‹ De la révocation de l'Edit de NantesChapitre 12 sur 18 · ET D UN · texte numérisé non relu

ET D UN

Ministre protestant.

M. de Sacy. présente aux lecteurs du Journal des Débats un pasteur protestant chargé de cinq volumes de sermons. — C'est une fête pour M. de Sacy. Ses convictions de précieux. Les éloges qu'il fait de l'Eglise catholique, de sou autorité et de son infaillibilité. Nécessité de l'infaillibilité pour régler la doctrine. Erreur du pasteur dans ses éloges des peuples qui lisent la Bible. — La lecture de la Bible n'obvie pas à tout. Bons sentiments de M. de Sacy sur les persécutions dirigées contre les catholiques au nom de la liberté. — M. de Sacy se donne pour un enfant de l'Eglise catholique, habitué à écouter les enseignements de ses chaires. Il n'a pas entendu les sermons hétérodoxes. Combien ils lui paraissent singuliers. Les coups de tampon. Le peu d'outorité de la parole protestante. M. de Sacy compare son pasteur h La

'2'IA DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

Bruyère. La foi du pasteur. La foi à faire peur. Est-ce bien la peine d'être protestant? — La théologie et la science humaines. Les deux morales. — Le coup de tampon. — Saint Paul et son épître à Philémon. L'admiration qu'en professe M. de Sacy. Il compare cette épître de saint Paul à une lettre de Voltaire. Réserves et effronterie à faire cette comparaison. Le texte de la dernière lettre de Voltaire. M. de Sacy accommode grossièrement les choses. A quoi lui servent son tact et sa familiarité avec la chaire chrétienne, et le respect qu'il affecte envers l'Eglise? Le parti pris et la gageure de l'académicien. Il ne veut pas soumettre sou jugement à l'Eglise. A quoi bon ? Le bel usage qu'il en fait. Son effrovable inconscience. Ténèbres et sottise.

r-niver.^, 18 août IS~6.

M. S. de Sacy, membre de l'Académie française, naguère sénateur de l'Empire, naguère encore rédacteur en chef du Journal des Débats^ dont il n'a jamais, depuis son extrême jeunesse, cessé d'être un collaborateur considérable et assidu, M. de Sacv, homme d'esprit et de littérature, critique de goût et moraliste ingénieux, présente aux lecteurs du Journal des Débats un pasteur protestant chargé de cinq volumes de Sermons.

Voilà une fête pour M. de Sacy, non-seulement parce que le pasteur est protestant, mais aussi parce que M. de Sacy est heureux de toute occasion de parler morale, foi, religion et même théologie. Il .s'en défend. C'est pour montrer le prix qu'il y attache.

M. de Sacy est un esprit distingué qui apporte à

ces graves matières une conviction aimable et parfois émue; mais une conviction de précieux et de bel esprit qui, pour être sincère, ne paraît pas toujours atteindre ad intima cordis. Ne s'y mêlet-il pas bien du jeu? N'est-ce pas une manière de jeu de fiiire, à propos d'un pasteur protestant, l'éloge de l'Eglise catholique? un éloge qui va loin d'ailleurs, comprenant l'autorité et même l'infaillibilité ! « Un point bien important ! » s'écrie M. de Sacy, qui fort joliment demande à son pasteur comment il peut, en dehors de l'infaillibilité de l'Eglise, concevoir une doctrine efficace.

Un catholique ne dirait pas mieux; et le rédacteur du Journal des Débats, bien qu'il glisse un peu, parle d'or. Il ne mâche pas châtaigne, et, tout gracieusement, à travers mille éloges, montre le béjaune du pasteur et l'insanité de la règle qu'il prétend puiser dans la libre interprétation de la sainte Ecriture.

« Je ne recherche pas comment un livre que a chacun est libre d'interpréter à sa guise, et que c souvent, même de la meilleure foi du monde, « chacun interprète d'une façon différente, pour- H rait mettre un terme aux disputes; je ne de- « mande pas si le Code civil, par exemple, suffi- (v rait, sans les magistrats, pour terminer ou pour

u prévenir tous les procès; je passe là-dessus « tout de suite, à pieds joints. Que les protestants tt lisent assidûment l'Ecriture sainte, qu'ils s*en c< nourrissent; ce n'est pas moi qui leur en ferai .< un reproche. Mais lorsque M. le pasteur avance « à plusieurs reprises que les peuples qui font de (( l'Ecriture sainte une lecture journalière sont les a seuls qui marclient d'un pas constant et sûr dans « les voies du progrès, de la liberté, de l'amélio- « ration morale, et parmi ces peuples, il est trop f( évident qu'il ne compte pas la France, alors je « réclame de toutes mes forces, je crie à l'injus- « tice, j'en appelle au pastour lui-même.

a Nous les avons vus de près, de trop près, hélas ! '( ces peuples qui lisent ou qui sont censés lire la a Bible, ces enfants de Luther! Ils ont envahi f( notre sol, ils se sont emparés de nos maisons, <( ils se sont assis à nos tables, ils ont couché dans « nos lits. Quelles vertus singulières nous ont-ils « donc fait voir, quelle piété, quelle humanité, « quelle justice? Est-ce dans la Bible qu'ils ont « appris que la force prime le droit, et que la <i guerre permet tout aux victorieux? Quelle hu- « miliation, quelle douleurnous ont-ils épargnées? f( N'est-il pas temps que la chimère de leur supé- K riorité chrétienne et morale aille rejoindre une

M. DE SÀCY ET M. LE PASTirH. â27

« autre chimère, celle de leur supériorité intellec- « tuelle et scientifique?

tt Que n*aurai3-je pas à dire des autres nations « protestantes? La lecture de la Bible rend-elle les « fonctionnaires américains plus scrupuleux dans (( le maniement des deniers publics? Si quelque « chose étonne aujourd'hui, n'est-ce pas la déca- « dence momentanée, je l'espère, mais bien rapide « en attendant, de cette grande république? L'An- « g'ieterre est une puissante et virile nation ; sa a sag-esse politique est proverbiale; ses institutions <( sont justement admirées; jamais elle ne se « trompe sur ses intérêts ; on n'est pas plus clair- K voyant; mais quand a-t-elle risqué, je ne dis pas H une goutte de son sang, je dis un écu de son (( immense richesse pour soutenir quelque part le « droit et la justice? De quel œil impitoyable n'a- <( t-elle pas vu, en 1870 et en 1871, les malheurs « de ses généreux alliés de Sébastopol ?

« Notre pauvre France n'est pas toujours rai- <( sonnable, ce n'est que trop vrai. Quand elle n'a (( rien autre chose à faire, trop souvent elle se dé- « fait elle-même pour passer le temps ; oui, mais, « qu'on lui montre où que ce soit l'humanité, le a droit, la justice en souffrance, un peuple mal- « heureux et opprimé k secourir, elle y volera au

a prix même de ses intérêts les plus chers... Folie, (( si vous le voulez, noble folie ! Et aujourd'hui que « d'immenses désastres ont tant amoindri notre (c influence au dehors, ce que nous avons perdu « de crédit et d'autorité, la justice nel'a-t-elle pas « perdu avec nous? Est-ce la Bible, à l'heure qu'il a'est, est-ce l'Evangile qui règne dans les conseils i.i de l'Europe? Et à qui s'adressent les sanglants « et trop justes reproches dont le pasteur flétrit « la politique de certains peuples civilisés et a chrétiens à l'égard des peuples encore baru bares et païens? Parce qu'on lit moins la Bible a en France qu'en Allemagne ou en Angleterre, tt y reste-t-il moins de foi, et n'est-ce pas chez c( nous que le christianisme est encore le plus « florissant ? »

Tout cela, en étant correct, ne laisse pas d'être aimable, on dirait presque généreux. Après une allusion au patriotisme de son sermonnaire, M. de Sacy revient sur le même sujet :

« Je n'accuse pas son patriotisme, je n'accuse « que le préjugé protestant. Lire la Bible, c'est « très-bien. La lecture de la Bible n'est pourtant u pas un remède à tout, et c'est des pays où on la c( lit le plus que nous sont venus ces monstrueux c( systèmes de prétendue philosophie qui nous fe-

a raient redescendre bien au-dessous de l'antiquité (-( païenne. )>

Les colonnes de V Univers ne s'ouvviraient-elles pas volontiers à ce rédacteur du Journal des Délats^ si bien inspiré i 11 peut avoir des raisons de ménager le pasteur, et peut-être d'exagérer le mérite de sa parole et les fruits de sa prédication . Toutefois, il ne barguigne pas pour signaler les contradictions posées par ceux qu'évangélise ce pasteur, entre leurs principes et leurs actions, entre la doctrine qu'il leur déduit et Tapplication qu'ils en font. M. de Sacy ne parle pas, d'ailleurs, de ces contradictions sans rendre hommage à l'impartialité du sermonnaire. Peut-être bien cet hommage ne serait pas, aux yeux de tous, aussi mérité que le donne à croire le rédacteur du Journal des Débats? Nous aurons occasion de le savoir en parlant du pasteur. Restons pour l'instant aux sentiments de M. de Sacy. Il s'agit des persécutions c( qu'essuient, à l'heure qu'il est, les ordres « religieux et le clergé catholique dans les pays c( protestants. »

(( Chose curieuse, » dit M. de Sacy, — et il eût pu employer une autre éplthl'te^ — « chose cu- (( rieuse! la remarque est bonne à faire en passant : u les protestants sont parfaitement libres aujour-

« d'iiui dans les pays catholiques, les catholiques c( ne sont pas libres dans plusieurs des principaux c( pays protestants. C'est même au nom de la li- « berté qu'on leur enlève celle de professer leur (( foi. Ce serait bien comique si ce n'était pas si « triste. »

Le rédacteur du Journal des Débats paraît vraiment affecté du malheur de l'Eglise; il participe à sa souffrance et se donne pour un de ses enfants; il se pique d'appartenir à son giron. S'il trouve de la délectation à lire les sermons d'un pasteur hétérodoxe^ s'il en recommande la lecture à tout catholique, et s'il se dit avide de les connaître, il n'en tient pas moins à marquer qu'il ne les a pas entendus : « Je suis peu familier, dit-il, « avec la chaire protestante. » Et il insiste en notant ce que l'enseignement qui tombe de cette chaire a « de disparate 2> avec le reste des sermons, pour lui du moins, <l habitué au langage a de la chaire catholique. )^

Il précise ces dissonances de langage et les compare à ces coups de tampon inattendus qui, sans blesser personne, font sauter sur leur banquette tous les voyageurs d'un train de chemin de fer.

