‹ De la révocation de l'Edit de NantesChapitre 7 sur 18 · S. DE S AGI · texte numérisé non relu

S. DE S AGI

Univers, 5 novembre.

Hélas! voici M. de Sacy qui plaide les circonstances atténuantes : il introduit aujourd'hui contre nous une demande reconventionnelle : c'est, je crois, ainsi que cela s'appelle au palais. II se plaint

d'une « inadvertance » qui nous serait échappée quand nous avons supposé « qu'il avait essayé de mettre Bossuet au nombre des partisans du principe de tolérance, i) Il a grande lulte de se justifier d'une pareille erreur. Il confirme nettement sa croyance à l'approbation que Bossuet a donnée à la révocation de l'édit de Nantes. Si M. de Sacy avait eu la même simplicité que nous, et s'il avait reproduit notre article en entier, nous n'aurions pas à revenir aujourd'hui sur ce sujet; les lecteurs des Débats sauraient à quoi s'en tenir. Est-il bien utile cependant d'insister, et faut-il prouver que M. de Sacy renouvelle aujourd'hui la timide ten- m tative que nous avons signalée hier ? Il affirme qu'en citant l'opinion du cardinal de Beausset sur la conduite de Bossuet vis-à-vis des protestants de son diocèse, il n'entend pas appuyer du nom et de la pratique de Bossuet les principes de tolérance que Fénelon n'a pas signés. Nous voulons le croire. Mais, de notre côté, nous supposons que M. de Sacy, en relevant ce point, avait surtout l'intention de faire croire à ses lecteurs que ses inadvertances étaient de même nature que celle qu'il nous suppose aujourd'hui. Il y a quelque différence cependant. Nous avons interprété une intention de M. de Sacy : il s'en défend; nous n'in-

LES Rtl'LIQUES LE M. DE SACY, ETC.

sistons pas. M. de Sacy n'a pas interprété une intention de Fénelon : il a cité, le livre en main, c'est lui-même qui a pris soin de le remarquer, une phrase de Fénelon à Bossuet. Nos lecteurs ne l'ont pas oubliée; ceux du Journal des Bèhats ne savent encore ce dont il s'ag'it : il s'agit de dragons et d'Alcoran. M. de Sacy a isolé cette phrase du contexte et lui a donné une signification diamétralement opposée à celle qu'elle comporte. M. de Sacy dit que ce n'est pas là <r une ignorance. » Nous le savons certes bien! 11 affirme que c'est une « inadvertance échappée à une composition rapide. )> Il ne serait pas poli de refuser de le croire.

(1 Tout ceci, ajoute, M. de Sacy, a réellement fort peu d'importance: » l'important, le grave, le triste, -c'est de faire, comme VU7iivers^ l'apologie des dragonnades. Là-dessus M. de Sacy donne à croire à ses lecteurs que nous acceptons et que nous justifions tout ce que lui et M. "Weiss ont raconté sur les dragonnades et la révocation de l'édit de Nantes. Il nous paraît que M. de Sacy n'a pas une grande exactitude ; il renouvelle trop souvent les « inadvertances échappées à une composition rapide. » Nous le renvoyons à la conclusion de notre article d'hier; mais son « inad-

5'i DE LA BÉYOGATION' PF, I/EDIT DE NANTES.

vertance » rempèchera encore de la mettre sous les yeux de ses lecteurs.

Quant au chevalier de Ramsay, M. de Sacy l'abandonne tout à fait : « il n'est pas là pour défendre son exactitude, dit-il; V Univers a beau jeu. » Et M. de Sacy, où est-il? à quoi lui servent sa plume, son esprit, son éloquence? Quoi! il ne défendra pas ce chevalier, qui s'appuyait sur les conversations de Fénelon pour prouver que TArchevèque de Cambrai croyait à la métempsycose et à la fin des peines de l'enfer, et qui assurait en outre que c'était la vraie foi de l'Eg-lise! Nous comprenons que M. de Sacy ne tienne pas beaucoup à' la métempsycose: mais la fin des peines de l'enfer; c'est un beau thème pour un esprit amoureux du principe de la tolérance !

Le hallali de la presse s'irrCnivei-s. Un texte nouveau. M. Rigault. Sa douce idée de la mansuétude de Fénelon. VUnirer.s invoque des documents connus. Discours pour Je sacre de l'archevêque de Cologne. Comment M. Rigault sait arrêter ses citations. La correction et le devoir de l'évêque du dehors. La tolérance religieuse n'a pas réussi à Louis XVI, ni à ses successeurs. La doctrine de l'Eglise n'est pas dans les écrits de l'Hospital. Impuissance du pouvoir temporel à forcer les âmes. Accord de Fénelon et deBasville sur ce point. Méprise de M. ^Veiss. Méprise de M. de Sacy. Jamais Fénelon n'aurait souffert ni réclamé les atrocités qu'on raconte. Le sentiment de M. Ath. Coquerel fils et la pratique de M. Ath. Coquerel père. La tolérance a toujours des limites.

Les réformés au dix-septième siècle. Leur influence et leurs pratiques. Opinion du duc de Bourgogne. M. Coquerel et ses pères martyrs. Distinction qu'on veut faire entre la conversion des courtisans et celle du vrai peuple protestant. Hésitation entre leurs biens et leur religion. Les ministres esprits contagieux et indociles. Les larmes de M. Albert de Broglie.

Univers, 4 décembre 1853.

Il faut revenir sur la révocation de Tédit de Nantes. M. de Sacy garde le ►silence; mais la thèse

qu'il a soutenue a trouvé de nombreux défenseurs. C'est une thèse commode, qui demande peu d'études et qui prête à l'éloquence. Aussi est-ce un plaisir de voir comme les journalistes s'en donnent à cœur-joie. Tant pis pour Louis XIV! il a été assez malmené ces dernières semaines. On lui a dit son fait avec ensemble.

Il y a parfois dans la presse une touchante harmonie. ElJe se fait surtout remarquer les jours où VL'niters émet quelque doctrine malsonnante pour les principes de 89. Les divergences cessent aussitôt, et chacun court à l'ennemi; les légers et les graves, les infirmes, les boiteux, ceux qui n'arrivent jamais, tous se précipitent avec une égale ardeur et veulent frapper. Dieu sait quelles armes ils montrent au soleil! Jamais émeute populaire n'exhiba pareille friperie et ne traîna pareille ferraille : c'est vieux, c'est usé, c'est rompu, c'est moisi; ce n'est que rouille, poussière et guenille. Tout cela est formidable. Mais la plupart de ces ravageurs ont peu compris la discussion. Ils sont presque tous tombés d'accord que M. de Sacy avait cité Fénelon un peu à la légère; mais ils ont repris son argumentation et se sont fiés à leur éloquence et à leur logiffue pour nous condamner derechef et définitivement.

Est-il urgent de discuter aujourd'hui avec M. de Sacy, réédité par le Siècle et ses pairs?

Entre eux tous, il n'y en a eu qu'un, un seul, qui ait eu l'esprit, non pas de fournir un nouvel argument, mais de cliercher un texte nouveau. C'est M. Rigault, déjà connu de nos lecteurs (1).

Le texte qu'il produit est de Fénelon. Il en coûtait au jeune professeur de renoncer sur notr6 foi " à la douce idée qu'il s'était faite de la mansué- " tude évangélique de l'Archevêque de Cambrai. « Est-ce là un préjugé d'enfance, dit-il dolemment, « une erreur sucée avec le lait? Le Fénelon chari-

(1) M. Rigault faisait alors ses premières armes dans la Revue de l'instriœtion pvbliqve. Il y prenait volontiers à partie VUnivers. M. L. \'euillot avait ainsi eu l'occasion de le présenter à nos lecteurs. « La librairie Hachette, disait-il, — l'article se trouve au second volumede la deuxièmesérie Aei Mé-langes,— [^ librairie Hachette publie une Revue de t instruction pvJdique dont les rédacteurs ont deux besognes assidues : la première de dire le plus de bien qu'ils peuvent des livres édités par la librairie Hachette; la seconde de dire le plus de mal qu'ils peuvent de nous. Après la Presse rel gieuse et V Indépendance belge, il n'y a guère d'endroit oti VCnivcrs soit j)lus maltraité. Du re^te, Ja*^ liljrairie Hachette nous fait l'honneur d'y employer son meilleur ouvrier, c'est M. Rigault, un jeune professeur. Il a du zèle et se fera connaître. Dans sa dernière charge, il nous a pris deux à la fuis: M. Aubineau pour ses articles sur la révocation de l'édit de Nantes, et moi p(-)ur mes réflexions sur l'influence de la littérature dans la société. Ce serait bien du travail s'il s'agissait d'aller au fond des choses! Mais la librairie Hachette n'exige pas qu'on raisonne, et M. Rigault proiède lestement. M. Aubineau lui répondra en ce qui le concerne, s'il en a le loisir et la fantaisie... »

L'article de M. Rigault, dont il s'agit, n'est pas entré dans le • ueil des Œnvres complètes du jeune |>rofesseur.

H table et miséricordieux, à l'âme tendre, au cœur (( compatissant, le vrai disciple du Bon Pasteur " enfin, est-ce un Fénelon faux et chimérique que <( nous avons appris à aimer sur les genoux de « nos mères, mais qu'il faut désormais connaître « tel qu'il est par les révélations de VU7iivers?y>

Passons sur l'impropriété de ce langage. Il donnerait à croire que l' Univers a découvert et publié des textes ignorés jusqu'à ce jour. Nous n'avons point eu un pareil bonheur. Nous avons cité des documents connus depuis plus de quarante ans. Singulières révélations, citées de mémoire par M. de Sacy, avant d'avoir été faites ! Le texte, que M. Rigault révèle à son tour aujourd'hui, est extrait du célèbre discours prononcé au sacre de l'Archevêque de Cologne. Fénelon y parle à un évèque, et il définit le ministère apostolique :

« Si vous ne voulez qu'intimider les hommes et « les réduire à faire certaines actions extérieures, « levez le glaive; chacun tremble, vous êtes obéi. « Voilà une exacte police, mais non pas une sin- «' cère religion. Si les hommes ne font que trembler, '( les démons tremblent autant qu'eux et haïssent « Dieu. Plus vous userez de rigueur et de con- '( trainte, plus vous courrez risque de n'établir « qu'un amour -propre masqué et trompeur. Où

tf seront donc ceux que le Père cherche, et qui « l'adorent en esprit et en vérité? Souvenez-vous <i que le culte de Dieu ne consiste que dans l'aa mour : Nec colitur^ nisi amando. Pour faire a aimer, il faut entrer au fond du cœur; il faut en « avoir la clef; il faut en remuer tous les ressorts ; « il faut persuader et faire vouloir le bien, de € manière qu'on le veuille librement et indépen- « damment de la crainte servile. La force peuta elle persuader les hommes? peut-elle leur faire « vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Ne voit- on pas T que les derniers hommes du peuple ne croient « ni ne veulent point toujours au g-ré des plus (I puissants princes? Chacun se tait, chacun souf- (T fre, chacun parle à sa guise, chacun agit et « paraît vouloir, chacun flatte, chacun applaudit : « mais on ne croit et on n'aime point : au conc traire, on hait d'autant plus qu'on supporte plus « impatiemment la contrainte qui réduit à faire f semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne € peut forcer le retranchement impénétrable de la € liberté d'un cœur. Pour Jésus-Christ, son règne € est au dedans de l'homme, parce qu'il veut l'a- € mour. Aussi n'a-t-il rien fait par violence, mais t tout par persuasion, comme dit saint Augustin : tt Nihil egit ti, sed omnia simdendo. L'amour

c( n'entre point dans le cœur par contrainte; clia- « cun n'aime qu'autant qu'il lui plaît d'aimer; il « est plus facile de reprendre que de persuader; ff il est plus court de menacer que d'instruire : « il est plus commode à la hauteur et à l'impa- « tience humaine de frapper sur ceux qui résistent « que de les édifier, que de s'humilier, que de prier, a que de mourir à soi pour leur apprendre à mou- « rir à eux-mêmes. Dès que l'on trouve quelque « mécompte dans les cœurs, chacun est tenté de « dire à Jésus-Christ : Voulez-xoiis cpie nous di- € sions au feu de descendre du ciel 'pour consumer « ces i)èclie\Lrs indociles? Mais, Jésus-Christ réc( pond : Vo2is ne satez 'pas de quel esprit nous « êtes. Il réprime ce zèle indiscret. »

M. Rigault trouve ce passage en opposition avec les frag'ments que nous avons cités des lettres de Fénelon; il demande à en croire au langage tenu solennellement devant les fidèles au sacre de l'Archevêque de Cologne plutôt qu'aux confidences adressées treize ans auparavant à M. de Seignelay et à Bo suet. Soit sur ce dernier point, quoique le n.ot de <r confidences r y soit singulièrement appliqué.

.Mais où M. Rigault trouve-t-il la moindre contradiction entre les paroles prononcées à Lille en

1707 et celles écrites de Saintonge eu 1686? Dans les unes comme dans les autres, nous trouvons la doctrine de l'Eglise. M. de Sacy verrait bien comment les choses concordent. On ne peut exiger de M. Rigault autant de perspicacité ; il a encore besoin d'aiguiser son esprit ; mais il devrait se défaire d'une certaine légèreté qui le porte à invoquer des documents en les citant de mémoire sans doute, ou en ne les lisant pas en entier, ou en en retranchant ce qui ne convient pas à sa thèse. De la sorte, en effet, il court risque de ne pas donner la doctrine de Fénelon ; mais il peut présenter avec les paroles de Fénelon la doctrine de M. Rigault, qui n'y perdra rien.

Cette doctrine est ingénieuse, elle est honnête, elle a pour but de protéger l'Eglise, comme on la protège à l'Université, et de lui donner des héros c( charitables, miséricordieux, à l'âme tendre, au cœur compatissant, » comme on les aime à l'Univ<3rsité. Par malheur, la charité de rEgli=e ne ressemble pas toujours à celle que l'Université chérit et exalte. Si M. Rigault avait voulu lire une ligne de plus du sermon de Fénelon qu'il cite, il eût vu que, dans le ministère et dans la charité apostoliques, Fénelon comprend aussi la correction :

« Il ne faut s'en servir qu'à l'extrémité, dit-il, « et en la tempérant avec beaucoup de précauc tions. »

Dans la première partie de son discours Fénelon parle aussi de la protection que l'Evêque du dehors doit aux saints canons et qu'il doit tourner contre les novateurs^ les esprits contagieux et indociles, ceux enfin qui refusent la correction^ et il rappelle aux princes qu'ils périront s'ils ne servent point r Eglise.

