CHAPITRE V
Ce qu’il y a à faire en Espagne, .
Renverser, détruire, n’est pas le plus difficile. Le plus faible comme le plus fort suffit souvent pour la destruction. Le temps dans une action que l’on peut appeler inactive détruit tout. C’est édifier et rétablir qui renferme la difficulté' véritable. En France , tout croula , tout disparut en un clin d’œil : trente années n’ont encore donné que d’insuffisantes reconstructions , et qui sûrement n’ont pas le mérite d’avoir été achetées à trop bon marché.
Le renouvellement de l’Espage a été encore plus prompt que celui qui a frappé la France r il faudra qu’il soit fait encore plus à fond qu’il ne le fut en France, car la civilisation des deux pays n’était pas au même degré : il y a bien plus de choses à réformer en Espagne qu’il ne s’en trouvait en France qui fussent susceptibles d’être changées. En France , il y avait
moins loin du point de départ pour arriver à un ordre régulier, qu’il n’y a en Espagne. La distance est plus grande d’un côté qu’elle ne le fut de l’autre.
La grande question de l’Amérique forme seule une complication immense, dont aucun pays au monde ne peut être embarrassé 3 car il n’y a pas deux Amérique.
Je considérerai donc ce que , après la secousse qu’elle vient d’éprouver , il reste à faire à l’Espagne , sous trois rapports principaux. La constitution, l’Amérique, et sa tranquillité intérieure.
Commençons par l’Amérique , parce qu’il fiait avoir pris son parti sur ce grand objet , avant de passer à la constitution. L’Amérique de plus ou de moins dans une constitution mérite d’être prise en considération préalablement a tout autre sujet d’occupation.
Le premier pas à faire dans cette nouvelle route, c’est de suspendre les coups , et d’arrêter la guerre. Elle ne renferme plus que des malheurs inutiles. L’humanité avant tout , et mille autres considérations ensuite , exigent de s’arrêter sur-le-champ.
La base d’où il faut partir est celle-ci. l’A^
mérique ne peut plus être conquise. Il faut donc s’arranger avec elle. Mais comment ? c’est là dessus qu’il y a à délibérer.
L Amérique sait qu elle ne peut plus être attaquée avec fruit.
L’Amérique a acquis des forces grandes et réglées.
L’Amérique a des gouvernemens réguliers.
L Amer ique annonce un système complètement américain , dont l’indépendance absolue à l’égard de l’Europe est la base. Elle vient d’en donner la preuve en effaçant les noms espagnols , dans Venezuela. Toute l’Amérique du sud jouit parle fait de cette indépendance. Le qui n est pas connu généralement , mais ce qui est certain ^ c est que cette vaste Amérique méridionale était très peu fructueuse pour l’Espagne , et que sa possession flattait plus la puissance apparente de l’Espagne , qu’elle ne contribuait à sa puissance réelle. Il fallait pourvoir à une partie de ses dépenses avec les produits du Mexique : là se trouvait la grande et vraiment productive colonie de l’Espagne. C’est au Mexique , c’est à Cuba que l’Espagne était colonialement riche. Le reste n’était presque que de parade.
Le Mexique reconnaît encore les lois de l’Espagne , et son empire n’y est pas encore fortement contesté. Mais après l’émancipation de l’Amérique du sud , le Mexique ne peut manquer d’arriver au même point : l’Espagne ne pourra y aller faire la guerre , pas plus qu’elle n’a pu la faire dans l’Amérique du sud * tous les motifs qui ont fait désirer l’indépendance à Buenos- Ayres, la feront également paraître désirable au Mexique • c’est la partie la plus peuplée de l’Amérique espa-* gnole y et la plus en état de se suffire à ellemême. Le Mexique préférera sans peine de garder son argent à l’envoyer en Espagne , de s’administrer lui même à aller chercher des ordres et des agens en Espagne. Lorsqu’une loi générale d’obéissance à l’Espagne régnait également dans les deux parties de l’Amérique, la soumission de l’une servait de garantie à l’autre. Mais lorsqu’à cet assujétissement primitif a succédé la rébellion d’une partie couronnée de succès , l’uniformité qui affermissait et protégeait la subordination de chacune en particulier se trouve rompue, et cette uniformité cherche à se rétablir dans un ordre diamétralement contraire au premier . c’est-à-\
dire qu’elle porte à imiter les indépendans. Iî ne faut pas se faire illusion. Au point ou les choses sont arrivées, les deux parties de l’Amérique ne peuvent plus coexister sous deux lois différentes, être l’une émancipée , et l’autre dépendante , l’une américaine et l’autre européenne. Le sort de l’une fait connaître d’avance celui de l’autre.
