CHAPITRE IY
Résultats de la révolution d’Espagne.
(^uel grand évènement ! qui l’aurait prévu? que deviendra-t-il ou plutôt que ne deviendra t-ilp as ? Tels sont les sentimens et les jugemens que , pour les plus minces sujets, s’empressent d’exprimer la plupart des hommes , tant l’admiration est un sentiment naturel , ou plutôt un mouvement involontaire, chez qui , n’a pas pris l’habitude d’étendre au loin ses regards. Une bataille, une ville ou bien une province gagnée, ou perdue ; une mort, un mariage , ont souvent fait éclater le plus grand étonnement, occupé fortement les esprits, fait prédire les plus grands résultats* atomes politiques, qu’étiez-vous , en comparaison de l’horizon immense que découvre l’évènement récent de l’Espagne ! Le voile est levé * il t enait à la fois à deux mondes , à Buenos- Ayres et
à Cadix • derrière lui se lève la jeune Amérique, et se relève la vieille Espagne. Je ne crains pas de le dire, jamais rien de plus grand n’apparut dans l’univers * le monde social et le monde politique s’y retrouvent tout entier. Essayons de le montrer , et pour cela disons :
i°. Quelle sera l’influence de cette révolution sur l’Espagne elle-même.
2°. Sur l’Amérique , et l’ordre colonial , maritime et commercial du monde.
3°. Sur le Portugal.
4°. Sur l’ordre constitutionnel de l’Europe.
5°. Sur l’ordre régalien ou royal de l’Europe.
C’est cet ensemble de considérations d’un ordre supérieur qui me frappe dans la révolution d’Espagne , et qui me porte à dire que c’est le plus grand évènement de l’Histoire ; il serait amusant , si l’on pouvait se fixer sur un objet étranger à ces grandes considérations, de contempler ce qui, dans cet océan, attire et attache les attentions vulgaires : pour les uns, c’est le chagrin de quelques familles ; pour les autres, les corporations subsistantes en Espagne ; pour d’autres encore, les oppositions de quelques intéressés, ou les débats à venir des Espagnols entre eux ; presque partout le
tableau total échappe, et cependant s’il ne renferme pas les objets indiqués plus haut, il est incomplet.
Je n’ai ni le temps ni la prétention de le remplir; il suflira d’en indiquer les traits principaux; nous vivons dans un temps commode pour les auteurs ; ils trouvent dans le public un bon suppléant; montrez-lui la route, elle est aussitôt parcourue. D’ailleurs, pour tout dire, il faut du temps, et qui sait si avant de finir ce chapitre, je retrouverai le monde à la place dans laquelle je l’avais laissé en le commençant.
L’Espagne a éprouvé de singulières vicissitudes dans l’influence qu’elle a exercée en Europe ; à cet égard, son histoire ne ressemble à celle d’aucune autre nation.
Pendant ses guerres contre les Maures , elle ' est comme effacée de la politique européenne; elles finissent , l’Espagne devient tout en Europe ; la France seule interrompt le cours de ses prospérités, et la contiguïté des territoires que , depuis la mer de la Hollande jusqu’aux colonnes d’Hercule et jusqu’au-delà de Syracuse , l’Espagne héritière de la maison de Bourgogne occupe en Europe. Sous Charles-Quint
et les monarques de sa race, pendant près de deux siècles, le pavillon espagnol dominateur exclusif en Amérique et dans quelques contrées de 1 Asie, embrasse les deux hémisphères)dont 1 Espagne ne prend pas la peine de cacher qu’elle convoite l’empire : si la position géographique de l’Espagne lui eût permis de serrer le continent d’aussi près que peut le faire la France à raison de cette même position, nul doute que l’Europe n’eût subi le joug ; l’Espagnol retrempé par sept cents ans de combats était alors le premier peuple de l’univers.
