‹ De la Révocation de l'Edit de NantesChapitre 16 sur 43 · S. DE SA.CT · texte numérisé non relu

S. DE SA.CT

Univers^ 30 octobre 1853.

M. de Sacy, saisi d'un scrupule bien louable, a donné hier une nouvelle édition des passages de Fénelon qu'il citait avant-hier de mémoire. Il les confirme d'un nouveau fragment extrait d'une lettre adressée par le même Fénelon au duc de Bourgogne, ^en date, dit le Journal des Débats^ du 26 février 1686. Le duc de Bourgogne, né en

1682, avait alors trois ans et demi. Une lettre sur les rigueurs exercées contre les protestants, adressée à un si jeune prinde, serait une merveille. Nous avons . voulu la voir. Nous sommes convaincus que M. de Sacy s'est trompé. On nous croira sur parole et sans preuves.

La lettre, dont le Journal des Déiats a cité quelques fragments, est adressée au marquis de Seignelay.

L'erreur n'a pas d'importance. Toutefois, un homme versé dans les bibliothèques est tenu par état de citer exactement le titre des documents qu'il enregistre; et il doit, selon nous, savoir assez de généalogie pour connaître la date au moins approximative de la naissance du petit-fils de Louis XIV. Nous n'aurions pas relevé cette misère si nous n'avions en même temps reconnu que M. de Sacy le polémiste s'est trompé sur la valeur des passages qu'il invoque, aussi lourdement que M. de Sacy le bibliothécaire. Naturellement l'erreur est conforme aux besoins de la cause.

Dans le fait, malgré tout ce que \q Journal des Débats a pu dire, Fénelon ne s'est pas prononcé contre la révocation de l'édit de Nantes, ni contre les moyens de rigueur qui l'ont suivie.

Jeudi donc (27 octobre), M. de Sacy citait de

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mémoire un fragment d'une lettre de Fénelon à Bossuet qu'il libellait ainsi : Surtout^ n'envoyés^ pas de dragons à ces pauvres peuples , car ils se feront plutôt Turcs. La construction grammaticale était assez louche et peu en rapport avec la lucidité habituelle de Fénelon. Le lendemain, vendredi 28, M. de Sacy, qui cette fois a le livre en [main, rétablissait le passage selon l'exactitude delà lettre : « Si Ton voulait leur faire abjurer le christianisme « et suivre TAlcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer a des dragons. » Mais en parlant de la sorte Fénelon ne repousse pas l*aide des dragons ; il constate la lâcheté des huguenots attachés à leur religion jusqu'aux derniers excès d* opiniâtreté^ mais perdant toute leur force dès que la rigueur des peines paraît (1). Il les compare aux martyrs, mais non pas comme M. de Sacy : il trouve que la force des martyrs était divine, qu'ils étaient intrépides et incapables de dissimulation, tandis queleshuguer nots sont lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité et prêts à toutes sortes d'hypocrisies. a Pourvu qu'ils s'assemblent la nuit et qu'ils résistentà toute instruction, ils croient avoir assez (( fait. «C'est un redoutable levain dans une nation.

(1) M. de Sacy a dooné précédemment là date de cette lettre (le Fénelon à Bossuet. Elle est du ^mars 1686.

a Ils ont tellement violé par leurs parjures les c( choses les plus saintes, qu'il reste peu de marques n. auxquelles on puisse reconnaître ceux qui sont « sincères dans leur 'conversion. Il n'y a qu'à ce prier Dieu pour eux et à ne se rebuter point de <r les instruire. » Tout cela forme des martyrs de la liberté de conscience au dix- septième siècle un portrait où on peut en effet mettre pour devise la maxime de Caton : Nimiiim tiinemics mortem^ exilia, egesCatem. Il est impossible d'ailleurs de se tromper de bonne foi sur le. sens de la lettre de Fénelon. Il la termine par demander à Bossuet de lui . envoyer son oraison funèbre du chancelier « qui a confondu les critiques téméraires, » et où la révocation de l'édi.t de Nantes n'est pas précisément blâmée.

