Morgagni. De sedibus et cawsis morüorum
un portugais, Rodheric a Castro (1), qui paraît avoir connu les causes et les symptômes de cette affection : « Fit (hæc « affectio) a cunctis causis extemis a quibus uteri prociden- « lia fieri solet..., digitorum admotione dignoscitobstetrix ; « si rétro et infra inclinet utérus, torpor sequitur, et ulrius- « que cruris motus difficile aut plane interceptas, ac ingen- « tesdolores qui inter sedendum magisaccuuntur ; præser-
* tim si versus anum retractio fit, flatus retinentur, alvus
* supprimitur ; neque clislerem admittit, nisi genibus « patiens..., prægnantibus frequens quidem ac difûcilis « est affectio..., urina etiam moveatur, non quidem diure- « ticis, sed mictione sæpiuscule sponte tentata. »
Cette description resta, pendant plus d’un siècle, isolée.
En 1732, Reinick soutenant à Danlzick sa tbèseinaugurale, sous la présidence et d’après l’inspiration de Kulm, rapporte le premier en détail un cas de rétroversion utérine pendant la grossesse suivie de mort.
Observation I (2).
Le 28 avril 1731, la femme d’un militaire, âgée de 26 ans, au quatrième mois de sa grossesse flt un faux pas, en portant un fardeau assez lourd sur son dos, et n’évita de tomber qu’en faisant un effor considérable. De retour au logis, elle se plaignit d’une douleur dans la région des lombes et du pubis, et, plus tard, ayant eu besoin d’uriner, elle essaya vainement d’accomplir cette fonction. Son médecin ne lui procura aucun soulagement. L’urine continua à tomber goutte à goutte
1. Rodheric a Castro. De universa morborum muliebrum~medicina, Hamburgi, 1628.
2. Reinick. Disputatio medica de uteri delapsu, supprestionis urinæ et subseguentis mortis causa. Genadi MDCCXXXII.
pendant douze jours ; le ventre se tuméfia de plus en plus; enfin, la malade mourut le 8 septembre.
L’autopsie donna les résultats suivants : le ventre, par son volume, simulait une grossesse à terme ; la vessie distendue remplissait les régions hypogastrique et ombilicale ; la masse intestinale était refoulée en haut près du diaphragme. La vessie contenait vingt livres d’urine; elle avait acquis un diamètre de deux pieds en hauteur et plus d’un pied en largeur; elle avait, en remontant, décollé le péritoine et se trouvait ainsi en contact immédiat avec les muscles abdominaux ; ses parois, loin d’être amincies par la distension, avaient, au contraire, une épaisseur double de l’état normal. Les uretères et les calices étaient aussi notablement dilatés. L’utérus était profondément situé derrière la vessie ; une partie seulement de cet organe était visible > un repli formé par la paroi supérieure du vagin en dérobait aux égards au moins le tiers. Cette portion de l’utérus était tombée dans ra cavité inférieure du bassin où elle se trouvait retenue et comprimait fortement le col de la vessie. Il fut désenclavé, et l’on trouva dans son nlérieur deux f œtus du sexe masculin.
Presque à la même époque (1740) et sans avoir probablement connaissance des travaux de Reinick, Grégoire, membre du College royal de Chirurgie de Paris, exposait dans un cours d’accouchements très-suivi l’histoire de la rétroversion de l’utérus gravide, d’après un cas puisé dans sa pratique. 11 comptait parmi ses élèves ou ses auditeurs : Levret, Smellie, W. Hunter, Walter Wall « qu auribus non peregrinantibus id accepit. »
En effet, de retour à Londres, quelques années plus tard (1754) Walter Wall se rappelant les leçons de Grégoire, sut reconnaître un cas de rétroversion utérine pendant la gestation.
Observation II (1).
Une jeune femme de Londres, au quatrième mois de sa grossesse, eut une frayeur et éprouva une syncope ; à la suite grande difficulté pour uriner et aller à la selle, augmentant de jour en jour.
Sept jours après, W. Wall, appelé, sonda la malade et donna issue à trois pintes d’urine ; un lavement ne put pénétrer ; le soir, on retire une pinte d’urine sanguinolente. Au toucher, le col était inaccessible, et le doigt dut être porté en haut et en avant vers le pubis ; à la partie postérieure du vagin, une tumeur énorme que le toucher rectal démontra être située entre le vagin et le rectum. Wall tenta en vain de réduire, ainsi que Hunter qu’il avait fait appeler. La malade succomba le lendemain.