« Quand, par exemple, le sermonnaire associe

« le nom de Luther à celui de saint Bernard, (t Que voulez-vous? C'est tout naturel assuré- « ment dans sa bouche. Il serait absurde do s'en « scandaliser, mais je ne m'y attendais pas; « je croyais lire Bourdaloue, et je tombe tout « à coup, sans la moindre transition, en plein « protestantisme. »

On n'est pas plus délicat : et M. de Sacy est tout à fait dig-ne de louange. Je ne puis relever tout ce qu'il dit d'exquis sur l'amour de l'Eglise. Cet « habitué de la chaire catholique » remarque qu'un ministre protestant parle en son propre nom et de son autorité personnelle :

« Il n'a pas derrière lui, pour appuyer et garance tir sa parole, une grande ég'lise constituée, une « longue suite d'évèques, de papes, de docteurs, (( de conciles, une Tradition non interrompue de a. dix-huit siècles, w

Il constate que cette parole a toujours a quel-

que chose de laïque qui étonne un peu. » Il ne dit pas quelque chose de marié, mais le mot est au bout de la plume et se laisse deviner.

L'écrivain ajoute « qu'on cherche en vain » à cette parole » l'autorité que donne aux prédica- « teurs ce que j'appellerai, dit-il, leur caractère sa- (( cerdotal. » L'audace, dont il croit témoigner en

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attribuant aux prédicateurs catlioliques « ce qu'il appelle un caractère sacerdotal, » est le seul point qui détonne, au milieu des protestations du respect de M. de Sacv pour l'Eglise catholique. Sans doute cette <(. disparate » pourrait faire prévoir à un lecteur prudent les coups de tampon auxquels il s'expose dans la compagnie du Journal des Débals.

Nous ne mettrons pas au nombre de ces coups de tampon les éloges excessifs que fait M. de Sacy de son pasteur, qu'en fait de critique il compare à La Bruyère. A traversées outrances, il a encore de bien jolis traits et bien fins. M. de Sacy parle de la foi de son pasteur, sa foi absolue, sa foi qui fait peur, dit-il; il vante sa sévérité sur le dogme. « Ali! mon ic Dieu, s'écrie-t-il, est-ce donc la peine de se faire (i protestant pour tout croire et tout pratiquer! » M. de Sacy veut rire. Assurément il sait bien qu'avec l'infaillibilité de l'Eglise, « ce point si important! j) le pasteur rejette bien des croyances et bien des pratiques: l'Eucharistie, la sainte Messe, la confession, qui sont encore des points importants, n'en déplaise aux beaux esprits. Est-il besoin d'insister?

Quelle juste et charmante remarque sur la théologie et l'estime qu'on en doit faire.

'« La théologie n'est peut-être pas une science «( dans le sens propre du mot, ce qui ne la ra- « baisse pas du tout à mes veux. Quand la science <t aura résolu d'une manière satisfaisante pour le c( cœur et pour la raison tout ensemble le prou blême de la destinée humaine, nous verrons s'il « lui est permis de se placer au-dessus de la théo- « logie; en attendant, elle fera bien de se tenir à a un rang plus modeste. »

Nous nous ferions scrupule, puisque nous analysons un article de M. de Sacy, de ne pas reproduire cette gracieuse et forte remarque sur les deux morales :

« J'admire ceux qui se prennent d'une indi- « gnation vertueuse quand on leur dit qu'il y a ft deux morales. C'est qu'apparemment ils n'en « connaissent qu'une, la morale du monde, une « morale que chacun se fait à sa guise et taille à « la mesure de ses passions. Certainement il y a « deux morales , non-seulement différentes, mais « opposées dans leur principe et dans leur objet : « la morale du ciel et la morale de la terre, la « morale de la croix et la morale de l'égoïsme, « d'un sage égoïsme; la morale chrétienne en un «( mot, et la morale naturelle, qu'il faut appeler, « pour la bien distinguer de l'autre, par son nom

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« propre : la morale païenne. Celle-ci se rapporte « toute à l'homme, à l'homme d'ici-bas et à sa <i courte vie. L'autre descend de Dieu et remonte a jusqu'à Dieu. Il faut choisir, et le choix, je « l'avoue, est embarrassant. La vie nous pousse c( impétueusement vers la morale païenne, et ce « serait la bonne, en effet, s'il n'y avait pas la <L mort, cette terrible mort, qui réclame en faveur (( de la morale chrétienne. Grâce! grâce! une « transaction n'est-elle pas possible? Sur les prince cipes, non! Dans la pratique, oui ! par la cha- <î rite qui compatit à la faiblesse humaine et qui <L offre au repentir sincère un pardon assuré dans « la miséricorde divine. 2>

Tout cela n'est-il pas charmant, juste, ferme et tout à fait pour faire plaisir? C'est la raison qui parle, la raison saine, aux accents de laquelle on retrouve la vigueur et le sens de la foi. Gare au coup de tampon! Il n'est pas seulement pour faire sauter les voyageurs sur leur banquette; il est pour leur rompre le cou, faire dérailler entièrement le train et tout jeter à l'abîme.

Entre autres bonnes grâces que M. de Sacy adresse à son pasteur et à travers tous les mérites qu'il lui attribue, il le loue d'avoir commenté d'une façon merveilleuse l'épître de S. Paul à Phi-

lémon. C'est la plus courte des épîtres de l'apôtre, et M. de Sacy l'avait lue avec les autres — il tient à ce qu'on le sache, — mais sans y faire une grande attention. Le commentaire du pasteur lui a ouvert les 3^eux sur les mérites de cette incomparable épître. Il en exalte la délicatesse infinie des tours de langag-e et la grâce des expressions. Il est intarissable, et volontiers on s'attarderait à l'écouter. Il conclut : « Le génie de S. Paul est dans « ses autres épîtres, tout .son cœur est dans celle- « ci. D Et aussitôt, sans transition, il ajoute :

<r Tout à coup, un souvenir s'est réveillé dans « ma mémoire. Une autre lettre, une épître qui <i n'est pas d'un saint, il s'en faut, s'est présentée « à mon esprit par je ne sais quelle liaison d'idées; « une lettre plus courte encore que celle de saint «. Paul, et, dans son genre, presque aussi belle. Et « de qui est-elle, cette lettre? Pardonnez-moi, « monsieur le ministre, ne vous scandalisez pas, a lecteur : de Voltaire : oui, de Voltaire! C'est la a dernière que Voltaire ait écrite, bien peu de « moments avant de rendre le dernier soupir, sur a son lit de mort, et lorsqu'il n'avait plus de rôle « à jouer en ce monde. Elle est adressée à M. de « Lally-Tollendal, dont le roi Louis XVI venait de f' réhabiliter le père par un édit dû en grande par-

« tie aux efforts généreux du fils. La voici, cette « lettre si glorieuse pour la mémoire de Voltaire:

« Ze mourant ressuscite en apiwenant cette « grande noiitelle; il embrasse bien tendrement « M. de Lalhj ; il voit qîte le roi est le défenseur « de la justice ; il mourra contevt. »

(( Peu de minutes après, Voltaire n'était plus. »

L'assommoir est sans rémission. C'était bien la peine de se donner pour un habitué de la chaire catholique. C'était bien la peine de rappeler au ministre protestant l'autorité du caractère sacerdotal, l'infaillibilité de l'Eglise et la divinité de la morale véritable, pour proposer à l'Eglise infaillible et divine de placer Voltaire à côté de saint Paul. C'était bien la peine de se scandaliser du rapprochement des noms de Luther et de saint Bernard ! Est-ce que le nom de Voltaire n'est pas aussi monstrueux et aussi intame que celui de l'hérésiarque du seizième siècle? Voltaire et saint Paul ! M. de Sacy prétend justifier cette impertinence. Il vise tout au moins à gagner ses lecteurs; mais c'est une monnaie de singe qu'il essaye de leur compter :

« Assurément je ne prétends pas, dit-il, faire de r- Voltaire, avec ces quatre lignes, un élu, un « apôtre, un saint Paul ; qui osera dire cependant

>[. PE SACY ET M. LE PAaTEUR. "237

« que celui qui les a écrites n'avait pas un pro- « fond amour de la justice dans le cœur? et que a. de fautes n'efface pas un pareil testament ! »

C'est complet. Il faut se borner à signaler l'odieux de cette plaisanterie ; elle ne vaut pas d'être réfutée. C'est le trait de M. de Sacy qui mérite d'être signalé ; et « la liaison d'idées » que lui permettent ses plus belles protestations de foi et de respect à l'Eglise l'empêche de vouloir jamais y être pris au mot.