Nous ne voyons pas qu'en France les successeurs de Louis XIV qui, depuis Louis XVI, ont voulu établir et respecter la tolérance religieuse, aient donné un démenti aux menaces du Psalmiste que rappelait Fénelon.

Ce dernier point, du reste, n'est pas en cause. Il est certain que le dix-septième siècle a partagé l'avis complet de Fénelon sur la charité et la correction, sur la protection des saints canons et le service dû à l'Eglise par le prince. Il plaît aujourd'hui de changer tout cela, et M. Rigault cite L'Hospital. C'était un assez triste ministre, qui aimait à faire des pièces d'éloquence. Sa faiblesse et sa connivence ont fomenté les guerres civiles ; il était si tolérant qu'on a pu douter s'il était catholique comme il en faisait figure, huguenot

comme ses enfants, ou juif comme ses pères. L'avis de L'Hospital peut être considérable néanmoins; mais, malgré le témoignag-e de M. Rig-ault, pour connaître la doctrine de TEg-lise catholique, il vaut mieux s'en rapporter à saint Augustin, au risque d'être un peu scandalisé. Ce saint, en justifiant l'intervention de la force contre les donatistes, ne manquait pas à la charité, non plus que le pape Innocent XI, Bossuet et Bourdaloue, en approuvant la révocation de l'édit de Nantes. Ni les uns ni les autres, d'ailleurs, n'ont demandé à la force de convertir les âmes. Dans ses lettres de Saintonge, comme dans le discours de Lille, Fénelon a reconnu l'impuissance du pouvoir temporel à forcer la liberté des âmes. Le Roi n'ignorait pas et tous ses agents proclamaient cette impuissance, car on était dans un siècle où les principes de la religion catholique étaient assez connus. L'intendant du Languedoc, Basville, € l'obscurantiste, le despotique et l'atroce Basville, » comme dit agréablement M. Athanase Coquerel fils (1), écrivait au Roi au sujet des conversions du Languedoc :

(1) C'était clans le Lien, je crois, que M. Ath. Coquerel fils, aujouivfhui de la factiou la plus a\ ancé:; Je^ pioiestauts libéraux, faisait écho à l'Université et au Journal des Débits, en vili-

f)euiiant Louis Xl\', les évèques du dix-septième siècle et tuus es serviteurs de la monarchie.

C6 DE LA BÉTOCATION I)E l'ÉDTT DE NANTES.

« Le plus assuré et le plus solide de tous les a expédients pour faire de véritables catholiques, ce c'est de trouver le moyen de mettre de bons <( prêtres dans les paroisses. Si le curé est bon, « et d'un mérité distingué, les paroissiens ne ré- « sisteront pas à ses soins assidus : l'expérience a l'a fait connaître en plusieurs endroits. C'est « où consiste la principale difficulté... Pour re- « médier à un si grand besoin, le seul moyen est « d'établir de bons séminaires dans les diocèses c( remplis de nouveaux convertis, et de fournir d tous les secours nécessaires aux évèques a pour ces établissements, et dans les endroits <L où ils peuvent former des ecclésiastiques tels « qu'il les faut pour instruire, gagner entière- « ment les cœurs. Les missionnaires que le roi a f( la bonté d'entretenir font du bien : mais il n'est c pas comparable à celui qu'un curé, qu'ils re- < garderont comme leur véritable pasteur, pourra a faire, s'il sait se faire aimer et estimer.

« S'il était possible encore d'avoir quelques « petits fonds d'aumône, pous assister de pauvres a familles dans leurs besoins sans que l'on sût c( qu'il y eût pour cela àaz fonds destinés, ce serait « un bon moyen pour les attirer doucement à « l'Eglise et les empêcher de regretter le cousis-

AUTRES ADVERSAIIŒS. MÊMES ARGUMENTS. (i7

« toire dont ils tiraient de grands secours (1). d Ce sont bien là les principes de Fénelon, ce sont les moyens qu'il propose, ce sont presque les expressions qu'il emploie. Une telle coïncidence n altère en rien la réputation de douceur et de charité de l'Archevêque de Cambrai.

Le concours de la puissance civile en ces matières de conscience s'allie avec la charité. Pour rejeter la correction, la protection des saints canons et le service dû par le prince à l'Eglise, on ne peut pas faire deux parts. M. de Basville, l'atroce et sanguinaire Basville, et les autres exécuteurs des ordres de Louis XIV, n'ont pas demandé autre chose que ce que demandait Fénelon. Fénelon a partagé leurs travaux, il s'est uni à leurs efforts. Il semble difficile de ne pas modifier les opinions émises parles protestants, recueillies par M. M'eiss et adoptées par M. de Sacy, sur les souffrances infligées aux réformés du dix-septième siècle. Jamais en effet Fénelon n'aurait retenu ses cris d'indignation, jamais il n'aurait engagé le ministre de Louis XIV à se montrer inflexible, jamais il ne l'eût entretenu de la nécessité d'imprimer la crainte, s'il eût été question de brûler

(1) Mémoire de M. Je iJasviUe ii Bossuet sur les nouveaux 'MilioJiques.

68 DZ LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

les pieds des protestants à petit feu, de leur rompre les bras et les jambes, de cracher au visage des femmes, de les faire coucher nues sur des charbons ardents ! Est-il nécessaire de discuter de pareils faits? Les récits les plus pathétiques tombent devant cette complicité avouée et reconnue de Fénelon aux mesures prises contre les réformés. Tout le monde n'a pas la logique de M. Athanase Coquerel fils. C'est à un ministre protestant seul, et à un ministre protestant animé du plus doux esprit de tolérance, qu'il appartient de proclamer que Fénelon, étant un vrai catholique, fut par conséquent persécuteur et cruel. Des esprits moins échaufi'és sur la tolérance auraient cherché un milieu. M. Athanase Coquerel soupçonne même qu'il a dit une énormité ; et, pour l'amoindrir, il ajoute que Fénelon cessa d'être « jeune, ambitieux et persécuteur » pour devenir « plus âgé, désillusionné, moins catholique et plus chrétien. j> C'est entrer dans les visions du chevalier de Ramsay ; nous n'y suivrons pas M. Coquerel.

Les sages du jour peuvent s'opposer au service dû à l'Eglise par le prince. Le prince doit toujours hommage à la vérité, et il est forcé de la défendre. Cette défense est la condition de vie de tout pouvoir. On a beau proclamer la tolérance et recon-

naître la liberté des cultes et la liberté des consciences, il vient un jour où, sous peine d'être dévoré, il faut prendre les armes contre la liberté et faire le coup de feu avec la tolérance. Les expériences ne sont pas assez éloignées de nous pour être oubliées. Comment M. Athanase Coquerel fils ne se rappelle-t-il pas que M. Athanase Coquerel père, exempt d'ambition sans aucun doute, et sans aucun doute aussi plus chrétien que catholique, à un âge d'ailleurs où l'on est désillusionné, a fait quelque temps partie du pouvoir souverain de la France, et qu'à ce titre il a combattu la liberté de conscience? Le principe de la tolérance ne pesait pas beaucoup à son esprit le jour où, membre de la majorité conservatrice de l'Assemblée constituante, il a ordonné la fermeture des clubs, relevé le pouvoir dictatorial, soumis l'esprit à la force armée et sanctionné les proscriptions ordonnées par le général Cavaignac. Les malheureux qu'on envoyait en Afrique n'avaientils pas « une part de vérité? d Plusieurs d'entre eux, au milieu de leurs blasphèmes, ne reconnaissaient-ils pas le Christ,et ne voulaient-ils pas, eux aussi, interpréter librement les enseignements divins ? De quel droit les arracher à leur patrie et à leur famille pour les jeter, sous prétexte de coloni-

sation, en proie à la misère, aux fièvres et à la mort? Pourquoi leur ravir la liberté de manifester leurs pensées, de répandre partout la lumière et le progrès qu'ils croyaient posséder? Pourquoi leur retirer ces clubs qui, au même titre que le prêche, étaient pour un grand nombre d'entre eux une fête, un enseignement et un culte? Louis XIV en a-t-il fait beaucoup davantage contre les protestants? A-t-il procédé plus inhumainement? C'est un problème si on veut; mais le plus ou moins de sévérité ne change rien au principe. En tous cas, M. Coquerel père, non plus qu'aucun des législateurs de cette époque, ni aucun des citoyens qui sont, et avec trop de raisons, descendus dans la rue au jour du danger, n'est en droit de reprocher au grand Eoi d'avoir employé la force pour défendre la vérité.

A en croire, il est vrai, les témoignages protestants, que M. de Sacy a acceptés avec trop de simplicité, personne n'était plus tranquille, meilleur et jjIus utile Français que les Réformés du dix-septième siècle. Ils étaient à peine un million au milieu des vingt-cinq millions d'habitants qu'on comptait alors en France; mais ce million comprenait toute la gloire, la richesse et l'inteUigence de la patrie. A lui seul il formait l'armée, la ma-

AUTRES ADVERSAIRES. MENfES ARGLilENTS.

rine, le commerce, l'industrie, radministration, la science et les lettres de la France. Il était le refuge de la probité, de l'honneur et des mœurs. Rien n'était plus pacifique et surtout plus dévoué au prince. Aucun projet de révolte ne g-ermait dans ces esprits égarés; ils n'entraient dans aucune lutte, dans aucune intrig-ue contre la constitution de la France. Tls s'étaient détournés de la voie de leurs ancêtres; ils ne conspiraient plus : ils ne voulaient que concourir pacifiquement au progrès et au bien-être de tous. C'est la thèse de M. W'eiss, celle de M. de Sacy, celle que toute la presse a reprise ces derniers jours. A cehi, le duc de Bourgogne répond : « 11 est vrai que sous le règne « actuel ils ont causé moins de désordre que sous « les règnes précédents; mais encore ils se sont '( rendus coupables de quelques violences et d'une <! infinité de contraventions aux ordonnances. « Malgré leurs protestations magnifiques de fidé- '( lité et leur soumission en apparence la plus « parfaite à l'autorité, le même esprit inquiet et « factieux subsistait toujours et se trahissait quel- <( quefois. Dans le temps que le parti faisait des « offres de service et qu'il les réalisait même, on « apprenait par avis certain qu'il remuait sour- « dément dans les provinces éloignées et qu'il

« entretenait des intelligences avec l'ennemi du « dehors. Nous avons en main les actes authenti- <r ques des synodes clandestins dans lesquels ils « arrêtaient de se mettre sous la protection de « Cromwell dans le temps où l'on pensait le moins « à les inquiéter, et les preuves de leurs liaisons <r avec le prince d'Orange subsistent égalec ment (1). »

Le duc de Bourgogne était en position d'être bien informé ; il est difficile de contester son témoignage. Toutefois ce prince était peut-être intéressé à défendre la légitimité et la modération des mesures prises par son aïeul. Il était en outre imbu des doctrines de Fénelon : cet élève docile pensait qu' a un roi peut et doit s'opposer à ce qu'on corrompe le peuple par l'erreur; » il assurait qu' Œ il est du pouvoir et du devoir d'un roi de prêter son épée à la religion, non pour la propager, mais pour réprimer et châtier les méchants qui entreprennent de la détruire; j> il affirmait enfin que « si un roi n'a pas le droit de commander aux consciences, il a celui de pourvoir à la sûreté de l'Etat et d'enchaîner le fanatisme qui y jette

(1) Mémoire du duc de Bourgogne. Vie de ce prince, par J'abbé Proyart.

le désordre et la confusion d). » Ces doctrines sont peut-être surannées, elles ne sont pas dans le goût du jour; néanmoins quelques esprits les trouvent encore judicieuses. Bossuet, Fénelon, le pape Innocent XI et le duc de Bourgogne, appuyés de saint Augustin, ne sont pas généralement reconnus pour des fanatiques, et leurs opinions ne paraissent pas méprisables, odieuses et ridicules à tout le monde. Les amis de. la tolérance sont trop pressés.

Ils ne contestent pas seulement le principe, ils blâment aussi l'exécution des mesures prises par Louis XIV contre les réformés. M. Coc^uerel ne manque pas de parler de « ses pères les martyrs. » C'est le langage de la secte ; elle s'entretient toujours des persécutions qu'elle a supportées. Mais au dix-septième siècle, outre la vérité qui, selon la doctrine de saint Augustin, est nécessaire pour former des martyrs, quelque chose manquait aux protestants. Le témoignage de Fénelon est formel sur a le caractère lâche et intéressé > de ces peuples et leurs dispositions à suivre l'Alcoran, si oh leur montrait les dragons. Basville insiste aussi sur leur facilité à commettre des sacrilèges, si on

(1) Mémoire dic duc de Bonifjogne.

leur laissait croire cette démonstration abominable utile à leurs intérêts.

L'édit de révocation n'a pas ordonné, il a constaté la ruine du protestantisme. Les protestants , pour s'exempter d'un impôt, avaient, presque partout, renoncé d'eux-mêmes aux privilèges accordés par les anciens édits à leur religion. Presque partout les temples avaient été fermés ou détruits, et les populations avaient renoncé au prêche. Les premières conversions qui entraînèrent Louis XIV et son conseil à la révocation de l'édit de Nantes étaient, assure-t-on, celles des courtisans et des nobles, qui voulaient acquérir les bonnes grâces du monarque : la résistance énergique et glorieuse se rencontra lorsqu'on arriva au vrai peuple protestant, à ce qu'on appelait, sous le dernier règne, la classe moyenne, le peuple actif, industrieux , commerçant , éclairé, riche. M. de Sacy a accueilli volontiers cette thèse qui flatte ses préjugés de partisan de la monarchie constitutionnelle; il ne s'est pas assez méfié d'une manière particulière aux protestants de composer leurs histoires. Les faits ne s'accommodent pas toujours avec leurs assertions. La moitié de la population duBéarn, qui se convertit en 1684 et au commencement d 1685, ne comptait-elle

AUTRES ADVERSAIRES. MEMES ARGUM! NTS. /.►

que des nobles et des courtisans ? N'y avait-il pas de ce qu'on veut appeler le vrai peuple, des commerçants, des manufacturiers, des hommes riches et éclairés, parmi les cent trente mille conversions des généralités de Bordeaux, de Montauban, de Poitiers et de Limoges, ni parmi les deux cent mille protestants du liang'uedoc et dn Dauphiné, dont il restait à peine six mille en 1685? Les villes de Nîmes, de Montpellier et tant d'autres, où les protestants étaient en majorité, et qui se convertirent par délibérations, n'étaient-elles composées que de courtisans?

