CHAPITRE XXYL
De l'industrie de Iu\e.
Depuis cent ans, on a défendu l'industrie de luxe par toutes les subtilités de l'esprit. Nullement créatrice, l'industrie ne fait que produire des formes dès qu'elle dépasse la limite de l'utilité et atteint celle de la superfluité. Qu'elle donne sa dernière richesse à l'objet, l'approche de nos besoins : bien jusque-là. Voici du chanvre, c'est le produit agricole ; voici du fil et de la toile, c'est le produit manufacturier; mais voilà de la dentelle, c'est le produit industriel. Ici s'ouvre le gouffre.
Il faut donner à l'industrie sa limite, c'est l'utilité.
Ce n'est point la production manufacturière qui fait la
soiiiiue de la richesse. On ne peut tordre fil et tisser toile qu'en proportion du chanvre né ; on ne peut fabriquer du drap qu'avec la laine produite. Tout sort et prend quotité de la production agricole. Dès que la spéculation se présente, le plus souvent l'industrie absorbe du travail sans augmenter la richesse. Comme on l'a dit, une valeur de un franc de lin, par une dentelle, s'élève au prix de trois mille. Los !2,999 fr. d'excédant sont la somme du travail égaré.
Examinez bien ce fait, sur lequel ont tourné les controverses de l'École :
Ceux qui prétendent que l'industrie produit de la sorte des valeurs disent : N'est-ce pas par notre entremise qu'une valeur d'un franc est deverme, en dentelle, une valeur de trois mille ? Sur un si faible produit agricole, voyez quel exhaussement subit de valeur et de prospérité. Sans notre industrie, ces 2,999 fr. n'existaient pas. Qu'une telle industrie doit être précieuse à l'humanité ! s'écrie un vieil économiste ; que de richesses doivent exister chez une nation qui de vingt sous fait mille écus !
Vodà toute la science de ceux qui prétendent que l'industrie est la richesse des peuples ! Faites-leur cette question :
Pendant que ces mille écus et les hommes qui les gagnaient ont produit la dentelle, produisaient-ils du pain ? Ces mille écus et les bras enlevés à la production de ce pain, ne l'ont-ils pas fait précisément hausser du prix qu'ils recevaient en salaire? Celui qui cherche le luxe percera toujours le sac de la richesse.
Si un franc de lin est arrivé à en valoir trois mille, comment ce prix ne se partage-t-il pas entre le produc-
teurdii lin et celui qui l'a employé ? Il faut donc, comme le disaient, avec leur bon sens, nos hommes d'État avant Louis XV, qu'il ne soit pas vrai que la valeur première du lin ait augmenté. Et si celui qui l'a employé a gagné les 2,999 fr,, pourquoi tout homme et toute nation ne se mettent-ils pas à faire des dentelles ?
Nous arrivons : c'est que les mille écus représentent les dépenses et frais des fabricants et ouvriers qui ont préparé ce produit. Or ces dépenses ne sont oue le montant des valeurs en aliment et vêlement qui ont été consommées par eux : une masse égale de production est venue s'enfouir dans cette richesse improductive. On a simplement transformé une somme d'objets nécessaires contre une égale somme d'objets inutiles. Les enfants pensent que Midas fut plus riche lorsqu'il changea en or ce qu'il touchait !
Entre le peuple qui a produit pour mille écus de pain ou de chanvre, et celui qui a produit pour raille écus d'objets qu'on ne touche qu'avec les yeux, lequel est !c plus riche? L'industrie de luxe se construit de nos ruines.