La lettre de Voltaire, que M. de Sacy met si incongrûment et si impertinemment en cx>mparaison de l'épître de saint Paul, a-t-elle une signification quelconque? Est- elle la dernière de Voltaire? Un ami de M. de Sacy, M. Saint-Marc Girardin, citait, de son côté, la dernière lettre de Voltaire. Elle a été écrite au médecin Tronchin, sur le revers d'une carte à jouer :

« Non in solo j^cine tivil homo^ sed in omni rerbo <i quod oritur ex ore Tronchin. V. »

Cette pantalonnade est de deux jours avant la mort du personnage. C'est bien sa dernière épître. Quand M. de Sacy dit que peu de minutes après la lettre à Lally-Tollendal, Voltaire était mort, M. de Sacy parle oratorio modo. Malgré la discrétion et le bon sens dont il se pique, il accommode

les choses grossièrement, et se montre plus amoureux de l'effet que de la vérité et de la délicatesse. Les dernières minutes de Voltaire ont été épouvantables. C'est un mensonge de les donner comme paisibles et vouées à l'amour de la justice; c'est un mensonge flagrant!

Si on veut rejeter le témoignage de Eicbelieu et celui du médecin protestant Troncbin sur les terreurs et les dégoûtantes abominations de ces dernières minutes de l'existence du philosophe, peut-on réfuter les assertions du neveu Mignot ou celles du curé de Saint-Sulpice et de l'abbé Gaultier ?

Trois heures avant sa mort, celui dont M. de Sacy n'ose « faire un élu » avait perdu le sens ou, par une infâme comédie, feignait de l'avoir perdu afin déjouer les prêtres qu'il avait attirés auprès de lui. A quoi servent à M. de Sacy son esprit, son tact, la familiarité dont il se targue avec la chaire chrétienne et la profession de respect qu'il affecte envers l'Église, si cette mort de Voltaire ne le fait pas frémir, et s'il se permet, lui aussi, de jouer la comédie sur des questions aussi sérieuses? Le bel esprit doit-il primer la conscience?

Dans la sincérité de M. de Sacy, dans sa sincérité du meilleur aloi, dans celle dont il se pare

et à laquelle on voudrait croire, il se mêle donc un jeu, un parti pris, et comme une gageure. Ce délicat veut bien respecter l'Eglise, mais il ne veut pas se donner à elle^ ni lui soumettre son jugement. Pour l'usage qu'il en fciit, en vérité, est-ce bien la peine?

Embrasser l'Eglise et la fronder tout à la fois, proclamer sa puissance et sa divinité, pour lui tirer la langue et lui faire la figue ! Comment ces procédés d'un galopin de lettres peuvent-ils paraître à M. de Sacy démontrer l'amplitude et l'agilité de son esprit? Il s'en enorgueillit; il s'en aveugle même; et c'est avec une sorte de bonne foi ou d'inconscience aussi horrible en quelque sorte que les vilenies de Voltaire mourant, qu'il place Voltaire en regard de saint Paul, et affirme que la fin effroyable du philosophe est la mort sereine et admirable d'un apôtre de la justice. Il ne se borne pas à contredire les témoignages humains et à s'en jouer; par un raffinement qui le rend absolument odieux et abominable, il invoque dans ce jeu les puissances divines; il fait allusion à cette miséricorde infinie de Dieu, promise, il le sait et il le dit, à la sincérité du repentir. Quelle effronterie! quel blasphème! mais aussi, quelles ténèbres ! et, disons le mot, quelle sottise !

L'homme aux cinq volumes de sennons. Bamboche d'un vénérable académicien. L'orateur le plus goûté de la chaire protestante. Foin des docteurs de l'hérésie!

A quelle Eglise appartient M. Bersier? N'a-t-ii pas fait son Eglise? Sou Eglise a-t-elledes dogmes? Divisions au sein des églises réformées. Orthodoxes et libéraux. Le synode général et l'état des âmes. Leur impuissance à rien croire. Cette impuissance est le fruit de la chaire protestante. Incapacité des âmes qu'elle instruit h connaître la vérité et à y adhérer. M. Dufaure chargé comme ministre des cultes de créer deux Eglises. Son embarras,

M. Bersier est-il orthodoxe? Libéral? Il communie avec M. de Pressensé et M. Martin Paschoud. Comment M. Bersier ne serait-il pas libéral ? Il collabore au Journal des Débats où tout le monde est liljéral, même M. de Sacy, quand il proclame narquoisement l'infaillibilité de l'Eglise.

M. Bersier correspondant du Journal de Genève. Respect de cette feuille pour l'Eglise. Comment nous avons appris à connaître M. Bersier. Comme il s'accommodait de la Commune. Comme il en a expliqué et interprété les crimes. Sa morale sur l'emprisonnement des religieux et des prêtres. Pourquoi tout est permis contre l'Eglise catholique ? Comment la Commune ne lésait pas la liberté ni n'entravait systématiquement l'exercice du culte catholique. La vérité dite à Genève sur le pasteur. Ses réclamations. On ne voit plus sa signature dan-;

2ifî DE LA RÉVOCATION DE INÉDIT DE NANTES.

e Journal de Genève. L'orateur le plus goûté et le moraliste le plus sévère de la chaire protestante de Pari^,

Univers, 21 août 1876.

Il resterait à parler de l'iiomine aux cinq volumes de Sermons, que M. de Sacv a présenté aux lecteurs du Journal des Délais^ prenant de là occasion de faire cette double profession de foi à l'infaillibilité de l'Ég-lise et à la justice de Voltaire qui est une véritable bambocbe de la part du vénérable académicien.

Les sermons dont il s'agit sont hétérodoxes et l'œuvre d'un pasteur protestant. Il est vrai que M. de Sacj, qui n'a pas entendu l'orateur, s'est contenté, pour en parler, de lire un de ses volumes. Pour moi, je n'en ai lu aucun et je n'ai non plus rien entendu. Si je parle aujourd'hui, c'est que le pasteur est pour moi une ancienne connaissance. Il se nomme Bersier, Eugène Bersier; et, à en croire M. de Sacy, la chaire protestante n'a pas aujourd'hui d'orateur plus suivi ni plus goûté :

<L C'est même à la demande de ses auditeurs, « dit M. de Sacy avec admiration, que M. Bersier 0 a fait imprimer ces cinq volumes ! »

Ce peut être vrai. Nous ne jugerons pas le mérite des autres prédicants de la Réforme d'à-

près celui de M. Bersier, puisque nous ne connaissons pas ce mérite, ni ne voulons le connaître. M. de Sacy a mis de la pruderie à déclarer qu'il ne fréquentait pas la chaire protestante. A notre tour, de ne pas laisser supposer que nous lisons ses enseignements. Non ! non ! foin de ces docteurs de l'hérésie ! Ils débitent Terreur, ils prêchent la superstition ; ils parlent sans autorité, sans mandat, sans caractère; leur œuvre est une œuvre de corruption ; et si nous en disons quelques mots, c'est pour signaler certaines curiosités instructives, que nous ont fait remarquer les éloges hyperboliques de Al. de Sacy.

A en croire ce dernier, M. Eug. Bersier est un chrétien très-convaincu, un croyant qui se fait honneur de sa foi, un protestant très-ferme.

a Pas la moindre trace de rationalisme chez lui, « pas la plus légère concession à ceux qui vou- « draieut faire dégénérer le christianisme en une « simple école de morale, et supprimer ce que le « dogme chrétien a de plus choquant pour la rai- « son. »

C'est toujours M. de Sacy qui parle. M. Eugène Bersier, lui, s'intitule simplement : pasteur à Paris. Cela est vag^je. Pasteur de quel troupeau y de quelle secte? de quelle chaire? de

quelle doctrine? Pasteur, cela ne dit rien, ou cela dit trop. Ce pasteur est protestant, dit M. de Sacy, mais à quelle réforme appartient-il? Ne surgit-il pas tous les jours des ég-lises?

M. Eug. Bersier n'aurait-il point fait la sienne? J'en serais ravi ; et M. de Sacy, à coup sûr, n'en serait pas fâché. Si M. Eug. Bersier n'a pas fait sa propre église, ne saurait-il dire le nom de celle dont il tient, respecte et enseigne les dogmes? Peut-être M. de Sacy se trompe-t-il? et peut-être M. Bersier appartiendrait à une église qui n'a point de dogmes? Il en est plusieurs de cette sorte.

Les unes nient directement tous les dogmes enseignés dans la sainte Écriture : la divinité de Jésus-Christ, l'existence de Dieu, la création du monde, le ciel, l'enfer, tout. C'est leur manière d'interpréter les saintes lettres. D'autres, au contraire, retiennent quelques-uns de ces enseignements des Livres saints, mais estiment qu'on les peut nier et blasphémer à l'aise et à cœur joie. Tant pis pour l'ignorant qui se trouve au pied d'une chaire qui en.seigne l'athéisme ! tant mieux pour lui, s'il en rencontre une qui proclame la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ !

En ce moment, toutes ces éghses réformées sont divisées en deux grandes fractions. Lesortho-

(loxes voudraient réserver au moins quelques-unes des vérités révélées de l'Évang-ile; les libéraux déclarent que ia liberté d'interpréter est la liberté illimitée de nier, et que cette liberté peut très-chrétiennement s'étendre jusqu'à la profession déclarée de l'athéisme, du matérialisme, du manichéisme ou du nihilisme ; la chaire réformée, étant érig-ée pour la libre interprétation, doit soutenir même les docteurs déclarant que Dieu est le mal et l'homme un singe.

La scission entre les orthodoxes et les libéraux paraît complète. Elle s'est accusée surtout au milieu des efforts pour trouver, sinon un point d'union, du moins un lien autoritaire ou doctrinal entre toutes ces divergences. Un ministre des cultes s'est prêté aux rêves des orthodoxes (1). On a cru revenir aux traditions des premiers temps de la Réforme. On a convoqué un synode général. On en sait le scandale. Impossible de s'entendre sur un seul point de doctrine ou de discipline. On a vu, on a touché du doigt l'inanité des prétendues églises déformées. Elles n'existent pas. Elles se composent d'individus qui croient ce qu'ils veulent et qui sont dans l'impossibilité de rendre un témoignage quelconque de leur foi.

[l) M. Julej Simon,

Rien de désolant et de navrant comme certaines paroles prononcées au synode, et accusant naïvement l'impuissance des âmes à rien comprendre et à rien retenir des vérités chrétiennes. Si les pasteurs, ceux qui, comme M. Eug. Bersier, enseignent et conservent, ou prétendent conserver certains dogmes chrétiens à quoi ils rattachent leur morale ; si ces pasteurs ont une conscience, quelles épourantes, quelles désolations dans leur cœur, en voyant des chrétiens qui ont été baptisés, disentils, se lever au milieu de leurs frères pour déclarer qu'ils appartiennent de nom à l'Eglise réformée, qu'ils y sont nés, qu'ils en veulent garder et honorer les pratiques et le titre, qu'ils ne voudraient pas en être séparés, mais qu'en conscience ils ne peuvent adhérer à Bucun point, si mince qu'il soit, du dogme chrétien ! Ils sont tombés à l'état intellectuel des sauvages. Ils ne savent ce que veut dire le nom du Christ : ils ignorent l'existence de Dieu ; ils ne trouvent au fond de leur cœur et de leur intelligence que le vide et les ténèbres. Ont-ils des âmes ? N'en n'ont-ils pas ? Comment le savoir ? Ils vivent sans prier et sans espérer. Ils ont beau interroger leur conscience, elle répond : — Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne vois rien !

On n'a perçu ces révélations douloureuses qu'à

travers les comptes rendu?, plus ou moins exacts, des séances du synode; l'accent désolé en a retenti dans toutes les âmes honnêtes. Cette ruine, qui s'est accusée en sang-lotant, est la plus terrible condamnation de ce que M. de Sacy appelle la chaire protestante. Voilà le fruit de son enseignement. Il s'agit bien des jolies phrases d'un académicien bel esprit qui veut se montrer sous un jour brillant. Il s'agit de la conscience humaine, créée par Dieu, capable de le connaître et de l'aimer! On a eu son témoignage au synode de

Depuis, tous les efforts pour trouver un ressort à cette conscience, pour lui faire donner une adhésion quelconque à son créateur, tous les efforts ont été inutiles. L'incapacité de croire s'accuse dans l'impossibilité de formuler un symbole. Le synode avait essayé un minimum de profession, ou plutôt de déclaration de foi. On est descendu jusqu'à convenir que cette déclaration de foi n'engagerait pas le sentiment individuel; qu'il était superflu d'y adhérer dans le fond de l'âme ; qu'il suffisait d'en entendre et d'en respecter la lecture ; les âmes nourries dans les ignorances et les sophismes de la Réforme ne se sont pas senties capables de ce respect. Rien! rien! Elles ne peuvent convenir

248 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NAMES.

d'aucune vérité. Elles ne peuvent supporter qu'on en honore et qu'on en proclame une seule !

Les tentatives pour arrêter la scission ont ainsi toutes échoué. Il faut en appeler au ministre. C'est M. Jules Simon qui a convoqué le synode; c'est M. Dufaure qui va tirer les conséquences des décisions de cette assemblée. C'est à M. le garde des sceaux de partager et de réunir les deux troupeaux orthodoxes et libéraux. Il ne s'agit de rien moins, pour lui, que de s'essayer à fonder deux églises. Notre-Seigneur Jésus-Christ , qui est Dieu, n'en a fait qu'une. Le diable, il est vrai, es a multipliées à Tinfini. C'est dans le fourmillement de ces multitudes que M. Dufaure se trouve embarrassé. On a bientôt dit orthodoxes et libéraux. Qui dira oii finit l'orthodoxie et où commence le libéralisme?

M. Eug. Bersier est-il orthodoxe? est-il libéral ? Si on en croyait M. de Sacy, il n'y aurait pas l'ombre d'un doute. Ce chrétien a très-convaincu, » qui « ne cède rien au rationalisme, » ce <r croyant qui se fait honneur de sa foi, de sa foi absolue, indomptable, à faire peur » , ce a protestant de la vieille roche » enfin ne saurait être qu'un orthodoxe. J'ignore si M. Eug. Bersier serait flatté du compliment. J'imagine que le cœur lui tournerait

quelque peu avant de l'accepter. Il parle bien, lui aussi, quelque part, de sa « foi robuste. » Mais cette foi robuste n'est pour faire peur à personne, pas même à M. de Sacy: c'est la foi au progrès! Foi bien propre à illuminer les âmes aveug-lées par la réforme et à leur communiquer quelque intelligence des lettres divines ! Faut-il s'étonner de la stérilité du ministère des pasteurs? La foi au progrès ne peut être qu'accommodante pour les libéraux. M. Bersier embrasse M. de Pressensé que la foi n'étouffe guère. Il célèbre M. Martin Paschoud, illustre dans les églises réformées pour son énergie à proclamer et à maintenir à la chaire protestante le droit de nier publiquement et officiellement la divinité de Jésus-Christ. Puisque M. Eug. Bersier est collaborateur du Journal des Débats^ d'ailleurs, comment le soupçonner de n'être pas libéral? Tout est libéral au Jo^irnal des Débats^ même M. de Sacy quand il fait ses professions de foi narquoises à l'infaillibilité de l'Eglise!

Le libéralisme comprend tout. Il nie et il affirme en même temps; et la foi au progrès de M. Eug. Bersier ne saurait le mettre eu déroute.

Non-seulement M. Eug. Bersier est un collaborateur un peu forain, peut-être, du Journal des Dèhats ; mais il a été et il est ]jeut-ètre encore

coirespondant du Journal de Genhxe, C'est là, l.ms les colonnes du Journal de Genève., que nous avons appris à l'apprécier.

Le nom du Journal de Genève dit beaucoup, et suffirait à atténuer tout ce que M. de Sacy a cru découvrir dans notre pasteur de respectueux pour l'Eglise (1).

€ Cette grande Eglise catholique, comme il (( l'appelle, malgré les taches qu'il croit y voir, ({ — écrit M. de Sacy, — il la traite en sœur, je f( dirai presque en sœur aînée, d

liQ^Joicrnal de Genève donnait, il y a deux jours à peine, la mesure de son respect envers cette « sœur aînée. » Il proposait aux gouvernements de l'Europe un accord afin de la traquer partout, comme elle est traquée en Prusse et à Genève. Un nouveau blocus européen. Mais peut-être, dirat-on, M. Eug. Bersier n'écrit-il plus au Journal de Genève? et il ne faut pas le juger sur l'air d'une maison qu'il peut avoir quittée.

(1) Le Journal de Genève, organe de l'aristocratie républicaine et huguenote de cette ville, se distingue entre toute la presse étrangère par sa haine perfide et onctueuse de l'Eglise catholique. 11 a toujours eu de grandes affinités avec le Joîirnal des Débats; c'est lui qui se charge de reproduire, en les donnant pour oliicielies, les notes veninneuses destinées à complaire aux persécuteurs étrangers que le Journal des Débats veut bien publier de temps à autre contre les évéqueset les droits d».' l'Eglise catholique dans notre pays.

LE PASTEUR MORALISTE. S^t

Nous le jugeons sur ses pièces.

La plupart des lecteurs de YUnirerj savent que, pendant la Commune de Paris, celui qui écrit ces lignes était au nombre des rédacteurs demeurés dans la capitale, avec la consigne d'y maintenir le drapeau. Nous étions assez occupés, et les journaux de l'extérieur arrivaient trop irrégulièrement' pour nous permettre alors de remarquer les correspondances expédiées à Genève par M. Eugène Bersier, tous les deux jours à peu près. Il y avait là des appréciations, des jugements, des explications, des récits et des réticences qui, outre cette foi grotesque au progrès dont M. deSacy fait semblantd'avoir peur, dénonçaient toute la morale du pasteur, cette morale qui a enchanté le bon et timide M. do Sacy. Or, voici dans quelles circonstances cette morale nous a frappé et, disons le mot, révolté.