La guerre de la succession d’Espagne réduisit cette puissance colossale à la possession de la péninsule et de l’Amérique. Philippe Y acheta la jouissance de la couronne d’Espagne ' par la perte de la plus grande partie de ses fleurons * l’Espagne resta comme un tronc dépouillé de ses rameaux; reléguée derrière les Pyrénées , une inaction forcée pendant un siècle entier , a dû lui apprendre que l’empire et l’importance dépendent de la position géographique, et qu’un appendice de l’Europe ne peut pas y former un poids prépondérant. A l’époque de Charles-Qnint et des princes au-
iiicliiens , les grandes puissances maritimes n existaient pas encore; l’Espagne touchait à tout le continent par ses flottes, qui lui donnaient les moyens de transporter des troupes dans toutes les parties de ses domaines continentaux ; mais depuis que l’Angleterre et la Hollande se furent formées en grandes puissances navales, il fallut renoncer encore à ce moyen de puissance, et l’on ne conçoit pas comment l’Espagne, in férieure en marine , communiquerait aujourd’hui avec ses possessions de Flandre ou d’Italie si elles lai fussent restées; on en a vu la preuve lors de la tentative insensee faite par le cardinal Albéroni contre la Sicile; la flotte espagnole fut écrasée dans le combat de Messine ; les Anglais la traitèrent là, comme les Russes firent de la flotte turque dans la guerre de Catherine IL
Dans la guerre de 1740, l’Espagne tourna de nouveau ses regards sur l’Italie , et y fit attribuer à quelques-uns de ses princes des apanages formés des débris de l’héritage de * Marie-Thérèse ; car dans ce bon temps, comme dans beaucoup d’autres , la légitimité était exposée à perdre son procès contre les convenances poli tiques.
Dans la guerre de 1756 , l’Espagne arriva la dernière sur le champ de bataille , et ce fut pour en payer les frais. Elle s’était imposé un pacte de famille ; idée vide de signification véritable, contraire aux vrais principes des associations des peuples entre eux , et plus désastreuse qu’utile pour chacun des contractans ; car très souvent leurs intérêts n’avaient aucun point de contact. L’Espagne ne pouvait jamais se passer de la mer, et pouvait se passer du continent; la France au contraire tenait bien plus au continent qu’à la mer , quelque utile d’ailleurs qu’elle pût lui être , comme à toute autre puissance ; le dix-huitième siècle s’était écoulé pour l’Espagne dans cet état d’éclipse ; elle a reparu avec éclat dans ses combats pour rejeter le joug de Napoléon; elle se présente de nouveau dans la carrière d’une maniéré plus imposante encore, car aux rapports politiques antérieurs, elle a joint les rapports sociaux qui sont d’une étendue bien plus grande. Quels étaient les mobiles d’une révolution en Espagne et les causes du sommeil de l’Espagne ? Son gouvernement , il est changé ; la superstition, elle sera bannie; l’isolement et la séparation avec le reste de l’Europe et du
inonde, les communications et la similitude vont commencer 5 un palais a demi-europeen, il le devient tout-à-fait. La rouille épaissie de dix siècles d’habitudes , l’eau-forte des révolutions l’aura bientôt effacée ; une civilisation ébauchée, des causes de retards de toute espèce, l’une se complète et lesautres s’en vont. Le pouvoir arbitraire et aveugle, car tous les deux vont de compagnie , il est régularisé , la maladie des favoris , endémique dans cette cour , et qui de siècle en siècle lui a donné les duc de Lerme, la princesse des Lrsins , la Encenada , et ce qui les surpasse tous ensemble, un prince de la Paix : ces hommes ne sont plus de l’Europe , ils ne reparaîtront plus en Espagne j là comme ailleurs , 1 ordre constitutionnel en a fait justice pour l’éternité , et désormais ce n’est plus que dans le passe de 1 Europe, dans les palais de l’Orient, ou dans l’imagination des pères de nouvelles mille et une nuits que l’on retrouvera cette variété de l’espèce humaine : caries favoris sont une espèce à part. Qui n’a jamais vu de favoris, doit se presser, car 011 n’en retrouvera plus 5 1 espece est perdue.
Le premier effet de la révolution d’Espagne
aU,ra < 0nc ete de régénérer le gouvernement
et le peuple avec lui , de les élever tous les deux au niveau de la civilisation moderne et des autres peuples de l’Europe, résultat immense et bien fait pour donner aux célèbres paroles de Louis XIY, U ny a plus de Pyrénées, «ne etendue bien plus grande que celle que leur attribuait la circonstance qui les inspira.
Second effet de la révolution d’Espagne.
La politique espagnole changera avec des armées retrempées dans un autre esprit , avec tles finances désormais vierges de banqueroutes, alimentées par les produits d’un sol vivifié par l’industrie, par la suppression de tout ce qm contribuait à le stériliser; le pacte de famille est déjà tombé; il ne peut trouver place dans un ordre constitutionnel; tout va donc se rectifier, s’agrandir et s’épurer; c’est la plus grande secousse qu’une nation ait jamais éprouvée, elle l’atteint dans toutes les parties de son être.