Toutes ces conversions accomplies avant la révocation del'édit de Nantes n'étaient pas sincères; on le proclame, on l'avoue, on en fait honte au Roi. La honte ne retombe-t-elle pas un peu sur la prétendue religion réformée ? Ces nouveaux convertis n'étaient pas tous hypocrites, d'ailleurs; beaucoup de ceux qui entrèrent dans l'Eglise par des considérations humaines, ne tardèrent pas, selon la remarque de saint Augustin, à être changés par les bons enseignements et les saintes leçons de la vérité; toutefois, une grande partie des huguenots conserva son affection au culte qu'ils avaient abjuré. « Leur disposition, dit Basville, fut de balancer « quelque temps entre leurs biens et leur religion :

« rattachement qu'ils ont à leurs biens l'em- « porta. y>

Une pareille résolution est bien marquée du sceau de la sagesse moderne; mais assurément elle n'a jamais produit beaucoup de martyrs.

Pour rendre sérieuses les conversions, il fallait éloigner les ministres, <c ces esprits contagieux et indociles » que signale Fénelon. et dont tout l'elffort était d'entretenir les espérances folles des nouveaux convertis et de les flatter que le résultat de la guerre serait de faire rouvrir les temples. Le fanatisme, qu'ils réveillèrent, eut souvent besoin d'être réprimé. Dans cette répression comme dans les .premières mesures qui amenèrent les conversions, il y eut des excès. Qui en doute? Toutefois, ces excès, toujours impossibles à éviter, furent assez peu graves, dans les premières années de la révocation, pour ne pas empêcher Fénelon d'insister auprès des ministres de Louis XIV, sur le besoin de montrer à ces peuples une main toujours levée et prête à les frapper. Ces excès )ion plus n'empêchèrent pas le pape Innocent XI de louer Louis XIV d'avoir, aboli les privilèges des hérétiques. C'est à cet éloge, nous l'avons déjà dit, que nous voulons nous en tenir, sans examiner en détail les rigueurs exercées contre les anciens calvinistes. Les mal-

AUTRES ADVERSAIRES. ilÊMES ARCUIklENTS. 77

heurs des hommes sont toujours dig-nes de pitié. Mais par quelle singularité s'apitoyer de préférence sur les malheurs des hérétiques? Pourquoi M. le prince Albert de Broglie, par exemple, un jeune sage en qui la sagesse n'attend pas le nombre des années, en rappelant que les protestants étaient obligés d'envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, verse-t-il aujourd'hui tant de larmes amères? En versait-il naguère d'aussi éloquentes et de la même amertume sur les douleurs des catholiques refusant de livrer leurs enfants aux collèges de l'Université, lui qui s'élevait, dans la Eetue des Deux Mondes y contre les efforts des évêques français réclamant, au temps du monopole de l'Université, la liberté des pères de famille ? Quoi ! ne voit-il aucune compensation au malheur des protestants contraints à laisser pénétrer la vérité dans le cœur de leurs enfants? Fénelon avait bien autant de tendresse, de charité et de lumières que M. Albert de Broglie : il conseillait au ministre de Louis XIV d'obliger les nouveaux convertis à envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, et il ne pleurait pas tant sur le déchirement des entrailles paternelles des protestants. Il est bon de pleurer et de s'indigner; encore faut-il que ce soit à juste titre. M. de BrogHe déplore les nom-

78 DE lA BÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES.

breux sacrilèges où la révocation de l'édit de Nantes a obligé les huguenots. Comment un écrivain, qui vise à être sérieux, imagine-t-il que le gouvernement de Louis XIV ait commandé des sacrilèges et ait pu y voir la gloire de Dieu et la prospérité du royaume? Les citations que nous avons déjà faites de Basville et de Fénelon ont indiqué la réserve apportée en cette matière (1). Les rapports deti intendants de 1698 et de 1700 indiquent le nombre des nouveaux convertis restés huguenots de cœur et ne donnant aucune marque de culte rehgieux. Ils n'étaient donc pas contraints à s'approcher de la table sainte sans discerner le corps et le sang de Notre-Seigneur, et les larmes de M. de Broglie sont superflues.

Nous nous arrêtons. Il y aurait trop à faire à relever toutes les assertions absurdes répandues sur l'histoire de la révocation de l'édit de Nantes. Nous nous réservons seulement de montrer, dans le livre de M. AVeiss, un exemple de la manière dont les écrivains protestants façonnent les documents historiques.

(1) «Tout le monde coiivieut, écrivait encore Basville à Bossuet, qu'il ne faut eu aucune manière les presser pour recevoir les sacrements.» Il disait aussi : «■ Ceux qui font des difficultés raisonnent comme si on voulait faire communier par force les nouveaux convertis, dont on est très-éloigné. »

lY

DU LIVRE DE ^i. Cil. wEiss h Ilistoive cles réfucjiés protestants^ et des coxsé-

gUENCES INDUSTRIELLES DE LA RÉVOCATION DE LEDIT DE NANTES.

Objections contre la révocation de Tédit de Nantes, au sein du conseil duRoi.Réponsedu Roi. Ce que Louis XIV subordonnait est de nos jours l'intérêt dominant. La révocation de l'édit de Nantes a-t-elle affaibli l'Etat? Chiffre de l'émigration. Documents défectueux. Les rapports des intendants (1698) ont be soin d'être contrôlés. — Contrôle du rapport sur la généralité de Tours. Comparaison avec celui de la généralité de Lyon. Les chi lires de celui de Tours labuleux. M. W'eiss les élague. — L'état civil de Tours. Progres>ion de la population après la révocation. Décroissance en 1G89. —Mansuétude et impartialité de riiistorien. Il avait le droit de ne pas faire de recherches. Ce qu'il ne devait pas taire. Le chiffre des émigrés de Tours, constaté par Miromesuil ; celui que donneM.\\'eiss. — Son art. Sa passion. —La ville 'de Lyon. Celle deVillefranche. — Perfection (le l'art. — La Champagne. Metz: le pays messin et le Brandebourg. Laval, le Mans et Mayenne. La Provence et ses 72,000 protestanis. Les bourgades sont des capitales. La Bourgogne et le tiers de sa population huguenote. Bourges. L'Auvergne. Ambert. Elbeuf. Louviers. Darnetal. Leur prospérité attestée par l'intendant est une ruine pour M. W'eiss.

— Les toiles de Bretagne et le commerce de Morlaix, Lestolies deCoutances et l'intendant Foucault. — Conclusion: le duc de Bourgogne avait raison. Une bourgade de la Saintonge et une opinion de Loui*; XIV.

Univers, 19 décembre 1853. *

Lorsque Louis XIV proposa dans son conseil de prendre une dernière décision sur l'édit de Nantes, quelques objections lui furent présentées. Les huguenots s'attendaient au coup qui allait les frapper, leurs mesures étaient peut-être déjà prises, ils pouvaient avoir recours aux armes et, appuyés des princes étrangers, causer du désordre dans le royaume. Le dauphin remarqua en outre qu'en supposant que la paix ne fût pas troublée, un grand nombre d'entre eux sortiraient du royaume, « ce qui nuirait au commerce et à l'agriculture, et par là même affaiblirait l'État. i> Le Roi répondit; au rapport du duc de Bourgogne, il trouva la question d'intérêt peu digne de considération, comparée aux avantages d'une mesure qui rendrait à la religion sa splendeur, à l'État sa tranquillité et à l'autorité tous ses droits (1).

Ce qui paraissait peu digne de considération à Louis XTV est devenu de nos jours l'important et l'essentiel. La prospérité de la religion, l'intégrité

(1) Mémoire du duc de Bourgogne.

DE l'Hist. des réfugiés prot., par m. eu. aveiss, etc. 81

de l'autorité, la paix même de l'Ktat ne préoccupent les hommes qu'autant que les intérêts matériels sont touchés. Pour condamner la révocation de l'édit de Nantes, on ne s'arrête à aucune des considérations qui parurent graves aux yeux de Louis XIV; on se fait fort de celles qu'il méprisait. On veut calculer les avantag-es matériels que la France a perdus, et ceux que les puissances rivales ont acquis par cette mesure. Les protestants, toujours occupés à satisfaire l'esprit du jour dans toutes ses tendances, n'ont pas manqué de tourner leurs critiques de ce côté. En exagérant les dommages apportés à la France, on caresse les préjugés de notre siècle, qui met la gloire et la prospérité des États dans le nombre de leurs richesses et celui de leur population ; tout à la fois ainsi, on blâme Louis XIV, qui n'aurait pas vu les résultats de la mesure qu'il adoptait, et l'on exalte le courage des églises réformées, qui auraient sacrifié leur repos à leur foi.

Si l'on arrivait à ces dernières conséquences en respectant la vérité, il resterait à examiner leur valeur; mais nous voulons aujourd'hui chercher seulement comment elles s'accordent avec les documents historiques. Louis XIV, en trouvant la question d'intérêt peu digne de considération, s'est-

il trompé, en eiffet? A-t-il poursuivi les avantages moraux qu'il indiquait, la splendeur de la religion, la tranquillité de l'État et les droits de l'autorité, en politique aveugle ? A-t-il voulu les acquérir si chèrement qu'il les a même compromis par cet affaiblissement de l'État, cette ruine de l'agriculture et du commerce, prévus par le Dauphin? Voilà le problème. Il sera résolu tout entier par un seul chiffre, celui de l'émigration protestante. Malheureusement ce chiffre n'est encore connu que par voie d'appréciation. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'il varie quelque peu. Le duc de Bourgogne, s'appuyant sur les rapports des intendants, propose comme une exagération manifeste celui de soixante-sept mille. M. Weiss, affirmant qu'il n'existe pas d'autres documents que ces rapports, suppose que le chiffre de l'émigration monte bien à trois ou quatre cent mille (1).

Le duc de Bourgogne avait raison, à notre avis, de dire que le chiffre de 67,732 représentait au delà du nombre des émigrés. Ce prince remarquait que les rapports des intendants des généralités (2) reproduisaient parfois des bruits populaires

(1; Histoire des réfugiés, t. I. p. 104.

(2) Ces rapports sont datés des années 1698 et 1699. Ils sont conservés k la Bibliothèque nationale et faisaient partie du fonds des manuscrits de Morteraart.

DE L'/Jist. des réfvf/iés prot.j rAii M. eu. aveiss, etc. 83

dénués de fondement, ne pouvant soutenir le plus lég-er examen et souvent contradictoires.

Ainsi, dès l'orig-ine, les premiers renseignements de la statistique officielle étaient fabuleux ; et les intendants du dix-septième siècle n'avaient pas plus de scrupule que les préfets de nos jours à fournir des chiffres imaginaires.

On comprend qu'un historien cherche à vérifier les renseignements fournis par des sources aussi suspectes. En compulsant les histoires locales, on pourrait rencontrer quelque lumière.

Par exemple, l'intendant de la généralité de Tours, Hue de Miromesnil, fait un tableau magnifique (1) du commerce de cette ville au temps de sa splendeur. Huit mille métiers et sept cents moulins travaillaient deux mille quatre cents balles de soie par an; vingt mille ouvriers fabriquaient les étoffes, et quarante mille personnes étaient occupées à dévider les soies. Voilà des nombres imposants. Sont-ils empreints d'exagération? L'intendant de Lyon (2) les contredit en quelque chose. C'est par Lyon que passaient toutes les soies du ruyaume; et les deux mille quatre cents balles fabriquées à Tours se réduisaient, selon l'intendant

(1) Fonds Morlemart, n» 104.

(2) D'IIerbigny. Fumls Morteniart, n" C'I.

84 DE LA RÉYOCVTION DE l'ÉDIT DE NANTES.

de Lyon, à quinze cents expédiées de cette ville.

Une pareille différence pouvait eng-ager à rechercher si, dans les assertions de l'intendant de Touraine, les chiffres des métiers, des ouvriers et des soies fabriquées sont dans une juste proportion. On n'avait pas besoin de recourir aux hommes de l'art. L'intendant de Lyon assure que cette dernière ville avait possédé dix-huit mille métiers ; si les huit mille métiers de Tours occupaient, tant au dévidage qu'à la fabrication, soixante mille personnes, ceux de Lyon en auraient employé près de cent quarante mille. Nous ne tenons pas compte du moulinage. L'intendant de Lyon assure cependant que la population de cette ville n'a pas dépassé, au temps de sa plus grande prospérité, le chiffre de quatre-vingt-dix mille âmes.

M. Weiss a-t-il vu cette contradiction? Est-ce pour l'éviter qu'il a réduit les métiers de Lyon à treize mille (1)?

D'après les données de Miromesnil, ces treize raille métiers auraient exigé encore, pour le tissage et le dévidage, quatre-vingt-cinq mille personnes; et à Lyon, cinq mille seulement seraient restées en dehors du travail de la soie. Quand cette ville

(1) Histoire des réfugiés, t. I, p. 328.

DE fBist. des réfugiés prot.^ par m. ch. -v^eiss, etc. 85

eût été, par ordonnance royale, réservée à des ouvriers en soie, le nombre de leurs enfants en bas âge eût excédé ce chiffre de cinq mille.

Tl y a ici contradiction évidente entre les deux intendants de Tours et de Lyon, et, sans recourir à d'autres documents, la moindre réflexion suffit à démontrer que les renseignements reproduits par M. ^^'eis3 sont impossibles.

Selon Miromesnil, en effet, la fabrication de Tours, en 1698, n'employait plus que sept à huit cents balles de soie, et quatre mille personnes suffisaient à les dévider : les quarante mille du temps de la prospérité auraient alors dévidé, non pas deux mille quatre cents, mais bien sept à huit mille balles de soie. Or, la consommation de la France, tant pour la fabrique des étoffes que pour les autres usages, ne s'élevait qu'à six mille balles de soie par an.

La prospérité de Tours -devient donc un peu fabuleuse. Tout confirme cette induction. Hue de Miromesnil se contredit lui-même sur l'époque de cette prospérité. Tantôt il la reporte à trente ans au delà du moment où il écrit, c'est-à-dire vers 1 668 ; tantôt il place toute cette splendeur au temps du cardinal de Richelieu, c'est-à-dire plus de vingt ans avant la date que nous venons de relever.

8G DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

C'est au temps de Kiclielieu, en effet, que la fabrique de Tours a été le plus prospère ; mais jamais cette prospérité n'a atteint les chiffres fantastiques où se complaît M. AVeiss. Il l'a senti luimême. Pour donner plus de vraisemblance aux assertions de Miromesnil, il les a diminuées; il a supprimé les 20,000 ouvriers et apprentis occupés sur les métiers, de sorte que, dans V Histoire des o'éfagiés frot estants^ la fabrique de Tours offre cette singularité qu'elle ne fabriquait pas : elle moulinait, elle dévidait, mais elle ne tissait pas la soie: elle avait 40,000 dévideurs et pas un tisseur. On ne peut accepter une pareille correction. M. Weiss €n conviendra. Mais il est difficile de comprendre comment il a pu se résoudre à accepter et à reproduire en deux endroits de son livre cette fiible des 40,000 dévideurs de Tours (1).

