CHAPITRE XLYII
Commeut se fait une Société.
L'homme, ai-je dit, est un être essentiellement gouvernable; car, ne vous faites pas illusion sur la Société.
Au fait , elle n'est qu'une association de ceux qui sont plus ou moins bons pour maintenir en son sein ceux qui sont plus ou moins mauvais. La ligne de démarcation entre ces deux classes est le point où expire le capital et où le peuple commence.
Ce sont les aristocraties qui ont créé les peuples ; ce sont les Doctrines qui créent les aristocraties.
Quand paraît la Doctrine, les êtres les meilleurs enfermés dans la race s'élèvent les premiers. Ils font les lois, ils font l'exemple, ils sont l'autorité; de proche en proche d'autres natures les suivent ; peu à peu, toute la foule s'ébranle attirée. Mais lorsque, perdant la doctrine, l'aristocratie manque le pied , le peuple retombe en arrière sur son point de départ. Se fonder sur le peuple , c'est rentrer dans la ruine.
Les hommes forment toujours deux classes : celle des individus qui ont constitué un capital, et celle des individus qui n'en ont pas encore créé. L'une est l'aristocratie, c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui , par eux ou par leurs pères , ont su s'arrêter devant une jouissance pour déposer un second sou sur le premier. L'autre est le Peuple, c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui, soit par eux, soit par leurs pères, n'ont jamais su déposer un second sou sur le premier. Tous les hommes ont été appelés à concourir. Us le sont tous encore aujourd'hui : coulant sans cesse des mains qui dilapident dans celles qui épargnent, la propriété est constamment aux plus dignes. — Les aristocraties sont donc parfaites? — 11 s'en faut! seulement, elles sont meilleures que les autres classes. Les Classes ne changent pas ] mais ceux qui les composent changent incessamment, allant de l'une dans l'autre, selon qu'ils perdent ou qu'ils acquièrent le mérite.
On ferait passer le capital dans les mains des basses classes que ce serait tout ce qui pourrait leur arriver de plus mauvais. Le peuple dévorerait tout à son détriment, parce qu'il ne se serait point élevé là par une vertu de
préservation t'orniée en proportion du capital obtenu. Dieu maintient là précisément l'absence du capital, c'està-dire la loi de la nécessité pure, pour réveiller ces classes et les tenir au travail. Leur transmettre du capital, ce serait les achever. Verser du capital sur la foule , c'est y verser du vitriol.
Tout capital est où il doit être : car il est où il est créé! Les familles furent bien jetées pêle-mêle sur la terre ; il faut bien que celles qui ont l'avance se soient élancées les premières. Les autres n'arriveront-elles jamais? Elles peuvent aussi arriver ; surtout, à l'aide du double secours que prêtent les aristocraties, indépendamment de leur capital, à savoir : l'enseignement et l'exemple. La Société n'est que pour recueillir et presser les faibles.
Toute la doctrine sur le peuple est là. Car le Christianisme est venu pour ramasser les petits ; la religion multiplie ses bras pour faire profiter tout le sang de N. S, Jésus-Christ. Seulement, toujours la civilisation avance; une place dans son sein exige de plus en plus l'effort; ceux dont l'âme persiste à croupir sur le vice finissent par être trop en arrière, et par tomber. La foule, quoi qu'on dise, ne se compose que des restes de la nation ^
L'ordre historique ou apparent des classes est l'Ordre même de leur gisement logique. La Société est une
1 Secourez ! secourez I mais ne placez pas direction là. Rappelez-vous le proverbe du peuple : Ce qui vient par la (Iule s'en va par le tambour. Dans tous les départeracnts n'a-t on pas fait cette remarque : que les biens des Émigrés, vendus pour un morceau de pain, n'ont point passé ;iux (Mirants de ceux qui les avaient achetés? Us apparlicnncnt aujourd'hui à ceux qui, ayant créé un capital équivalent, sont venus les aiqnérir.
construction ; la grande affaire est de la tenir droite. Le mouvement parti depuis un siècle pour la renverser la tête en bas, se nomme Révolution... Et les hommes la saluent comme l'ère nouvelle M!