Dans cet état de choses, trois partis se présentent :
i°. Reconnaître l’indépendance absolue , là où elle est déjà établie ;
2°. Etablir des gouvernemens indépendans sous forme royale, là où l’indépendance n’a pas encore éclaté ;
3°. Renouer sous une forme nouv elle les liens de la mère-patrie avec les colonies , en substituant une fédération à la dépendance antérieure.
La constitution espagnole faite à Bayonne en i8o8étoit l’initiative au passage de la subordination absolue envers la métropole , à l’égalité avec elle. Les cortès de Cadix ont traité avec hauteur et dureté les colonies d’Amérique j ces cortès leur ont fait la guerre , et les agens espagnols se sont montrés fort cruels. Cependant
l’Amérique trouva une place égale avec l’Espagne clans la constitution des cortès. Le renoncement aux préjugés métropolitains est honorable pour cette assemblée. L’Espagne n’a qu’un seul intérêt direct à la possession des colonies de l’Amérique , l’exclusif du commerce: hors de là , elles sont une charge pour elle , comme l’est toute colonie à la métropole inférieure en commerce et en industrie. Ce n’est qu’en se le reservant pour elle seule à l’exclusion de tout-autre , qu’elle peut y trouver quelques avantages. Si donc l’Espagne revient vers ses colonies , elle ne peut le faire avec fruit que par le commerce exclusif : or celui-ci est précisément ce qui blesse le plus les colonies , ce qui leur a mis les armes à la main contre la métropole. Comment obtenir d’elles de commencer par le rétablir ellesîiiemes j et cependant sans l’exclusif à quoi servent le colonies ? Il existe donc par l’exclusif du commerce une cause péremptoire de scission éternelle 9 une impossibilité radicale de rapprochement entre l’Espagne et l’Aménque. Cette question est la question mère de 1 ordre colonial ? que les métropoles interpréteront toujours d’une manière, et les colonies
d’une autre , et que celles-ci chercheront toujours à résoudre à leur avantage , dès qu’elles en auront la faculté.
De plus, dans cette fédération , qitél serait le lien de l’alliance? il ne peut y en avoir de solide que par un intérêt réciproque. Surtout ïl faut qu’il y ait contiguïté de territoire , ou du moins , une séparation peu considérable entre eux: autrement, à quoi sert la fédération? On ne voit pas en quoi l’Amérique peut avoir besoin de l’Espagne , ni l’Espagne être défendue par l’Amérique. Celle-ci , avec le temps , formera bien une partie de la fédération maritime qui s’élève contre quiconque sera le dominateur des mers; l’Espagne en fera nécessairement partie, et y trouvera son compte comme toutes les autres ; mais elle n en est pas moins inutile directemënt à l’Amérique, autant que celle-ci l’est à l’Espagne. Désormais on neverra pas plus d’armées de l’Amérique en Espagne , que d’armées d’Espagne en Amérique. Dorénavant chacun restera chez soi, et il n’y aura pas grand mal à cela. Dans le cas de cette fédération , y aurait-il égalité, souveraineté mutuelle , législation , force-armée ; finances a part: ou bien se bornerait-on à as-
similer l’Amérique à une province d’Espagne et à lui communiquer ses jouissances ? Mais à qui persuadera-t-on que Buenos- Ayres ? le CL.ljili , Venezuela , aujourddiui bien assurés d une indépendance désormais à l’abri de toute attaque <, achetée par tant de travaux , ci on ont 11e dev oir pas résist er au bonheur de s associer aux nouvelles destinées de l’Espagne ? et qu ils viendront déposer a ses pieds leurs tities d indépendance avec les armes qui les ont conquis ? E ue pareil confiance serait une erreur désastmeuse ? et qui n’éprouverait que des repoussemens dédaigneux de la part de l’Amérique.
