CHAPITRE XXIIÏ
Tonte uotre richesse s'est portée vers le laxe.
On lit avec stupeur en France des réflexions comme celle-ci : « Nos finances courent à une catastrophe qui « paraît inévitable. » Quoi! on n'a vu que la ruine de l'État : on ignore celle de la Nation! On s'effraie de la dette financière, et non devant l'abîme économique ouvert sous la société française !
Qu'un État fasse banqueroute, une nation riche peut
avec (lu temps tout rétablir. Mais quand c'est la nation elle-même, qui peut venir à son secours? La position est telle que si vous êtes monarchistes, nous vous dirons : La plus prochaine monarchie à cette heure n'y pourrait rien ; et si vous êtes républicains : La plus heureuse république ne saurait mieux sauver la France.
Une chose fut oubliée dans tous les calculs, c'est le produit à la longue de la vertu ou du vice chez un peuple.
Depuis cinquante ans on ne voyait que politique; se doutait-on qu'il y eût des lois économiques pour fondement aux nations! Le lendemain de notre révolution, le premier devoir du gouvernement n'était-d pas de déclarer à la France sa situation économique? Toute famille prend conseil de son inventaire.
L'incurie était si complète, qu'on apporta à la Tribune une bévue inimaginable : au lieu de soustraire au capital les créances hypothécaires, on eut la bonté de les y ajouter ! Puis, ignorant que dans l'estimation du sol les constructions étaient comprises, on joignit aux 41 milliards un chiffre emprunté aux Compagnies d'assurances. Enfin, les valeurs fictives ne faisant pas l'objet d'un doute, on les ajouta au total. Le passif et l'actif ainsi portés à la même addition, on ne fut pas en peine d'attribuer un capital de 120 milliards à la France, c'est-à-dire qu'on donna la somme, non pas de ce qu'elle possède, mais de ce qu'elle a coûté ' !
' Ajoutez, (l'autre part, dans les esprits un tel délire que la presse tonnit des propos comme ceux que textuellement je cite : « Adieu, monde « de souffrance et de misère que Phumanilé vient de franchir; le 21 F^'- « \rier t'a clos à jamais ! » El ailleurs : « Que le gouvernement procède à
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Triste courage ! le jour d'une ruine qui épouvante et rappelle un pays à l'économie et à la résignation, on vient le convier, sous le prétexte d'une richesse inépuisable, à des entreprises politiques et économiques désastreuses, inouïes, propres à renverser ce peuple avant trois ans !
On croyait à une telle surabondance du capital, que tous les décrets se conjuraient pour l'attaquer. La Révolution ne semblait faite que pour frapper ce terrible géant ! Ceux oui feront entendre à la France qu'elle est riche peuvent, au point où elle est, doubler en un an le mal qu'on lui a fait en un siècle. Ceux qui la convaincront qu'elle est dans une crise ordinaire et toute transitoire achèveront de la tuer.
La France est en ce moment la nation vivante la plus pauvre de l'Europe après l'Espagne. Elle fut infestée de la même erreur, je tremble qu'elle ne soit victime du même sort.
L'Espagne a cru que la richesse était dans l'or. Abandonnant les trois agents de la production, elle ne tarda pas à céder les métaux recueillis pour obtenir ce que son sol et son travail ne donnaient plus. L'État, ruiné, acheva par ses impôts de décourager et d'abattre la propriété. La France a cru que la richesse était dans l'industrie. Elle a, également, abandonné le sol qui nourrissait et vôtissait sa population. Ses gouvernements en sont à rêver l'emprunt forcé et le papier hypothécaire !
Nous avons adopté l'Economique anglaise ; mais nous avons oublié un fait, c'est que l'Ângielerre possède aux Tndes près de soixante millions d'esclaves produisant
« Tassociation avec les biens des hospices ; dans peu le peuple sera assez « riche pour se faire soigner chez lui. >»
à trois sous par jour ! On sedélaisait du sol pour quelques capitaux, quel'ou por(ait aussitôt dans l'industrie. Pendant ce ten7ps, la prévoyante Angleterre encaissait les bénéfices de son commerce dans son sol. Aujourd'hui un grain de blé semé en France rapporte une moyenne de 6; ce même grain en Angleterre en rapporte de 10 à 12. Qu'est-ce à dire, sinon que l'Angleterre est aujourd'hui une fois plus grande que la France?
L'état économique comparé a changé à ce point que les idées qui étaient vraies il y a un siècle et demi ne sont plus que des préjugés. On croit encore que tout est bon marché eni^rance : cette erreur tient à la rareté de l'argent; on croit que tout est cher en Angleterre : celte erreur tient à l'iibondance de numéraire dans ce pays. Mais le bon marché n'est qu'apparent en France; d'abord parce que en tout le capital y est moindre, ensuite parce que i'impùt y est exorbitant par rapport au produit net. 'Il L'Allemagne a travaillé égaiement à mettre son capital dans son sol. La viande y coûte 2o centimes la livre, et le pain de 10 à lo centimes; tandis qu'en France la viande coûte 4o centimes et le pain de 15 à 20 centimes. Ce prix de la viande et du pain, c'est tout simplement le prix du sang qui entre dans nos veines, c'est le prix de l'homme en France.
