le crains fort, le jour de la grande discussion, beaucoup de législateurs, qui ont voulu très justement nommer le 21 mai des commissaires très énergiques, se feront non moins justement les complices des bureaux et voteront avec eux contre la Commission pour ménager les diverses catégories d'électeurs qui émargent au budget. Car, et c'est, je crois bien, un ancien député des Landes, le regretté Pascal Duprat, qui le faisait remarquer, un jour, très finement, chaque législateur est, comme l'orateur antique, doublé d'un joueur de flûte qui lui donne le ton, et, dans l'espèce, le joueur de flûte est précisément Télecleur qui est derrière chaque représentant. Or, rélecteur, qui, ne vous y trompez pas, poussera sur sa flûlode longs gémissements le jour où il apercevra la ban-

queroute à l'horizon, ne veut, pour Tinslant, que manger du budget, doublé qu'il est lui-même trop souvent d'un candidat éventuel à quelque chose. C'est donc Télecteur qu'il faudrait guérir pour guérir le budget. Mais pour le moment, on n'y songe guère. On y songe si peu, que dans certains journaux, et très souvent à la tribune, on appelle ces surenchères et cette démoralisation : la politique démocratique !

Tandis que la Commission du budget se constituait en nommant M. Edouard Lockroy son président, la Chambre discutait les deux interpellations Rabier et Denis annoncées depuis plusieurs mois : la première sur l'ingérence cléricale dans l'armée, la seconde sur l'infiltration juive. L'interpellation Rabier s'est terminée par la remise en vigueur de la circulaire du maréchal Soult, en 1844 : « interdisant au militaire de contracter d'autre engagement que le « lien qui le rattache au service, de connaître d'autre commandea ment que celui de ses chefs, d'autre guide que son drapeau ».

Pour ce qui est du débat sur la question juive, il a tourné, finalement, à l'avantage d'une des conquêtes les plus précieuses de la philosophie et de la Révolution française : la liberté de conscience ; et voilà pourquoi il n'est pas inutile d'y insister quelque peu.

Il faut reconnaître que notre France de la fin de XIX* siècle est, parfois, un singulier pays. On dirait, à de certaines heures, que nous avons perdu notre belle santé intellectuelle et morale d'antan. En politique, il semble qu'après avoir conquis la liberté nous prenions comme à plaisir de faire le possible et l'impossible pour compromettre le régime qui seul est capable d'en assurer le fonctionnement et le succès. En littérature, il semble que nous nous fassions une joie de renoncer à nos qualités natives de logique et de clarté pour je ne sais quel symbolisme étrange et décadent. En religion, enfin, il semble que ce pays qui le premier eut l'honneur de proclamer la liberté de conscience et de la donner au monde, veuille rayer trois siècles de son histoire et en revenir aux horreurs sanglantes des guerres de religion et aux scènes les plus atroces du moyen âge.

N'avons-nous pas vu plutôt, quelques jours avant l'interpellation de MM. Denis et d'Hugues sur l'infiltration juive, M. G. Thiébaud dénoncer le péril protestant plus dangereux encore que le péril sémitique ? « Prenez-garde, criait-il, toutes les fonctions publiques sont envahies par des huguenots. » Il est vrai que MM. Denis et d'Hugues devaient, un peu plus tard, nous les montrer envahies par des sémites, de sorte que nous demeurions perplexes, ne sachant, finalement, à qui croire et à qui nous fier. La

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vérité, c'est que, comme Ta fort bien montré M. Naquet, « une latte <r violente étant engagée pendant quelques années entre la Mooar- « chie et le catholicisme d*un c6té, et la République de Fautre, le « gouvernement était obligé de choisir ses fonctionnaires parmi « ceux qui n'étaient nullement suspects de cléricalisme ni de mo- « narchisme ». Si la République devient, dans toute la force du terme, le gouvernement national, cette proportion toute relative, au surplus, cessera par la force même des choses et Téquilibre sera vite rétabli. 11 est vrai que ceux qui crient si fort contre les protestants et les Juifs ne sont le plus souvent républicains que du bout des lèvres et, qu'en réalité, c'est peut-être moins au protestants et aux Juifs qu'à la République et à la liberté qu'ils en veulent. Mais si Ton ne peut leur demander d'aimer la République malgré eux, qu'ils réfléchissent, de grâce, aux conséquences barbares que leurs prédications pourraient avoir et qui seraient une honte pour notre pays.