La vessie distendue, occupait la presque totalité de l’abdomen. L’utérus renversé dans le bassin, formait une tumeur arrondie qui soulevait le col de la vessie ; le col utérin appuyait sur le bord supérieur du pubis; le fond, dirigé en bas et en arrière, pressait le rectum près de l’anus. L’utérus renversé et gonflé, était incarcéré dans la cavité pelvienne à tel point, que pour le redresser, il fallut diviser la symphyse du pubis.
Hunter fit dessiner les pièces anatomiques et publia l’his loire détaillée de la rétroversion utérine pendant la gestation en ajoutant à l’observation précédente un faitdeLynn, chirurgien de Woodbridge.
Observation III.
Une femme de 40 ans, d’une constitution lâche, mère de plusieurs enfants, et enceinte de quatre mois, eut d’abord un renversement du vagin auquel elle était sujette depuis longtemps. Il y avait peu de
1. Hunter in Medical jobser rations and inquiries, t. IV, London 1771. — Id, Icônes de utero gravîdo tab. XVI.
jours que la tumeur était réduite, lorsque cette femme ayant fait un faux pas, sentit quelque chose se déranger dans le ventre et lui tomber vers le bas du dos. Immédiatement constipation, rétention d’urine, nausées, douleurs dans le ventre. Les moyens employés n’ayant pas produit de soulagement, Lynn soupçonna une rétroversion.
Au toucher, il fut arrêté par une tumeur grosse comme la tête d’un enfant, occupant la partie postérieure du vagin et descendant jusqu’au périnée. 11 fit placer la malade en diverses positions et introduisit les doigts d’une main dans le vagin, ceux de l’autre dans le rectum ; la réduction fut impossible. La sonde ne pouvait pénétrer dans la vessie; les lavements étaient arrêtés dès l’entrée du rectum. Il y avait tension excessive du ventre. On proposa de ponctionner la vessie ; la malade refusa et le septième jour de sa maladie la patiente fut prise de nausées et de hoquets ; elle sentit quelque chose se crever dans son ventre, et aussitôt éprouva un calme trompeur et de peu de durée ; car, après s’être délivrée de l’enfant qu’elle portait, elle tomba dans un grand accablement et mourut le lendemain.
On trouva, à l’ouverture du corps, la vessie gangrenée ; une vaste déchirure avait livré passage dans le ventre à dix pintes d’urine environ.
Hanter rapporta dans les mémoires de la Société de Médecine de Londres un cas analogue chez une femme du même âge, grosse de trois mois et demi, et qui fut affectée de rétroversion en glanant du blé. La vessie se gangréna et à l’autopsie, on trouva neuf à dix pintes d’urine épanchée dans le ventre.
Aux travaux de Hunier répondirent de nombreuses publications : Johnson (1769) Bird, Hooper, Gartshore, Wilmer en Angleterre (1779) ; Evans, Swan et Purcell en Ecosse ; Plenck (1775) Katzenberger, (1779), Wltczek (1777), Guyper (1777), Wall (1782), Jahn (1787) en Allemagne. Peu après (1775) à la suite d’un voyage à
Londres, où il se lia avec Hunter et prit connaissance de son mémoire, Choppart exposait à l’Académie les travaux des Anglais sur la rétroversion et rapportait à Hunter toute la gloire de ces observations.
Malgré la part considérable qui revient aux Anglais et tout en acceptant le droit de priorité revendiquépar Lacroix, dans sa thèse d’agrégation de 1844, en faveur de Reinick (de Dantzick) on doit reconnaître que les leçons de Grégoire étaient le véritable point de départ de ce mouvement scientifique. C’est même le procédé indiqué par le chirurgien français pour la réduction de l’utérus rétroversé que l’on voit tout d’abord employé par Walter Wall, William Hunter, Lynn. Il est vrai que l’histoire des découvertes médicales offre bien d’autres occasions d’appliquer le : sic vos non vobis
Quoiqu’il en soit, à partir de ce moment, les travaux se multiplièrent de toutes parts, tant en France qu’à l’étranger. Levret (1773), Deleurye (1777), Smellie (1777), Wanters (1781), Ségrétain 1782), Baudelocque (1784) publièrent des mémoires et des observations. L’Académie de Chirurgie, en 1785, ayant mis la question au concours, couronna le mémoire de Desgranges (de Lyon) qui ne fut malheureusement pas imprimé et dont Martin (le Jeune) a dit qu’il était le plus complet des travaux sur cette matière.