Que l’Espagne ne se fasse pas illusion ; quelle cesse de caresser un dernier espoir qui entretient encore chez elle l’image d’un empire auquel e/le attache trop de prix pour ne pas s y rattacher en idée* ces regrets sont dans 1 ordre de la nature et ne peuvent être imputes a qui les ressent ; mais c’est ici que la raison doit la soutenir dans l’acceptation d’un sacrifice devenu indispensable* il faut savoir s élever au-dessus des sentimens mêmes de la nature , et se placer dans ces hautes régions ou la p ui été de lair n’est altérée par le
mélange d’aucune considération d’un ordre inférieur, et pour cela s’arrêter aux deux partis indiqués ci-dessus :
i°. La reconnaissance de l’indépendance, pour toute la partie qui en jouit.
2°. Le placement de princes d’Espagne dans les parties de l’Amérique qui ne sont pas encore indépendantes.
Voici les motifs de ces dispositions :
La guerre a été faite d’une manière fort sévère en Amérique ; les Américains sont fortement exaspérés contre l’Espagne ; celle - ci manque des moyens de force pour les soumettre ; le défaut de reconnaissance de la part de l’Espagne, en définitive importe fort peu à l’Amérique ; reconnue ou non , elle n’en est ni plus ni moins libre ; elle n’en commerce pas moins avec tout l’univers, elle n’est pas moins assurée chez elle ; elle sait très bien que l’Espagne ne peut ni ne veut l’aller chercher sur son sol. Les Etats-Unis ne peuvent, dans l’état des choses , tarder de reconnaître cette indépendance. Dans le fait , que donne ou bien qu’ôte à l’Amérique la reconnaissance acceptée ou refusée par l’Espagne, quel droit et quel avantage lui confère-t-elle ? Cette reconnais-
sauce est donc illusoire en elle-même, et cependant, pour une chose très vaine dans son essence, l’Espagne peut acquérir une chose très précieuse et solide pour elle , la bienveillance de l’Amérique * celle-ci sera substituée à la domination, et pourra la dépasser en avantages, car l’Espagne peut se présenter avec avantage devant l’Amérique au moyen des titres que lui donne la conformité de religion, de sang, de langage, et le souvenir d’antécédens et de liaisons soutenues pendant des siècles. Cette antériorité est un avantage
immense dans les relations , surtout pour celles du commerce qui se forment entre les peuples. L’Espagne n’a plus d’intérêt à la possession territoriale et souveraine de l’Amérique, mais seulement à sa prospérité. Cette vérité perce en Europe ; elle a eu de la peine à y arriver et à s’y établir; mais enfin elle a pris racine , et avec l’exemple sous les yeux , de ce que l’ Angleterre a gagné à perdre son Amérique, on a fini par reconnaître que l’intérêt d une métropole passait de la possession de sa colonie à la prospérité de cette colonie ; et en étendant ce principe à l’ensemble des colonies , il est naturel et facile de conclure
que l’Europe n’a plus d’intérêt à la possession de ses colonies, niais seulement a 1 accroisse^ ment de leur prospérité. Si les gouvernemens de I Europe , au lieu de s’occuper de je 11e sais quoi , d ou il ne vient ni honneur ni profit pour personne 5 cédaient aux puissans motifs qui les pressent de porter toute leur attention sur cette immense question des colonies dont les effets vont les envelopper à l’improviste , xh trouveraient au fond de toute cette question ce résultat uniforme et unique , c’est que la possession des colonies est mauvaise à eux comme a elles, et que leur indépendance est ce qu’il y a de mieux qxour toutes les deux : ce résultat est invincible*
O11 ne conçoit pas plus pourquoi en Espagne on fait tant de façons avec l’Amérique, qu’on ne s’explique pourquoi de son côté la France se fait tant prier pour sè décider à la reconnaissance de l’état de lait de Saint-Domingue , qu’elle ne peut ni ne veut reconquérir , mais dont elle se laisse exclure en attendant qu’elle ait prononcé le mot pénible d * indépendance, dont elle laisse passer la possession commerciale
à l’ Angleterre et aux Etats-Unis, dont elle rend à chaque jour de retard les dispositions moins
secourables pour les colons dépouillés, et le tout pourquoi ? Y a-t-il donc quelque couleur affectée à la souveraineté, ou qui en soit exclue ? L’Europe demande-t-elle à tous les souverains de l’Afrique et de l’Asie tV oh ils viennent, et sur quelle palette furent broyées les couleurs qui recouvrent leur épiderme . Oui donc peut arrêter! Il s’a oit de la fortune d’un pays , de celle d’un grand nombre de malheureux , et tout cela cède dans la balance au poids des plus futiles considérations ! L’Espagne doit sortir de cette route ; entrée à grand bruit, comme d’un pas ferme et rapide dans la haute carrière philosophique, il faut que toutes ses pensées soient coordonnées entre elles , qu’on ne puisse y apercevoir ni haut ni bas , et quelle complète l’exemple qu’elle vient de donner. Jamais la grandeur d’âme espagnole n’aura éclaté davantage qu’en embrassant une résolution dans laquelle la raison et l’humanité trouvent une égale satisfaction et font accepter à l’intérêt même un sacrifice
