LA BÉPONSE DE M. WEISS
ployer. Il vante sa modération à ne pas user de documents dont a parlé M. Capefigue, et dont l'existence est au moins problématique. Il faut accorder à M. Weiss tous les éloges que mérite une si belle conduite ; ensuite il faudra conclure de sa lettre même qu'il ne sait pas le premier mot de son métier d'historien. Quoi ! il avait entre les mains les documents concluants et de nature à inspirer confiance, dont il arguë aujourd'hui ; les rapports de l'ambassadeur de Brandebourg, les registres des églises réformées ; et il est allé justement s'appuyer sur des autorités douteuses, obscures, inexactes parfois, même entachées de mensonge, c'est lui qui le prétend, comme les rapports des intendants ! Non-seulement il a uniquement cité ces documents contestables, mais il a déclaré qu'ils étaient les seuls auxquels on pût recourir. « Les seuls documents officiels, auxquels € on puisse recourir, sont les rapports que les in- < tendants des généralités adressèrent au Gou- « vemement en 1698 (1). d
Aujourd'hui, il nous fait notre procès pour l'avoir cru sur parole. Il a raison. On né saura jamais combien il faut se méfier de la moindre
(1) Histoire des réfugiés protestants, p. 115.
assertion de ces historiens systématiques, qui croient au Dieu du catholicisme moderne et repoussent le Dieu de Joseph de Maistre.
Nous sommes donc coupable, malgré toutes les réserves que nous avons faites, on s'en souvient, à Toccasion des actes de naissance de la ville de Tours et de l'excellent et curieux travail dô M. Giraudet que nous avons cité; nous sommes coupable d'avoir concédé à M. Weiss que les rapports des intendants de généralité étaient les seuls documents qu'on puisse consulter pour connaître le nombre des émigrés protestants du dix-septième siècle. Mais M. Weiss a eu grandement tort de ne pas produire les documents auxquels il fait allusion aujourd'hui. Il aura beau les invoquer désormais; la vérification nous en est un peu difficile, et on sait comme il travaille.
Sa défense est curieuse, et elle confirme agréablement ce que Y Univers a dit du livre de cet historien. De tous les faits que nous avons cités, il ne fait allusion qu'à cinq. Il avoue incidemment une erreur de chiffres ; c'est sans doute celle des sept mille deux cents protestants de Provence transformés en soixante-douze mille : une bagatelle qui ne mérite pas qu'on s'y arrête !
Il se défend sur Tours, sur Lyon, sur la Cham-
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pagne et le Berry. Passe- t-il condamnation sur le reste? Est-ce dans les papiers du Brandebourg qu'il a trouvé Thistoire de Coutances et celle de Morlaix î II aurait dû le dire et ne pas attribuer ces récits ingénieux aux intendants de Bretagne et de Normandie.
Mais enfin, que dit-il? Sur Tours, explique-t-il les impossibilités^ des chiffres de Miromesnil, qui obligeraient à conclure que la ville de Tours employait plus de soie que Ton n'en recevait et que Ton n'en récoltait en France? Pas le moins du monde. « Ce n'est pas ici le lieu de discuter ces points, » dit M. Weiss. Alors pourquoi envoyer un huissier ?
C'est qu'on trouve dans les papiers du Brandebourg qu'il y avait en Hollande, en 1686, beaucoup d'ouvriers en soie. Et d'où provenaient ces ouvriers, je vous prie ou je vous somme, sinon de la Touraine et du Lyonnais ? L'argument est spécieux. En histoire, en histoire vraie s'entend, les inductions ne suffisent pas : il faut des preuves : si M. Weiss en possède, pourquoi ne les avoir pas citées d'abord, quand même elles seraient venues du Brandebourg ? et pourquoi dire surtout que les rapports des intendants des généralités sont les seuls documents auxquels on puisse recourir?
134 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DJB NANTES.
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Pour le Lyonnais, M. Weiss nous accuse de IV Toîr lu trop vite et de nous être mépris ; il n'a jamais, comme nous l'en avons soupçonné, diminué les chiffres de d'Herbigny pour rendre plus vraisemblables ceux de Miromesnil; il renvoie aux pages 44 et 111 de son livre pour prouver qu'il a bien noté les 18,000 métiers que d'Herbigny attribue à la ville de Lyon. Pourquoi faut-il qu'à la page 328 de Y Histoire des réfugiés^ dans une phrase où les chifees de Miromesnil et ceux de d'Herbigny sont rapprochés, les 18,000 métiers, dont parle ce dernier, aient été transformés en 13,000? C'est tout innocemment, il faut le croire; mais si M. Weiss avait eu le loisir de se relire, il saurait que noua l'avons lu assez lentement pour répondre de l'exactitude de tous les textes que nous avons empruntés à son ouvrage.