Si un homme coûte à sa source un tiers de plus chez nous que chez les autres peuples européens, nous sommes battus. D'abord nous le sommes commercialement ; l'étranger n'élèvera pas ses prix pour nous attendre. Battu sur les marchés, on Test inévitablement ailleurs. Au fond les nations sont entre elles comme leur capital. Je disais que nous prenions le même chemin que l'FjSpii^^ne !
Toute notre Econom'Kjne est faussée; cette science a été laite malheureusement sous les idées du xviii* siècle. Les détails constatés sont bons ; elle a analysé les éléments et fait en quelque sorte une curieuse anatomie. Mais la recomposition du corps vivant de la richesse a échappé à sa portée. Elle n'a répondu que par le scepticisme à la notion transcendante sur laquelle repose le capital. Les peuples actuellement exposés aux conseils de cette science souffriront encore de grands maux.
Tant que, bornée au point de vue païen, elle prêchera la richesse à l'homme, elle sèmera la pauvreté. Il faut que l'Economique se refonde sur les idées chrétiennes, c'est-à-dire sur les idées pratiques mêmes. Elle est actuellement stérilisée dans sa source et vers son résultat. L'immoralité a déterminé une consommation improductive énorme, en dehors de toute limite économique. Ce genre de consommation appauvrit directement une nation. La pensée de la solidarité n'a même pas éclairé les bases économiques. On ne peut consommer du capital sur un point sans que sur un autre le travail se détruise.
Dans la stricte vertu du riche comme dans la stricte épargne du pauvre sont les sources de la Richesse publique. La science disait le contraire.
Mais, par Richesses, il faut entendre celles qui satisfont les besoins de nécessité et ceux de développement, c'està-dire les besoins chrétiens. Quant aux Richesses de vanité et de superfluité, elles sont la destruction des premières, et la destruction de la nature humaine.
On vit le capital d'un peuple se partager en deux : celui qui correspond à la production des objets de né-
cessité, et celui qui correspond à la production des objets de superfluité. Eh bien! le second est autant de dérobé au premier ; c'est-à-dire que le luxe est autant de prélevé sur le pain. •
Quand par son immoralité un peuple attire les forces de la production sur les objets de luxe, il accroît d'autant sa pénurie. Il arrive que les masses ne peuvent plus réduire leurs besoins de nécessité pour acheter ces objets de vanité, ainsi la position des campagnes. Et le moment oii les ouvriers des villes ne peuvent plus se contenter des profits de leurs produits, est celui où l'on ne peut plus les acheter. C'est ce qui arrive à cette heure en France.
Or, toute production non demandée est une destruction de richesse ; de plus, une destruction du capital et du travail affectés à cette production; enfin une destruction, par le paupérisme, de la population qu'elle suscitait : ruine sur ruine. Toute décadence est rapide.
Le danger de cette- bifurcation du capital en capitiil légitime et en capital de luxe est d'autant plus grand chez un peuple qu'il est plus avancé en civilisation. L'énormité de sa population lui fait une nécessité de préserver du moindre choc le plateau qui la porte. Si l'Océan reprenait un tiers du territoire de la France, où la population qui le recouvrait trouverait-elle sa subsistance? Tel est l'événement que le luxe a fait éclater chez nous.
Que le xvnr siècle vienne maintenant au secours de la population qu'il a portée sur le gouffre !
— o4 — CHAPITRE XXIV.
De rhomme qui crée du Capital.
Si le Capital est la substance même de la civilisation, l'agent de la prospérité des peuples, sachons qui le produit et l'entretient quand il existe.
Le capital étant un produit épargné et employé, tout homme qui ne produit pas ne concourt pas au capital; tout homme qui n'épargne pas le détruit, puisqu'il consomme. Il le détruit en la limite de sa sphère économique, comme celui qui travaille l'accroît en la mesure de la sienne.
Le cultivateur produit du capital lorsqu'au lieu d'employer son produit à embellir son vêtement et ses meubles, à enrichir sa table et son logement, il l'emploie à remettre dans son sol du travail, de l'entrais ou des convStructions de plus.
Le manufacturier produit du capital lorsqu'au lieu d'appliquer son excédant aux dépenses de sa personne ou de sa maison, il l'ajoute aux capitaux avec lesquels il fera travailler un ouvrier ou deux de plus.
Le rentier produit du capital lorsqu'au lieu d'employer ses rentes aux consommations improductives des goûts de superfluité, il les met à augmenter la production de ses domaines, et le nombre de ceux qui y trouvent du pain et du travail de plus.
D'ici l'on voit qui détruit du capital. La capacité de produire du capital, chez une nation, n'est que la simplicité d«^s coutumes et la laboriosité. Développez les
— bo — passions, la paresse et la vanité chez un peuple, il se traînera à sa ruine économique. L'épargne étant la source (lu capital, et le capital la source de l'amélioration du peuple, l'épargne est donc la première vertu sociale.
La paresse ne produit pas, la passion consomme, et la vanité brûle tout. Détournant la richesse de son but, elle en conduit le courant au déversoir de la consommation improductive. Tout capital formé en dehors des richesses nourrissantes, vêtissantes, meublantes et d'enseignement, est un prélèvement sur ce que les producteurs de ces richesses eussent épargné pour en faire du capital.