Aussitôt que Delécluze (1) nous eut relevé de notre poste, en mettant Y embargo sur les presses de r Univers r<iM moment où la Commune agonisait, le cœur et l'esprit saturés des turpitudes et des infamies dont nous avions été témoin, et contre les-

(1) Delécluze, membre de la Commune, et le plus dangereux peut-être des socialistes, a eu au moins le courage de combattre et de mourir pour ses folles et odieuses opinions. Le jour où il prit le pouvoir, il supprima (14 mai) VVnivevs, que Pyat et les autres avaient jusque îîi épargné.

-252 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉD.T DE NANTES.

quelles, grâce à Dieu, nous avonri, jusqu'au dernier instant, protesté de toute notre énergie, nous ne devions avoir rien de plus pressé que de courir où étaient nos intérêts les plus chers.

C'était à Genève. Là, nous avons pris connaissance entière et paisible des incroyables récits que M. Eugène Bersier faisait, au jour le jour, des événements dont nous avions l'âme remplie. Nous avons ainsi, à l'avance, apprécié la morale, la doctrine, le caractère, la vertu de l'orateur le plus goûté et le plus suivi aujourd'hui de la chaire protestante à Paris.

Ce moraliste sévère, qui, selon M. de Sacy, « pénètre les âmes et ne leur fait grâce d'aucune a peccadille, » était assez facile et accommodant avec les gens de la Commune ; s'il ne les louait pas, il revendiquait leurs droits. Il réclamait pour eux le titre de belligérants; et, tout en désirant la concorde et l'apaisement, constatait avec complaisance que la Commune parlait au nom du progrès, — la foi au progrès! — au nom des libertés nécessaires, au nom de la Révolution et au nom de la Réforme. Il avait bien quelque scrupule ou quelque haut-le-cœur en présence de ces derniers représentants de ses propres ancêtres; et il trouvait parfois singuliers ces bons apôtres du progrès. 11

savait se contenir, et il imaginait quelque expédient pour ne pas les blâmer trop énerg-iquement et pour expliquer, jusqu'à un certain point, leurs pires forfaits.

Il trouvait juste la guerre civile, parce qu'il fallait bien se défendre contre Versailles : quant à lui, il acceptait patriotiquement les nécessités de la lutte, et savait s'y soumettre sans aigreur. Il les excusait auprès des autres, et il en venait à trouver que les visites domiciliaires étaient justifiées. On sait ce qu'elles étaient : la violation du domicile, le pillage, l'emprisonnement, la mort au bout. Le pasteur ne voyait pas la mort. Le reste lui semblait naturel. « Ces visites, écrivait-il, ont <r pour objet de découvrir des dépôts d'armes. » Si elles étaient vexatoires, il fallait en accuser la société de Saint- Vincent, qui « provoquait la Comft mune en offrant dix francs pour chaque chasa sepot. ^ En conséquence de ce bruit, qu'il enregistre eu se gardant de le réfuter , le pasteur trouvait que la Commune avait le droit de vouloir découvrir les dépôts d'armes.

Il faut aujourd'hui rappeler ces détails : ils mon trent dans le moraliste admiré de M. de Sacy un casuiste délié.

Nous avons nommé la société de Saint-Vincent

de Paul, le pasteur n*était indifférent à rien de ce qui touchait les catholiques et l'Eglise. Il disait en parlant des personnages de la Commune qu'ils étaient les singes des lions de la Convention. Je crois que c'est le hlâme le plus accentué qu'il ait élevé contre eux, et il le formulait pour s'excuser de ne pas flétrir les crimes qu'ils commettaient chaque jour. S'il se fût agi des lions de la Convention d'ailleurs, il se fut courbé devant eux et leur eût baisé respectueusement la crinière. Pour lui, on ne le saurait comparer à un lion devant l'Eglise catholique : c'est plutôt le chacal qu'il rappelait. Il n'eût pas voulu mettre la main au carnage ; il se léchait les lèvres en attendant que la proie fût terrassée. Il comptait bien avoir sa part, il la savourait à l'avance.

Ah! monsieur de Sacy, quel spectacle! et de quel intérêt pour un moraliste!

M. Bersier se serait gardé d'applaudir aux assassinats. Il eût signé — peut-être l'a-t-il fait ? — la lettre de M. de Pressensé au sujet de l'archevêque de Paris. Toutefois, la loi des otages, édictée par la Commune, était tout à fait légitime et équitable à son sentiment. Il l'expliquait et la commentait à l'usage de ses lecteurs de Genève : les emprisonnements des prêtres, des religieux et

LE l'ASTEUR MORALISTE. 20D

de l'archevêque même avaient, selon lui, pour unique but d'arrêter les exécutions sommaires que les Versaillais f^iisaient des prisonniers fédérés. Voilà la morale de l'orateur le plus goûté de la chaire protestante î voilà sa clairvoyance !

II ne se possédait pas quand il s'agissait de l'Eglise. Tout, à ses yeux, était permis et autorisé contre elle. Elle est seule coupable des violences fâcheuses qu'elle peut subir, puisque c'est elle qui crée «l'état de malaise et d'insécurité de la Révolution ; D et comme il y a ainsi « entre le catholicisme et la société démocratique moderne un abîme^ » le catholicisme ne pouvait avoir droit de se plaindre d'aucune violence exercée contre lui!

Notre pasteur à la morale sévère et plein de respect pour l'Eglise cathoHque entrait d'ailleurs dans le détail et donnait des justifications admirables de chacune des persécutions exercées contre elle. Val/tme, dont il parlait tout à l'heure, expliquait l'emprisonnement et le bannissement des Frères et la clôture de leurs écoles. A Taide d'une théorie que nous pourrions reproduire, le pasteur prouvait et établissait que la liberté des familles, non plus que la liberté confessionnelle, n'était pas intéressée à la suppression des écoles et au

256 DE LA 1ŒV0:ATI0N DL L EDIT de iNANTES.

bannissement des instituteurs. Ces deux libertés toujours précieuses aux yeux du pasteur restaient entières. La liberté du culte n'était pas non plus lésée par la fermeture etla profanation des églises.

L'aimable pasteur soutenait que l'exercice du culte n'était pas entravé « systématiquement b à Paris. A peine dans un ou deux quartiers, la Commune avait-elle réclamé l'usage de certaines églises a en tant que bâtiments municipaux, yy

Quand nous lisions ces charmantes choses, ces explications ingénieuses, ces mensonges forcenés et édulcorés, nous avions l'esprit rempli de tout ce que nous venions de voir. Nous avions pris part aux revendications énergiques du petit peuple de Saint- Sulpice disputant sa belle église aux péroreurs des clubs; nous n'avions cessé, dans le journal, de recommander l'énergie aux victimes des visites domiciliaires, les engageant non pas à une résistance impossible, mais à réserver au moins l'avenir en prenant le uom de ceux qui se chargeaient de diriger ces opérations arbitraires; nous avions vu et nous avions enregistré dans nos colonnes les manifestations touchantes et charmantes des enfants des écoles envers les Frères qu'on leur enlevait ; nous avions vu les turpitudes commises dans les églises Saint-Laurent et Notre-Dame

i.K i'A<TEUR Moraliste 2")1

des Victoires et dans tant d'autres; nous savions que la plus g-rande partie des paroisses avaient été profanées, et que les extravagances les plus ignobles et les plus odieuses avaient été débitées dans leurs chaires par des énergumènes des deux sexes. On comprend l'impression que pouvaient nous faire des récits explicatifs et justificatifs.

Le Courrier de Gerieve nous ouvrit ses colonnes, et nous avons un peu glosé sur le correspondant du Journal de Genève, Nous ne savions pas le degré de gloire où il devait s'élever plus tard; et le respect n'a pas trop contenu notre indignation. M. Eug. Bersier voulut réclamer quelque peu. La Commune, entre temps, était morte ; il pouvait désormais plus hardiment la condamner. La vérité néanmoins avait été dite sur le pasteur; et je n'ai plus guère vu son nom ni ses initiales dans le Journal de Genexe.

Je n'ai pas la prétention de lui avoir inculqué la réserve ni la modestie. Je ne prétends pas l'y rappeler aujourd'hui. Je neveux pas non plus recommander à M. de Sacy, — un peu naïf peutêtre en tout cela, — quelque défiance dans ses enthousiasmes de précieux. J'ai cru utile, après avoir réfuté l'académicien, de donner une silhouette du moraliste réformé. Cette silhouette fort exacte.

258 DE LA BÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

et dont tous les traits sont empruntés aux propres paroles du pasteur, n'est pas sans intérêt s'il est vrai que M. Eug. Bersier, naguère collaborateur du Journal des Délais et correspondant du Journal de Genève^ soit aujourd'hui l'orateur le plus goûté, le plus suivi, le plus autorisé et le moraliste le plus sévère de la chaire protestante à Paris.