Nous lui abandonnons le bénéfice des citations hâtées, tronquées et dénaturées par Tinadvertance, l'erreur ou toute autre inspiration. Maïs il ne réclame pas ce bénéfice assez fréquemment. En disant « qu'il n'écrivait pas un mémoire spé- « cial sur les rapports des intendants, et qu'il ne a pouvait y puiser que les faits qui n'étaient pas « en désaccord manifeste avec ceux que lui ont « fournis les pays étrangers, i» pense-t-il donner
LA RÉP0N8S D£ Af. WEISS. i35
à croire qu'il a trouvé dans les papiers du Brandebourg des preuves de cette soustraction singulière de S0,000 ouvriers qu'il a faite dans les chiffres de Miromesnil (l)» ou des arguments suffisants , pour établir qull y a eu à Tours^ au dix- septième siècle, 12,000 métiers fabriquant les étoffes sans le concours des bras humains ? Ce serait là une grande merveille : et il ne faudrait rien moins que les papiers venus de loin pour la faire accueillir.
' M. Weiss triomphe au sujet de la Champagne. Puisqu'il a nommé l'année 1686 à la page 111 de son livre, il avait bien le droit, sans habileté aucune, de citer la prospérité de la Champagne cette année-là comme preuve du dommage que la révocation, datée de 1685^ a caupé à la France I
< Le simple raisonnement, ]» dont use notre historien pour montrer comment l'émigration n'eut pas lieu le lendemain même de la révocation, pourrait servir, au besoin, à expliquer le phénomène constaté par les registres de la ville de Tours, qui, comme on se le rappelle, établissent que pendant les années 1686, 1687 et 1688, la population de cette ville, ruinée, dit-on, par la révocation, s'est
(1) Histoire des réfugiés protestants, p. 110.
accrue graduellement. Sans doute, c les manufac- € turiers les plus riches ne partirent pas le lende-
< main du jour de la révocation, la plupart atten-
< direntdeux ou trois anspourréaliser leurs fortunes € OU pour en- emporter au moins quelques débris à
< l'étranger, n Mais alors que deviendra le succès prodigieux de la belle industrie des taffetas lustrés, jugée longtemps impossible ailleurs qu'à Tours et à Lyon (dit aujourd'hui M. Weiss, mais qui, au dire des intendants, ne se fabriquait qu'à Lyon), et la baisse des prix des étoffes de soie et tous les autres détails donnés en 1686 par l'ambassadeur du Brandebourg en Hollande, qui faisaient supposer à M, Weiss, quand il écrivait son livre et sans qu'il prît la peine de dire sur quoi il appuyait ses assertions, qiie la ville de Lyon avait ainsi, dès 1686, perdu 20,000 âmes et ceUe de Tours 36,000 à l'émigration protestante ? Que deviennent surtout ces martyrs de la religion réformée, pour la gloire desquels réclame M. Weiss? Pour sauver quelques débris de leur fortune, ils auraient abjuré leur foi « sans grande peine ni formalité, > comme dit d'Herbigny.
En résumé, une pareille défense, produite sérieusement et par la voie d'un huissier, suffit pour établir que ce n'est pas pour falsifier, comme n<ms
LÀ RÉPONSE DE M. l^iTEISS. 437
Tavions soupçonné, que M. Weiss a effacé du texte de rintendant de Bourges, reproduit entre guillemets (1), les mots en très petit nombre, que cet intendant appliquait aux protestants de sa généralité sortis du royaume. C'est par pure innocence, par délicatesse du sens moral, et sans doute sur des documents fournis par les pays étrangers que M. Weiss, sans prévenir le lecteur, corrigeait de pareilles assertions.
La même innocence et la même délicatesse du sens moral l'ont engagé encore à se servir de certaines expressions que nous avons déjà relevées : le tiers de la population protestante de Bourgogne, pour signifier au plus mille personnes : toute la population protestante de Lyon, moins vingt familles, pour indiquer soixante familles lyonnaises. C'est toujours par innocence et délicatesse du sens moral qu'il a corrigé les rapports sur Laval, Metz, le Mans, Mayenne, Elbeuf, Ambert, Rennes, Morlaix, Nantes, et sur toutes les villes dont nous avons parlé, en y comprenant Coutances et la merveilleuse histoire de la ruine de son commerce de toiles.
Ce sera enfin par innocence toujours, et par déli-
(1) Histoire de.t réfugiés^ p. 109.