II y a trois lettres adressées au marquis de Seignelay par Fénelon, occupé aux missions de la Saintonge, après la révocation de Tédit de Nantes. Ces lettres sont en date du 7, du 26 février et du 8 mars 1686. Fénelon s'y montre appliqué à réclamer le concours de la force et à profiter, pour le salut des âmes, de toutes les mesures prises par le gouvernement de Louis XIV. Il en est une surtout qui semble à M. de Sacy une barbarie monstrueuse ; c'est la défense faite aux protestants,

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privés de l'exercice de leur culte, de sortir de France. Fénelon s'empresse d'indiquer au marquis de Seignelay les soins à prendre pour empêcher ces malheureux de fuir en Hollande. « Je prends « la liberté de vous dire, Monsieur, qu'il me sem- « ble que la garde des lieux où ils peuvent passer < a besoin d'être augmentée. On assure que la ri- « vière de Bourdeaux fait encore plus de mal que « les passages de cette côte, puisque tous ceux « qui veulent s'enfuir vont passer par là, sous pré- « texte de quelque procès. Il me semble aussi que « l'autorité du Roi ne doit se relâcher en rien^ c car notre arrivée en ce pays, jointe aux bruits « de guerre qui viennent sans cesse de la Hol- « lande, font croire à ces peuples qu'on les a craint et qu'on les ménage... Mais en même « temps que T^-utorité doit être inflexible pour c contenir ces esprits, que la moindre mollesse « rend insolents, je croirais. Monsieur, qu'il se- « rait important de leur faire trouver en France

« quelque douceur de vie Pendant que nous

<( employons la charité et la douceur des instruc- « tions, il est important que les gens qui ont « l'autorité la soutiennent pour mieux faire sen- « tir aux peuples le bonheur d'être instruits douc cernent. Je crois que M. l'intendant sera ici

« dans peu de jours; cela sera très-utile, car il « sait se faire craindre et aimer. »

Dans la lettre du 26 février, Fénelon insiste principalement sur les moyens de persuasion que les missionnaires doivent employer: il signale quelques excès des troupes, mais il marque toujours la nécessité de Tintervention de la puissance temporelle, et il recommande surtout d'empêcher l'émigration et de garder les côtes. « Ces peuples sont « dans une violente agitation d'esprit; ils sentent « une force dans notre religion et une faiblesse « dans la leur qui les consterne. Leur conscience < est toute bouleversée, et les plus raisonnables « voient bien où cela va naturellement. Mais l'en- <r gagement du parti, la mauvaise honte, l'habi- « tude et les lettres de Hollande, qui leur donnent « des espérances horribles, tout cela les tient en « suspens et comme hors d'eux-mêmes. Une ins- « truction douce et suivie, 7^5 chute de leurs espé^ « rances folles et la douceur de vie qu'on leur « donnera chez eux dans un temps où on gardera « exactement les côtes^ achèvera de les calmer. » On voit que Fénelon comprend l'intervention de la puissance humaine dans ces affaires de conversion, tout à fait de manière à révolter M. de Sacy. Non-seulement l'auteur de Télémaque admet Tem-

ploi (le la force, mais il recommande ces moyens de séduction qui soulèvent «l'horreur et le dég-oût » du Journal des Débats, Fénelon ne demande pas mieux quede faire concourir les avantages matériels au salut des âmes. Il excite les bontés du Roi en faveur de ceux qui sert rendent dignes; il demande une charité effective ; il remercie de ce qu'on leur a procuré des blés à bon marché. Il ne répugne pas enfin à ce que le Journal des Débats appelle des « conversions à six livres. »

Dans sa troisième lettre du 8 mars 1686, il insiste sur le besoin de vigilance et de vigueur de la part de l'autorité.

« Le naturel dur et indocile de ces peuples de- « mande une autorité vigoureuse et toujours vigi- « lante. Il ne faut point leur faire de mal, mais (( ils ont besoin de sentir une main toujours levée

(( pour leur en faire s'ils résistent • Si on n'éta-

« blit pas au plus tôt de bonnes écoles pour les « deux sexes, on sera toujours à recommencer. Il « faut même une autorité qui ne se, relâche jamais, <( pour assujettir toutes les familles à y envoyer <( leurs enfants... Enfin, Monsieur, si on joint tou- « jours exactement à ces secours la vigilance « des gardes pour empêcher les désertions et la « rigueur des peines contre les déserteurs^ il ne res-

« tera plus que de faire trouver aux peuples autant « de douceur à demeurer dans le royaume que de « péril à entreprendre d*en sortir. C'est, Monsieur, « ce que vous avez commencé, et que je prie Dieu « que vous puissiez achever selon toute Tétendue de « votre zèle. »

Remarquons en terminant que ces observations sont adressées au marquis de Seignelay, c'est-àdire au ministre de Louis XIV, chargé de l'exécution de l'édit de révocation. L'auteur de ces lettres ne se contentait donc pas d'émettre des vœux stériles ; il a pris un rôle actif dans ce qu'oii appelle la persécution j et M. de Sacy a été mal inspiré d'emprunter à M. de La Bédollière une citation de Fénelon pour en appuyer une théorie de la liberté de conscience. Il n'y a vraiment pas lieu de faire pour l'Archevêque de Cambrai une exception à la complicité de tout le dix-septième siècle dans € le crime de Louis XIV. »