UN CORRESPONDANT DU JouTual de Geuèvc

Physionomie et signatures particulières de ce correspondant. Il est pasteup. De quelle Eglise? Son embarras, ses sympathies et sa répugnance au sujet de la Commune de Paris. Son respect du dogme de la propriété. La ive des opérations militaires. Légitimité de la guerre. Foi robuste. Filiation de la Commune. Comment lui dire raca? Faut-il haïr le crime absolument? Un philtre. Ses effets. Le comité de sauve qui peut, oQ aspire tout bon membre de la Commune. La progéniture de Luther et de Calvin. La révolution et l'Internationale. Le césarisme et la Réforme. Le Syîlabiis condaLmne le césarisme qui a toujours été condamné au moyen l'ige.Le droit divin entre dans la constitution du pouvoir humain. La religion du foyer de la conscience. Malgré la fermeture des églises à Paris, la célébration publique du culte n'est pas « systématiquement » interdite. Certaines église3entautque4tbàtiment8muaicipaui». Combien d'églises fermées et profanées au 1"" mai 1S71? Ce qui distingue M. Bersier de M. Rochefort. Les perquisitions domiciliaires et leur objet. La loi des otages et les exécutions sommaires attribuées aux Vers allais. Le carnaval des écervelés et des abominables de la Commune. Les ordres religieux seuls responsables des attentats accomplis à Paris. Etat de malaise de la révolution créé par l'Eglise catholique. L'alliance entre la société moderne et le catholicisme. Le peuple veut un enseignement laïque. MM. Mottu et Clemenceau ont raison. Tartufe et un pasteur protestant. La liberté des familles et Je

260 DE LA. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTtS.

caractère confessionnel des écoles. Un pasteur ne saurait louer l'Eglise catholique. Un fédéré aimable; son ignorance et son inintelligence. Lésâmes ont-elles droit à la vérité ? Les droits du peuple et le «Ion divin. Saint-Just et l'Inquisition. Rossel et son peloton d'exécution pour fusiller les dissidents. Répulsion de la Réforme pour tout ordre dirin. La raison ei le moyen de relever la France.

Courrier de Genève, 23 mai 1870 (1). j

Parmi les correspondants du Journal de Ge- 7iHe^ il en est un dont la physionomie est curieuse. I Signe-t-il toute? ses lettres? Celles qu'il signe portent diverses marques, et au nombre des majuscules qui les terminent, on doit reconnaître l'importance que l'auteur attache à ses communications. Tantôt il se contente des deux initiales E» B. Cela n'est point méprisable; le lecteur doit s'en tenir averti. Eug. B. exige un degré de considération de plus; mais si l'auteur écvii Eiig.Bersier^ tout bon abonné du Joxinial de Genhtie est tenu de lever le chapeau .

C'est surtout quand il insiste sur les doctrines religieuses que M. Eugène Bersier signe intégralement son nom.

Ses correspondances abondent en confidences intimes propres à faire connaître le personnage.

^ (1) Nous ne croyons pas inopportun de donner dans ce volume l'article dont nous parlions tout à l'heure. Il a été publié dans le Courrier de Genève sous le titre que nous reproduisons ici.

UN coRREsrOxNDANT DU Joumal de Genève. 261

Il est protestant, ministre du saint Evangile et pasteur. Appartient-il à l'Eglise de Genève? Est-il attaché à celle de Paris? Il a son domicile dans cette ville; il est logé dans le quartier des Ternes, où il possède des meubles, des livres, et « une modeste table à écrire. y> Il exerce là, autour de lui, son office de pasteur; il prêche, enterre et peut-être émarge au budget de l'Etat monarchique, républicain ou communeux le plus exactement du monde (1). Est-il calviniste-orthodoxe ou calviniste-libéral? appartient-il à quelque nouvelle Eglise libre? Il fait l'éloge de ^IM. de Pressensé et Paschoud, ministres dissidents, qui nient la divinité de Jésus- Christ et dont l'un, tout au moins, touche le salaire orthodoxe et garde la chaire légale tout en rejetant la doctrine et la discipline.

Si nous lisions plus exactement le Journal de Génère.^ sans doute aucun nuage ne subsisterait à nos yeux; avec la table à écrire, nous verrions la table à manger du pasteur, tout son ménage et peut-être aussi sa ménagère.

Les numéros des trois dernières semaines, que

(1) Nous avons su depuis que M. Eugène Bersier appartenait alors kune Eglise libre sans aucune retaiion avec l'Etat: depuis, conime nous le disons plus loin, il s'est rangé à l'Eglise rél'ormée oliicielle qui lui a geuereuseiuent ouvert sun sein.

nous avons uniquement sous la main, fournissent : (les détails suffisants à donner une idée précise et précieuse du personnage onctueux et assez perfide, ce semble, qui entretient \q Journal de Genève de la Commune de Paris et des affaires de France.

La Commune l'embarrasse. Il ne laisse pas d'avoir des sympathies pour elle. A Dieu ne plaise, qu'il justifie tous ses actes! Le pillage, juste ciel! ne saurait être sanctionné par M. le pasteur Eug. Bersier. La propriété est un dogme, qu'il apprécie. Il n'a pas assez d'anathèmes pour l^s violences qu*on exerce sur les caisses de la Société, générale, ou dont on menace la Banque de France. Maintes fois, il a voulu nier ces actes coupables. II faisait ses réserves en ne «voulant pas considérer a comme atteintes à la propriété les réquisitions de « maisons faitesenvue des opérationsmilitaires(l).» Les pasteurs sont vraiment tolérants. La -z^i^g des opérations militaires efface trop de choses à leurs yeux. Ils ne considèrent pas si la guerre est impie. Toute guerre est-elle légitime ? Toute bande a-t-elle le titre de belligérante ? Comment feraient, pour refuser ce titre, les pauvres pasteurs? Ils parlent

(1) Tous jes passages guillemetés sont empruntés textuellement aux correspondances du Jovrnal de Genève. Nous regrettons de n'avoir pas conservé la collection de ces numéros pour donner ici la date exacte de chacune des lettres que nous citons.

UN CORRESPONDANT DU Journal de Genève, 263

de leur foi, et de leur foi chrétienne. Celui qui pose en ce moment devant nous, se vante d'avoir

« îine foi robuste au progrès. » Dédire ce qu'il

entend par progrès, il ne le saurait. Il se jette sur (T les aspirations modernes, le droit humain et la « souveraineté nationale. j> Rien de tout cela ne peut beaucoup gêner l'Internationale. Il a raison de trouver sa « foi robuste, » puisqu'elle a l'énergie de croire à la légitimité de la guerre que la Commune de Paris fait à la société chrétienne et civilisée. Le protestantisme est l'allié, le précurseur et le père de la Commune, comment lui dirait- il racaf

Cette fille scélérate, dont il reconnaît la légitime filiation, scandalise néanmoins le pasteur Eug. Bersier. En dépit de tous les sentiments de tolérance, les citoyens Pyat, Vermorel, Vallès, sans parler des assassins Eudes et Mégy, ni des banqueroutiers, ni des escrocs qui siègent à l'hôtel de ville de Paris, font vilaine figure aux yeux du paisible propriétaire de la modeste table à écrire du quartier des Ternes.

Ce n'est pas qu'un esprit aussi ouvert puisse haïr le crime absolument; au moins lui faut-il pour le condamner certaines conditions qu'il ne croit pas rencontrer bien nettement en ce moment, à Paris.

La Commune, aux 3^eux de M. Bersier, ne renferme que les singes des lions de la Convention. Si Vermorel était lion, Vermorel serait pur (1), et les soupçons de police ne l'atteindraient pp^-^.; Mégy et Eudes n'auraient non plus de sang* aux mains. M. Bersier, on le voit, a le goût difficile.

Les membres de la Commune lui répugnent et le charment tout à la fois : c'est Teffet d'un philtre. Il cherche des circonstances atténuantes; il voudrait croire à la fermeté et à l'habileté de Cluseret ; si on le pressait, il soutiendrait que Dombrowski a du dévouement et de l'énergie ; il ne sait pas ou il ne dit pas que ce généreux défenseur de Paris a tant de confiance dans ses lumières et dans son armée qu'il a éloigné tous les siens de Paris, en attendant de s'éloigner luimême. Le grand souci des chefs actuels du mouvemenia toujours été de se mettre en sûreté. De tous les comités qu'ils forment, le comité de Scmve qui peut est à leurs veux le définitif et l'important. C'est à entrer dans ce brave et dernier comité que chacun vise, les uns en briguant les honneurs et les autres en les déclinant. Pjat et Eochefort, ces deux adversaires irréconciliables, se rencontrent à

(l)On accusait, dans le parti, Vermorel d'avoir été aÛilié à la police de l'Empire.

rs CORRESPONDANT DU Joumoi dt' Genève. 265

la même porte, y arrivant par des routes opposées. M. Bersier a raison : ce ne sont pas des lions.

Cette vile engeance est néanmoins (voilà le philtre!) la progéniture directe de Luther et de Calvin. M.iJersier le sait et le dit. Il n'ignore pas que l'Internationale réclamera aussi cette paternité réformée. Il cherche à dégager des folies et des sauvageries parisiennes la revendication des libertés nécessaires, assure-t-il, qu'ont affirmées le protestantisme et la révolution.

