CHILI
(septembre 1894-aout 1895.)
Le ministère Mac Iver et le parlementarisme au Chili. — Deux crises ministérielles, qui, par exception, ont été deux crises politiques, se sont produites au Chili dans le courant de Tannée qui vient de s'écouler. L'une, au mois de novembre 1894, a renversé un Ministère libéral qui penchait vers les radicaux; l'autre, au mois de juillet 1895, a renversé un Ministère, libéral également, mais qui penchait vers les conservateurs. Je me propose, dans cette chronique, de parler de l'une et de Tautre.
Pour me faire bien comprendre des lecteurs étrangers, je dois tout d'abord faire observer que, depuis 1861, le parti libéral est la base obligatoire de tout gouvernement et que la politique de chaque ministère se caractérise par les auxiliaires sur lesquels il s'appuie. Lorsque les libéraux gouvernent avec le parti conservateur, nous avons un Gouveimernent de coalition; lorsqu'ils gouvernent avec le parti radical, nous avons un Gouvernement d'alliance.
Je ferai également remarquer que, dans notre pays, le libéralisme existe à l'état de diffusion et qu'il ne s'incarne pas en quelque sorte dans un groupe politique. Si on laisse de côté le groupe peu important, mais audacieux et bien organisé, du cléricalisme, tous les Chiliens sont plus ou moins libéraux; mais il y en a peu qui s'unissent entre eux et bien moins encore qui s'assujettissent à une discipline. Divisé en fractions dont les unes se rapprochent des conservateurs et les autres des radicaux, le libéralisme constitue untermemoyen, sans initiativepersonnelle,quireçoitson impulsion, tantôt d*un extrême, tantôt de l'autre. Son rôle est celui d'un agent modérateur qui, en réprimant tant les tendances révolutionnaires du radicalisme que les tendances réactionnaires du cléricalisme, met un frein à la politique nationale et lui imprime une certaine fixité. En un mot, le libéralisme est notre reine Victoria dont la sage politique va tantôt d'un côté et tantôt de l'autre pour donner satisfaction aux aspirations changeantes des populations.
A Tépoque où je rédigeais ma précédente chronique, le verdict électoral venait de condamner la politique de coalition. Il avait fait triompher les éléments libéraux qui l'avaient combattue de front et avait imposé la politique d'alliance au Président de la République. A la Monnaie (Palais du Gouvernement, ainsi nommé parce qu'il fut construit pour y frapper de la monnaie métallique), s'était ins-
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tallé un Ministère radical-libéral présidé par Féminent orateur D. EnriqueMac Iver. Un des premiers actes de ce Ministère formé, au nom de la concorde, avec le concours des vaincus de 1891, fut de proposer au Congrès l'amnistie complète de tous ceux qui paraissaient s*ôtre compromis en soutenant la dictature de Balmacéda ; et cette amnistie fut votée après une résistance acharnée de la part des conservateurs.
Moyennant cette sage mesure, on vit se calmer, en partie, les rancunes entre vainqueurs et vaincus ; tous les exilés reprirent le chemin de la patrie; et, de nouveau, le Gouvernement d'alliance devint possible. Des étrangers qui, pour la première fois, voyaient se produire des événements de ce genre, s'imaginèrent voir là le début d'une période de féconde stabilité pour le Gouvernement.
Malheureusement, ces espérances n'étaient que de vaines illusions. Dès que le Ministère fut formé, il se sentit immédiatement miné par des causes diverses de dissolution qui devaient, un jour ou Tautre, occasionner sa chute. Je signalerai notamment, entre autres, les pratiques coupables que permet notre régime parlementaire, quelques erreurs que commit le chef du Cabinet, le défaut d'entente relativement à la conversion métallique.
Au Chili, comme dans tous les États parlementaires ou à peu près, le parlementarisme est moins Tœuvre de la loi que de pratiques spontanées sanctionnées, durant de longues années, par les pouvoirs publics. C'est une partie du droit constitutionnel qui, tout en n'étant pas écrite, est néanmoins considérée comme particulièrement inviolable. Si ce régime pouvait se maintenir indéfiniment dans sa pureté primitive, si son action se bornait à imposer à chaque Ministère la politique de la majorité du Congrès, on ne pourrait pas, à la vérité, lui adresser de graves critiques. Par le fait seul qu'il assure l'harmonie permanente de deux grands pouvoirs publics, un régime est dignede recommandation. Malheureusement, le parlementarisme, par sa propre nature, menace, à chaque instant, de se convertir en une tentative de dissolution du Pouvoir exécutif; et, au Chili, on l'accuse de tant de vices que Topinion se prononce, chaque jour, de plus en plus contre lui.
Ici, la coutume a adopté deux pratiques qui embarrassent le Gouvernement et qui usent les hommes au pouvoir.
L'une,' qui est spéciale au régime parlementaire, impose la démission à tout Cabinet qui se trouve en minorité dans l'une quelconque des deux Chambres. Le vote d'une loi qu'il repousse, le renvoi d'un projet qu'il défend, l'élection au bureau d'un candidat qu'il combat, sont des causes de crise, alors même que les votants déclareront
qu'ils n'ont pas Tintention de renverser le Cabinet. Dans notre droit constitutionnel, cette pratique n'a aucun contrepoids ; le chef de rÉtat n'étant pas armé du pouvoir de dissoudre la Chambre, il est des cas où une simple inadvertance de la part des partisans du Ministère a occasionné la chute du Gouvernement.
L'autre pratique confère aux représentants du peuple un droit s absolu d'interpellation qu'il n'a ni entraves, ni limites quelconques. Dès qu'une interpellation est formulée, le Ministère fixe un jour rapproché pour la discuter; et dès que le débat est entamé, la Chambre tout entière reste à la merci de l'interpellation. L'interpellation passe avant toutes les autres affaires ; elle interrompt toute discussion; elle peut se produire aussi bien dans le cours des sessions ordinaires que des sessions extraordinaires; et, la clôture n'existant pas, elle peut durer plusieurs jours et même plusieurs semaines. Il n'est pas rare d'entendre, sur les sujets les plus futiles, des discours qui se poursuivent pendant six, huit, dix séances; et, lorsque l'opposition est très violente, il arrive souvent que le ministère est interpellé simultanément dans l'une et l'autre Chambre.
En un mot, c'est là un moyen légal d'obstruction que les conservateurs ont introduit au Chili en 1881 (1), non pas pour corriger les erreurs de l'administration, non pas pour empêcher le vote des lois révolutionnaires, mais simplement pour discréditer les libéraux en tant qu'hommes de Gouvernement, en rendant leur gouvernement impossible. Le journal le plus caractérisé du parti conservateur se moquait, un jour, des libéraux en ces termes. « Si vous avez la majorité du Gouvernement comme vous avez la majorité du nombre, pourquoi ne gouvernez-vous pas ? » Quelques jours plus tard, le chef des députés conservateurs déclara en pleine Chambre qu'ils ne laisseraient pas passer le budget si le Gouvernement libéral ne leur promettait pas une certaine réforme relative à l'enseignement que les libéraux avaient toujours combattue par tradition. Tout le monde comprend qu'il est antiparlementaire, au plus haut point, qu'une minorité adresse de telles menaces au ministère qui représente la majorité ; mais ce qui est plus antiparlementaire encore, c'est ce qui se produisit dans la suite : le Ministère s'effraya, et, cédant aux exigences des conservateurs, promit la réforme.