Dans cet état , l’Espagne sera un allié très important; la révolution, qui lui aura rendu la vigueur, lui aura aussi rendu sa valeur politique; antérieurement elle était nulle-
Ja France trouvera dans l’Espagne régénérée un allié plus solide que dans l’Espagne telle qu’elle existait depuis Philippe Y. Dans cet état, l’alliance fut toujours également fatale aux deux partis. L’Angleterre se jouait de la marine espagnole * d’après sa révolution , nette marine deviendra un membre très efficient de la grande fédération maritime qui se forme par la nature des choses, sur tous les rivages de l’Europe, et qui va se compléter sur ceux de l’Amérique.
Par cette révolution, l’Europe a recouvré un de ses membres; il était paralysé, il sort plein de jeunesse et de force, de la piscine dans laquelle il a déposé ses infirmités.
Ce retour a la vie ne portera pas l’Espagne à abjurer le caractère pacifique qu’elle tient de sa position insulaire; seulement il lui donnera les moyens de servir efficacement toute cause juste qui invoquerait son assistance ; à ce titre , c’est à la France qu’elle peut servir le mieux, car l’Espagne, sous tous les rapports, a un grand intérêt à s’opposer à tout ce qui pourrait affaiblir la France, et a ce titre , la révolution d’Espagne acquiert un nouveau prix pour la France, car elle lui donne une sauve-garde
que la vieille Espagne ne pouvait pas lui offrir , considération bien faite pour servir de compensation aux désagrémens que , sous quelques rapports, peut présenter la révolution d’Espagne. Il ne faut pas perdre de vue que la France , lorsque la politique aura revécu en Europe , d’où elle est absente aujourd’hui , est destinée à former l’arrièregarde de- l’Europe, contre les géans qui s’élèvent dans le nord. Dans peu, le midi de l’Europe aura un poids énorme à supporter. Aujourd’hui personne ne pense à cela; il n’y a plus d’attention que pour les débats intérieurs et les tribunes ; un amendement , un sous-amendement , et quelque pauvre proposition d’une pauvre loi qui durera peut-être quinze jours, occupe plus que les 800,000 hommes de l’armée russe : il faut aussi penser à cet avenir ; il pèsera sur la France comme sur tous les autres : telle puissance qui , jalouse , convoite quelques lambeaux de ses frontières, qui emploie peut-être de profonds calculs pour amener ce judicieux résultat, quelque jour sera bien aise de trouver la France avec toute sa force, et ne pourra se sauver que par elle. Le nouvel état de l’Es-
pagne ajoutera beaucoup à cette force de la France, et à celle de la réserve que l’Allemagne doit trouver et désirer de voir s’établir dans le midi de l’Europe, contre les envahissemens à venir du nord. Dans ce sens, les commotions qui font sortir les états du midi de a nullité dans laquelle ils sont pour la defense générale de l’Europe , ne sont pas des révolutions perturbatrices, mais des actes de conservation pour le corps politique de 1 Europe ; on n entend que des déclamations sur ce qu on appelle révolutions y il faudrait savoir les envisager sous toutes les faces; trop souvent on se pare comme d’un titre honorable? avec ce qui n’est qu’absence de vues, et l’on se glorifie de ce qui pourrait humilier.
Troisième effet de la révolution d'Espagne.
L’influence qu’elle ne peut manquer d’avoir sur la solution de l’état où se trouve le Portugal. Sur cela il s’est manifesté une singulière opinion, qui prouve combien peu le point véritable des affaires est à l’usage du grand nombre. L’Espagne se régénère : aussitôt elle va se réunir le Portugal , entend-t-on dire à des ' hommes qui ne rêvent que conquêtes maté-
rielles, et qu’un vol politique ne paraît pas embarrasser beaucoup. C’est ainsi que les mêmes hommes disaient, eh bien, puisque V Espagne entre en révolution , les Anglais n'ont qu’ci prendre Cadix : la France n’avait aussi qu’à prendre Barcelonne , comme s’il n y avait plus au monde d’autre code que celui des convenances, comme si tous les peuples étaient sans foi, tous les gouvernemens sans responsabilité, et tous les peuples sans liberté de s’arranger dans leur intérieur ; comme si l’Espagne voulait débuter par une guerre , infaillible en pareil cas, avec l’Angleterre. Voici le vrai : le Portugal fut reuni à 1 Espagne par Philippe II. L’union ne tint pas ; alors la France favorisa la séparation : celle-ci était dans ses intérêts. Aujourd’hui l’Angleterre empêcherait la -réunion , et par la même raison.