pénible, mais bien entendu. D'un autre coté, si l’Espagne est encore en état de pouvoir disposer du Mexique et du Pérou, il n’y a pas â balancer, Tout la convie à placer, sans péris* de
temps, un prince de la maison d’Espagne sur chacun de ses trônes, comme encore dans File de Cuba , qui, avec Porto-Ricco , formera un magnifique royaume. L’Espagne d’Europe est dest inée à conserver le gouvernement royal • elle a donc intérêt à conserver la royauté, à l’empêcher de s’éteindre : j’ai montré plus haut combien la royauté européenne serait a ffectee par 1 apparition, face à face , d’un républicanisme à peu près universel en Amérique, combien il lui importe d’atténuer les effets de
I in fluence de la comparaison de deux états aussi contradictoires ; il appartient à l’Espagne de devenir le sauveur de la royauté, même en Europe , eu multipliant ses images dans l’Amérique. L’Espagne peut être assurée que le Mexique lui échappera prochainement , et qu alors livré à lui-même, il tombera en république , comme a fait l’Amérique du sud.
II est aux portes des Etats-Unis, dont le mode de gouvernement devient le modèle de tous ceux du continent américain- l’Espagne n’enverra plus d’armées au Mexique* il ne sera donc plus gardé que par des indigènes, et par conséquent il sera bientôt indépendant, Que i Inde anglaise soit entièrement livrée
( lG!) )
aux Cipayes, que ceux-ci cessent d’être contenus par une armée anglaise de vingt-quatre mille hommes , toujours présente au milieu d’eux, et l’Inde sera bientôt affranchie. De même au Mexique* qu’il soit remis à la garde des seuls Mexicains, et le Mexique ne sera pas long-temps à l’Espagne.
Dans un pareil ordre de choses , il ne reste plus qu’a s’arranger sur ce qui existe, qu’à accepter ce que l’on n’a plus le pouvoir d’empêclier , et pour cela il est infiniment désirable pour l’Espagne, pour l’Amérique, et pour la royauté européenne surtout , que le roi d’Espagne, d’accord avec son peuple, fasse ce qu’il aurait dû faire tout seul depuis longtemps , et lorsqu’il en avait le pouvoir incontesté, c’est-à-dire, qu’il transporte en Amérique les princes de sa maison pour les asseoir sur les trônes du Mexiqueet du Pérou. Cela sera grand et beau ; Napoléon à Bayonne le jugeait ainsi, et il était bon juge* cela sera bon pour l’Espagne , bon pour la France, bon pour la royauté européenne* cela eût mieux réussi à Ferdinand que d’envoyer quarante mille hommes en Amérique pour y périr sans profit pour l’Espagne, et sans autre
résultat pour lui que de le faire détrôner; car sans la guerre d'Amérique, il n’y aurait pas eu d année expéditionnaire, ni de ier janvier 1820. Il serait quelquefois à propos de lire un peu dans l’avenir; mais dans le temps actuel, ce sont lettres closes. L’Espagne trouverait
dans cet arrangement un moyen de fortune
qu’elle ne peut plus attendre des parties de l’Amérique déjà indépendantes; celles-ci n’ont rien à lui offrir que les avantages du commerce, communs à tous, au lieu que dans le cas proposé, qui empêcherait que les nouveaux états ne fournissent à l’Espagne pendant un certain nombre d’années une somme de ... . payée d’une manière dégrada tive , pour lui donner le temps de réparer par les bénéfices du commerce la perte territoriale de ces mêmes contrées ; ainsi tout pourrait s’arranger. L’Espagne participera, comme tous les peuples, aux bénéfices qui suivront de Pamélioration de Pétât de l’Amérique, produite par son émancipation. Cette richesse deviendra si grande quil y en aura pour tout le monde , l’Espagne en aura sa part comme les autres. Il est bien reconnu aujourd’hui que le moyen de prospérer Tsoi-ntème est de
faire prospérer les autres ; par conséquent , pins l’Amérique sera prospère, plus l’Espagne le deviendra aussi* mais comme cela n’est pas l’affaire d’un jour , et qu’il faut avoir le temps d’attendre ce dédommagement, on pourrait attribuer à l'Espagne celui qui vient d’ètre indiqué, et il est d’autant plus instant de le faire, que sûrement si le Mexique acquiert son indépendance par lui-même, on ne Je verra pas venir offrir cette espèce de rançon, l ue grande présomption en faveur de la vérite d’une idée, est qu’elle trouve son application, et qu’elle revive malgré les variations des cirons! an ces et du temps. Cela annonce qu’il s’y trouve un fonds solide , et à l’abri de toute vicissitude.