Ces pratiques anéantissent rapidement aussi bien tout le prestige
(1) Le droit dMnterpellatioii existe au Chili depuis les premières années de Tindépendance; mais ce n'est qu'en 1881 qu'il a été converti en un moyen d'obstruction dont ont usé successivement, depuis cette époque, tous les partis.
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politique de ministres, qui sont réduits à l'impuissance, que la vigueur physique d'hommes auxquels on ne laisse pas un instant de repos ; et, par la même occasion, elles imposent le cliangement fréquent de ministères, moins pour modifier la politique, que pour renouveler le personnel usé. En un mot, si je dois me prononcer d'après ce que je vois au Chili, il n*y a pas de régime politique qui consomme plus d'hommes que le régime parlementaire. A son ombre, s'éveillent des ambitions immodérées, insatiables et dépourvues de tout scrupule ; les partis se désagrègent, se fractionnent; le Gouvernement perd sa stabilité, base de sa vigueur, de sa puissance et de son prestige ; et Faction législative devient stérile à un point tel que le peuple commence à se demander « à quel but utile servent les Chambres ».
Le ministère Mac Iver fut victime, en premier lieu, de ces pratiques répréhensibles. Gêné par des interpellations qui s'entamaient, se suivaient, se multipliaient dans les deux Chambres, il n'eut pas matériellement le temps de s'occuper de l'amélioration de l'administration publique. Il voulut réformer l'administration des chemins de fer, l'administration militaire, l'administration municipale ; il voulut aussi signer la paix avec la Bolivie (1) ; mais, en réalité, il ne fit rien d'important, absorbé qu'il était par les préoccupations parlementaires.
Durant la session ordinaire (du l*"" juin au 1*' septembre), la législature se fît remarquer par une faconde surprenante. Mais, en dehors de quelques lois qui accordèrent des crédits supplémentaires, d'autres qui accordèrent des pensions aux familles de fonctionnaires publics, d'une autre qui autorise une entreprise particulière à construire une ligne de chemin de fer, et d une autre encore qui prononça l'amnistie complète de tous les délits politiques de 1891, ces trois mois eurent pour caractéristique la stérilité législative. Le Sénat employa la. plus grande partie de son temps à discuter les motifs qu'avait eus le ministre de la guerre pour mettre en disponibilité un colonel clérical ; et la Chambre, à rechercher les raisons qu'avaient eues le Gouvernement pour ne pas destituer un fonctionnaire de l'administration des douanes, qui avait été surpris en fraude et dénoncé comme coupable de graves délits, mais qui, bien qu'on eût eu connaissance de ses antécédents, avait été nommé et soutenu par deux ministres conservateurs.
Comme si les interpellations n'étaient pas une cause suffisante
(1) Depuis la fin de la >çuerre, le Chili a signé avec la Bolivie une simple trêve qui est encore en vigueur.
d'affaiblissement des forces, le ministère adopta, dans cette seconde affaire, une attitude qui attira sur lui une grande déconsidération. Les membres du Gouvernement chilien considèrent qu*un homme d'État perd de son prestige devant le peuple lorsqu'il donne raison à un adversaire politique. Sous Tinfluence de cette idée, chaque ministère interpellé exige de ses partisans qu'ils votent contre Tinterpellation, que celle-ci soit ou non justifiée.
En 1893, lorsque la coalition était au pouvoir, un député radical attaqua la nomination du ministre de la guerre, qui avait été faite en faveur d'un citoyen né à Paris, dans une maison particulière, d'un père bolivien. L'interpellation était basée sur ce que la Constitution exige que l'on soit né sur le territoire chilien pour pouvoir être nommé ministre. Eh bien ! malgré que cette nomination fût évidemment anti-constitutionnelle, la majorité ministérielle passa à Tordre du jour sans se prononcer, sous prétexte que Finterpellation avait pour but de renverser le ministère. Un fait analogue se produisit en 1894 sous le ministère d'alliance : pour ne pas perdre son prestige, en cédant devant une interpellation juste, celui-ci prit la défense d'un employé concussionnaire et coupable.
A cela vient s'ajouter que, pour faire personnellement plaisir au chef du cabinet renversé, M. Mac Iver signa la nomination d'agents politiques soutenus par le précédent ministère, laissa en place d'autres fonctionnaires qui combattaient la politique du gouvernement, refusa systématiquement à ses coreligionnaires toute participation aux affaires administratives, en définivé, chercha, dans tous ses actes, à plaire aux conservateurs; ce qui lui valut de se trouver isolé des députés et des sénateurs dont l'adhésion lui était nécessaire. En un mot, son but manifesté fut plutôt de se faire pardonner par ses adversaires que de satisfaire aux aspirations de ses partisans.
Depuis longtemps, c'est là une erreur dans laquelle tombent les hommes d'État libéraux du Chili. Les crises politiques les plus avantageuses restent sans utilité à cause de la faiblesse de ceux qui sont appelés à en profiter. Avec une pareille manière d'agir, les ministres perdent l'appui de leurs partisans et ne gagnent pas une seule voix parmi les adversaires.
Malgré toutes ces erreurs, le cabinet aurait encore conservé le pouvoir pendant plusieurs mois, s'il n'avait pas entrepris de mener à bonne fin la conversion. Pour suivre une politique nettement libérale, il comptait sur l'adhésion de presque tous les représentants libéraux, qui formaient à peu près les deux tiers de
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chaque Chambre. Mais, en préconisant la conversion du papiermonnaie, il perdait Tappui des libéraux démocratiques (on appelle ainsi les anciens partisans de la dictature) qui sont totalement opposés à la conversion , et ne gagnait pas celui des conservateurs qui, s'ils étaient partisans de la conversion, ne recherchaient qu'une occasion pour renverser le ministère.
Dans le but d'éluder la difliculté, le ministère Mac Iver débuta en déclarant que, pour lui, la question de la conversion n'était pas une question de parti, mais bien une question nationale, non une question de cabinet mais une question ouverte. Avec cette décla* ration, il donnait à entendre que chaque représentant et chaque Chambre était libre de voter dans le sens qui lui paraîtrait le plus favorable aux intérêts publics, sans que le résultat du vote pût en aucune façon affecter Texistence du ministère. Beaucoup trouvèrent singulier que, sous Tempire d^un régime parlementaire, on déclarât ouverte une des questions qui préoccupaient le plus vivement le Gouvernement etTopinion publique ; mais on leur répondit que fréquemment les choses se passaient ainsi en Angleterre et tous les hommes politiques acceptèrent cette raison pour faire comme John Bull et surtout pour sortir d'embarras.
Pendant ce temps, on était arrivé à la fin de la session ordinaire durant laquelle les représentants du peuple jouissent du droit le plus large d'initiative. Aux termes de la Constitution, cette session va du l*"" juin au 1*' septembre ; et le président de la République peut la prolonger pendant cinquante jours, c'est-à-dire jusqu'au 20 octobre. Mais, au lieu de prolonger la session ordinaire, il peut également convoquer le Congrès, en session extraordinaire ; et, dans ce cas, les représentants ne peuvent s'occuper que des affaires dont il est fait mention dans la convocation.
Depuis longtemps, il ne s'est pas écoulé une seule année sans qu'il y ait eu une session extraordinaire : l'opposition, rendant stérile la session ordinaire, rend indispensable la convocation de cette dernière. C'est là une pratique traditionnelle dans notre vie politique. Alors môme que les représentants ne toucheront aucune indemnité, ils font tout leur possible pour que les Chambres restent ouvertes. Ici, les uns trouvent le moyen de causer et de se divertir; les autres font valoir, à la tribune, leurs talents oratoires et leurs connaissances juridiques ; c'est là que les adversaires du ministère peuvent préparer les mauvais tours qu'ils veulent jouer ; c'est là que les patriotes peuvent servir la République avec le plus d'efficacité.