Citons encore quelques mémoires : Baumgartner : Dissertatio de utero retroverso : Argentatori (1785) ; Cockwel (w )Essai sur la rétroversion de F utérus. Londres (1785) ; Grüner : Dissertatio de utero retroversio Jenœ (1787) ; Gill ; Dissertatio... Edimburgi (1787) ; Jahn : Dissertatio... Jenœ (1787) : Melitsch ; Dissertation sur la rètrover -
sion de la matrice. Prague (1790) ; Murray. In uteri retroversionem animadversiones : Upsalœ (1797); Korscheck: Dissertatio... Halæ (1799) ; Yersmann : Dissertatio... Gottingâe (1799).
Depuis le commencement du siècle, la rétroversion de l’utérus pendant la grossesse a fait le sujet de nombreuses publications justifiées par l’intérêt que présente dans tous les cas l’étude de ce déplacement, soit à cause de la gravité des accidents, des difficultés du diagnostic, soit par suite de ^impossibilité de la réduction chez certaines femmes ou, au contraire, de la simplicité et de la facilité du traitement chez d’autres malades qui paraissaient gravement atteintes.
On consultera avec fruit un assez grand nombre de thèses soutenues à Paris. Je citerai surtout, quoiqu’elles ne traitent pas toutes spécialement de la rétroversion utérine pendant la grossesse, celles de MM. Destrées (1803) ; France (1806), Puzin (1809), Finaz (1813), Yidal (1815), Gougis (1817), Quioc (1848), Estèbe (1853), Godefrôy (1858), Gottigny (1862), Williers-Herluison (1867), Cailletet (1868), Curie (1869), Mansier (1869), Herbet (1872), de France (1874), Parrical de Chamard (1876).
Cette question a été traitée dans deux concours d’agrégation : en 1844, par Lacroix ; en 1863, par M. Salmon, de Chartres.
On trouve sur cette intéressante affection de nombreux mémoires disséminés dans les journaux, quelques-uns présentés à l’Académie de médecine, qui décerna à plusieurs le prix Capuron. Sans en donner la liste complète, je dois signaler : Merriman : A diss. on the rétroversion of the xomb ; Londres (1810), Buesinski : De retrov. uteri,
Vilnœ (4811), Vermandois (1813), Jourel (1814), Devees : Journ. des sciences méd. et phys. de Philadelphie (1823), Cruveilhier : Dict. de méd. et de chir. prat. Art. acephalocystes (1824), Bellanger (1824), Bazin (1827), Baynham : Gaz. méd. (1830),, Parent, de Beaune (1832), Hervez de Ghégoin (1833), Martin le Jeune (1835), P. Dubois • La Presse mèdic. (1837),Bleynie:Bw//. de la Société méd. de Limoges (1840), Halpin : Arch. gèn.( 1840), Gapuron et Gérard (1841), Amussat (1843), Velpeau et Pajot: Gaz. des Hôp. (1845) ; — De Billi : Gaz. Méd. de Milan (1845) ; — Désormeaux et P. Dubois : Dict. en 30 vol. (1846) ; — Godefroy, de Rennes (1846) ; — Burns : . The principales of midwifery. London (1849) ; — Stoltz : Gaz. de Strasbourg (1852) ; — Barrier (1852) ; — Priou de Nantes : Bull, de h Acad. (1853) ; — Guichard de Troyes : Revue thérapeutique du Midi (1855); — Ramsbotham : Spontaneous Restauration of the retroved gravid utérus Med. Times and Gazette (1855) ; — Misley : Rétroversion of the utérus at about the fount moth of pregnancy (1855) ; — Morris (James) : Med. Times and Gazette (1856) ; — Martin de Tonneins (1857) ; — Gosselin (1860) ; — Ghapplain de Marseille (1860) ; — Elleaume (1860) ; — Dehous de Valenciennes (1860) ; — Courtois (1864) ; — Barth (1864) ; — Mattéi, Union Med. (1864) ; — Franke (1864) ; — Barnes (1867); — Léon Gros, Bull, de thérapeutique (1869) ; — Schatz, Archiv. Gynœkol (1870) ; — Phillips : Ueber Rétro flexion des utérus , Leipsig (1870) ; — Barnes : Med. Times and Gazette (1872) ; — Graily-Hewit : Société obstétricale de Londres (1872) ; — Depaul : Clin. obst. (1873) ; —
Hyernaux : Bull, de l' Acad. royale de Belgique (1874); — Depaul : Ann. Tocologie (1874) ; — Bailly : Ann. de Tocologie (1874); — Charles de Liège (1874) ; — Depaul : Ann. de Tocologie (1876). '
Enfin, tous les traités d’accouchement consacrent quelques pages à l'élude de la rétroversion de l’utérus pendant la gestation.