Il aurait besoin d'une érudition historique plus nourrie que la sienne pour démontrer le lien du protestantisme et de la révolution avec les franchises municipales et la décentralisation, dont il se déclare le chevalier. Le césarisme doit tout son triomphe en Europe aux doctrines et à la politique protestantes. Avant Luther, le droit européen avait toujours repoussé la conception païenne et irresponsable du pouvoir que le pasteur reconnaît et respecte, tandis que l'Eglise, par le Syllahus de Pie IX, la condamne dans ces derniers jours comme elle l'a anathématisée au moyen âge. Chacun garde sa ligne et suit sa tradition. Catholiques, dans la constitution du pouvoir humain, nous reconnaissons un droit divin qui est la garantie des libertés individuelles. M. Bersier n'est

266 DE LA RÉVOCATIOxN DE L'ÉDIT DE NANTES.

pas de ce sentiment. Pauvre pasteur, il est rempli des ignorances et des préjugés de son Eglise, qui n'en est pas une, qui n'a pas une affirmation à produire, qui en est réduite à « la religion du foyer de la conscience » et ne comprend rien à une religion publique universelle, divine, embrassant cette vie et l'éternité tout entière. Malgré l'honnêteté de sa nature et la politesse de son esprit, M. Bersier en vient, en présence des abonnés du Journal de Genève, à donner la main à des bandits, à des assassins, à des ivrognes, à tous les goujats de la Commune et de la fédération, à tous les adeptes de l'Internationale ; et il essaie de justifier leurs attentats.

Est-il au moins sincère dans les épanchements de son éloquence onctueuse lorsqu'il vient à parler des attentats contre l'Eglise catholique? La plupart des paroisses à Paris ont été fermées, presque toutes ont été profanées. M." Eugène Bersier déclare et maintient que a la célébration publique du culte ff n'a été nulle part systématiquement interdite. » La clôture des paroisses emporte-t-elle interdiction de la célébration publique du culte ? M. Bersier devrait en convenir ; mais il soutiendra que l'interdiction n'est pas « systématique, d puisque la Commune n'a pas encore osé fermer toutes les

UN CORRESPONDAM DU Joumal de Genève, 267

églises. Le « systématique » seul serait sans excuses aux yeux du pasteur. Il faut l'entendre, lui-même, disserter, disquisitionner et arg^umenter à ce propos. On n'est pas plus bénin.

« Il est de fait, écrit-il le V mai, il est de d fait que l'exercice du culte n'a été entravé sys- « tématiquement niille part. Les prêtres ont pu (T chaque jour officier publiquement, non-seule- « ment dans les ég-lises, mais dans les cimetières. « Dans un ou deux quartiers seulement, la Com- « mune a réclamé l'usage de certaines églises, en « tant que bâtiments municipaux. »

En tant que lâtiments municipaux est superbe; cette excuse à la violation de la liberté religieuse est admirable. Si la Commune prenait les hôpitaux « en tant que bâtiments municipaux » et mettait les malades dans la rue, M. Eugène Bersier n'aurait rien à dire ni au nom de la religion, ni au nom de l'humanité ! « En tant que hâtiments municipaîcx d répond à tout : c'est le dernier mot du. pasteur. Cet honorable et véridique ministre de l'Evangile ne se contente pas d'ailleurs de cette raison péremptoirs; sa parole a des ménagements hypocrites que les abonnés du Journal de Genève ne peuvent soupçonner.

Il écrivait à cette date du 1" mai, nous l'avons

dit; et il sig-oalait « dans ux ou deux quartiers certaines églises » fermées parla Commune. Or, le 20 avril, un journal que M. le pasteur lit scrupuleusement, nous avons pu le constater, V Univers^ pour l'appeler par son nom, avait dressé une liste de vingt-deux paroisses, plus du tiers des églises de Paris, fermées aux fidèles. Certaines églises, dans wi ou deux qicartiers!

Les églises fermées sont dans tous les quartiers de la ville, sur les deux rives de la Seine et dans la Cité, au quartier Latin comme au faubourg Saint-Honoré, à la Chaussée-d'Antin, au Marais, dans les anciens comme dans les nouveaux arrondissements. Faut-il ajouter que, du 20 avril au 1" mai, V Univers avait encore complété et auginenté sa liste? Le « fover de la conscience, » qui est la « religion » de M. le pasteur, n'en a pas été troublé le moins du monde. Faut-il conclure que dans cette religion intime et personnelle et à ce foyer de la conscience, si l'autorité est « librement acceptée, » la sincérité n'a pas un droit de bourgeoisie bien établi?

Le scrupuleux pasteur, dans cette pratique de « la religion du foyer de sa conscience, » ne veut pas seulement atténuer le nombre des violences subies par la liberté religieuse. La théologie du foyer de

UN OOPRESPONDANT TU Joumal de Genève. 269

la conscience va plus loin et accepte comme légitimes les motifs des perquisitions faites dans les maisons religieuses. On sait les cruautés que ces perquisitions ont amenées: la dispersion, l'emprisonnement, les outrages (^e toutes sortes. Les fureurs populaires ont été surexcitées et déchaînées. Le pasteur tient à être de bonne compagnie et ne dissimule pas son dégoût ; il ne se rallie pas aux monstruosités que Rocliefort a reprochées aux dames de Picpus : il blâme les violences dont quatre-vingt-quatre religieuses ont été les victimes sur la dénonciation d'un impertinent homme de lettres, dont la peur a exaspéré la verve. Toutefois, M. Eugène Bersier ne peut pas condamner le principe des perquisitions: : a Elles «f avaient, dit-il, dans son petit français de Ré- « forme, elles avaient pour objet de découvrir des « dépots d'armes. »

Cet objet suffit au correspondant du Journal de GeyiHe., non pas peut-être pour justifier doctrinalement, mais pour dissimuler historiquement le pillage qui a eu lieu rresque partout.

« On disait, écrit-il, et l'on répète encore, « ajoute-t-il, que la société de Saint- Vincent de « Paul faisait offrir dix francs pour chaque chas-

d sepot qui lui était livré ; on a donc voulu déa couvrir ces dépôts. »

Eien n'est plus simple, et on aurait tort de plaindre les religieux emprisonnés, g: Les délégués de d la Commune, dit encore notre moraliste, décla- « rent qu'ils n'ont jamais voulu violer la liberté <L religieuse. » M. le pasteur Eugène Bersier se porte, devant ses lecteurs, garant de cette déclaration inédite. Il va plus loin; il explique l'emprisonnement des religieux et des ecclésiastiques. C'est <L uniquement à titre d'otages, écrit-il à d Genève, et pour empêcher les exécutions som- € maires des prisonniers fédérés, d Monsieur le pasteur prétend bien croire à ces « exécutions sommaires » attestées par les membres de la Commune, et la loi des otages lui paraît en conséquence normale et de bon aloi. Quelle cuisine intime et personnelle à ce îojer de la conscience, où siège < l'autorité librement acceptée ! »

Les derniers actes de la Commune troublent néanmoins cette habile quiétude de l'aimable pasteur; il les trouve quelque peu tyranniques et vexatoires. La poursuite des réfractaires à la garde nationale lui semble excessive. Malgré « les vues » de la guerre, la carte d'identité est à ses yeux d'une loi moins respectable que celle des

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otages. Il redoute même par instants une sanglante et fâcheuse application de cette dernière loi si normale des otages. Ce détail, toutefois, n'ébranlerait pas sa foi , foi robuste, on le sait, dans les aspirations modernes, dans le droit des peuples, dans la légitimité et la justice de cette révolution enfin, où Luther, Calvin et leurs Eglises désunies et s'anathématisant les unes les autres, dépouillées de tout symbole et abjurant toute divinité, communient avec Rochefort, Vésinier, Grousset, l'Internationale et tout le carnaval d'écervelés et d'abominables, sans science ni conscience, de la Commune de Paris.

Ce carnaval odieux et atroce garde un côté consolant aux yeux du modeste pasteur, qui se pique d'impartialité envers les ordres religieux. Dans une lettre signée de son nom entier, il constate le dévouement et la piété de ces ordres religieux; et il reconnaît que leurs efforts ont, jusqu'ici^ épargné à Paris les proportions effrayantes et le caractère sauvage delà misère de Londres et de Manchester. Néanmoins, et c'est par là que le carnaval communard et révolutionnaire se relève et s'anoblit à ses yeux, les ordres monastiques ont bien mérité le traitement qu'on leur fait subir. Ce sont eux, en effet, qui sont vraiment responsables des

attentats consommés à Paris contre le suffrage universel. Ils ont, eux, l'Eglise catholique tout entière, et M. Veuillot en particulier, « créé l'état « de malaise et d'insécurité de la révolution qu'ils « condamnent ; » et comme « le divorce est absolu c( et irrémédiable entre les masses ouvrières et le € catholicisme actuel, » celui-ci a le devoir de ne faire entendre aucune plainte, et on ne sau rait violer aucune justice à son égard. Il y a entre lui et « la société démocratique moderne un « abîme! j>

Pour maintenir cet abîme, M. Eugène Bersier accommode quelque peu les faits. A Ten croire, le peuple réclamerait, à Paris, ce un enseignement ce primaire communal purement laïque. » Notre véridique pasteur ne s'arrête pas aux énergiques et populaires protestations contre l'expulsion des Frères et des Sœurs; il ne songe pas aux émotions du faubourg Saint-Antoine au temps du siège; il ne constate pas la désertion des écoles après l'intronisation violente par la Commune des nouveaux instituteurs pris partout, et des institutrices tirées de Saint-Lazare. Il ne suffît pas d'analyser, il faut citer le discours d'un si brave pasteur. ♦

« Il est donc naturel et légitime, dit-il exprès-

UN coRRESPOiNDANT DU Joumnl de Genève»

« sèment, que le peuple réclame un enseignement « primaire communal purement laïque. Sur ce « point, MM. Mottu (Pi et Clemenceau avaient (f mille fois raison; leur tort était de faire par un <î coup d'autorité ce qui eût dû être Teffet d'une « loi librement votée et ménag-eant les transitions. (T La liberté religieuse de la famille reste d'ailleurs « intacte, et rien n'empêche non plus de créer (T partout où cela est possible des écoles libres « d'un caractère confessionnel. »

Ce morceau est parfait, le dernier détail est exquis; Tartufe n'eut pas mieux dit. Il y a longtemps qu'un homme d'esprit soutenait, un soir, devant feu M. Coquerel, que le Tartufe de la Comédie ne pouvait être qu'un ministre protestant, et qu'en tout cas, puisqu'il veut épouser Marianne, il ne saurait représenter un prêtre de l'Eglise catholique. M. Bersier, qui sans doute a épousé Marianne depuis longtemps, a toutes les allures du personnage de la Comédie : il en a le confit et le consciencieux ; c'est lui qui ne voudrait pas se mettre en colère pour tuer une puce : et le trait, qui réserve « la hberté de la famille « partout où cela est possible, » a manqué à Molière.