Obéissant à ces mobiles, les Chambres n'approuvent jamais le
budget pendant la session ordinaire ; il est même rare qu'elles votent un projet que le Gouvernement aurait particulièrement à cœur de faire transformer en loi. Dans quel but ? Dans le but indiqué de rendre nécessaire la convocation en session extraordinaire en fin d'année, et de pouvoir prononcer et écouter des discours fastidieux. Le proverbe espagnol a bien raison : Il y a des goûts qui méritent des coups de bâton.
Le Gouvernement convoqua le Congrès en session extraordinaire, pour se réunir le 13 octobre. Sentant que le sol était mouvant sous ses pieds, il demanda, dès l'ouverture et avant qu'il se fût produit quelque incident parlementaire, il demanda, dis-je, un vote de confiance à la Chambre des députés. Après deux ou trois discours destinés à fixer le sens du vote, la Chambre accorda sa confiance au ministère par 44 suffrages libéraux contre 30 conservateurs.
Pendant quelque temps, on put croire que la tempête était évitée; mais les pilotes les plus avisés de la politique chilienne firent observer que cette demande d'un vote de confiance était un symptôme de faiblesse plutôt qu'un signe de vigueur, et, qu'au lieu de faire parade de force, le ministère avait fait l'aveu de sa crainte. Le fait est que, dès la première séance du Sénat, les libéraux démocratiques demandèrent hardiment à interpeller et, à la fin, proposèrent un projet de loi qui suspendait indéfiniment la mise en vigueur des lois touchant à la conversion. Pour faire triompher leur projet, les libéraux démocratiques comptaient non seulement sur leurs propres forces, mais encore sur celles des conservateurs; car, si ceux-ci étaient partisans de la conversion, il était certain qu'ils ne reculeraient pas devant le rejet de la conversion si, en agissant ainsi, ils pouvaient porter un coup mortel au ministère. Voyant perdue la cause de la conversion, le Cabinet chercha à dépouiller le Sénat du droit de la discuter. Étant donné que le projet de loi relatif à la conversion était à Fétude à la Chambre des députés, le Sénat, disait le ministère, ne pouvait pas s'en occuper. Ce serait une cause de conflits constitutionnels que de discuter en même temps la même affaire dans les deux Chambres. Pour en finir avec cette question, le ministre de l'intérieur déclara que le Président de la République n'avait pas fait figurer ce projet dans sa convocation.
Les libéraux démocratiques furent tout particulièrement irrités de cette attitude du ministère qui, tout à coup, considérait comme cfose une question qu'il avait déclarée ouverte; qui transformait en une question de cabinet une question qu'on avait convenu d'envi-
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sager comme nationale. Plusieurs sénateurs appartenant à d'autres groupes libéraux, ne voulurent pas davantage sanctionner de leurs votes des théories constitutionnelles qui restreignaient l'initiative des Chambres.
D'après la constitution, une fois « convoqué extraordinairement, le Congrès s'occupera des affaires qui auront motivé la convocation ». Selon Tavis des sénateurs dont il vient d'être parlé, cela voulait dire que, dès que le Gouvernement avait proposé le projet de loi à Tune des deux Chambres, l'autre pouvait s'occuper de la même question, sans être obligée d'attendre qu'on lui soumit directement le projet. Or, le Gouvernement avait parlé dans la convocation d'un « projet de loi destiné à faciliter l'exécution de la loi de conversion », projet qui était en cours d'études à la Chambre des députés; donc le Sénat pouvait également se prononcer sur la question de la conversion.
C'est ce que le Sénat déclara dans sa séance du 5 novembre. C'est à la suite de ce vote que le Cabinet présenta, séance tenante, sa démission, bien que tous les votants libéraux eussent déclaré que leurs suffrages nMmpliquaient aucune hostilité contre le ministère.
Le ministère Barros Luco. — Le ministère Mac Iver renversé, il s'agissait de lui trouver un remplaçant. Mais on eut encore l'occasion de noter une fois de plus que notre régime parlementaire est plus utile comme agent d'anarchie que comme agent de gouvernement. La majorité de sénateurs qui avaient provoqué la crise se composait de libéraux qui renversèrent le Cabinet, non en tant que libéral mais en tant que partisan de la conversion, et de conservateurs qui votèrent contre lui, non en tant que partisan de la conversion, mais en tant que libéral. Que faire dans ce conflit?
La plupart des libéraux constitutionnels qui, depuis 1891, constituent le fondement obligatoire du Gouvernement et qui, à tout prix, voulaient assurer la conversion, proposèrent le rétablissement de la coalition, mais à la condition que les radicaux leur prêteraient leur appui. De leur côté, les radicaux, qui ne voulaient pas sacrifier leur politique sur l'autel de la conversion, déclarèrent qu'ils n'acceptaient pas de faire partie du Gouvernement s'ils étaient unis aux conservateurs. Les libéraux renouvelèrent leur invitation et les radicaux persistèrent dans leur refus. Un mois se passa ainsi sans résultat définitif. A la fin, les radicaux firent connaître leur intention de prêter leur concours à un cabinet libéral quelconque pourvu qu'il n'y entrât pas de conservateurs; quant à ces
derniers, ils déclarèrent qu'ils ne lui feraient pas d*opposition si aucun radical n'en faisait partie. La synthèse, ce fut le ministère Barros Luco, composé exclusivement de libéraux constitutionnels, qui constituent à peine le quart de Tune et de l'autre Chambre.
Don Ramon Barros Luco est l'un des personnages les plus distingués et les plus remarquable^ 4u parti libéral, il a été huit fois, si je ne me trompe, ministre; en sa qualité de président de la Chambre des députés, en 1890, il fit partie de la Junte de gouvernement qui, en 1891, s'installa à Iquique pour diriger la révolution; actuellement, il est membre du Sénat.
Homme plein de bienveillance, il n'a de haine contre personne, et personne ne le hait. Bien qu'il ait été chef de la révoliition, il est de caractère essentiellement pacifique; il n'a pas de répugnance pour les conservateurs, et il ne craint pas les radicaux. Bien des fois il a été accusé de négligence parce qu'il aime mieux éluder les difficultés que de les trancher. Mais jamais il n'a été accusé d'abus, d'excès de pouvoir ou d'actes honteux ou indignes. En résumé, de même que d'autres sont hommes d'action, il est, lui, homme d'omission; et, lorsqu'il ne peut pas délier un nœud, il le laisse tel qu'il est sans songer à le couper.
Sous les dehors d'une simple bonhomie, M. Barros Luco cache un esprit malicieux qui, parfois, déconcerte ses interlocuteurs. Il y a quelques mois, on commenta dans les clubs et dans les salons de Santiago, un incident survenu entre M. Barros Luco, déjà ministre de l'intérieur, et M. Quirno Costa, ministre plénipotentiaire de la République Argentine : « Je redoute, lui dit M. Quirno, qu'un jour ou l'autre la population de Buenos- Ayres ne commette quelque impertinence à l'égard du représentant du Chili sans que le Gouvernement argentin puisse l'éviter, et qu'il en résulte la guerre. » — « Je ne crains pas, moi, réplique M. Barros Luco, que la guerre éclate pour ce motif; car, si la population de Buenos- Ayres se permettait quelque impertinence envers le représentant du Chili, sans que le gouvernement Argentin pût l'empêcher, il est certain que les habitants de Santiago donneraient une bastonnade à Votre Excellence, sans que le gouvernement Chilien pût l'empêcher; et ainsi nous resterions en paix! ! »
Le budgbt de 1895. — Dès que le nouveau ministère fut organisé, on commença la discussion du budget pour l'année 1895.