Nous avons sous les yeux un curieux et intéressant travail sur le mouvement de la population de cette ville (2). L'auteur, en s'appuyant sur les actes de décès et de naissance, établit que la population de Tours ne s'éleva jamais au-dessus de 50,000 âmes. En comprenant les enfants, cela ne

(i; 7\ I. p. 104 et p. 128.

(2) Reciierdies historiques et statiatiques sur Vhygiène de Tours et sur le iiiouvement de la population, par Alex.Giraudet, (]o<;teur en nui-looiiie. In-8, Tours.

DK L Hint. dos 7'pfugù}<( prof., p\r m. (M. avfjss, etc. 87

ferait pas les 40,000 dé videurs et dévideuses signalés par Miromesnil.

Dans quelle proportion la religion réformée entrait-elle dans ce nombre de 50,000? Les protestants avaient leur état civil : les registres en sont déposés aux archives de la mairie de Tours avec ceux des paroisses. M. Giraudet les a compulsés. Au temps du cardinal de Richelieu et de la plus grande prospérité de Tours, le chiffre des naissances protestantes montait annuellement à 50. On le voit décroître ensuite. Plus de trente ans avant la révocation de l'édit de Nantes, depuis 1652, la moyenne annuelle varie entre 30 et 37.

La révocation de l'édit de Nantes enleva aux protestants l'état civil^ et le chiffre des naissances catholiques subit immédiatement une augmentation : cette augmentation est de 30 naissances la première année. La révocation est du mois d'octobre 1685. Cette année-là, les registres de baptême constatent 1,528 naissiinces catholiques dans la ville de Tours; et l'année 1686, on en compte 1,558. La progression continue ensuite. Le chiffre monte à 1,568 en 1687 et à 1,607 en ■1688. Ainsi, en 1688, la population de la ville de Tours était supérieure de plus de 2,500 à la po-

pulation catholique de 1685, et de plus de 1,500 à la population totale catholique et protestante de cette même année.

C'est là un résultat inattendu, il faut le reconnaître. Les registres de l'état civil de la ville de Tours n'ont pas de passion. On peut les compulser, on verra comment la révocation de l'édit de Nantes a porté un coup décisif et fatal au commerce et à la prospérité de cette ville.

Si on faisait partout les mêmes recherches, on arriverait certainement aux mêmes résultats. Les années qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes furent des années de prospérité. Selon Texpression du duc de Bourgogne, on n'j sentit pas le vide que l'émigration, assure-t-on, aurait fait en France. Le poids des impôts/et les charges de la guerre ne commencèrent à se faire sentir qu'en 1689, au moment de la terrible campagne du Palatinat. Les campagnes des années suivantes pesèrent lourdement sur la France décimée par la famine et les mortalités. La détresse devint extrême : la population et le commerce diminuèrent rapidement à Tours comme dans toute la France.

Que le lecteur se rassure, nous n'avons pas l'intention de soumettre toutes les villes, dont parle M. "^^'eiss, à une pareille vérification. Nous nous

DE \JHist. des réfugiés prot., par m. eu. weiss, etc. 81)

sommes étendus sur Tours parce que la ruine de cette ville par la révocation de l'édit de Nantes est célèbre et généralement acceptée. Il était utile d'ailleurs de montrer qu'on peut étudier sur d'autres documents et des documents plus exacts que les rapports des intendants, les dommages causés par la révocation de l'édit de Nantes. Mais les investigations nécessaires à un pareil travail rebuteraient la patience d'un seul historien, et il ne faut pas reprocher à M. AVeiss de ne l'avoir pas entrepris. On a beau se targuer d'impartialité et se piquer du simple désir de raconter l'histoire, il faut un peu de passion pour soutenir le travail. L'amour de la vérité ne suffit pas, non plus que le souverain esprit de mansuétude que le Journal des Débats remarque dans V Histoire des réfugiés protestcmts.

Hélas! cette impartialité et cette mansuétude mènent quelquefois assez loin le lecteur! Ce sont ces voyages loin de toute vérité et même de toute convention que nous avons à signaler. Il ne faut pas être sévère. Sachons compatir aux faiblesses humaines. Qu'on ne vérifie rien, qu'on ne compare rien ; nous y consentons de grand cœur ! Qu'on emploie au profit des préluîrés et des entètement^; de sectaire tous les docu-

90 l'E LA RÉVOCATION DE L EDIT DE NANTES.

ments qui ne sont pas réfutés, même lorsque les erreurs sont manifestes : c'est le droit peut-être, non pas le droit de la vérité, mais le droit de l'histoire telle qu'elle est comprise, de nos jours, au sein de l'Université. C'est aux catholiques et non pas aux protestants de contester les grandes proportions données à l'émigration de 1685, et le vilain rôle et les tristes résultats attribués à une politique qui a été sanctionnée par l'approbation des évêques et des papes, et dont les maximes étaient puisées dans les enseignements de l'Eglise. Mais le droit et le devoir commun doivent être de garder, sinon un peu de mansuétude, du moins un peu de scrupule et de véracité dans l'interprétation des documents. 11 ne peut pas être légitime de les mutiler de manière à exagérer leurs assertions ; il n'est pas loyal de leur faire dire le contraire justement de ce qu'ils disent. Sera-ce trop d'exiger de l'historien des' Réfugiés protestants cette légitimité et cette loyauté d'interprétation ?

M. Weiss avait le droit de ne pas connaître les renseignements que fournissent les registres de l'état civil de Tours. Il avait le droit de chercher les bénéfices de sa thèse dans les 60 mille ouvriers, les 8,000 métiers et toute l'énumération de Miromesnil; il pouvait arguer de la prospérité de Tours

DE h'Hist. des réfugiés prof., par m m. aveiss, etc. 01

avant l'édit de Nantes, puisrjue l'éclat de cette ville remonte au temps du cardinal de Richelieu, et arguer encore de l'état de décadence où cette ville était déjà tombée en 1698. Il pouvait remarquer que la révocation de l'édit de Nantes est nommée dans le rapport de l'intendant parmi les causes de cette ruine. L'honnêteté obligeait aussi l'historien à dire que le même rapport indiquait d'autres motifs, dont quelques-uns paraissent plus sérieux et plus veridiques. L'abolition des privilèges accordés par Louis XI et Charles VIII à la fabrique de Tours ; la difficulté de faire arriver dans cette ville des soies pures et de bon aloi, qui permissent de soutenir, comme autrefois, la concurrence de Lyon et de l'Italie; la mode enfin qui avait changé. Le goût du jour était aux toiles peintes et aux autres étoffes venues des Indes. Tout le monde y courait. C'était une frénésie. Aidée du bon marché, elle faisait mépriser le luxe d'autrefois, qui prenait plaisir à s'étaler uniquement dans la soierie.

La guerre, et surtout les mortalités et les famines de 1093 et 1094, avaient enfin contribué à la ruine de la ville et de la contrée : au miheu de ces fléaux, la nécessité des peuples obligea plusieurs ouvriers d'aller s'établir ailleurs, dit Miromesnil,

et il cite particulièrement les religionnaires qui se sont habitués en Hollande et en Angleterre, où ils ont porté la manufacture. Mais dans quelle proportion l'émigration protestante peut - elle être comptée parmi les causes de cette décadence ? Miromesnil le dit, et si on ne le redit pas après lui, c'est que son assertion ferait perdre tout le bénéfice de la splendeur fantastique de Tours. « Il y avait neuf « cents huguenots, dit l'intendant, tous marchands « et fabricants ; il n'en reste pas quatre cents y comte pris les enfants ; les autres sont allés en Angleterre « ou en Hollande (1). » La ville de Tours, selon Miromesnil, aurait donc perdu, à la révocation de l'édit de Nantes, cinq ou six cents citoyens au plus. C'est un peu loin des. 36,000 au moins que M. Weiss indique discrètement.

On voit la manière de procéder de l'historien. Toutes ses assertions sur les villes et les provinces ruinées par la révocation de l'édit de Nantes ont autant de fondement que celles-ci, et toutes n'ont pas les apparences spécieuses qu'on pouvait trou-

(1) Pour être exacts, il faut remarquer que Miromesnil dit. m Avant la guerre, il y avait...» La guerre commença en 168^ L'émigration était-elle déjà, considérable avant la guerre ? Le registres de l'état civil répondent. M. Giraudet compte à Tour 1.085 huguenots en 1684. D'après cela, le chiffre des huguenc sortis de Tours eût été en 1698 d'environ sept cents.

DE L'Hist. des réfugiés prot., par m. ch. ueiss, etc. 93

ver dans le rapport de Miromesnil. M. Weiss ne se croit pas obligé à suivre les avis des intendants : il les fait parler ou leur impose silence à son gré ; il supplée à ce qu^ils taisent, interprète ce qu'ils disent, ou va directement contre leurs assertions, selon sa fantaisie. Il lui faut un tableau lamentable de la situation de la France, une formidable énumération de toutes les industries ruinées, de toutes les villes amoindries et dépeuplées par la révocation de l'édit de Nantes. Il ne connaît pas d'autres documents que les rapports des intendants de généralité (I) : il faut bien qu'il en tire parti. Les chiffres se groupent sous sa plume et s'élèvent à des proportions effrayantes. Tantôt il énonce des termes de comparaison, et tantôt il les retranche. Autant que possible il se contente des procédés, où nous avons vu qu'il excelle. Il ne connaît pas d'autre cause de ruine en France que

(1) «Les seuls documents otliciels. dit-il, auxquels on puisse •< recourir sont les rapports que les intendants des généralités «< adressèrent au gouvernement en 1098. * {Histoire des réfugiés, t. î, p. 105.) L'historien ajoutequeces rapports contiennent des erreurs visibles et même des mensonges. Il savait donc qu'on ne devait les consulter qu'avec prudence. « Sans doute. « reprend-il, ceux qui les ré.ligeaient craignaient de donner par

< des chiffres exacts un démenti trop dur aux prévisions erronées

< de la cour et cherchaient k pallier les conséquences désastreuses K delà révocation. » Si l'historien avait voulu contrôler et raisonner les chiffres de Miromesnil, il se serait épargné cette réflexion qui Ta conduit à toutes les erreurs que nous allons relever.

04 I»E LA RÉVOCATION DE l'ÉDTT T)E NANTES.

la révocation Je l'éditcle Nante?. Il a bien entendu parler des guerres ; il n'ig*nore pas que les mortalités de 1693 et 1694 ont décimé la population; mais tout cela tient une petite place dans son tableau : la révocation domine tout. Par exemple, il ignore tout à fait que les modes cbangent, que les règlements de commerce peuvent entraver et ruiner une industrie. Cette ignorance et cette passion ne l'empècbent pas de cbercber à rester discret; il met de la réserve et de l'habileté à faire reposer tout son récit sur la révocation de l'édit de Nantes ; autant que possible il respecte la vérité de la lettre des documents qu'il cite : il se contente d'altérer l'esprit.

« La population de Lyon, dit-il (1), s'élevait à « 90^,000 âmes au temps de sa prospérité. En 1698, « ce nombre était diminué de près de 20,000. (' Les maux de la guerre, la mortalité des der- (■< nières années et la diminution de la fabrique « sont les causes auxquelles l'intendant attribuait « cette décadence rapide. La population de Saintes Etienne était descendue de 16,000 à 14,000, c celle deVillefranchede3,000 à 2,000. De toute ' la population protestante de Lyon, il ne resta

(1) T. I, p. 110 et 111.

DE l'Hût. des réfugiés prot., par m. ch. aveiss, etc. 9;>

« que ving-t iiimilles de nouveaux convertis. Les « autres, de l'aveu de l'intendant, emportèrent « leurs richesses en Suisse, et surtout à Genève, a en Hollande, en Angleterre et en Allemagne. « La belle industrie des soieries de Lyon souffrit « longtemps de leur départ. »

Dans tout ce morceau, la révocation de l'édit de Nantes est habilement mise en relief. M. Wei.ss n'est pas un grand écrivain, c'est un habile artiste. Il sait enchâsser l'artifice dans la simple vérité et il parvient à dissimuler le point de soudure. Estce la peine dé remarquer que, dans son rapport, l'intendant duLyonnaisneparle pas des protestants à l'occasion de la diminution des villes de Villefranche et de Saint-Etienne? Pour A'illefranche, en dehors des causes générales de guerre et de mortalité, il donne une excellente raison : « Cette a ville étant un lieu d'étapes, le grand passage des « troupes a engagé bien des gens à s'en retirer. >> M. Weiss efface ces détails, et met tout sur le compte de la révocation. Lyon avait perdu 20,000 âmes en effet, et M. Weiss énumère exactement les causes de cette diminution; mais touU la population protestante de Lyon se composait de quatre-vingts ou cent familles, dont quarante, et

non vingt, restèrent dans la ville. Citons les paroles de l'intendant d'Herbigny :

« Les réformés n'ont jamais eu d'établissement « considérable dans la province, jamais ils n'ont « eu de prêche dans le plat pays. Ils en a voient un K à Lion, et dans le temps de la révocation de l'é- « dit de Nantes, on comptoit qu'il y avoit à peu « près mille personnes de la religion réformée, en- « tre lesquelles il y avoit quatre-vingts familles « originaires du royaume et dix-huit ou vingt de « Suisse. Le surplus étoit de la jeunesse des autres « provinces, qui venoit à Lion travailler chez les « marchands et se former au négoce. Lors des « conversions, la plus grande partie de cette jeu- « nesse s'en retourna : les Suisses ne furent pas « inquiétés et sont restés à Lion. L'abjuration se « fit sans grande peine ni formalité. Mais il n'est « resté à Lion que vingt familles des nouveaux « convertis, dont quelques-uns le sont véritableu ment. Les autres se sont retirés à Genève, en « Suisse, en Hollande, en Angleterre et en Alle- « magne, et comme elles étoient riches et faisoient tf bonne figure dans le commerce, elles ont em- « porté du bien considérablement. »

Il me semble que les choses, pour être les mêmes, n'ont pas ici le même tour que dans le livre de

DE L^Hist, des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 07

M. A\'eiss; et on a vraiment besoin de recourir aux expressions de l'intendant pour savoir qu'en par- ^lant du départ de « toute la population protestante » de Lyon, moins vingt familles, l'historien d'aujourd'hui voulait indiquer l'exil de soixante familles lyonnaises, c'est-à-dire environ de quatre à cinq cents personnes au plus sur une population de 90,000 âmes. L'historien n'a rien falsifié; il n'en est pas plus près de la vérité pour cela. C'est la perfection de l'art. 11 serait ridicule d'attribuer au départ de ces soixante familles huguenotes les souffrances de la « belle industrie de la soie » et le dépérissement de la ville de Lyon. Outre les raisons générales que M. ^^'eiss a '-appelées, l'intendant entre à ce sujet dans quelques détails. La guerre, en interrompant les relations commerciales avec l'étranger, avait fait plus de tort à Lyon qu'à beaucoup d'autres villes : un droit sur les dorures avait arrêté un grand commerce avec l'Allemagne; un impôt sur l'entrée des cotons filés avait réduit les fabriques de futaine; la ville de Lyon n'avait détruit et n'avait attiré le commerce, qui se portait primitivement à Genève, que grâce à la franchi.se des foires ; l'excès des impôts contribuait à faire perdre à Lyon ce bénéfice, et (lenève commençait à relever sa concurrence.

