CHAPITRE XLVI
Compter sur la raisou, c'est compter sur l'homme.
« L'arbre tombe du côté où il penche , » dit l'Évangile; et l'homme, du côté du moi.
La raison n'est pas une chose fixée , mais une chose en équilibre. Pour que l'homme soit debout, la foi, comme un bras de force, le retient du côté de Dieu. Il penche dès que la foi se rompt.
L'homme penche nécessairement du côté de l'homme ; il penche nécessairement du côté du moi. Or le moi, c'est l'envie au sein des dons de la fortune , la haine lorsqu'il en est privé : le moi, c'est l'homme que vous avez aujourd'hui. Car l'homme ne peut pas absolument se dépouiller de lui-même ; à moins qu'il n'entre dans la loi de la sainteté.
Le Génie du christianisme, ce livre de merveilles, faisait cette remarque : « C'est au clergé inférieur qu'on était
redevable de ce reste de bonnes mœurs que l'on trouvait dans les campagnes. Le paysan sans religion est une bête féroce ; il n'a aucun frein d'éducation ni de respect humain. Il est timide, grossier, défiant, avare, ingrat surtout. Mais par un miracle frappant , cet homme naturellement pervers , devient excellent dans les mains de la religion. Autant il était lâche, autant il est brave ; son penchant à trahir se change en une fidélité à toute épreuve, son ingratitude en un dévouement sans bornes, sa défiance en une confiance absolue. Comparez ces paysans impies profanant les églises, dévastant les propriétés, brûlant à petit feu les femmes, les enfants et les prêtres, à ceux qui défendirent le culte de leurs pères quand la France était abattue sous le joug de la Terreur; comparez-les, et voyez la différence que la rehgion peut mettre entre les hommes ^ . »
On se disait à la veille de Février : S'il arrive une révolution, elle ne sera plus semblable à la première ; les hommes ont peut-être moins de religion, mais ils ont plus de raison. — Ne comptez pas plus sur la raison que sur l'homme. La liberté place l'homme en équilibre ; la raison tombe du même côté que lui. Elle est divine, immuable en soi, mais non point en l'usa'ge qu'il en fait '^. Rappelez-vous que la raison est toujours au service du moi. Prisée même philosophiquement, la haute faculté
* Génie du Christianisme, 4* partie, Clergé régulier.
* En polilique, on ne retrouve pas la raison pure , divine, impersonnelle, telle qu'on la tire de la pensée psychologique! C'est pourquoi la science ne peut pas être portée par tout le monde. Elle est un breuvage de fermentation pour les têtes légères, admises à Pinstruciion sans avoir passé par ces forces de la conscience et du bon sens, recueillies dans les familles longuement constituées.
est un télescope que le doigt de riiomiiie peut obscurcir ou éclaircir à son gré.
Quels êtres en furent plus éminemment doués que les premiers hommes sortis de la main de Dieu? Cependant cette forte race s'égara à ce point que Dieu fut obligé de la changer par le Déluge.
Il ne faut pas partir de ce principe, que l'homme est bon ; il ne faut pas partir de ce principe , que l'homme est mauvais; mais de ce principe : qu'il peut être l'un ou l'autre. Que de philosophies bâties sur le premier point de vue ! que de philosophies sur le second ! La pratique doit vous mettre à l'abri des unes et des autres. L'bomme est un être essentiellement gouvernable, et voilà tout. Parce qu'il peut faire tout bien , parce qu'il peut faire tout mal : à cause de la liberté.
La politique vient de là. Elle n'est que la giandc conductrice de la liberté humaine.