Nous avons un peu étendu nos citations; mais il nous a paru utile de faire connaître la tolérance de Fénelon; elle se distingue évidemment de celle de MM. de Sacy et de La Bédollière, deux écrivains d'ailleurs « des plus estimés de notre temps. »

III. - AVEU DE M. DE SACY DE SES ERREURS SUR LES PERSONNES ET LES TEXTES. SON INSISTANCE SUR LA TOLÉRANCE. •

M. de Sacy s'exécute. On lit dans le Journal des Débats (1" novembre) :

« Une inadvertance n'est pas une ignorance. Des inadvertances, il en échappe à tout le monde, et à de plus savants que nous. Il est vrai que la lettre de Fénelon du î26 février 4686, que nous avons citée, n'est pas adressée au duc de Bourgogne, mais à M. de Seignelay. Que rZ/wâ^ers triomphe là-dessus, peu nous importe! Pour nous, quand nous remarquons dans nos adversaires des erreurs de ce genre, nous ne prenons pas même la peine de les relever, pas plus que les fautes d'impression. ^

« Quant au passage de la Vie de Fénelon par le chevalier de Ramsay que nous avons rapporté, F Univers ■le passe sous silence. Faut-il conclure de ce passage qu'en J708 au moins, Fénelon avait embrassé le principe de la tolérance civile, et que peut-être le spexîtacle même des mauvais effets produits par la révocation de l'édit de Nantes et par les dragonnades l'avait ramené à ce principe ? Nous ne savons et nous ne voulons rien exagérer. Le principe de la tolérance civile en matière de religion se défend par lui même. Tant mieux pour ceux qui l'ont soutenu à quelque époque que ce soit,

tant pis pour ceux qui l'ont combattu. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les paroles de Fénelon, telles qu^elles se trouvent dans le chevalier de Ramsay, expriment admirablement ce principe et en font voir la profonde sagesse. Ce qu'il y a de sûr encore, c'est qu'il résulte de la correspondance de Fénelon qu'avec le système des dragonnades on aurait tout aussi bien converti les malheureux protestants au mahomélisme qu'au catholicisme. Les belles conversions! le glorieux résultat de tant de persécutions! Et l'on empêchait les protestants de sortir de France ! Oui, 1 on trouve dans les lettres de Fénelon lui-même bien des choses qui nous choqueraient aujourd'hui; il approuve ou il recommande des mesures qui, pour être moins violentes que les dragonnades, sont cependant très-peu chrétiennes et très-peu humaines, tant les hommes les plus éclairés ont de peine à échapper aux préjugés de leur temps ! Que ï Univers cite ces passages, s'il croit qu'ils honorent Fénelon.

« On agissait autrement au commencement de ce siècle dans Tinlérêt de la religion. Le cardinal de Beausset faisait remarquer, dans son histoire de Bossuet, que pas un protestant n'avait été persécuté dans le diocèse de ce grand évêque. On insistait aussi sur les passages des écrifs de Fénelon, desquels il semble résulter que les moyens violents en matière de religion répugnaient à sa religion et à son humanité. Il s'en était formé une espèce de préjugé en faveur de Féne-

Ion, qu'on se représente difficilement comme un persécuteur. Le cardinal de Beausset cite notamment ses paroles au chevalier de Saint-Georges. Aujourd'hui, c'est tout le contraire : on essaye de réhabiliter les moyens violiiils, l'achat des consciences, l'emploi des garnisaires, et Ton tient à prouver que Fénelon a été partisan de ces moyens.

« Soit î Fénelon n'en sera qu'un témoin plus irrécusable, lorsqu'il affirme qu'avec des dragons on aurait tout aussi bien fait de ces prétendus convertis des mahométans que des catholiques. Voilà donc encore une fois ce que valent des conversions opérées par la force I voilà à quel point l'emploi de la séduction ou de la violence en matière de foi abrutit les consciences et déshonore la religion elle-même ! Nous ne voulions pas prouver autre chose.

« S. DE Sacy. »

On aurait mauvaise grâce à insister davantage. Il ne faut pas pousser un adversaire qui s'incline devant la vérité. Nous ne discuterons pas la réserve de ces paroles calculées de manière à ne pas révéler aux lecteurs du Journal des Débats en quoi M. de Sacy s'est trompé. Il avoue qu'il s'est trompé sur l'intitulé et sur l'inteî'prétation des documents qu'il a reproduits. Un pareil aveu honore celui qui le fait, et peu de nos adversaires

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