Au Chili, comme c'est naturel, le budget est préparé par le Gouvernement. Celui-ci le présente au Congrès, et les deux Chambres nomment une commission mixte de sénateurs et de députés, chargée de l'examiner de concert avec les ministres au pouvoir, i^arconsé-
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quent, le budget est étudié, d'abord parle gouvernement, ensuite par la commission mixte, et, enfin, par chacune des deux Chambres.
Toute cette procédure est parfaitement régulière et semble tout à fait propre à permettre le contrôle le plus scrupuleux des dépenses publiques. A la lecture de la loi qui régit la formation du budget, un étranger pourrait s'imaginer que le Congrès, au Chili, accorde avec parcimonie des subsides au Gouvernement et qu'on n'y connaît pas les dépenses inutiles. Mais malheureusement, les choses s'y passent d'une manière toute différente.
Au Chili, comme dans les autres pays, le droit parlementaire est moins celui qui est écrit dans les lois que celui qui est établi par la pratique. La série d'études auxquelles le budget est soumis, n'est pas précisément, en fait, une série de mesures ayant pour but de contrôler les dépenses proposées par le Gouvernement ; c'est, au contraire, une série d'occasions qui s'offrent aux représentants de la nation pour demander quelque avantage en faveur de leurs électeurs.
Pour obtenir ce qu'ils désirent, les députés et les sénateurs s'adressent d'abord aux ministres qui établissent le budget ; s'ils n'ont pas de succès devant le Gouvernement, ils se présentent devant la commission mixte qui l'étudié ; si celle-ci, à son tour, ne veut pas les entendre, ils ont recours, en dernier lieu, à la Chambre qui le discute.
Ces pratiques expliquent ce qui est arrivé l'année dernière, et ce fait n'est pas rare dans notre histoire parlementaire. Les dépenses prévues par le Gouvernement s^élevèrent en monnaie courante à 57,091,232 dollars et, en or, à 770,807 ; la Commission mixte les éleva, en monnaie courante, à 60,342,281, et, en or, à 774,392 ; et enfin, le Congrès les porta, en monnaie courante, à la somme de 65,211,094 et, en or, à la somme de 795,321 ! ! ! Si on compute ces valeurs en monnaie courante, on trouve que le pouvoir parlementaire accorda au Gouvernement onze millions de pesos (1) en sus de ce que celui-ci lui avait demandé ! ! !
C'est là, à notre avis, une particularité de notre parlementarisme ; c'est en môme temps un symptôme alarmant de l'intervention du pouvoir législatif dans les affaires purement administratives. Le Congrès n'a pas pour mission de modérer ici les tendances
(1) l.e peso corriente^ subdivisé en 100 centavot, a un poids de 25 grammes; il est au titre de 0,900 d'argent fin. Sa valeur nominale est de 5 francs. En vertu d'une loi de 1892, le peso sera remplacé par Ia piastre. Cette piastre sera du poids de 20 grammes, au titre de 0,835 d'argent fin, et sa valeur nominale de 4 francs. (Voyez Ottoman Haupt, Arbitrages et parités. Paris, 1894, p, 263.) (Note de la rédaction.)
dépensières du Gouvernement. Bien que les représentants de Topposition élèvent la voix, dans la discussion générale, contre les dépenses inutiles, il n'en est pas moins vrai que, dans la discussion particulière, ils entrent en composition avec les représentants ministériels pour se distribuer entre eux les revenus publics.
Cela peut paraître étrange ; mais le fait est que, chaque année, c'est le Gouvernement qui doit refréner le Congrès, et non le Congrès le Gouvernement. Nous devons, en grande partie, aux admonestations du ministre des finances que nos singuliers contrôleurs ne laissent pas entièrement à sec les caisses du fisc. Des députés qui ne peuvent s'entendre sur aucune question politique, concluent un pacte de do ut des : un radical offre son vote à un conservateur en faveur d'une église, et le conservateur offre le sien à un radical en faveur d'une école. Pourvu qu'ils atteignent le but désiré, tous les moyens sont bons. Il est plus fréquent qu'on ne le croit que l'on demande un secours de deux mille pesos pour un hôpital qui n'existe pas, ou un autre de dix mille pesos pour réparer un chemin qui est dans un état parfait. Ce que Ton veut avant tout, c'est faire croire aux électeurs que l'on jouit d'une grande influence au sein du Congrès.
En dehors de ces néfastes pratiques, le Parlement de 1894 vit se renouveler une lutte double qui, depuis plusieurs années, se poursuit traditionnellement entre radicaux et conservateurs. On discute d'abord le budget du culte que les radicaux s'efforcent de rogner, et les conservateurs d'augmenter ; on passe ensuite au budget de l'instruction publique que les radicaux voudraient augmenter et les conservateurs supprimer. Entre les deux extrêmes se placent les libéraux qui cherchent à laisser les choses dans le statu quo, c'est-à-dire en paix, mais sans solution.
L'an dernier, les conservateurs eurent en leur faveur les sympathies réservées mais effectives des ministres du culte, des affaires étrangères et de la guerre, qui étaient arrivés au ministère comme l'incarnation de la haine contre les radicaux et les libéraux démocratiques. A l'aide de ce concours inespéré, ils demandèrent tout ce qui leur passa par la tête, et ils obtinrent à peu près tout ce qu'ils avaient demandé. Ils obtinrent des secours pour les fabriques des églises, des subventions pour les congrégations enseignantes ; tout cela sans tenir le moins du monde compte des véritables nécessités du culte, à tel point que, dans l'une des Chambres, on inscrivit un idem pour rémunérer les services d'un curé qui n'existait pas. Total : le budget du culte fut doublé.
A la suite, on discuta le budget de l'instruction publique : et,
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immédiatement, on recommença avec ardeur la lutte traditionnelle. Chaque année, les conservateurs réclament la suppression de rUniversité nationale, de Tlnstitut national, des Écoles de peinture et de sculpture, de TOLservatoire, des Lycées d*enseignement secondaire, de l'Institut pédagogique, etc. ; et chaque année, il faut réunir toutes les forces libérales pour arrêter les tentatives de vandalisme de la réaction.
Dans le cours des trois dernières années écoulées, la lutte a pris un caractère tout particulier, la réaction ayant changé de tactique pour faire croire que ce qu'elle combat, ce n'est pas Tinstruction nationale, mais bien la germanisation de l'enseignement. Le fondement apparent de ces feintes alarmes, c'est que, depuis 1885, on a confié à des maîtres allemands les Écoles normales d'instituteurs, et qu'en 1889 on a traité avec quelques professeurs, d'origine allemande également, pour fonder un excellent Institut pédagogique destiné à former des professeurs de l'enseignement secondaire. En un mot, nous avons 40 à 50 instituteurs allemands dans un corps qui compte 3,000 instituteurs chiliens; nous avons une trentaine de professeurs allemands et autant de professeurs français, dans un corps de plus de 400 professeurs nationaux. On comprend que la germanisation, l'essayât-on, serait bien difficile à réaliser.