Nous traversons une époque où les appels à la haine des citoyens les uns contre les autres ne sont que trop facilement entendus. Depuis que la fameuse campagne anti-sémitique a commencé, beaucoup de très braves gens, à force d'entendre répéter qu'il y avait un péril israélite ont fini par le croire. C'est un état d'esprit très bizarre et très dangereux qui, peu à peu, a été créé dans un certain nombre de têtes plus ou moins bien faites. 11 y a, là, comme une étape plus ou moins consciente vers le socialisme révolutionnaire, et c'est avec raison que M. Naquet a cité le mot si joli et si profond de Bebel au Reischtag allemand, à savoir que Tantisémitisme était le Socialisme des sots. La France, espérons-le, a encore assez de bon sens pour résister. Et, à ce point de vue, il faudrait presque remercier les interpellateurs. Car, à la lumière de la discussion, tous les préjugés que l'on accumulait depuis quelque temps dans un certain nombre d'esprits se sont évanouis. On en a vu, en les pressant du doigt, toute l'inanité et tout l'odieux. La Chambre s'est honorée en votant l'ordre du jour pur et simple, en restant fidèle au passé de ce pays et au principe de la liberté de conscience. Elle a donné ainsi à notre pauvre France, si agitée et tourmentée, et vraiment un peu maladive, un noble et pur enseignement. La liberté de conscience a toujours été et sera toujours le fondement de toutes les autres.

En ce moment, d'ailleurs, l'attention publique était plutôt tournée du côté du grand voyage accompli dans une partie de la France et notamment dans la région du Sud-Ouest par le Président de la République. Certes, les représentants de cet admirable pays

girondin, — demeuré en dépit des changements et des modifications de surface, une réalité vivante et historique, — que M. Félix Fanre avait bien voulu convier à raccompagner dans son voyage, ont été singulièrement heureux d'entendre les acclamations qui, sur tous les points, à Périgueux, à Bergerac, à Libourne, ont accueilli le passage du chef de TÉtat, de Félu de l'Assemblée nationale. Leurs cœurs de républicains et de patriotes en ont été doucement remués. Ils n'oublieront jamais cet admirable voyage de Libourneà Bordeaux par le Becd*Ambès, ces populations qui, pressées sur les deux rives de la Dordogne et de la Garonne, ne cessaient pas un instant par leurs cris joyeux de faire pressentir Taccueil sans égal que Bordeaux, leur capitale et leur résumé, pour ainsi dire, allait faire, quelques moments plus tard, au Président de la République. Mais ce qui laissera surtout dans leur esprit un souvenir à jamais vivant, c'est la réception faite par Bordeaux au navire qui portait le Président. Ah ! le beau et réconfortant spectacle et quelle superbe entrée dans cette rade unique au monde, qui est une des plus merveilleuses choses de notre beau pays et où vient se presser et se condenser toute la vie du Sud- Ouest!

Certes, toutes les acclamations qui ont accueilli et accompagné partout le Président étaient méritées. Car M. Félix Faure n'est pas seulement le représentant officiel de la République, il est encore un homme dans toute la force du terme. Fils de ses œuvres, il est bien le digne chef d'une démocratie laborieuse, intelligente, honnête et libre. Il aime le travail qui l'a fait, le peuple dont il sort ; on le voit bien à sa générosité pour ceux qui souffrent, à ses attentions toutes particulières pour les humbles et les petits qui se pressent sur son passage, et pour lesquels il a un regard d'une sympathie charmante, qui part du cœur et qui va aux cœurs. Mais si une bonne part de ces acclamations joyeuses et souvent enthousiastes allaient à l'homme qu'est M. Félix Faure, si une bonne part allait aussi au règne de justice sociale que personnifie le Président en personnifiant la République, une part très notable allait, n'en doutez pas, aux idées de stabilité et d'ordre que, dans un régime d'absolue liberté comme le nôtre, représente plus particulièrement la Présidence de la République. M. Saumande, à Périgueux, M. Dezeimeris, à Bordeaux, l'ont marqué très justement : le pays a besoin d'un point fixe où s'appuyer. Instinctivement, la Présidence de la République lui apparaît comme ce point fixe. Les aveugles qui la voudraient supprimer sont en désaccord complet avec la conscience nationale. « Il faut que la République soit un gouvernement »,

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disait le regretté Jules Ferry. » C'est la France entière qui pense encore ainsi. Des braillards couvrent souvent sa voix, mais chaque fois qu'elle peut se faire entendre librement,c'est le cri qu'elle jette. C'est le cri que, sur tant de points divers, elle a poussé en juin au passage du Président de la République. Elle ne demande pas, à coup sûr, au Président de faire de la politique personnelle ; mais elle demande à l'arbitre dos partis de veillera ce que, selon l'expression même de Jules Ferry, la République soit un gouvernement. Voilà encore, au fond, à l'heure actuelle, la pensée de ce beau pays si aisément gouvernable et qui, presque toujours, au cours de son histoire, a mieux valu que la politique qu'on lui faisait. Aux hommes publics, d'entendre et de comprendre !