138 DE U. RÉYOGATION PE L'^IT DM NANTES.
catesse du Bens^moral, que M. Weiss, youlaut user de représailleB à notre égard, cite nos phrases mi les corrigeant... sans doute à Taide de renseignements fournis par les pays étrangers, c Vous a^es écrit, 1 nous dit^il positivement, « vous avez écrit : c Louis XIV sacrifiait sa puissance, sa prospérité, c sa gloire même à sa religion. » Oui, nous avons écrit cela, mais avant, après et même dans cette phrase, il y avait certaines réserves retranchées par M. Weiss, et bien suffisantes, si je ne me trompe, à empêcher de voir une traduction de notre sentiment dans les phrases suivantes : «c Ce ne sont pas les c réfugiés qui ont fait les sacrifices les plus pénî- € blés, le vrai martyr a été Louis XIV, parce qu'il c a sacrifié la prospérité industrielle de son royaume < à sa foi. »
Voici ce que nous disions le 26 octobre dernier à M. de Sacy, qui avait eu le tort, à notre avis, de prêter une foi trop aveugle aux assertions de M. Weiss : t Les conséquences désastreuses de la « révocation de Tédit de Nantes ne sont pas évi- « dentés à tous les yeux. M. de Sacy les énumère : c il eût aussi bien fait de les prouver. Il renvoie, « il est vrai, au livre de M. Weiss, qui a dû exhi-
« ber les preuves M. Weiss s'est surtout atta-
<r ché aux conséquences matérielles de la révoca-
TT
Là RÉFONSIl DE H. WEI8S. 139
c tion de l'édit de Nautes. Le nombre ded fabriques € fraoçaises a, dit^'îl^ diminué, diverses industries c dont le secret nous appartenait ont été portées à « Tétranger, l'influence de la France au dehors a été € amoindrie^ la ligue protestante a été resserrée : « Nous suppoêons tout cela promé. N'est-ce point € là la fortune, les jouissances, la vie même qu'un € honnête homme est tenu de sacrifier à ses cou*c victions? Nimium titmmus^ disait Caton, mor-* € tem^ exilia^ egestatem. Pourquoi M. de Sacy « blâme-t-il dans Louis XIV ce qu'il admire dans « Caton? Est-ce parce que Louis XIV sacrifiait sa c puissance, sa prospérité et sa gloire même, si on « veut^ à la religion, et que Caton voulait qu'on c les sacrifiât à la Bépublique {1)1 ^
Il nous semble que les choses u'ont pas dans notre texte le tour que leur donne M. Weiss, et s'il ne voit pas les réserves de ce langage, il est inutile de lui citer les autres passages du même article où il est question des « conséquences un peu fabuleuses, i ou des « conséquences qu'on prête gratuitement à la révocation de Tédit de Nantes. »
Quelque délicatesse de sens moral ou quelques
(1) Pages 4 et 5 de ce voJume.
reDseignements des pays étrangers rempêcheraient sans doute de comprendre davantage.
Il n'est pas nécessaire non plus de lui expliquer le sens de Tépithète dépravé^ que nous avons appliquée aux protestants entêtés dans leurs erreurs. Si l'homme est une intelligence créée pour la vérité, cette intelligence est d'autant plus dépravée qu'elle s'arme d'une haine plus farouche contre la vérité, qui est sa fin suprême. Tout le monde comprend ce langage, mais les professeurs d'histoire citent Papinius et Caracalla !
Ce souvenir de l'antiquité nous remet en mémoire un petit fait, dont nous n'avions pas encore parlé et qui empêchera de s'étonner de la façon dont les écrivains universitaires accommodent les textes. Ce n'est pas toujours la passion qui les pousse^ en effet, c'est une habitude prise et comme invétérée d'altérer en les reproduisant les documents qu'ils mettent sous les yeux de leurs lecteurs. Il n'est pas jusqu'à Virgile que M. Weissne cite de travers. Ce n'est pas là de la part de l'historien c un trait d'habileté qui mérite un nom plus sévère, » mais c'est un trait de science et de conscience agréable à relever. Nous ne l'avions pas fait. Nous réparerons cet oubli pour terminer toute cette affaire. M. Weiss raconte que la reine de Prusse Sophie-
LA RÉPONSE DE M. WEISS. i4i
Charlotte accueillait volontiers les réfugiés protestants Abbadie, Ancillon, Chauvin, et le « grand Beausobre, » son chapelain, au château de Charlottenbourg; « elle aimait à discuter avec eux, le sourire sur les lèvres. C'est Lenfant, note l'historien, qui applique à Sophie-Charlotte ce vers de Virgile :
oui subrisit vultu quo cuncta serenat. m
Le vers n'appartient pas à Virgile : ni le sourire, ni le visage à Vénus. Virgile a dit :
Olli subridens hominum sator atque deorum Yultu quo cœlum tempes tatesque serenat.
Bien n'empêche d'ailleurs de croire que Sophie- Charlotte n'ait eu le sourire de Jupiter. En tout cas, M. Weiss ne pouvait avoir de passion en cette circonstance pas plus pour Jupiter que pour Charlotte ; et c'est sa légèreté seulement qu'on veut constater à citer Virgile. Peut-être bien cette légèreté serait-elle la véritable excuse et la seule justification de l'historien des réfugiés protestants ? Son tort est de n'avoir pas eu, en sa réplique, la franchise d'en arguer.