D'ailleurs, les attaques que l'on dirige aujourd'hui contre les professeurs allemands, on les a également dirigées contre MM. Sazie, Petit, Thévenot, et autres français qui ont reconstitué notre enseignement médical, ainsi que contre MM. Noguès, Lataste et autres français qui sont à la tète de l'enseignement des sciences physiques et naturelles. Les mêmes attaques sont dirigées chaque jour contre les plus éminents professeurs chiliens. Au fond, ce que combattent réellement les conservateurs, ce n'est pas le germanisme, c'est le professorat laïque et libéral au profit des congrégations enseignantes. C'est une attaque à fond contre le budget de l'instruction publique en faveur du budget du culte. Heureusement, les conservateurs n'ont jamais trouvé dans le Parlement l'appui nécessaire pour détruire les bases de la civilisation nationale.
La conversion métallique. — En dehors du budget, le Congrès ne vota pas, pendant la session extraordinaire, plus de trois lois qu'il vaille la peine de mentionner : une qui eut pour objet d'accorder des pensions de retraite à de nombreux militaires qui avaient appuyé la dictature et qui n'y avaient pas droit aux termes des lois antérieures ; une autre qui augmenta les pensions des inva-
lides de Tarmée ; et enfin, une troisième qui avança la date de la conversion du papier-monnaie.
On sait que le papier-monnaie qui circule actuellement au Chili a été émis en 1879. Pressée par la nécessité où elle se trouvait de se procurer des fonds pour continuer la guerre contre le Pérou et la Bolivie, la République émit, d'abord, six millions de pesos de papier, bientôt après six autres millions encore, et plus tard, un nombre de millions suffisant pour arriver à la somme de 28,000,000. Depuis la révolution, elle a émis également quelques millions de pesos en valeurs au porteur productives d'intérêt.
Dès la fin de la guerre du Pacifique, en 1883, le Gouvernement de Santa-Maria (1881-1886) aurait pu convertir le papier en métal; mais le chiiïre des réclamations des neutres à indemniser s'éleva si haut que les caisses du fisc seraient restées vides pendant plusieurs années, si les tribunaux arbitraux les avaient accueillies toutes.
Plus tard, le Gouvernement de Balmaceda (1886-1891) aurait pu décharger le Trésor public de cette lourde dette. Qu'il sufîise de savoir qu'au début de la révolution il y avait 25,000,000 de pesos d'excédent dans les caisses du fisc. Mais cet homme d'État aima mieux employer Targent du Trésor, à prolonger, étendre et terminer notre réseau de voies ferrées, et à entreprendre d'autres grands travaux d'utilité publique.
La révolution étant triomphante, le nouveau Président, le viceamiral de la flotte, M. Georges Montt, sans s'être rendu peut-être bien compte des difiicultés et de l'importance de l'opération qu'il allait entreprendre, résolut de réaliser la conversion métallique sous son Gouvernement (1891-1896). Pour être juste, il fautreconnaître que c'est uniquement dans cette affaire que M. Montt a prouvé qu'il avait une politique propre, personnelle et arrêtée. Sans la moindre répugnance, il a gouverné avec tous les partis, faisant de la politique réactionnaire avec les conservateurs, de la politique d'amnistie et de progrés avec les radicaux et les libéraux, de la politique de persécution avec les nationaux ; mais il n'a jamais confié un portefeuille ministériel à un adversaire de la conversion. Cette fixité d'opinion est un honneur qui peut, en même temps, être un mauvais calcul.
L'entreprise pouvait être aventureuse, tant en raison de l'époque à laquelle elle était tentée que des adversaires qu'il était nécessaire de vaincre. La République venait de dépenser, pour reconquérir ses libertés, plus de 150,000,000 de pesos ; cette énorme saignée l'avait laissée défaillante et avait entraîné la dépression du change
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international. Le peso qui, en 1878, valait 42 pence anglais, qui en valait 32 en 1886, 24 en 1890, était descendu depuis à 18 et même plus bas. De Tavis de nombreux financiers, il n*était pas prudent de convertir le papier-monnaie sans attendre que l'industrie eût reçu une impulsion nouvelle de nature à augmenter la valeur du peso, grâce à Tamélioration du change.
D'ailleurs, à l'ombre du papier-monnaie, de nombreux intérêts s'étaient formés qui ne pouvaient que souffrir de la conversion métallique. Les agriculteurs, les propriétaires des mines avaient contracté une dette, s'élevant à la somme de cent cinquante millions de pesos, lorsque le change était à un chiffre beaucoup plus élevé : ils se sentaient bien dégagés sous un régime qui leur permettait de se libérer avec un papier qu*ils recevaient avec d autant plus d'abondance qu'il était plus déprécié. A Valparaiso, de grandes maisons anglaises et allemandes avaient abandonné les affaires d'importation pour se livrer au jeu de la hausse et de la baisse du change. En 1892, elles prirent, à 20 et à 19 pence, la presque totalité des titres d'un emprunt contracté à Londres par la République, elles les revendirent immédiatement, sur la même place, à 18, à 17 pence et même au-dessous, réalisant ainsi, de la main à la main et sans exposer un centime de capital, des gains fabuleux.
En résumé, tous ceux qui voulaient payer leurs dettes en ne remboursant que la moitié de ce qu'ils avaient touché, tous ceux qui voulaient conserver à perpétuité cette source de revenus. enPm tous ceux qui avaient su tirer profit des circonstances, se montraient les adversaires du projet tendant à rétablir la circulation métallique. Mais le Gouvernement ne se préoccupa pas de ces résistances, persuadé que les sacrifices qu'imposerait la conversion seraient compensés et au delà par les avantages qui en résulteraient, par exemple, la fixité de la monnaie, la probité du commerce, la fin de l'agiotage.
On promulgua donc, en novembre 1892, une loi de conversion qui fut complétée par une autre portant la date du mois de mai 1893. Il ne parut pas prudent de convertir le papier en pesos de 48 pence. Cette mesure aurait suscité des résistances invincibles de la part des agriculteurs et des propriétaires de mines qui avaient contracté leurs dettes hypothécaires en pesos d'une valeur bien moindre. On résolut, par suite, comme transaction entre les débiteurs et les créanciers, de faire la conversion en pesos de 24 pence. Sans doute, par ce moyen, l'État ne restituait que la moitié de ce qu'il avait reçu ; mais personne ne pouvait l'accuser
d'extorsion, puisque les porteurs actuels de billets avaient reçu le papier en pesos d un prûç bien inférieur à 24 pence. On fixa le premier jour de la conversion au 1" juillet 1896; et, au 1" janvier 1897, le papier-monnaie devait cesser d'avoir cours forcé.
Une fois que la loi fut édictée, le Gouvernement s'imagina que la conversion se réaliserait sans autres obstacles. Il se berça luimême de l'espoir que le change s'élèverait sans tarder à 24 pence en raison du terme peu éloigné de la conversion. Tous les partisans de cette mesure financière l'annoncèrent ainsi, faisant remarquer que si la baisse avait été si grande, cela devait être exclusivement attribué à ce qu'on ne croyait pas qu'un jour on convertît le papier en monnaie.
Cependant, on dut reconnaître bientôt que ces pronostics étaient faux. Au lieu de s'améliorer à mesure que s'approchait l'heure de la conversion, le change baissa de plus en plus. Il y eut des jours où il descendit à 11 pence! Stimulée par les maisons d'agiotage de Valparaiso, la baisse était favorisée par la grande masse des agriculteurs et des propriétaires de mines qui, en recevant, en retour de leurs produits, une plus grande somme de pesos pouvaient payer leurs dettes avec une valeur moindre.