J’énonçai cette idée il y a vingt ans, dans mon premier écrit sur les Colonies : elle se représente aujourd’hui comme elle lit alors, avec la seule différence du passage d’une simple spéculation à une application immédiate 5 cette fixité dans l’utilité de la chose me rassure sur sa vérité, et me donne la confiance de la reproduire. Jamais l’occasion ne fut plus opportune, elle 11e se représentera plus dans le cours entier des âges.
Serait -il donc écrit que notre Histoire lut destinée à se composer à moitié d’occasions, manquées ?
Le roi d Espagne attribuant le Mexique et le Pérou aux princes de sa famille , surpassera en grandeur les capitaines d’Alexandre se partageant entre eux les conquêtes de leur maître, et César distribuant à ses partisans les provinces de l’empire. Les funérailles d’Alexandre furent célébrées par des batailles* la séparation régulière de F Amérique avec l’Espagne en préviendra beaucoup. Tout cela est encore au pouvoir de l’Espagne, mais ne le sera pas long-temps.
C’est au nom de la constitution que s’est émue toute l’Espagne * c’est elle qui a reçu les sermens de tous les Espagnols, depuis le trône jusqu’aux chaumières , depuis Cadix jusqu’aux Pyrénées. Ce serment a de plus la propriété d’ouvrir ou de fermer la porte à ceux qu’un long exil tenait séparés de l’Espagne. Enfouie pendant six ans, cette constitution règne aujourd’hui, et son retour à la lumière a été de plus celui à un pouvoir universel et incontestable. Aujourd’hui, qui dirait un mot contre la constitution , serait traité à Madrid
comme le serait à Constantinople celui qui plaisanterait sur l’Alcoran. 11 y a des époques et des sujets sur lesquels on n’entend plus raison. Voilà donc une grande nation lice toute entière à un pacte qu’elle connaît peu , et qui fut cimenté dans des circonstances très différentes de celles qui se trouvent exister au moment de sa recréation. Rien dans la vie des nations n’entraîne de plus graves conséquences que l’adoption d’un code politique. C’est comme le mariage entre les individus. Bien ou mal assorti, il peut faire la destinée de la vie en sens contraires. Il est donc d’un intérêt suprême de bien connaître avant de s’engager, et de ne pas s’exposer à regretter avec amertume ce que l’on aura juré avec légèreté.
La révolution d’Espagne est un évènement si important en lui - même , pour ce pays comme pour le reste du monde, qu’il m’a paru essentiel de jeter un coup- d’œil sur cet acte qui a passé de la plus profonde obscurité à l’éclat le plus brillant, et du néant à l’empire absolu sur l’Espagne. Il m’offre d’abord deux caractères généraux.