(1) M. Mottu a eu des malheurs depuis ses gloires du siège et de la Commune. M. Clemenceau est toujours député de Paria.

L'hypocrisie religieuse ne pouvait, dans la société encore chrétienne et civiUsée du dix- septième siècle, s'afficher avec le front qu'elle montre dans nos sociétés démocratiques et sauvages. Le Tartufe du théâtre n'aurait pu invoquer la liberté intacte de la famille, en annonçant la violation des écoles publiques et privées. Car M. le pasteur Eugène Bersier n'ignore pas ce détail : ce ne sont pas seulement les écoles publiques et communales qui ont été dépouillées de ce caractère co7ifessionnel, comme il le dit, auquel tient le peuple. Les écoles privées ont été atteintes ; celles de la rue de Grenelle Saint- Germain, celles de la paroisse de Sainte-Clotilde, pour n'en citer que deux, étaient des écoles privées; les Frères et les Sœurs n'en ont pas moins été chassés, malgré les plus énergiques protestations.

Si ces écoles catholiques laissent un <r abîme » entre leur enseignement et les pratiques de la société sauvage moderne, dont la Commune est l'expression et l'agent, M. le pasteur ne devrait-il pas les en louer? Tirer de la bouche d'un pasteur protestant un juste éloge de l'Eglise catholique, ce serait la quadrature du cercle; cet acte de sincérité, véritable pierre philosophale, bouleverserait < le foyer de la conscience » et y jetterait des flots

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de vraie lumière capables de transformer les âmes et de les renouveler.

Ce n'est pas seulement les événements de Paris que M. le pasteur Eugène Bersier frelate ainsi pour abuser les lecteurs an Journal de Genève. Les événements de la Suisse ne leur sont pas mieux présentés toutes les fois qu'ils pourraient tourner à l'honneur de l'Eglise catholique. On sait la conduite généreuse des Suisses à l'égard des troupes françaises réfugiées sur leur territoire (1). Un des soldats fédérés de la Commune s'applaudissait devant M. le pasteur Eugène Bersier de cet accueil fait aux solJats de son pays et l'attribuait à l'absence àescaIotti7is. M. Eugène Bersier connaît son histoire contemporaine; il n'ignore pas que le canton de Fribourg a reçu dans un seul jour 25,000 réfugiés, qui tous ont eu un lit, et il sait qu'il y a des calottins dans le canton de Fribourg. Peut-être des cantons plus riches que le petit canton catholique n'ont-ils pas agi avec une égale générosité?...

Je laisse cette question et me borne à remarquer que M. le pasteur Eugène Bersier ne s'est pas appliqué à retirer de l'erreur le fédéré aimable et

(1) L'armée de l'Est oubliée dans rarmistice signé par M. Jules Favx-e.

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poli dont il parle. Pourquoi? « Il écoutait bien, dit le pasteur, mais ne comprenait pas. »

Si un pasteur avait autant de logique que de componction, un pareil aveu pourrait le mener loin. Il 3' a donc des âmes capables de bons sentiments et incapables d'intellig'ence ; où puiserontelles la lumière, dont elles ont besoin et à laquelle elles ont droit comme baptisées et rachetées par le sang de Jésus-Christ, si « le foyer de la conscience, T> comme le constate M. Eugène Bersier, est éteint, obscur et froid cTiez elles?

Peut-être aussi, aux yeux des pasteurs, les âmes n'ont-elles aucun droit à cette lumière, à cette vérité, à ce divin auquel nous croyons. Ce divin surtout effarouche M. Eugène Bersier. Ayant vu que M. le comte de Chambord parle des droits de Dieu et de la liberté de l'Eglise, il ne peut contenir son indignation et son trouble. Ces droits de Dieu lui paraissent tout à fait en dehors d'un <î langage intelligent et viril. » Un langage « vraiment royal et grand » eût été à ses yeux celui qui eût reconnu <r franchement les droits des « peuples. D

Il est plaisant, le pasteur. Où puisera-t-il les droits du peuple, s'il ne les tire pas des droits de Dieu? Les droits de Dieu n'impliquent-ils pas

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toute civilisation et toute liberté? La liberté est divine dans ses racines, et ce qu'on appelle le droit naturel est lui-même divin. Où sera la loi juste, légitime, salutaire, qui ne plonge ses racines dans les droits de Dieu? C'est par l'ordre divin que le soleil éclaire et que les arbres donnent leurs fruits. Les sociétés humaines doivent toujours compter avec le divin : elles en sont pétries, pour ainsi dire; on a beau vouloir le chasser des codes, il est dans les âmes; il n'y est pas seulement par les qualités qu'on appelle naturelles et qui sont des dons de Dieu, il y est encore par le don perpétuel et quotidien que Dieu fait de soi-même aux âmes qui le connaissent et qui le goûtent. C'est cette connaissance et cette vie divines qui effarouchent le pasteur Eugène Bersier. Il se scandalise, lui qui se dit et se croit ministre du saint Evangile, et qui parfois a Tair de croire en Dieu, il se scandalise qu'un roi ose parler de religion à son peuple ! A l'ordre que ce beau langage indique, il préfère sans doute les turpitudes, les scandales et les crimes socialistes de la Commune et de l'Tnternationale. Il va plus loin : ces crimes, à ses yeux, font ressembler la Commune à F Eglise catholique. « Qu'est-ce que Saint-Just, dit-il ? Un inquisiteur retourné. • Il ne faut pas discuter cette niaiserie. L'écrivain

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n'a assurément pas conscience de ce qu*il dit; il suffira de lui faire remarquer qu'il verse avec l'inquisition dans l'ornière aussi sotte que criminelle où Rochefort a rencontré les lits orthopédiques et les pauvres folles du couvent de Picpus.

Il ne faut pas non plus abuser du renseignement que donne M. Bersier sur le colonel Eossel, ce maniaque abominable qui se vantait d'avoir tout préparé, dans sa cour, pour y faire fusiller, au cas où ils n'auraient pas répondu à son vœu, les chefs des vingt légions de la g^arde nationale, qu'il avait convoqués sous prétexte de leur demander leur concours! Si de sa « modeste table à écrire d M. Eugène Bersier, dont les mœurs sont douces, approuve et admire cette énergie, est-ce parce que le colonel Rossel est protestant et élève d'un ministre protestant ? Le peloton à fusiller les dissidents ne fait vraiment pas mal dans le respect de la liberté des opinions : le bûcher de Servet valait-il mieux?

Il ne faut pas insister davantage sur les sympathies de M. Eugène Bersier pour la Commune, dont il blâme doucement les crimes tout en essayant d'en démontrer la légitimité ; en résumé, il applaudit à ces horreurs plutôt que de reconnaître la nécessité d'une loi divine au sein de la société. Cette

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haine du divin, si curieuse chez les ministres du saint Evangile, n'étonnera personne de ceux qui les connaissent ; elle est devenue le signe caractéristique de la prétendue Réforme. Elle se scandalise encore devant les derniè]*es abjections du socialisme matérialiste; mais cette répulsion, dernier vestige de la conscience, ne peut l'empêcher de les embrasser. Elle sacrifiera la liberté, la propriété, l'existence sociale même plutôt que de reconnaître Tintervention de Dieu et sa vie mystérieuse et éclatante au milieu des sociétés humaines. Les lecteurs du Journal de Genève sont mal renseignés s'ils se fient aux correspondances de M. le pasteur Bersier. Ils s'abuseront s'ils le croient sur l'accueil fait en France au manifeste du comte de Chambord. Cette parole calme et royale a trouvé de l'écho partout, justement parce qu'elle parle de Dieu et de religion. L'expérience est faite, les résultats sont évidents : la France est perdue, elle s'anéantit et elle disparaît au milieu du crime et de la folie, si elle ne se relève ce qu'elle a été pendant quinze siècles, la fille aînée de l'Eglise, le soldat du souverain pontife, la gardienne et la protectrice du Saint-Siège ; c'est la loi providentielle et la raison d'être de notre patrie dans le monde. Le jour où la France rentrera

dans cette voie, qu'Henri de Bourbon lui montre' et où il l'incite, la liberté reparaîtra^en Europe, le droit des petits y sera respecté et la civilisation refleurira de nouveau.

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