Le ministère Barros Luco ne se laissa pas arrêter par cela. La racine du mal, se dit-il, se trouve dans le papier-monnaie, à l'ombre duquel se développe l'agiotage. En avançant la date de la conversion, nous préparons la fin de cet état de choses. En conséquence, le 11 février dernier, il promulgua une nouvelle loi qui contient trois dispositions principales :
1® On adopta comme unité monétaire un peso d'or d'une valeur de 18 pence.
2® On avança la date de la conversion en déclarant qu'à partir du 1*' juin de la présente année, l'État serait obligé d'échanger ses billets contre la monnaie métallique indiquée ; cet échange serait facultatif pour les particuliers, et le papier-monnaie continuerait à circuler.
3® Enfin, le billet serait démonétisé et serait retiré de la circulation le 31 décembre 1897 ; à cette date, les trésoreries le rachèteraient en payant en or au public une valeur équivalente à celle qu'avait le peso d'argent avant 1879.
Peu de temps après la promulgation de cette loi, l'Etat contracta à Londres, un emprunt de deux millions de livres sterling qui fut couvert vingt fois. En même temps, on se mit à fabriquer la monnaie nouvelle, et on établit un bureau spécial pour l'échange du papier
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Enfin, le l**" juin, après seize ans d'absence, nous recommen çâmes à voir de l'or chilien, qui apparut comme une curiosité « fin de siècle » que Ton se transmettait de main en main. On ressen tit comme un immense soupir de soulagement. Après un si grand nombre d'années de maladie, car le papier-monnaie est à coup sûr le symptôme d'une maladie, beaucoup avaient pris leur parti de mourir sans avoir revu circuler l'or chilien.
Comme on peut le supposer, grâce au concours des banques et des trésoreries de l'État, la monnaie métallique se répandit en quelques semaines sur tout le territoire de la République. Jusqu'à ce jour, le fisc a échangé quelque chose comme 25,000,000 de pesos d'or contre autant de pesos de papier ; et, dans ce papier, on comprend des bons de trésorerie, des billets d'État et des billets de banque garantis par des bons hypothécaires. Il reste encore à en échanger autant, et on a, pour cela des moyens plus que suffisants.
Tandis que le public se réjouissait à la vue du métal précieux, la situation commençait à présenter des symptômes alarmants. Les particuliers qui avaient confiance dans la conversion, versaient leur or dans les banques, ne conservant pour eux que quelques pièces à titre de curiosité ; pendant ce temps, les grandes maisons d'agiotage de Valparaiso, qui ont le monopole de nos exportations, commençaient à accaparer le métal et à retirer leurs dépôts des banques. En même temps, elles suspendaient la vente des lettres de change, et les importateurs, qui avaient à faire des paiements en Europe, se mettaient à exporter Tor.
La Banque du Chili qui est le moins important de nos établissements de crédit, éleva son intérêt de 8 à 10 0/0. Les dépôts dans les banques diminuaient de jour en jour, et l'escompte sur notre place est arrivé, depuis quelques semaines, au chiffre inouï de 14 0/0. Dans de telles conditions, il n'y a pas d'industrie possible. De toutes parts, les constructions s'arrêtent ; on suspend les travaux et Ton remet à des temps meilleurs des entreprises productives.
Impuissant à conjurer ces maux, le ministère Barros Luco se sentit chanceler.
Ministère Recabarren. — Tandis que se généralisaient ces causes de crise, les partis libéraux se plaisaient à changer la politique que représentaitle ministère Barros Luco. Depuis les élections de 18î)4, le désir commun des radicaux, des libéraux constitutionnels et des libéraux démocratiques, était de reconstituer l'alliance
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pour désigner d'un commun accord le candidat à la Présidence de la République. Dans ce but, la Junte centrale du parti radical nomma, au mois de mai dernier, une commission chargée de s'entendre avec les autres partis. La Junte des libéraux démocrates en fit autant peu de temps après. Enfin, dans une réunion, les libéraux constitutionnels résolurent de se mettre d'accord avec les autres, malgré l'opposition d'un groupe d'hommes respectables, mais sans attaches dans le pays, qui déclarèrent préférer la coalition à l'alliance.
Bien qu'au sein du Congrès il ne se fût produit aucun incident de nature à discréditer la ministère, M. Barros Luco et ses collègues profitèrent, le 5 juillet, de l'accord extra-parlementaire intervenu entre les trois fractions libérales, pour donner leur démission.
En se retirant, s'il est vrai que leur politique ne correspondait pas au sentiment nettement libéral de la République, il est juste de reconnaître qu'ils laissèrent en voie de réalisation trois bonnes choses :
1** La fondation à Santiago du premier lycée d'enseignement secondaire pour jeunes filles, établi par TÊtat, fondation retardée jusqu'à ce jour par la résistance tenace des conservateurs ;
2* La signature d'un traité de paix avec la Bolivie, traité par lequel, en échange de quelques concessions en matière de douanes, on accorde à cette nation un port sur le Pacifique tout en la mettant en situation de voir développer ses richesses et sa nationalité ;
S^ La préparation d'éléments militaires chargés d'arrêter, bien qu'elles soient peu probables, les agressions qui pourraient nous venir de la République Argentine.
Le ministère Barros Luco ayant résigné le pouvoir, une nouvelle crise politique se produisit, qui, à l'égal de la précédente, dura pendant près d'un mois. Les libéraux étaient d'accord pour organiser un Cabinet qui représentât l'alliance ; mais certains de leurs membres les plus distingués ne voulaient pas se compromettre en faveur d'une politique qui ne leur offrait pas des garanties suffisantes de stabilité. D'autres, qui avaient prêté leur appui à la coalition, n'avaient pas le prestige nécessaire pour se mettre à la tête de l'alliance; les uns et les autres, d'ailleurs, avaient peur de la situation économique et de la guerre irréconciliable que la presse ultramonCaine menaçait de faire au Cabinet à naître. Le Président de la République appelait, les uns après les autres, les chefs libéraux ; et tous s'excusaient de ne pas pouvoir accepter la mission qu'on voulait leur confier. Il chercha des hommes âgés et il les
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trouva déconsidérés ; il chercha des hommes nouveaux, et il ne les trouva pas à la hauteur de la situation.
Quelques petites intrigues, bien entendu, ne manquèrent pas de se produire. Lorsqu'une élection présidentielle s'approche, chacun a un candidat en vue ; le député ou le sénateur appelé à former le ministère qui doit présider à l'élection, cherche à choisir ses collègues dans un cercle étroit qui restreint beaucoup sa liberté d'action. Il se passa quelque chose de ce genre au mois de juillet. Cependant, les causes principales de la prolongation de la crise étaient au nombre de deux : 1° l'instabilité des ministères, résultat des pratiques parlementaires, instabilité qui éloigne du pouvoir beaucoup d'hommes de talent qui sentent qu'il est bien difRcile de faire une besogne utile; 2^ les difficultés de la situation, occasionnées par le désordre de l'administration publique, par la crise résultant d'une conversion accomplie prématurément et par l'attitude agressive de la République Argentine.