Enfin, si la soierie de Lyon ne se plaignait pas des étoffes des Indes et ne demandait pas, comme Miromesnil, Tinterdiction absolue de ce commerce, elle se plaignait de trouver, depuis quelques années, aux Philippines et à Manille, la concurrence des soieries chinoises.

Voilà des causes d'affaiblissement du commerce où la révocation de l'édit de Nantes n'était pour rien.

La soierie de Tours n'était cependant pas seule à se plaindre de la concurrence des Indes. Outre les toiles peintes, on avait introduit en France par Nantes des étoffes dites écorces d'arhre. « Si la « vente de ces étoffes, disait l'intendant de Cham- « pagne (1), devient libre et permise, il est à craia- « dre qu'elle ne cause la ruine des manufactui^es de « ce pays. » Cet intendant ne dit pas, cpuapae le lui fait dire M. Weiss (2), que la Champagne avait perdu par la révocation ce la partie la plus industrieuse de sa population. »

Il accuse, comme les autres intendants, la guerre, et surtout les mortalités de 1693 et 1694, du dépérissement des manufactures; il parle peu des protestants-, et quand il rapproche les misè-

(1) Larcher. Fonds Mortemsrt. n" 97.

DE h'Hist. des réfugiis prot.y par m. ch. weiss, etc. 99

res du temps où il écrit de la prospérité d'autrefois, il prend son terme de comparaison dans une année postérieure à la révocation : c'est l'année 1686 qui lui sert de type. M. ^^'eiss ne devrait donc pas faire entrer dans le tableau des désastres de la révocation de l'édit de Nantes le parallèle de la prospérité de 1686 et de la détresse de 1698.

Que voulez-vous? Il poursuit son idéal et en recueille les traits partout. Si un intendant annonce que des nouveaux convertis ont quitté le ro^^aume ou ont changée de demeure, M. Weiss efface cette dernièi'e phrase et met le cbiffi^e total à la colonne des émigrations.

(V A Metz, dit-il (1), les protestants avaient suivi « presque tous leurs pasteurs datis le Brandebourg-, o: Le nombre des relig-ionnairesf qui, selon l'inten- « dant, était infini avant la révocation, se trouvait € réduit, àla fin du dix-septième siècle, àl,7Û0pev- € sonnes, o Le 3/émoire sur le pays messin (2) relate bien que le nombre des protestants était infini, mais il n'applique pas cette épitbète au temps qui précède immédiatement la révocation; il annonce qu'il racontera <<<. le commencement, le progrès et « le déclin de l'hérésie) aujourd'hui abattue, sans

(2) Dressé en 1700. Fonds Mortemart, n» 93.

iOO DE L.V RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES.

« culte et sans espérance, de sorte que le nombre « des relig-ionnaires, qui était infini, se trouve (( réduit à 1,700 personnes. »

Quand il arrive à la révocation, il dit expressément que la plupart se rangèrent à leurs devoirs : a quelques-uns y restèrerît de bonne foi, d'autres « s'évadèrent, le ])lus grand, nomlre resta, le ve- « nin caché dans le cœur, au nombre d'environ a 1,700 hommes, femmes et enfants. » Il était difficile de se méprendre.

Quant à l'émigration dans le Brandebourg, c'est un rêve de M. Weiss, du moins, le Mémoire sur le département de Metz n'en dit pas un mot.

Le procédé que M. Weiss emploie pour appliquer au temps de laré^^cation «le nombre infini » dont parle le Mémoire du département de Metz est familier à notre historien : il s'en sert de nouveau à propos de Laval : « Il y avait autrefois, dit l'in- (( tendant, 20,000 ouvriers; il en est sorti 4,000 (( depuis la guerre; il n'en reste que 6,000. » Si l'adverbe autrefois se rapporte au temps de la révocation, l'intendant a dit une absurdité, ou le copiste a commis une erreur matérielle. Pour éviter cette alternative, M. Weiss a retranché le milieu de la phrase : il imprime bravement : « A

DE h'Hist. des réfugiés prot.^ par m. ch. aveîss, etc. JOl

a Laval, sur 20,000 ouvriers qu'on comptait na- ^ < guère, il n'en restait plus que 6,000 en 1G98 (1). » C'est une manière discrète de reproduire les propres paroles de l'intendant tout en les détournant de leur sens véritable.

L'intendant pouvait parler (T autrefois à l'occasion des fabriques de Laval, dont l'établissement remontait au treizième siècle, et M. Weiss ne voudrait pas avancer que l'émigration protestante a été pour quelque chose dans la diminution des fabriques de Laval. L'intendant, en effet, énumère les causes de cette décadence : il les voit dans un impôt de 40 pour 100 exigé pour la traite foraine d'Anjou, et surtout dans le peu d'exactitude qu'on mettait à faire observer les règlements pour l'égalité des fils et le blanchiment des toiles, qui, au lieu d'être fait à la lessive, était obtenu, depuis plusieurs années, à l'aide de mixtions portant atteinte à la qualité du lin. De protestantisme, pas un mot !

Toutefois, la place que M. Weiss donne à cette lécadence du commerce de Laval ferait supposer à son lecteur que la révocation de l'édit de Nantes 3n est la cause.

(1^ Histoire des réfugiés, t. I, p. 110.

102 DE LA RÉA'OCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

L'historien a été moins réservé pour les fabriques du Mans et de Mayenne. « Les manufac- « tures, autrefois si prospères, dit-il, que les <k protestants y avaient possédées, étaient en pleine « décadence (1). »

Ici, tout est fantastique : la possession des protestants, comme la décadence. L'intendant ne dit pas que les protestants aient jamais possédé les manufactures de toile du Mans et de Mayenne; et il assure que cette « manufacture est aujouru d'hui(1698) la plus en vogue (2). » Les plus prudents ont ainsi leurs entraînements: les natures les plus tranquilles peuvent se laisser aller à l'enthousiasme, et il ne faut pas s'étonner si un peu d'hallucination a troublé, un instant, le sage cerveau de M. Weiss, acharné à trouver partout des ruines, des protestants et des émigrés.

Malgré ces enthousiasmes, d'ailleurs, ces hallucinations et ces faiblesses, M. A^'eiss ne dira rien qui contredise sa thèse, il ne répétera pas ce que dit l'intendant de Provence (3), par exemple, que, malgré les misères de ces temps, le peuple n'avait

(1) Histoire des réfugiés, t. I, p. IIG.

(2) Mémoire concernant la ^rrovince du Maine, par Hue de Miromesnil, Fonds Mortemart, n" 102.

(3; Lebret. Mémoire sur la Provence» Fonds Morlemart,

LE L'IJist. des réfugiés prot. par m. CH. aveiss, etc. 403

paa diminué dans cette province, mais qu'il s'était souvent déplacé et avait quitté certaines contrées et certaines villes pour se reporter dans d'autres, où il trouvait plus de facilité et d'avantages. Toutes les négligences de l'historien tournent au profit de l'émigration, te Avant la révoa cation, dit-il (1), on comptait en Provence 72,000 « protestants à Lourmarin, àCabrières, à Latour- € d'Aiguës et surtout à Merindol, cette Genève de a la Provence. » Voilà d'importantes cités dont on ne soupçonnait pas la puiâsance ! Za cinquième partie de ces protestants^ assure encore M. W'eiss, sortit du royaume dejmiS l'an 1686 jicsquà Van 1698. Autre sujet d'étonnement. Comment une émigration de 12,000 âmes au moins n'a-t-elle pas diminué la population de la Provence, <c où le peuft pie, dit l'intendant Lebret, n'a jamais été plus « nombreux qu'aujourd'hui (1698)? » On vérifie les textes, et on voit que a la Genève de la Provence, c( qui formait d'ardents missionnaires pour propa- « ger les doctrines de Calvin (2), » et les autres imposantes cités, que nomme M. Weiss, comprenaient 7,200 protestants. L'historien s'est trompé d'un zéro; c'est peu de chose dans l'espèce. La

(1) llistoire des réfugiés, t. I. p. 106.

(2) 7d>. t. I, p. luo.

Provence, qui contenait 569,955 habitants en 1698, en avait ainsi perdu environ 1,250 par l'émigration protestante.

Est-ce une légèreté qui fait ainsi transformer les bourgs en capitales?

Est-ce encore une légèreté qui empêche M. Weiss de préciser avec soin le nombre des émigrés de quelques provinces et de marquer la corrélation de ce nombre avec celui de la population du pays ?

« En Bourgogne, dit-il, le tiers de la popula- « tion protestante quitta la France (1). » Voilà une petite phrase qui frappera l'imagination du lecteur, mais qui certainement ne lui donnera pas de la vérité l'idée nette et précise que l'historien devrait s'appliquer à lui présenter. La vérité est que dans ce gouvernement de Bourgogne, qui comprenait cinq de nos départements les plus peuplés, le tiers de la j^opidation protestante n'allait pas à mille personnes (2), si on excepte le baiUiage de Gex, auquel l'historien a consacré une phrase et un chiffre particuliers.

On ne saurait voir non plus une légèreté dans

(1) Histoire des réfugiés, t. I, p. 114.

(2) Mémoire de t intendant Renaud. 1698. Fonds Mortemart, n* 97.

i>E VNist. des réfugiés prot., par m. ru. ^VEISS, î:t(;. IC")

l'altération que M. Weiss a fait subir aux paroles de l'intendant de Bourges (1). a II écrivait, dit a M. Weiss : Les plus zélés ont quitté le pays, quel- « ques-uns pour aller à Paris, où Ton vit avec plus « de liberté, d'autres pour sortir du royaume (2). > Le texte conservé à la Bibliothèque impériale (3) porte : a ...quelques-uns pour aller à Paris où l'on « vit avecplus de liberté et où ils trouvent plus de « facilité pour célébrer leurs mariages, et quelques « autres, en très-petit nombre^ pour sortir du K royaume. » M. ^\'eiss n'a pas supprimé les mots soulignés par légèreté ; et il faut beaucoup de condescendance pour trouver là une erreur. N\v aurait-il pas une volonté manifeste d'altérer la vérité? L'historien modifie le texte : il charge les demi-nuances; en les forçant de la sorte, on étend surtout le tableau une couleur sombre et fausse. Le système de notre écrivain est désormais connu. Il est permis de penser que ce n'est pas par erreur ni par hasard qu'il se sert des paroles de l'intendant d'Ormesson pour exprimer sur l'Auvergne des allégations que cet intendant eût repoussées. « Les riches manufacturiers d'Ambert

',1) Seraucourt.

(2) Histoire des réfi'giés, p. loi».

(3) Fonds Mortemart. n» 9S.

106 DE LA BÉYOCATIO>- DE l'ÈDIT DE NÂ>'TES.

(^ et un grand nombre de leurs ouvriers quittèrent * le pays, dit M. Weiss (1) ; ce qui, de l'aveu de « l'intendant d'Ormesson, si zélé partisan de la K révocation, diminua beaucoup le commerce luc( cratif du papier et mit en chômage la plupart 4 des moulins, d Toujours fidèle à ses procédés, M. Weiss ne dit pas, mais fait entendre et indique à son lecteur la révocation pour cause principale de ce chômage. D'Ormesson, qu'il invoque, disait uniquement : a Les plus beaux papiers de « l'Europe se font à Ambert. Cette manufacture a faisait autrefois subsister un très-grand nombre a de familles et d'ouvriers, et il sortait tous les « ans pour 80,000 écus de papier d'Auvergne. La (( quantité des impositions ont fait quitter une a grande partie des maîtres papetiers et des ou- « vriers : ce qui à diminué beaucoup ce conlmei^ce « et mis en chômage une grande partie des mouce lins [2). » Dans tout cela, il n'est nullement question de révocation. L'Auvergne était une des provinces où elle devait le moins se faire sentir. C'était une de celles où se trouvaient le moins de huguenots. Il n'y en avait pas un dans les villes

(1) Histoire des réfugiés, t. I, p. 110.

(2) Méinoire concernant C Auvergne. 1698. Fonds Murteraart, n» 104.

DE i!Hist. des i'éfugicsprot., par m. ch. weiss, etc. 107

de Clermont, de "Riom, de Montferrand, ni dans aucune de celles du plat pays; il n'y en avait pas davantag-e à Aurillac, ni à Saint-Flour (1). ïssoire et Maring-es, qui autrefois avaient eu des prêches, ne contenaient pas dix familles liug-nenotes, au moment de la révocation. Tl y avait, il est vrai, quelques hérétiques dans la ville de Marsac et dans la paroisse de Job-la-Tourgouyon, ainsi qu'à Saint-Floret, que l'intendant appelle une petite bicoque. < Les lieux où il en est le plus sorti depuis « l'édit sont Marsac et Job-la-Tourgouyon, dont a la force et le commerce ont un peu diminué, t> continue l'intendant; et M. Weiss persévère dans ses traductions altérées, en assurant que ces dernières localités perdirent « la meilleure partie de « leur population et de leur commerce. » Quant à Ambert, d'Ormesson reconnaît bien qu'il y avait quelques huguenots, mais il ne parle pas de leur sortie ni du royaume ni de la ville. En disant que les impositions ont fait qnitler une partie de? maîtres et des ouvriers, l'intendant n'a pas dit non plus, comme a traduit M. AYeiss, qu'ils quittèrent le jmys. L'historien des réfiig'iés protestants s'attache quelquefois à l'expression, mais il quitte trop souvent la pensée.

(1) D'Ormesson. Mé,noire concernant VAuvcgir.