Le Gouvernement actuel n'a guère semblé le comprendre pendant la discussion de la réforme de l'impôt des boissons qui, malgré quelques intermèdes comme Tinterpellation Isaac-Couchard sur les concessions coloniales, et le grand discours de M. Jaurès surFutilité sociale de la haine, a occupé la Chambre pendant le dernier mois de la session ordinaire. Nous n'avons jamais vu, en effet. Gouvernement moins soucieux de faire aboutir une réforme proposée par lui-même, et laissant plus allègrement à la Chambre le soin de démolir son projet pour en improviser un autre plus mauvais et moins viable encore que celui du Gouvernement.

On sait que, dans la pensée du Gouvernement comme dans celle de la Chambre, la réforme des boissons devait se suffire à ellemême, c'est-à-dire qu'elle n'était point escomptée comme la réforme successorale, — à laquelle on demande 25 millions, — pour l'équilibre budgétaire. L'économie du projet gouvernemental était assez simple, trop simple, dirons-nous volontiers, car dans une question, qui, étant donnée l'infinie variété de l'agriculture et de la viticulture française, touche à des intérêts souvent contradictoires, il faut que la loi, pour être, selon l'expression de Montesquieu, le rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses, soit modelée, pour ainsi parler, sur la diversité même d'un pays comme le nôtre, dont un grand historien a pu dire qu'il présentait le type supérieur de l'unité la plus achevée dans la diversité la plus harmonieuse.

Le Gouvernement remplaçait tous les droits actuels sur les boissons par un droit unique de consommation, et pour compenser le dégrèvement opéré ainsi en faveur des boissons hygiéniques, il élevait à 175 francs le droit sur Talcool et abolissait le privilège des bouilleurs de cru, en établissant la déclaration et l'abonnement chez les petits bouilleurs, l'exercice et la prise en charge chez les

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bouilleurs employant pour leur distillation des alambics d'une contenance supérieure à cinq hectolitres. En réalité, pour tout esprit informé et avisé, le projet du gouvernement sacrifiait aux distillateurs du Nord et du Pas-de-Calais une notable partie des viticulteurs de France.

Tout marcha assez bien au cours de la discussion générale. Elle fut, en particulier pour l'honorable M. Lannelongue qui examina la réforme au point de vue spécial des ravages de Falcoolisme, Toccasion d'un succès très vif, et pour le parti socialiste, qui, comme on sait, se vante d'avoir en toute matière des solutions personnelles, l'occasion de demander l'établissement du monopole de l'alcool cher à M. Alglave. Mais lorsqu'on en vint aux douze premiers articles relatifs, précisément, aux bouilleurs de cru, les choses changèrent de face. Aussi bien les bouilleurs, et au premier rang, l'honorable M. Vallé, député de la Marne, avaient beau jeu.

Ce fut une série d'escarmouches plus vives les unes que les autres, sur chaque article, sur chaque phrase, parfois sur chaque mot, entre les défenseurs du privilège et l'honorable rapporteur, M. Salis, que le Gouvernement comprenant sans doute, tout le premier, les contradictions de son projet, se bornait le plus souvent à encourager du rivage. Bref, après quinze chaudes journées de lutte, le rapporteur finit par quitter la partie. Et alors, en quelques heures, la Chambre lassée et fatiguée, mais voulant tout de même se donner la gloire d'avoir fait une réforme, abandonna le projet du Gouvernement pour en adopter un autre beaucoup plus simple encore, élevant uniformément à 275 francs, — sans distinction entre les alcools devin et les alcools d'industrie, — le droit sur l'alcool et dégrevant de tous droits les boissons hygiéniques. Pour le coup c'était une belle réforme! Le Gouvernement, qui désirait, avant tout, ne se fâcher avec personne, laissa faire, estimant, sans doute, comme la Chambre elle-même, que l'institution du Sénat par la Constitution de 1875 pouvait quelquefois avoir du bon !

Après avoir si bien travaillé, les députés n'avaient qu'à partir pour leurs départements où se préparaient les élections cantonales. C'est ce qu'ils firent le 13 juillet, après avoir eu cependant le bon esprit de voter les contributions directes et de repousser une fois encore le projet Cavaignac sur l'impôt progressif.

Le renouvellement des Assemblées départementales n'a été marqué par aucun incident très notable. Notons, cependant, un manifeste intéressant adressé au pays par le Comité de la Ligue nationale républicaine de décentralisation. Se fondant sur ce fait que, depuis la loi de 1871, les Conseils généraux sont les organes

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