Enfin, après avoir vu échouer plusieurs combinaisons ministérielles, le Président de la République appela le sénateur Don Manuel Recabarren. M. Recabarren est Tune des personnalités les plus vénérables et les plus sympathiques du parti radical chilien. Radical à la mode ancienne, sans tendances socialistes, il serait en France un adepte de l'école libérale d'Edouard Laboulaye. Il jouit d'une telle réputation d'intégrité que ses adversaires n'ont pas moins de confiance dans son honnêteté que ses coreligionnaires eux-mêmes. Depuis son enfance jusqu'à ce jour, — et il a 70 ans, — il s'est fait remarquer par une douceur de caractère qui s unit chez lui à la fermeté de ses convictions et qui lui attire les sympathies de tous ceux qui le connaissent. Il a horreur de l'adulation ; mais il n'est pas insensible aux éloges politiques. Alors que les hommes politiques se corrompent, il se réjouit de compter au nombre des citoyens probes ; et, dans les périodes de lutte, il est heureux qu'on le considère comme un homme conciliant.
Ses inclinationsl'ont fait quelquefois glisser, mais tomber, jamais. Au surplus, il est homme d'action et de travail. En 1881, au moment où notre armée livrait aux portes de Lima les deux plus grandes batailles qui aient eu lieu dans l'Amérique du Sud, M. Recabarren, qui était, comme aujourd'hui, ministre de l'intérieur, se mit à la tête de quelques bataillons de gardes nationaux, pénétra avec eux jusqu'au centre de l'Araucanie, compléta l'occupation de ce territoire, soumit définitivement les indigènes et fonda diverses villes qui, aujourd'hui, sont des centres commerciaux et industriels. Depuis Pedro de Valdivia, au XVI* siècle, tous les gouvernements
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du Chili ont vécu sans cesse préoccupés par cette question du Sud. D'un coup de main, M. Recabarren Ta résolue pour toujours. Tel est rhomme auquel on a confié, dernièrement^ la mission de former le nouveau Cabinet.
M. Recabarren a offert le ministère des finances à M. Mac Iver, qui est tout particulièrement préparé à cet emploi; celui des affaires étrangères à M. Claude Matte, jeune homme qui est Tincarnation du tact et du bon sens. Suivi de trois autres libéraux distingués, il s*est présenté devant le Congrès, entouré de l'adhésion de ses partisans et du respect de ses adversaires.
Là question ARGENTINE. — Une des grandes difficultés de la situation présente, c'est, sans nul doute, le règlement de la question des frontières entre le Chili et la République argentine. C'est là notre éternelle question d'Orient, Rétablir l'harmonie parfaite, ou à défaut, préparer la guerre pour une époque très rapprochée : voilà ce que Fopinion publique attend du nouveau ministère. Je m'efforcerai d'exposer Fétat actuel de la question avec tout le tact qu'exige une Revue étrangère et qui n'appartient à aucun parti.
La question n'est pas nouvelle. Il y a aujourd'hui plus de cinquante ans qu'elle est sur le tapis. Si mes souvenirs ne me trompent pas, elle prit naissance en 1842. Le Chili ayant décrété la fondation de la colonie de Punta Arenas, dans le détroit de Magellan, la République argentine déclara que ces territoires lui appartenaient et protesta contre l'occupation chilienne. Il s'entama ensuite une discussion qui prit fin en 1856 par la conclusion d'un traité et par l'adoption de Vuti possidetis de 1810.
En thèse générale, tous les Etats hispano-américains ont proclamé le principe de Vuti possidetis^ c'est-à-dire que chacun a déclaré que, comme nation indépendante, il ne prétend pas occuper plus de territoire qu'il n'en occupait autrefois comme province espagnole, avant l'émancipation. Mais, dans la pratique, ce principe n'empêche pas les difficultés. L'Espagne n'a jamais délimité d'une manière parfaite 1 étendue de ses possessions. Et elle n'avait pas d'intérêt à les délimiter : c'étaient des provinces excessivement vastes, très peu peuplées, où ne pouvaient pas se produire de conflits de juridiction territoriale. Elle traçait de grandes et larges lignes, et cela suffisait à son gouvernement.
Le traité Chilio-Argentin de 1856 sanctionna Vuti possidetis^ moins pour résoudre que pour éluder la difficulté. « Les deux parties contractantes, dit l'article 39, reconnaissent comme limites de leurs territoires respectifs celles qui existaient à l'époque où elles
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se séparèrent de la domination espagnole en 1810 et conviennent d'ajourner à plus tard les questions qu'ont pu ou peuvent nattre en cette matière, pour les discuter dans la suite pacifiquement ou amicalement, sans recourir jamais aux mesures violentes, et, au cas où elles ne pourraient pas arriver à un accord complet, elles s'engagent à les soumettre à l'arbitrage d'une nation amie ».
Cet état de choses ne se modifia pas pendant quelques années, mais en 1872, le représentant de la République argentine à Santiago entama de nouveau la discussion. Il en résulta un débat long, animé et plein d'érudition. De part et d'autre, on faisait valoir des titres réels, on s'appuyait sur des cartes géographiques, on invoquait le témoignage de chroniqueurs et de fonctionnaires publics, de nature à soutenir les prétentions de chacun. La pomme de discorde, c'était la Terre de Feu, au sud du détroit, et, au nord, la Patagonie jusqu'au Rio-Negro : territoires qui, en étendue, équivalent à ceux de trois ou quatre nations européennes. Mais l'ardeur et l'érudition qu'on déploya furent telles qu'elles rendirent tout accord impossible.
La question se trouva encore ajournée par suite de l'impossibilité de la résoudre. Mais nos voisins la rouvrirent de nouveau en 1881, à l'époque où nous étions en guerre avec le Pérou et la Bolivie. C'était une menace qui tout à coup surgissait derrière nous. Dans une pareille situation, ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de conjurer ce nouveau péril. Dans ce but, le Chili céda à la République argentine presque toute la Patagonie orientale et le tiers à peu près de la Terre de Feu : cession qu'en toute autre circonstance, le peuple chilien n'aurait jamais consentie.
Le traité de 1881 mit fin à la lutte relative à la Patagonie, et, en même temps, établit des règles précises pour la détermination des limites entre les deux nations. En effet, l'article déclare que « la limite entre le Chili et la République argentine est déterminée, du nord au sud jusqu'au parallèle 52 de l'altitude la Cordillère des Andes. » Mais, comme cette Cordillère est large de 200 kilomètres, il ajouta : « La ligne frontière suivra dans cette partie les sommets les plus élevés de ces Cordillères, au point où se partagent les eaux, et passera entre les versants qui se détachent de l'un et l'autre côté. » Dans le même traité, on convient de désigner deux experts, un pour chaque partie, pour indiquer l'emplacement des bornes sur le terrain et de soumettre à l'arbitrage les questions sur lesquelles ils ne pourraient pas parvenir à se mettre d'accord entre eux.
Les choses étant en cet état, chaque gouvernement nomma son
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expert ; et ceux-ci se réunirent, en 1890, à Santiago du Chili pour déterminer ensemble la manière dont ils accompliraient leur mission. L'expert argentin proposa de commencer les opérations par le nord en plaçant la première borne au col de San- Francisco. Il insista particulièrement sur ce que c'était là a un point de la ligne de démarcation » ; il exigea que, dans l'un des actes de la conférence, il fut déclaré par les deux experts que c'était là « un point de la frontière entre le Chili et la République argentine 9, et il annonça à plusieurs reprises qu'il agissait ainsi en conformité d'instructions formelles de son gouvernement. Au surplus, dans une note adressée à son gouvernement, à la date du 1" mai 1890, pour lui rendre compte des travaux préliminaires, il disait: a Sur ma, proposition y on a résolu de considérer le col de San-Francisco, dans la province d'Acatama, comme le point de départ des opérations de départ de démarcation ». On plaça donc la borne au col de San-Francisco, considéré de tout temps comme la limite entre les deux pays.