i°. L'explosion d’adhésion à un acte à peu près inconnu, éloigné de la mémoire par un
aPs c^e temps déjà considérable, et qui, cimenté a 1 extrémité de l’Espagne, n’y ayant pas etc nus en vigueur, pouvait passer pour ne pas exister , donne lieu de demander si 1 unanimité qui s est fait remarquer dans son acceptation a eu pour objet cet acte lui-même . ou bien si elle est provenue du besoin de se débarrasser d’un point d’irritation devenu intolérable ; si l’on n’était pas dans cette disposition des esprits qui fait trouver bon et accepter comme tel tout ce qui détruit l’obstacle que l’on veut renverser. Ainsi, dans ce cas, toutes les bouches s’accordant à proclamer une constitution inconnue à la cran de
majorité de ces bruyans votans , faisaient-elles autre chose que dire : Nous voulons tout ce que nous savons cire contraire au gouver-
nement actuel de Ferdinand : V ennemi de notre ennemi devient notre ami. Il est très clair que ce sentiment a beaucoup contribué a la fortune de la constitution d Espagne : elle ne l’aurait pas fait également sans lui. J! se rencontre quelquefois de ces mots cV ordre plutôt que de réflexion , qu’un courant irrésistible porte à maîtriser une nation , qui lui enlèvent jusqu’à la faculté de raison-
lier, et qui rendraient toute représentation superflue. C”est ainsi qu’en Danemarck, le peuple fatigué de l'aristocratie, fut porter tous les pouvoirs au roi, en joignant à cet abandon une clause inouïe dans les annales du inonde , celle par laquelle il était statué que s’il existait partout ailleurs un moyen de pouvoir qui n’eût pas été spécifié dans la donation actuelle, le roi s’en trouvait investi à l’avance, et maître d’en user : celui qui dans ce moment aurait voulu faire une réflexion, eût été déchiré. La meme chose vient d’avoir lieu en Espagne , quoique dans un sens contraire.
L’empressement de se défaire du gouvernement du moment, le besoin de se servir de ce que l’on avait sous la main , ont lait que l’adhésion a précédé tout examen et toute réflexion. La constitution! la constitution! dans la bouche des Espagnols , voulait dire seulement : Défaites-nous dé un gouvernement insupportable et dont nous rie voulons plus . On retrouve quelques traces de cette adhésion confiante par contradiction et par crainte , dans ce qui se passe même aujourd’hui en France. Les sermens renouvelés à la Charte ne se rapportent pas à son contenu , dont tout
le monde s’accorde à reconnaître les défauts * mais an désir de son maintien comme celui de la seule garantie que Ton possède, ainsi qu’à l’improbation donnée aux mesures du gouvernement. C’est là qu’il faut aller chercher le sens véritable de ce concert d’acclamations qui disent autre chose que ce qui frappe seulement les oreilles.
Pendant toute la durée de l’Assemblée constituante, on n’a cessé de jurer la constitution faite et à faire. Que voulait dire un pareil vœu , un vœu antérieur à l’existence même de son objet? Le voici : Nous avons confiance en vous • nous ne voulons plus de V ancien régime ; nous accepterons tout ce qui nous en délivrera.
De même au 18 brumaire. La lassitude qu’on éprouvait du Directoire, la confiance dont était investi Buonaparte, auraient fait tout accepter. On ne voulait plus du premier à aucun prix, on voulait du second à tout prix. Prenez ce moment pour délibérer et remontrer , vous verrez comme vous serez écouté.
Eh bien ! voilà ce que vient de faire l'Espagne. Son gouvernement était ce qui la
blessait.... Elle l’a rejette comme on fait pour toute chose qui blesse.... 11 existait une constitution qui n’avait encore fait ni bien ni mal : par là même , l’Espagne y a couru comme à ce qui allait lui faire toute espèce de bien. C’est l’effet d; un premier mouvement très naturel dans ces décliiremens violens qu’on appelle révolutions. La réflexion vient ensuite , et amène le redressement, ce qu’on appelle une révision.
2°. Il faut se rappeler les élémens dont s’est formée cette constitution , et les circonstances qui lui donnèrent naissance.