108 DE LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE yA>'TES.

Par exemple, il ne pouvait s'appuyer sur aucune des expressions de l'intendant de Rouen pour ranger les fabriques d'Elbeuf, de Louviers et de Darnetal parmi celles qui furent ruinées par la révocation. Cet intendant, la Bourdonnaye, constate au contraire les progrès de cette fabrication : commencée en 1667, elle occupait à Elbeuf trente ans après, en 1698, huit mille ouvriers et produisait, par an, huit ou dix mille pièces de drap représentant une valeur de plus de deux millions (1). Darnetal occupait trois mille ouvriers, et Louviers dix-neuf cents. Ce progrès et cette prospérité ne dataient que des dernières années. Après avoir énuméré ces manufactures, la Bourdonnaye ajoute : w Leur augmentation est due aux soins qu'a bien ft voulu prendre Sa Majesté, depuis quelque temps, a d'empêcher la draperie étrangère ; la continuation « de ce soin est absolument nécessaire (2). »

Ce qui faisait la prospérité des draps de Normandie ruinait les toiles de Bretagne. L'intendant de cette dernière province, de Nointel, expose

(1^ M. M'eiss n'en pas moins énuméré Elbeuf, Darnetal et Louviers i)armi les villes dont l'émigration ruina les diverses branches d'industrie et de commerce. Histoire des réfugiés, p. 113.

{2) La Bourdonnaye, Mémoire concernant la généralité de JUyi'Pn. 1698. Fonds Mortemart. n" 90.

LE Lllist. des réfugiés prot., par m. ch. weiss, etc. 109

clairement les causes de cette ruine (1) : les Anglais venaient autrefois acheter des toiles à Morlaix ; ils donnaient en échange des draperies étrangères d'Angleterre, de Hollande et d'Espagne. La guerre, et plus encore l'interdiction mise sur les draps étrangers, qui, suivant un arrêt du conseil du 8 novembre 1687, ne devaient plus entrer en France que par les ports de Saint-Valery et de Calais, éloignèrent les Anglais et les autres négociants étrangers de Morlaix. Les fabricants des environs de cette ville, ceux de l'évêché de Léon, de Landerneau et de Brest, embarrassés de leurs produits, les offrirent à plus de 50 p. 100 de rabais, et essayèrent de faire des expéditions sur Nantes, Bayonne et Bordeaux. Dans cette extrémité, plusieurs cessèrent de fabriquer et vendirent les fils crus et blancs dont ils avaient fait provision. M. Weiss note ce détail et le met tout gratuitement au compte de la révocation de l'édit de Nantes (2). Il remarque que les huguenots qui quittèrent le pays sortaient des quatre villes de Rennes, Nantes, Vitré et Quintin. Au rapport de l'intendant, le commerce de ces deux dernières, de beaucoup les moins importantes, n'avait souf-

{\) Mémoire sur la Bretagne. Fonds Mortemart, ii° 91. (2) Histoire des réfugiés, p. 116.

fert aucuu dommage. Elles continuaient à fabriquer et à vendre pour environ soixante-quinze mille livres par an de fils et de gants. Cela n'empêche pas M. Weiss de donner à croire, selon sa coutume, que l'émigration protestante a? ruiné le commerce de Morlaix et détruit la belle industrie des toiles noyai es. Le commerce de Morlaix ne pouvait avoir aucun rapport avec une émigration sortie de Rennes, de Nantes, de Vitré et de Quintin, et nous avons expliqué les causes de sa détresse. Les toiles noyales, destinées à la marine, étaient fabriquées à Rennes. M. Weiss remarque, d'après l'intendant de Bretagne, que les paysans, voyant cette fabrique diminuer chaque année, cessaient de faire des chanvres et semaient la plus grande partie de leurs terres en blé. Mais l'intendant de Bretagne, en relatant ce fait, ne l'attribue pas à la révocation de l'édit de Nantes ni à l'émigration, dont il n'estimait pas que le nombre, du reste, montât à 4,000 personnes dans toute la Bretagne; il signale deux causes à la diminution de la fabrique de Rennes : des manufactures analogues s'étaient élevées en Angleterre, et Louis XIV en avait formé auprès de chacun des grands ports, comme Rochefort et Brest; « de sorte, dit l'intenc dant, qu'on ne tire de ces toiles de Rennes qu'au

DE l'IIist. des réfugiés ijrol. y PAU il. eu. weiss, etc. IH

« défaut des manufactures de ces ports. » N'estce pas là une raison congrue et pertinente? Pourquoi M. Weiss n'en est-il pas satisfait et a-t-il cherché place ici pour sa vision de la révocation?

Du reste, l'historien n'est pas heureux avec les toiles. Comme les villes de Laval, de Morlaix et de Rennes, Coutances avait été renommée pour ses toiles, et il s'en faisait jadis un grand commerce. M. Weiss déplore la ruine de cette industrie qu'il attribue comme toujours à la révocation de l'édit de Nantes : « La population protestante de Cou- « tances, dit-il, émigra tout entière, et les belles « manufactures de toile qu'elle possédait furent <i transférées soit dans la ville de Cerisy, soit dans « les îles de Jersey et de Guernesey, et de là en « Angleterre (1). d La « population protestante tout entière » de Coutances ressemble beaucoup à la population tout entière de Lyon et au tiers de la population protestante de Bourgogne. Il y avait à Coutances une famille huguenote, dit, en 1698, l'intendant (2), qui n'explique pas qu'il y en eut eu jamais davantage. Cet intendant raconte la ruine

(1) Histoire des réfugiés^ p. 113.

(2) Foucault, 3/fmotVe sur lagéticralité de Caen. 1698. Fonds Morlemart, n^ 95.

J12 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

du commerce de Coutances. Nous reproduisons son récit : il est instructif.

« Il y avait dans cette ville la manufacture des ( toiles dites de Coutances, dont le commerce a ( continué jusqu'en 1663 et 1664. Il s'en débitait ( dans cette ville pour sept à huit cent mille livres.

< Aujourd'hui il ne s'y en vend pas pour un sol, et

< le marché est fermé. L'établissement du marché ( deCerisy a ruiné celui de Coutances, et en même

< temps le commerce des toiles de ce nom. Cet éta- ( blissement du marché de Cerisy, qui n'est qu'un ( petit bourg éloigné de la ville de Coutances de

trois petites lieues, s'est fait à la poursuite et par le crédit du sieur Richer, seigneur du lieu, gentilhomme très-zélé pour la religion prétendue réformée, qui avait un prêche dans sa maison : dans un temps, où ceux de cette religion et principalement des marchands venaient pour la commodité de ce prêche et autres considérations et motifs d'union, de société et d'intérêt, ils s'établirent dans le bourg et les paroisses voisines, et s'attachèrent à apporter leurs toiles et marchandises à ce nouveau marché en abandonnant celui de Coutances ; et parce qu'il n'y avait dans ce marché aucunei)o1ice, jurés, inspecteurs, visiteurs, ni juges pour cette marchandise, les

PE L'Hist. des réfugiés prot.^ par m. en. weiss, etc. \ 13

« toiles furent bientôt falsifiées, étroites, iiiég-ales, « blanchies avec de la chaux et de la craie, de « sorte que les marchands de Saint-Malo et « d'Espagne les ont rebutées, et depuis elles ont « été entièrement rebutées. »

Voilà l'histoire. L'intendant Foucault insiste sur les moyens qu'on avait pris afin d'empêcher cette ruine du commerce de Coutances : « Plu- « sieurs ordonnances intervinrent pour indiquer « la hauteur et la qualité des toiles, le mode de « blanchissement...; le petit troupeau a si bien « fait par son entêtement et son obstination, qu'il « a toujours continué son méchant trafic de toiles « falsifiées et décriées, si bien qu'il a ruiné le « marché de Coutances et le commerce des toiles (( de ce nom. »

Ainsi, ce sont les protestants qui ont détruit « ces belles manufactures de toiles > par leurs artifices et leur mauvaise foi, et non par leur émigration. La ruine de la ville de Coutances fut un des mille malheurs causés au royaume par le fâcheux et déplorable édit de Nantes; la révocation a été impuissante à réparer ce désastre, comme tant d'autres. Voilà la vérité qui ressort du récit de Foucault, et M. AVeiss a montré vraiment trop de légèreté ou trop

d'audace de vouloir l'invoquer au profit de sa thèse.

Quant à la population protestante tout entière de Coutances, à celle de Cerisy et des paroisses voisines, Foucault remarque qu'après la suppression de l'édit de Nantes « il y eut des familles en- « tières qui passèrent dans les îles de Gerzé et de « Gernezé, et de là danslag-rande terre avec Tar- G gent qu'ils pouvaient avoir. De celles qui resc( tèrent, quelques particuliers simulèrent de faire <L leurs devoirs, allant à l'église; présentement, ils <ï n'y vont, et Ton ne doute pas qu'ils ne fassent « de petites assemblées, sans bruit et sans éclat, a pour l'exercice de leur religion. i> Nous citons ce détail pour consoler un peu M. Albert de Broglie et arrêter ses larmes sur les sacrilèges qu'on exigeait, suppose-t-il, des huguenots et sur la tyrannie qu'on exerçait contre eux.

Nous ne pousserons pas plus loin nos vérifications. Nous en avons dit assez pour montrer à l'aide de quels artifices et de quelles falsifications sont noués ces récits de l'émigration protestante et des dommages qu'elle a causés en France. Louis XIV avait raison. Il faut que la question d'intérêt soit peu digne de considération pour être traitée de la sorte. A considérer le livre de

DE L'Hist. des réfugiés prot., par m. ch. veiss, etc. \ 15

M. Weiss, tout chargé de citations et de renvois aux documents originaux, à lire ces récits froids, incolores, affectant des allures de procès-verbal, on serait disposé à ajouter foi aux paroles de l'historien; nous avons vu sur quels fondements il a élevé son édifice. Il ne faut pas lui faire de reproches personnels. V Histoire des réfugiés subit le sort commun de toutes les thèses protestantes ; elles ne trouvent pas le milieu entre l'erreur et le mensonge; elles ne pourraient toucher la vérité qu'en changeant de nom et en cessant d'être.

Le tableau de l'émigration protestante, que nous venons d'examiner, confirme les assertions du duc de Bourgogne : « Il semble, d'après les déclama- « tions emportées de quelques ministres huguenots, c( que le Roi eût armé quelques-uns de ses sujets « pour égorger les autres. La vérité est que tout « se passa au grand contentement du Eoi, sans « effusion de sang et sans désordre. » Ce prince assure encore que l'émigration ne fut pas assez nombreuse pour laisser un grand vide dans les campagnes et les ateliers, ^ni pour influer sur le royaume : <i II est certain, ajoute-t-il, que ce vide (t ne dut jamais être plus sensible qu'au moment « où il se fit, et on ne s'en aperçut pas alors. >

Cette raison est la bonne : il faut s'y tenir. Un

royaume s'aperçoit bien de cette ruine matérielle que l'on cherche à trouver dans la révocation de Fédit de Nantes. Les commencements de la ruine morale sont moins sensibles, ils ne sont cependant pas moins formidables ; c'est principalement cette ruine qu'il faut redouter, parce qu'elle amène à coup sûr le renversement de tous les intérêts matériels, à quoi les hommes d'aujourd'hui sont si attachés, et surtout parce qu'elle cause la perte des âmes, ce dommage qu'un Dieu a voulu réparer de son sang-. Aussi, malgré toutes les considérations auxquelles peuvent avoir recours l'éloquence et le désir de ménager les préjugés populaires, nous ne pourrons jamais nous attrister de voir enchaînées et rendues impuissantes les hérésies, les philosophies et tous les autres moyens de séduire, de tromper et de corrompre les âmes. « Il a arriva un jour, raconte le duc de Bourgogne, « que les habitants d'un village de la Saintonge, « tous catholiques, » — c'était avant la révocation, — « mirent le feu à la maison d'un huguenot qu'ils « n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux, « donnant pour raison qu'il ne fallait qu'un seul « homme pour répandre peu à peu l'hérésie dans « tout le village. Les protecteurs de la Réforme « firent grand bruit de cette affaire, où il s'agis-

DE VHist. des réfugiés prot., par M. cii. weiss,etc. \M

a sait d'une chaumière estimée 400 livres, et il en « fut question dans le Conseil. Le Roi, en con- « damnant les habitants du lieu à dédommag-er « le propriétaire de la maison, ne put s'empêcher « de dire que ses prédécesseurs auraient épargné « bien du sang à la France s'ils s'étaient conduits «r par la politique prévoyante de ces villageois, « dont l'action ne lui paraissait vicieuse que par <(. le défaut d'autorité. » Louis XIV avait raison. Ce n'est pas la révocation de l'édit de Nantes qu'il faut blâmer et déplorer dans notre histoire ; c'est l'édit de Nantes ; et c'est l'introduction de l'hérésie en France qui a été une cause de ruine et une source de sang.

LA lŒPONSE DE M. WEISS

Il n'est pas infaillible. — Les chiffres des intendants de généralité. Ceux de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, de Brandebourg, etc. M. Capefigue. — Lyon et Tours. La contradiction entre les intendants ne frappe pas M."^'eiss. Les pages 44 et 111 de son livre. Sa raison de rejeter les chiffres donnés par les intendants de ces deux villes. — La Champagne. — Une erreur de chiffres. Innocente suppression de quelques mots. Hâte de clore cette discussion, oti sont engagés rhijnneur et la probité littéraires. — Cause de la révocation perdue dans les esprits modernes. Le mot déprave. Dragonnades et garnisaires. Persécution. Barbarie. Scène de vengeance. Le Dieu de Joseph de Maistre.

Valeur et usage des documents historique?. M. "\\''eiss cite des documents, dont son livre niait l'existence. — Ses aveux. Ses réponses. La page 328 de son livre. Lu soustraction de 20,000 ouvriers dans 1^ chiffres deMiromesnil. — Sa réponse sur la Champagne contredit celle qu'il a essayé de faire sur Tours et Lyon. — Son innocence h. retrancher divers mots de l'intendant de Bourges. Il faut étendre cette innocence îi la manière de citer les rapports sur Laval, Metz, le Mans, Mayenne, Elbeuf, Arabert, Rennes. Morlaix, et toutes les

villes, y compris celle de Coutances. — Reproche que nous adresse M. "NVeiss, et reti-auchement qu'il opère dans le texte qu'il cite. Le sens du mot dépravé. Uu vers de Virgile accommodé.

PosT-ScRiPTUM. Le couronnement de M. Ch. Weiss.

Univers, 30 novembre 1853.

A M. LÉON AUBINEAU, RÉDACTEUR DE l' UniverS.