Le grand nombre de publications se rattachant à l’étude de cet accident (et je pourrais citer bien d'autres ouvrages que ceux dont je donne la liste) prouve l'intérêt que ce déplacement offre dans la pratique ; j’en ai donné les principales raisons. Je dois ajouter aux causes énoncées plus haut son peu de fréquence.
Fréquence. — En considérant la faculté des déplacements utérins, on est porté à croire que la rétroversion doit être un accident fréquent de la grossesse. Il est loin cependant d'en être ainsi, à telles enseignes qu’en pleine Académie de Médecine, en 1853, M. Depaul put dire avec raison devant Gazeaux, Danyau, Moreau assistant à la séance : * que tous les accoucheurs présents pourraient à peine en citer six exemples. »
Est-ce à dire que la rétroversion soit un accident de la grossesse extrêmement rare? Je ne le pense pas. M. Depaul, lui-même, fait observer dans ses leçons que la rétroversion de l’utérus gravide n'est pas aussi rare qu’il avait élé en droit de le supposer, d’accord avec les plus illustres et les plus habiles accoucheurs. Il a été déjà appelé quatorze fois en consultation, mais sans avoir jamais été à même d’observer cet accident dans sa clientèle personnelle. Paul Dubois en avait observé une dizaine de cas. Martin (le Jeune),
(de Lyon) a réuni dans son mémoire, douze observations personnelles. Parent (de Beaune) rapporte six observations; Negrier (d’Angers) six ; Godefroy (de Rennes) cinq ; Bleynie (de Limoges) quatre ; Salmon (de Chartres) trois ; Hubert (de Louvain) onze ; Charles (de Liège) cinq ; Martin (de Berlin) seize. Bien d’autres observateurs ont publié des cas isolés.
Mais, ainsi que je l’ai déjà observé à propos de M. Depaul, presque toujours ces médecins furent appelés en consultation par des confrères moins habiles et rarement eurent occasion d'observer les premiers un cas de rétroversion utérine pendant la grossesse.
Ce fait aide à comprendre pourquoi cet accident parut d’abord si rare ; c’est que le déplacement fut souvent méconnu et ceci pour des raisons multiples.
Le diagnostic, à vrai dire, n’est pas toujours facile, et, nous le verrons plus loin, des erreurs ont été commises même par les plus illustres accoucheurs. Quoi d’étonnant, d'après cela, que des médecins même instruits et consciencieux aient pu s’égarer et méconnaître une maladie dont la description est d’ailleurs assez récente? Or, la rétroversion affectant surtout les femmes de la campagne ou dans les villes les femmes d’artisans livrées à des travaux pénibles, en générai multipares et prenant moins de soins qu’à leur première grossesse fut d’abord offerte à l’observation de matrones ignorantes ou de médecins de campagne moins instruits qu’à l’époque actuelle et qui n’avaient ni le désir, ni la possibilité de publier l'histoire d’une maladie qu'ils n’avaient su reconnaître.
Souvent la rétroversion a dû passer inaperçue ; nous ver-
rons en effet que dans les premiers temps de la grossesse, elle ne se trahit point par des phénomènes bien sensibles et que, par contre, dans bien des cas, elle se réduit spontanément au moment même où les désordres deviendraient plus sérieux.
Dans d’autres cas enfin, l’avortement, la mort de la femme vinrent terminer la scène et trancher le nœud gordien que le médecin était impuissant à dénouer. Il n’avait qu’à constater et déplorer une catastrophe dont il ne pouvait soupçonner la cause mécanique.
En résumé, la rétroversion, pour n’être pas aussi rare qu’on le supposait d’abord, n’en reste pas moins un des accidents les moins fréquents de la grossesse.