Deux ans plus tard, c'est-à-dire en 1892, lorsqu'on croyait écarté tout danger de conflit entre les deux peuples, une partie de la presse de Buenos-Ayres, qui a toujours été hostile au Chili, fit observer qu'on ne devait pas adopter comme ligne de frontière la ligne de partage des eaux, mais bien celle des plus hauts sommets, soit qu'elle constituât ou qu'elle ne constituât pas la ligne de partage des eaux. Elle ajouta, qu'en adoptant d'une manière absolue les plus hauts sommets, la République argentine posséderait des ports sur le Pacifique. Elle fit voir, enfin, que la borne de San-Francisco, placée au point indiqué par le gouvernement de Buenos-Ayres, enlevait à une province argentine une grande bande de territoire. Pour trancher par la racine ces difficultés, les deux gouvernements jugèrent convenable d'éclaircir les termes du traité de 1881 ; c'est à cet effet qu'on rédigea le protocole de
Dans ce protocole, il est fait deux déclarations importantes : 1® que les experts suivront comme « règle invariable de leurs opérations » les principes de délimitation indiqués dans le traité de 1881 ; — 2' que la République Argentine renonce à la prétention d'avoir des ports sur nos côtes, et le Chili sur celles delà République Argentine.
Pour ce qui touche à la borne de San Francisco, l'expert argentin qui avait indiqué la place où elle devait se trouver, était mort à cette époque. Son successeur pria l'expert chilien de vouloir bien consentir à reviser les opérations. Par déférence pour la nation
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amie, Texperl chilien consentit à la revision. Et alors, on envoya de nouveau des géographes argentins et chiliens pour étudier l'orographie de cette partie du territoire limitrophe. Naturellement, on n'a pas publié les travaux des géographes argentins ; mais il y a, dans tout ceci, une circonstance bien significative : poussé par la presse anti-chilienne de Buenos-Ayres, l'expert argentin a exigé la translation de la borne de San Francisco; mais, jusqu'à ce jour, il n'a pas encore pu indiquer le point où elle doit être placée. La vérité est que, d'après des études faites à diverses reprises par des géographes chiliens, la borne ne peut être changée : elle est placée au point précis où elle doit se trouver suivant les traités.
Pour qu'on comprenne bien le motif de la résistance qu'oppose le Chili au déplacement de la borne, il est bon de faire remarquer que cette République ne lutte plus aujourd'hui pour l'extension plus ou moins grande de son territoire. Cette question a été résolue en 1881 par la cession de la Patagonie. Elle lutte aujourd'hui exclusivement pour la possession des sources qui nous donnent l'eau nécessaire pour l'irrigation de nos vallées et pour la consommation de nos populations. Si nous consentions à adopter comme ligne de séparation les plus hautes cimes des Andes, ce serait là non seulement une de ces faiblesses honteuses que les peuples paient tôt ou tard, mais ce serait encore laisser entre des mains étrangères les sources d'un grand nombre de nos cours d'eau. Telle est la raison de notre attitude.
Les experts n'étant pas d'accord, celui du Chili proposa à son collègue de confier à des arbitres le soin d'exécuter les conventions contenues dans les traités. Mais, jusqu'à ce moment, la République Argentine n'a pas fait savoir qu'elle acceptât cet arrangement. Au contraire, la presse anti-chilienne a déclaré à haute voix que le gouvernement argentin ne soumettrait jamais à l'arbitrage la question de savoir si son territoire lui appartient ou ne lui appartient pas. Et, sans y mettre de formes, elle a commencé à prêcher une guerre d'extermination contre nous et a demandé jusqu'à la suppression du Chili de la carte de l'Amérique du Sud.
En même temps, le Gouvernement argentin a repoussé la médiation du Brésil ; il a envoyé en Bolivie une mission chargée, d'une manière visible, de faire rompre le traité de paix qui a été conclu entre le gouvernement de ce pays et le Chili ; il a acheté plus de 100,000 fusils système Mauser et un nouveau cuirassé qui appar* tenait au gouvernement italien; il a essayé d'organiser la garde nationale et de contracter un emprunt en Europe.
Devant des préparatifs aussi menaçants pour la paix, le Chili a
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commencé à agir en conséquence. 11 a acheté des armes, des navires et des munitions; il a augmenté son armée; il a traité avec des officiers instructeurs allemands; il forme de nouveaux cadres; il lève des plans, etc.
Il est malheureux certainement que, par ces préparatifs, deux peuples appelés à vivre fraternellement, se ruinent; mais c'est un bonheur que ces mêmes préparatifs rendent à peu près impossible une guerre dont personne ne peut prévoir Tissue finale. Pour ce qui concerne le Chili, il est hors de doute que le peuple la désire comme un moyen de reconquérir la Patagonie; mais les hommes qui sont au pouvoir sont plus sages, et ils ne l'accepteront que comme une nécessité extrême.
Valentin Letblibr, Professeur de droit administratif à TUniversité du ChiU.
(Traduit par M. J. Gaurb, avocat.)
The CSity Oovemment of Philadelphia. (Le Gouvernement Municipal de Philadelphie). Étude d'administration municipale, préparée par les membres de la classe supérieure de l'École Wharton de Science financière et économique, Université de Pennsylvanie, avec une introduction par Ëdmund J. James, professeur de Finances et d'Administration publiques à TÉcole Wharton. Philadelphie : Ecole Wharton, 1893, in-S», 300 pages.
Depuis une dizaine d'années, il a paru, aux États-Unis, un nombre considérable de monographies sur les institutions locales ou municipales de ce pays. Parmi les divers États compris dans la grande république fédérative, il n'en est guère dont l'organisation politique n'ait été examinée soit au point de vue de ses origines, soit au point de vue de son fonctionnement et de ses résultats pratiques. Il est même quelques villes dont le système d'administration a fait l'objet d^études spéciales (1). C'est dans cette dernière catégorie de monographies que rentre le livre dont nous allons parler. Il a pour titre : Le Gouvernement Municipal de Philadelphie. (The City Government of Philadelphia) (2). Ce livre est intéressant, non seulement par les détails qu'il donne sur l'organisation d'une des plus grandes cités américaines, mais aussi à raison de la façon môme dont il a été composé. Il constitue en réalité^ un recueil de petits essais dont chacun, relatif à une branche spéciale de l'administration, a été préparé par un ou plusieurs élèves de la classe supérieure (senior claasl de l'École Wharton de Science linancière et économique (année 1893). Chaque élève de la classe a apporté sa pierre à l'édifice commun. L'esprit qui a présidé à l'élaboration de ce livre mérite d'ôtrft indiqué, John Wharton, le fondateur de l'école, a entendu que celle-ci eût notamment pour but d'habituer les jeunes gens à s'occuper deR atîaires publiques, des questions politiques et sociales, et d'en faire ainsi des hommes utiles à leur pays. L'École Wharton a pros-
(1) Notamment Boston, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans. V. John Hopkin's UnlrrrsUy Studios in Jlistori4;al and Political Science y fifth séries, III et IV ; seventh séries, IV.
(2j L'organisation administrative de l'hiladelphie avait déjà &it Tobjet d'une étude remarquable : « Philadelphia, 1681-1887, by Bdward P. Allinson, A. M., and Boies Penrose, A. B. d (Extra vt)lume twoof Studie«in History and PoUtiç«^ Jûhn Uophin'i Uniremity). Baltimore.