Monsieur,

Il est permis de se tromper, mais non de mentir. Je reconnais sans peine que je ne suis pas infaillible. Je l'avoue d'autant plus volontiers que, dans ma préface, je prie mes lecteurs de vouloir bien me signaler les erreurs qui ont pu m'échapper. Sous ce rapport, Monsieur, je n'ai pas que des remerciements à vous adresser. Vous avez eu la louable patience de comparer les rapports manuscrits des intendants de Louis XrV avec quelques pages de mon Histoire des réfugiés pi^oiestants. Votre intention bien claire était de me trouver en défaut sur ce point, pour en conclure contre tout le reste de Touvrage. Si ce procédé n'est pas nouveau, il a l'avantage d'être commode. Examinons s'il vous a réussi :

Vous affirmez, d'après le duc de Bourgogne, qui, dites-vous, s'appuyait sur les rapports des intendants, que le chiffre de 67,732 représentait au delà du nombre des émigrés. Ces rapports, Monsieur, vous les avez lus. Vous devez donc savoir qu'il n'est pas possible d'en tirer parti pour apprécier avec tant de certitude

le nombre des fugitifs. C'est à peine si quelques iiilendants donnent des chiffres précis pour cpielques villes. D'autres gardent sur Témigration un silence absolu et peut-èlrc prudent. D'autres enfin, comme Baville, mentent avec une incontestable effronterie. Les registres des Eglises fondées ou accrues par les réfugiés en Suisse, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, sont tellement remplis de noms de familles originaires du Languedoc, et particulièrement de Nîmes, que le chiffre de i,000 donné par ce gouverneur doit paraître dérisoire. J'ai constaté, pardes documents qui sont de uature à inspirer confiance, que le Brandebourg reçut environ 25,000 exilés volontaires, qui fuyaient la persécution ; rAnglcterre, 75,000 ; la Hollande, 55,000 ; la Suisse, plus de 6,000; sans compter ceux qui se dispersèrent en Danemark, en Suède, en Russie, et jusqu'en Amérique et au cap de Bonne-Espérance. J'aurais pu, si j'avais mis moins de discrétion dans mes recherches, me servir d'une évaluation qui convenait bien mieux à ma thèse : celle de M. Gapefigue, auquel personne, je crois, n'attribuera des sympathies protestantes bien vives. Selon cet écrivain, Témigration fut de 2-25,000 à 230, 000 âmes, savoir: 1,580 ministres, 2,300 anciens, 150,000 gentilshommes, et le reste composé de marchands et d'artisans. M. Gapefigue affirme qu'il a puisé ces chiffres dans les cartons des généralités. Mais il n'existe ni aux Archives générales (le France, ni aux manuscrits de la Bibliutlièqne im-

périale, aucune collection semblable. J'ai donc passé sous silence ces données, que je ne pouvais vérifier, et vous devez m'en savoir gré.

Vous me rappelez le parti que j"ai tiré des rapports de Miromesnil et de d'Herbigny sur la Touraine et le Lyonnais. Vous croyez à l'exagération des chiffres donnés par le premier. Ce n'est pas ici le lieu de débattre cette question. Vous m'accusez d'avoir réduit les métiers de Lyon de i8 à 13,000, pour échapper à une contradiction qui existe dans les chiffres du second et pour les rendre ainsi plus vraisemblables. J'avoue, Monsieur, que je ne m'étais pas aperçu de cette contradiction, et que j'ai écrit 18,000 et non 13,000, conformément au rapport de d'Herbigny. Vous m'avez lu trop vite et vous vous êtes trompé. Regardez aux pages 44 et 111, et vous reconnaîtrez votre erreur, à laquelle, bien entendu, je n'attache aucune importance. J'arrive à un point plus délicat. Selon Miromesnil, la révocation n'a fait perdre à Tours que 5 ou 600 citoyens, et, selon d'Herbigny, on ne comptait h, Lyon, avant l'édit révocatoire, qu'à peu près 1 ,000 personnes de la religion réformée. Vous le voyez, Monsieur, je n'élude pas la vraie difficulté. Ces assertions, je les ai omises, dites-vous, à dessein, parce qu'elles m'auraient fait perdre tout le bénéfice de mes recherches sur ces deux villes. Mais, de bonne foi. Monsieur, comment vouliez-vous que je les prisse au sérieux, lorsque je lisais le rapport adressé, en 1686, à l'Elec-

teurde Brandebourg par son ambassadeur en Hollande, sur le succès prodif^ieux des manufiiclures françaises, sur la belle industrie des taffetas lustrés, ju^ée longtemps impossible ailleurs qu'à Tours et à Lyon, sur la baisse de prix des étoffes de soie, que Ton vendait autrefois 50 sous, et qui étaient tombées à 3G ; lorsque je voyais des milliers d'ouvriers en soie enrichir à nos dépens non-seulement la Hollande, mais la Suisse, la Prusse, l'Angleterre ; lorsque je les voyais établir 1,000 métiers à Cantorbéry, et peupler à Londres presque tout le quartier de Spitalfields? Ces omTiers, Monsieur, d'où venaient-ils, si ce n'est principalement de Tours et de Lyon? Et lorsque, d'après ces mêmes intendants, qui ne pouvaient nier l'évidence, le nombre des omTiers descendait dans la première de ces "s-illes de iOjOOO à 4,000, celui des métiers de 8,000 à 1,200; lorsque, dans la seconde, la population était diminuée, en 1698, de 20,000 âmes, et que de ses 18,000 métiers il n'en restait plus que 4,000, n'étais-je pas autorisé à passer sous silence des données qui me paraissaient contraires à la vérité ? Je comprends très-bien que vous les alléguiez pour la défense de votre système, mais vous devez sentir qu'à moins décrire un mémoire spécial sur les rapports des intendants, je n'y pouvais puiser que des faits qui n'étaient pas en désaccord manifeste avec ceux que m'ont fournis les pays étrangers. Je ne prétends pas, d'ailleurs, que tous les ouvriers des manufactures de soie de ces deux villes

d2-4 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

étaient protestants : cela serait tout simplement absurde. Je n'affirme pas davantage que tous ceux de la religion ont émigré, je constate seulement un fait irrécusable : la dédadence des manufactures et la dispersion des ouvriers. J'ajoute même, d'après d'Herbigny, et pour ne pas être taxé d'exagération, que la guerre et la peste ont contribué à la ruine de la fabrique de Lyon. Je répète cette observation en parlant des causes de la dépopulation dans la généralité de La Rochelle et dans la province de Normandie. Est-ce un crime de ravoir omise à Toccasion de la Touraine ?

L'intendant de la Champagne, dites-vous, parle peu des protestants, et quand il rapproche les misères du temps où il écrit de la prospérité d'autrefois, il prend son terme de comparaison dans une année postérieure à la révocation : c'est l'année 1686 qui lui sert de type. M. Weiss ne devrait donc pas faire entrer dans le tableau des désastres de la révocation de l'édit de Nantes le parallèle de la prospérité de 1686 et de la détresse de 169S. Que voulez-vous? il poursuit son idéal et en ramasse les traits partout... Vous voilà triomphant, Monsieur, et je suis convaincu dun trait d'habileté qui mérite un nom plus sévère. Voyez : je n'ai même pas l'esprit de dissimuler l'artifice, car vous pouvez lire à la page 113 ce terme de comparaison, cette année i686 qui vous donne tant de joie. Voici ma réponse : les manufacturiers les plus riches ne partirent pas le lendemain du jour de la révocation. La plupart

attendirent deux outroisans pourréaliser leur fortune, ou pour en emporter au moins quelques débris à l'étranger. Ce fait bien naturel est constaté par des documents que je cite ailleurs, el le plus simple raison- Fiemont devait vous le faire deviner.

Sauf une erreur de chiffre que vous avez raison de relever, mais qui est due à une simple inadvertance, vos autres observations ne sont pas plus fondées que celles auxquelles je viens de répondre. L'omission des mots en très-petit nombre que vous me reprochez si aigrement, ne répand pas, je crois, une couleur si fausse sur mon tableau, et il m'eut été facile de l'assombrir en puir^ant dans les histoires locales, comme, par exemple, de la Normandie, par M. Floquet. Mais j'ai hâte de laisser là cette discussion stérile, dans laquelle je ne suis entré que pour défendre mon honneur et ma probité littéraires, et pour vous dire que je repousse avec indignation Todieuse qualification de faussaire que vous avez la hardiesse de me donner. Evidemment votre zèle vous emporte, et Tardeur de vos convictions trouble la netteté de votre jugement. Faut-il s'en étonner? La révocation de l'édit de Nantes parait être une de ces questions brûlantes qui ont le privilège de vous émouvoir fortement. Pour moi, je la juge sans passion, ou plutôt je la crois jugée depuis longtemps par l'histoire. N'est-elle pas condamnée, sous le rapport politique, par ledit de Louis XVI qui restitua aux protestants leurs droits civils, et par la

126 PE LA RÉYOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

législation de 1790, qui consacra la liberté des cultes et rendit le titre de citoyens aux descendants des proscrits? Sous le rapport religieux, par l'inutilité des lois draconiennes de Louis XIV, encore aggravées par l'ordonnance de 1724, par la persistance du parti protestant dans le royaume, et par les progrès rapides de ce parti philosophique du dix-huitième siècle qui contribua si puissamment à préparer la chute du trône et de l'autel? Sous le rapport économique, enfin, par la décadence de notre commerce, de nos manufactures et par l'appauvrissement général du pays? Pourquoi défendre plus longtemps une cause aussi complètement perdue ? Quel avantage trouvez-vous à rendre la religion catholique solidaire des excès commis en son nom par un gouvernement despotique, qui rompait violemment et sans nécessité avec la grande tradition de la politique d'Henri lY, de Richelieu, de Mazarin, et qui, d'ailleurs, ce qui doit vous toucher, n'avait pas même demandé Tapprobation préalable du Saint- Siège ? En plaçant la discussion sur un tel terrain, vous vous exposez bien gratuitement à une défaite certaine. Me permettrez-vous. Monsieur, puisque vous êtes si dur pour les autres, de relever à mon tour quelquesuns des méfaits que vous commettez à mon préjudice par vos fausses interprétations sur mon livre? Vous soutenez aujourd'hui que la perte matérielle essuyée par la France a été minime et que je l'ai singulièrement exagérée. Mais alors pourquoi disiez-vous dans

un de vos précédents articles que ce ne sont pas les réfugiés qui ont fait les sacrifices les plus pénibles, que* le vrai martyr a été Louis XIV, parce qu'il a sacrifié la prospérité industrielle de son royaume à sa foi? Vous avez écrit vous-mùme cette phrase que vous paraissez avoir oubliée depuis : « Louis XIV sacrifiait sa puissance, sa prospérité, sa gloire même à sa religion. » N y a-t-il pas entre ces deux appréciations une contradiction manifeste? N'y a-t-il pas, dans la première, ce que d'autres plus sérieux que moi pourraient appeler un oubli momentané du sens moral?

En parlant des réfugiés auxquels vous contestez ce beau nom de martyrs, que je n hésite pas àlemr donner, vous ne craignez pas de les appeler: a La partie la plus dépravée et la plus fanatique des dissidents qui résistèrent aux efforts tentés pour leur conversion.» Qu'estce à diie, Monsieur? Qu'enlendez-vous par ce mot dépravé? Ne serait-on pas autorisé à vous appliquer vraiment cette parole de Papinius à Caracalla, qu'il vaut mieux encore commettre un crime que de le justifier; et que calomnier ceux que l'on assassine, c'est les assassiner deux fois?

L'achat des consciences par Pélisson vous paraît une admirable charité. Les horribles excès des missions bottées, vous les contestez. Selon vous, à vrai dire, il n'y a pas eu de dragonnades. Il s'agissait uniquement, dites-vous, d'un logement de garnisaires... Il n'y avait dans cette mesure ni cruauté ni sévices. Vous sentez,

128 DE lA RÉYOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

Monsieur, qu'on ne répond pas à des arguments de cette force, et je trouve que vous devez avoir une bien faible estime de Tintelligence de vos lecteurs ou leur supposer une ignorance bien profonde, pour raisonner de la sorte et pour travestir ainsi à leurs yeux les faits les plus avérés.

Vous osez dire encore dans votre dernier article, et c'est Tassertion qui me touche le plus, parce qu'elle s'attaque au fond même de mon livre : « Ce n'est pas la révocation de Tédit de Nantes qu'il faut blâmer et déplorer dans notre histoire, c'est l'édit de Nantes; c'est rintroduction de l'hérésie en France, qui a été une cause de ruine et une source de sang. » En d'autres termes^, c'est cet horrible droit de persécution déjà invoqué dans votre polémique contre M. de Sacy que vous revendiquez de nouveau. Vous avez donc oublié ces principes de 1789 et cette liberté de conscience qu'ils nous assurent et qu'ont reconnus tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis soixante ans? Vous n'hésitez donc pas à vous élever contre ces lois tutélaires sous l'empire desquelles nous vivons, ces lois qui vous laissent la faculté d'attirer à vous les dissidents par la voie de la persuasion, qui est la seule légitime; ces lois qui, en attendant l'unité religieuse que vous voulez fonder, mais qu'il est si difficile d'établir, maintiennent le repos public, et dont l'abolition serait un retour à la barbarie d'autrefois et un déshonneur pour notre pays? Vous ne

comprenez donc pas quoi rôle vous jouez en agissant ainsi? De quoi nom a[)peler les hommes qui provoquent à la haine el au mépris de nos institutions? La conséquence inévitable du triomphe de vos doctrines serait d'armer les citoyens les uns contre les autres et de nous plonger en plein dix-neuvième siècle dans les guerres de religion. Je n'insiste pas sur ce point, car depuis longtemps les hommes éclairés de tous les partis s'accordent pour rejeter les théories sanglantes et pour repousser ce dieu de vengeance et de persécution qui est le Dieu de Joseph de Maistre, mais qui n'est pas le Dieu de l'Evangile et qui ne saurait être celui du catholicisme moderne.

Vous avez, Monsieur, dirigé plusieurs fois des attaques contre moi, et elles ont fini, je le crois, par d»'passer les limites de la critique littéraire permise. Je pense que vous ne me refuserez pas la faculté de me défendre devant vos lecteurs, et je vous promets d'avance que je n'en userai plus à l'avenir. J'attends donc de votre loyauté, et au besoin je requiers l'insertion de cette lettre dans un des plus prochains numéros de votre journal.

J'ai l'honneur. Monsieur, de vous saluer.

Cii. Weiss.

Jeudi. 22 décembre 1853.

130 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE N^VNTES.

Au style de cette épître on comprend que

Sans passion, Ce n'est rien seulement qu'une sommation,

qui lui a ouvert nos portes. Elles se seraient ouvertes volontiers si M. Weiss avait apporté moins de violences et plus d'arguments. Sans doute il a trouvé habile de couvrir d'un beau zèle pour les principes de 1789 les erreurs et les altérations historiques constatées dans son livre.