Ses auteurs , comme le porte le préambule de cet acte , avaient en vue de rappeler les institutions anciennes des diverses parties dont la monarchie espagnole a été successivement formée. Ces hommes commirent là une grave erreur : les institutions particulières au royaume d’Arragon , ou bien à celui de la Navarre, étaient-elles bien appropriées à un grand pays comme l’Espagne ? Des formules résultantes de la féodalité , de l’état égalitaire des grands d’alors avecles petits souverains de ces pays , étaient-elles bien compatibles avec le nouvel ordre des sociétés modernes
qui dans leurs établissemens actuels ont un au* tre point de départ : peuvent elles s’accorder
avec la dignité d’un grand monarque , et les respects qui l’ont toujours entouré. Les auteurs de la constitution espagnole ont trop eu devant les yeux les anciens cortès; nous en fournirons une preuve dans l’examen des articles capitaux île cette constitution. Il ne faut pas oublier que cette loi fut faite dans Pabsence du roi et de ses représentai. Ses droits , non pas ceux qui pouvaient contribuer à ses jouissances personnelles , mais ceux qui sont essentiels à la couronne et au bon ordre du gouvernement , ne furent pas suffisamment discutés, et dans plusieurs occasions , ils furent évalués moins haut que l’intérêt public ne l’exigeait. (1)
En d’autres pays , le pouvoir royal s’est at-
(1) On voit en Allemagne des princes donner des constitutions par simple forme d’édit, comme ils feraient d’une ordonnance sur la chasse ou sur le transit des marchandises. Quand tout cela finira-t-il donc ? quand cessera-t-on de dire aux hommes : tenez , vous allez exister comme cela; tel est notre bon plaisir? Il semble entendre parler de l’ordonnance de réformation de Louisle-Hutin , que l’on n’attendait guères à l’occasion de la Charte de la France. Les constitutions ne sefontpoiut avec des rappels de faits, mais avec des principes.
fcribué la principale influence dans la confection de Pacte fondamental. En Espagne, il n’a pas exercé celle qu?il était bon qu’il eût. On s est aperçu de part et d’autre des effets de ce double mobile , en plus comme en moins.
Je distingue dans la constitution de l’Espagne :
Les principes généraux;
Les dispositionsparticulières ;
Les articles fondamentaux ;
Les articles réglementaires.
Cet énoncé ne se rencontre pas dans cette constitution , et son absence peut causer des embarras. Tout est si important dans ces grands actes qui règlent 1 état des nations, les intérêts sont si attentifs et si ingénieux pour y découvrir tout ce qui peut les favoriser eux-mêmes , que l’on nesaurait jamais apporter trop d’attention pour en écarter tout ce qui est susceptible de prêter à l’incertitude, à l’équivoque, et finalement aux contestations ; car c’est toujours à elles qu aboutit tout defaut de clarté. La preuve est en France, dans laquelle, à défaut de sens précis, et de distinction bien indiquée entre la nature des divers articles de la Charte, on dispute depuis six ans sur chaque article, par"
mi lesquels il y en a tel qui est violé chaque jour, a chaque heure, à défaut de pouvoir délibérer en s’y conformant exactement; comme il résulterait de l’observation de l’article qui donne aux Chambres le droit d’accepter ou de refuser, mais nullement celui d’amender, et cependant on amende tous les jours , par la force des choses , qui réduirait le gouvernement à Y impossible > sans la faculté de modifier ses propositions.
La constitution espagnole pèche donc par le défaut de rédaction et par celui du classement des matières. Il est facile de revenir sur ces deux points.
Mais où cette constitution est vraiment supérieure, c’est dans l’énonciation des principes généraux de la société, et dans sa généralité
qui embrasse toutes les parties de l’Etat , ainsi que tout ce qui contribue à son maintien. C’est un corps complet de doctrine sociale et d’établissement national.
Ainsi , c’est d’une main ferme à la fois et circonspecte que les législateurs espagnols ont établi les principes des associations humaines, et qu’ils leur ont fait précéder les articles purement législatifs ? comme pour rappeler aux
hommes les motifs qui leur ont fait désirer de faire partie des sociétés , comme pour montrer en même temps aux Espagnols quelles étaient les bases sur lesquelles repose tout ce travail. C’est une idée grande autant que juste , et qui met une distance immense entre cet acte et d^autres maigres ouvrages qui renferment une énonciation sèche de quelques droits, et une prescription également sèche de quelques devoirs, et dans lesquels le défaut de préambule, ainsi qu’une entrée en matière faite ex-abrupto, laisse en suspens sur l’origine et le but de tout cela. La constitution espagnole est beaucoup plus complète; tout s’ytrouve : si tout n’y est pas à sa place, au moins rien n’en est-il absent.