Nous n'entrerons pas dans la discussion où il nous provoque. Le Dieu de Joseph de Maistre, celui de l'Évangile, non plus que celui du catholicisme moderne, ne sont en cause. Il ne s'agit point des guerres de religion, ni de la barbarie d'autrefois, ni du repos public, ni du déshonneur de notre pays, ni de l'édit de Louis XVI, ni de la chute du trône et de l'autel, ni même de l'approbation préalable ou postérieure de la papauté. Nous avons traité de ces questions celles qu'il nous a paru utile de toucher : nous n'avons à débattre avec M. W'eiss que la valeur et l'usage d'un document historique ; il s'agit des rapports des intendants de généralité de 1698.

Pour justifier l'usage qu'il en a fait, M. Weiss invoque les renseignements qu'il aurait pu'em-

LA lŒPO.NSE LE M. \V£I?S. 131

ployer. Tl vante sa modération à ne pas user de documents dont a parlé ^i. Capefigue, et dont l'existence est au moins problématique. Il faut accorder à M. Weiss tous les éloges que mérite une si belle conduite; ensuite il faudra conclure de sa lettre même qu'il ne sait pas le premier mot de son métier d'historien. Quoi! il avait entre les mains les documents concluants et de nature à inspirer confiance, dont il arguë aujourd'hui ; les rapports de l'ambassadeur de Brandebourg, les registres de^ églises réformées ; et il est allé justement s'appuyer sur des autorités douteuses , obscures, inexactes parfois, même entachées de mensonge, c'est lui qui le prétend, comme les rapports des intendants ! Non-seulement il a uniquement cité ces documents contestables, mais il a déclaré qu'ils étaient les seuls auxquels on pût recourir. <i Les seuls documents officiels, auxquels « on puisse recourir, sont les rapports que les in- « tendants des généralités adressèrent au Gou- « vernement en 1698 (1). »

Aujourd'hui, il nous fait notre procès pour l'avoir cru sur parole. Il a raison. Ou ne saura jamais combien il faut se méfier de la moindre

(1) Histoire des réfugiés protestants, p. 115.

i32 DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

assertion de ces historiens systématiques, qui croient au Dieu du catholicisme moderne et repoussent le Dieu de Joseph de Maistre.

Nous sommes donc coupable, malgré toutes les réserves que nous avons faites, on s'en souvient, à l'occasion des actes de naissance delà ville de Tours et de l'excellent et curieux travail de M. Giraudet que nous avons cité; nous sommes coupable d'avoir concédé à M. Weiss que les rapports des intendants de généralité étaient les seuls documents qu'on puisse consulter pouj' connaître le nombre des émigrés protestants du dix-septième siècle. Mais M. Weiss a eu grandement tort de ne pas produire les documents auxquels il fait allusion aujourd'hui. Il aura beau les invoquer désormais; la vérification nous en est un peu difficile, et on sait comme il travaille.

Sa défense est curieuse, et elle confirme agréablement ce que l' Unhers a dit du livre de cet historien. De tous les faits que nous avons cités, il ne fait allusion qu'à cinq. Il avoue incidemment une erreur de chiffres; c'est sans doute celle des sept mille deux cents protestants de Provence transformés en soixante-douze mille : une bagatelle qui ne mérite pas qu'on s'y arrête !

Il se défend sur Tours, .<ur Lyon, sur la Cham-

pagne et le Berry. Passe-t-il condamnation sur le reste? Est-ce dans les papiers du Brandebourg qu'il a trouvé l'histoire de Coutances et celle de Morlaix? Il aurait dû le dire et ne pas attribuer ces récits ingénieux aux intendants de Bretagne et de Normandie.

Mais enfin, que dit-il? Sur Tours, explique-t-il les impossibilités des chiffres de Miromesnil, qui obligeraient à conclure que la ville de Tours employait plus de soie que l'on n'en recevait et que l'on n'en récoltait en France? Pas le moins du monde. « Ce n'est pas ici le lieu de discuter ces points, » dit M. Weiss. Alors pourquoi envoyer un huissier ?

C'est qu'on trouve dans les papiers du Brandebourg qu'il y avait en Hollande, en 1686, beaucoup d'ouvriers en soie. Et d'où provenaient ces ouvriers, je vous prie ou je vous somme, sinon de la Touraine et du Lyonnais? L'argument est spécieux. En histoire, en histoire vraie s'entend, les inductions ne suffisent pas : il faut des preuves : si M. Weiss en possède, pourquoi ne les avoir pas citées d'abord, quand même elles seraient venues du Brandebourg ? et pourquoi dire surtout que les rapports des intendants des généralités sont les seuls documents auxquels on puisse recourir?

Pour le Lyonnais, M. Vv'eiss nous accuse de l'avoir lu trop vite et de nous être mépris ; il n'a jamais, comme nous l'en avons soupçonné, diminué les chiffres de d'Herbigny pour rendre plus vraisemblables ceux de Miromesnil; il renvoie aux pages 44 et 111 de son livre pour prouver qu'il a bien noté les 18,000 métiers que d'Herbigny attribue à la ville de Lyon. Pourquoi faut-il qu'à la page 328 de Y Histoire des réfugiés^ dans une phrase où les chiffres de Miromesnil et ceux de d'Herbigny sont rapprochés, les 18,000 métiers, dont parle ce dernier, aient été transformés en 13,000? C'est tout innocemment, il faut le croire; mais si M. Weiss avait eu le loisir de se relire, il t3aurait que nous l'avons lu assez lentement pour répondre de Texactitude de tous les textes que nous avons empruntés à son ouvrage.

Nous lui abandonnons le bénéfice des citations hâtées, tronquées et dénaturées par l'inadvertance, l'erreur ou toute autre inspiration. Mais il ne réclame pas ce bénéfice assez fréquemment. M En disant « qu'il n'écrivait pas un mémoire spé- « cial sur les rapports des intendants, et qu'il ne « pouvait y puiser que les faits qui n'étaient pas « en désaccord manifeste avec ceux que lui ont d fournis les pays étrangers, » pense- t-il donner

à croire qu'il a trouvé dans les papiers du Brandebourg des preuves de cette soustraction singulière de 20,000 ouvriers qu'il a faite dans les chiffres de Miromesnil (1), ou des arguments suffisants pour établir qu'il y a eu à Tours, au dix- septième siècle, 12,000 métiers fabriquant les étoffes sans le concours des bras humains ? Ce serait là une grande merveille : et il ne faudrait rien moins que les papiers venus de loin pour la faire accueillir.

M. Weiss triomphe au sujet de la Champagne. Puisqu'il a nommé l'année 1686 à la page 111 de son livre, il avait bien le droit, sans habileté aucune, de citer la prospérité de la Champagne cette année-là comme preuve du dommage que la révocation, datée de 1685, a causé à la France !

« Le simple raisonnement, » dont use notre historien pour montrer comment l'émigration n'eut pas lieu le lendemain même de la révocation, pourrait servir, au besoin, à expliquer le phénomène constaté par les registres de la ville de Tours, qui, comme on se le rappelle, établissent que pendant les années 1686, 16^7 et 1688, la population de cette ville, ruinée, dit-on, par la révocation, s'est

(1^ Histoire des réfugiés protestants, p. 110.

accrue graduellement. Sans doute, « les manufac- « turiers les plus riches ne partirent pas le lende- « main du jour de la révocation, la plupart atten- « dirent deux ou trois ans pour réaliser leurs fortunes <r ou pour en emporter au moins quelques débris à <L l'étranger. » Mais alors que deviendra le succès prodigieux de la belle industrie des taffetas lustrés, jugée longtemps impossible ailleurs qu'à Tours et à Lyon (dit aujourd'hui M. Weiss, mais qui, au dire des intendants, ne se fabriquait qu'à Lyon), et la baisse des prix des étoffes de soie et tous les autres détails donnés en 1686 par l'ambassadeur du Brandebourg' en Hollande, qui faisaient supposer à M. Weiss, quand il écrivait son livre et sans qu'il prît la peine de dire sur quoi il appuyait ses assertions, que la ville de Lj^on avait ainsi, dès 1686, perdu 20,000 âmes et celle de Tours 36,000 à l'émigration protestante ? Que deviennent surtout ces martyrs de la religion réformée, pour la gloire desquels réclame M. Weiss? Pour sauver quelques débris de leur fortune, ils auraient abjuréleur foi « sans grande peine ni formalité, j> comme dit d'Herbigny.

En résumé, une pareille défense, produite sérieusement et par la voie d'un huissier, suffit pour établir que ce n'est pas pour falsifier, comme nous

l'avions soupçonné, que M. Weiss a effacé du texte de l'intendant de Bourg-es, reproduit entre guillemets (1), les mots en trèspetit nombre, que cet intendant appliquait aux protestants de sa généralité sortis du royaume. C*est par pure innocence, par délicatesse du sens moral, et sans doute sur des documents fournis par les pays étrangers que M. Weiss, sans prévenir le lecteur, corrigeait de pareilles assertions.

La même innocence et la même délicatesse du sens moral l'ont engagé encore à se servir de certaines expressions que nous avons déjà relevées : le tiers de la population protestante de Bourgogne^ pour signifier au plus mille personnes : toute la fo'pxdation protestante de Lyon^ moins î?^;^^^/<2wî7/^5, pour indiquer soixante familles lyonnaises. C'est toujours par innocence et délicatesse du sens moral qu'il a corrigé les rapports sur Laval, Metz, le Mans, Mayenne, Elbeuf, Ambert, Rennes, Morlaix, Nantes, et sur toutes les villes dont nous avons parlé, en y comprenant Coutances et la merveilleuse histoire de la ruine de son commerce de toiles.

Ce sera enfin par innocence toujours, et par déliai) Histoire de.<t r,^p'gi,>s, p. 109.

138 DE LA. RÉVOCATION PB l'ÉDIT DE NANTES.

catesse du sens moral, que M. Weiss, voulant user de représailles à notre égard, cite nos phrases en les corrigeant... sans doute à l'aide de renseignements fournis par les pays étrangers. « Vous avez écrit, » nous dit-il positivement, «vous avez écrit : « Louis XIV sacrifiait sa puissance, sa prospérité, « sa gloire même à sa religion. » Oui, nous avons écrit cela, mais avant, après et même dans cette phrase, il y avait certaines réserves retranchées par M. Weiss, et bien suffisantes, si je ne me trompe, à empêcher de voir une traduction de notre sentiment dans les phrases suivantes : a Ce ne sont pas les c( réfugiés qui ont fait les sacrifices les plus péni- « blés, le vrai martyr a été Louis XIV, parce qu'il « a sacrifié la prospérité industrielle de son royaume <r à sa foi. y>

Voici ce que nous disions le 26 octobre dernier à M. de Sacy, qui avait eu le tort, à notre avis, de prêter une foi trop aveugle aux assertions de M. Weiss : « Les conséquences désastreuses de la « révocation de l'édit de Nantes ne sont pas évi- « dentés à tous les yeux. M. de Sacy les énumère : <r il eût aussi bien fait de les prouver. Il renvoie, « il est vrai, au livre de M. Weiss, qui a dû exhi-

(( ber les preuves M. Weiss s'est surtout atta-

o: ché aux conséquences matérielles de la révoca-

« tion de Tédit de Nantes. Le nombre des fabriques <r françaises a, dit-il, diminué, diverses industries a dont le secret nous appartenait ont été portées h « l'étrang-er, l'influence de la France au dehors a été c amoindrie, la ligue protestante a été resserrée ; c( A^ous sicpposons tout cela prouvé. N'est-ce point <r là la fortune, les jouissances, la Tie même qu'un (T honnête homme est tenu de sacrifier à ses con- « victions? Nimum timemus^ disait Caton, mor- « tem, exUia, egestaterd. Pourquoi M. de Sacy « blame-t-il dans Louis XIV ce qu'il admire dans « Caton? Est-ce parce que Louis XIV sacrifiait sa a puissance, sa prospérité et sa gloire même, si on <L veut, à la religion, et que Caton voulait qu'on <i les sacrifiât à la République (1) ? »

Il nous semble que les choses n'ont pas dans notre texte le tour que leur donne M. Weiss, et s'il ne voit pas les réserves de ce langage, il est inutile de lui citer les autres passages du même article où il est question des « conséquences un peu fabuleuses, » ou des « conséquences qu'on prête gratuitement à la révocation de l'édit de Nantes. »

Quelque délicatesse de sens moral ou quelques

(1) Pages 4 et 5 de ce volume.

f-40 DE LA RÉVOCATION DE l'eDIT DE NANTES.

renseignements des pays étrangers l'empêcheraient sans doute de comprendre davantage.

Il n'est pas nécessaire non plus de lui expliquer le sens de l'épithète déjjratè^ que nous avons appliquée aux protestants entêtés dans leurs erreurs. Si l'homme est une intelligence créée pour la vérité, cette intelligence est d'autant plus dépravée qu'elle s'arme d'une haine plus farouche contre la vérité, qui est sa fin suprême. Tout le monde comprend ce langage, mais les professeurs d'histoire citent Papinius et Caracalla !

Ce souvenir de l'antiquité nous remet en mémoire un petit fait, dont nous n'avions pas encore parlé et qui empêchera de s'étonner de la façon dont les écrivains universitaires accommodent les textes. Ce n'est pas toujours la passion qui les pousse, en effet, c'est une habitude prise et comme invétérée d'altérer en les reproduisant les documents qu'ils mettent sous les yeux de leurs lecteurs. Il n'est pas jusqu'à Virgile que M. Weiss ne cite de travers. Ce n'est pas là de la part de l'historien « un trait d'habileté qui mérite un nom plus sévère, » mais c'est un trait de science et de conscience agréable à relever. Nous ne l'avions pas fait. Nous réparerons cet oubli pour terminer toute cette affaire. M. Weiss raconte que la reine de Prusse Sophie-

LA RÉrO.NSE TE M. ^VEISS. iAi

Charlotte accueillait volontiers les réfugiés protestants Abbadie, Ancillon, Chauvin, et le « grand Beausobre, » son chapelain, au château de Charlottenbourg; « elle aimait à discuter avec eux, le sourire sur les lèvres. C'est Lenfant, note l'historien, qui applique à Sophie-Charlotte ce vers de Virg-ile :

Olli subrlsit vultu quo cuncta serenat. »

Le vers n'appartient pas à Virgile : ni le sourire, ni le visage à Vénus. Virgile a dit :

Olli subridons hominum satoratque deonim Vultu quo cœlum tempestatesque serenat.

Rien n'empêche d'ailleurs de croire que Sophie- Charlotte n'ait eu le sourire de Jupiter. En tout cas, M. Weiss ne pouvait avoir de passion en cette circonstance pas plus pour Jupiter que pour Charlotte ; et c'est sa légèreté seulement qu'on veut constater à citer Virgile. Peut-être bien cette légèreté serait-elle la véritable excuse et la seule justification de l'historien des réfugiés protestants ? Son tort est de n'avoir pas eu, en sa réplique, la franchise d'en arguer.

142 PE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.

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