Il faut donc chercher ailleurs en quoi l'Espagne peut influer sur le Portugal. Ce n’est point par la conquête matérielle , si l’on peut parler ainsi, mais par la conquête moi aie, il semble que l’esprit d’imprévoyance ait agi en Portugal, et préparé sa destinée, comme il fait et continue de faire dans tant de lieux»
Le roi est absent, et à jamais : il a cessé d’être portugais , pour devenir brasilien ; le retour en Europe lui est fermé, ou ne lui serait permis qu en perdant le Brésil. Il faut choisir et se fixeri choix est fait, et déclaré invariable. Le Portugal est donc abandonné à jamais par son souverain , et condamné par là à subir une régence éternelle. L’argent du Portugal va au Brésil • auparavant c’était l’argent du Brésil qui venait en Portugal - les grands du pays ou vonl au Brésil, ou manquent en Portugal de l’aliment d’une cour, chose très chère aux grands des contrées méridionales de l’Europe, souvent les affaires doivent se décider au Brésil, c’est-à-dire, à une distance immense. La traite de l’armée portugaise se fait chaque année pour le Brésil • c’est à Fernambouc , à Montevideo, que vont les recrues de Lisbonne, de Porto et de Coïmbre • pour tout combler , on a mis a la tête de cette armée , un général anglais , le maréchal Bèresford , mais sans une armée anglaise pour le soutenir.
Déjà, en 1817 , il y eut des tentatives fai les contre lui par des militaires portugais, dans le dessein de 1 expulser et de rendre au pays un gouvernement indigène. Je demande s’il
était possible de réunir, et pour ainsi dire, d’entasser plus de principes de détermination à suivre Fexemple de l’Espagne. Le Portugal ne sera ni conquis, ni réuni par celle-ci; il y a haine et incompa tibilité entre les deux peuples; mais comme il n’est pas de grande cause qui n’amène promptement son effet , il est naturel de conclure que Févènement de l’Espagne, frappant fortement l’attention du Portugal, l’amènera prochainement à mettre fin à 1 état équivoque et pénible dans lequel il se trouve, et pour cela à se donner un roi résidant dans le pays, indépendant du Brésil, comme laissant le Brésil indépendant de lui, et a placer ce trône sur la ligne des trônes constitutionnels qui s’élèvent sur l’Europe ; si le mouvement était commencé par Farinée , rien ne paraîtrait moins étonnant , après l’exemple que celle de l’Espagne vient de donner. Les motifs sont les mêmes. L’armée portugaise n est pas plus jalouse d’aller au Brésil, que celle d’Espagne ne Fêtait de se laisser transplanter en Amérique ; il y a même ici un motif de plus, le généralat d’un étranger, chose toujours odieuse et offensante pour les yeux dune nation.
Que l’on se garde bien d’attribuer ce qui vient d’ètre dit à aucun désir particulier , ni à aucune instigation détournée- je me borne â rendre compte de ce qui est dans la nature des choses, et à redresser une opinion qui la contrarie de tous points - mais dans le tehips où nous vivons , il n’est plus permis de rien indiquer, sans que d ' officieux personnages n'y attachent une intention secrète, et parlât-on du Japon, si malheur venait â arriver au Japon, on ne manquerait pas de dire que vous l'avez voulu y et peut-être même que vous l’avez fait.
Quatrième effet de la révolution d1 Espagne.
Mais où dans l’ordre politique général du monde va se faire ressentir dans toute son énergie l’évènement de l’Espagne, c’est dans la séparation absolue de l’Amérique, non-seulement avec 1 Espagne, mais avec l’Europe entière; séparation qui va suivre instantanément la révolution d’Espagne; il faut bien concevoir cette question. Depuis l’ouverture de la querelle de l’Amérique avec l’Espagne , ceux que contrariaient les succès de l’indépendance, battus sur le terrain de l’Espagne,
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se réfugiaient sur celui de F Amérique , et soutenaient que si FEspagne était impuissante à la soumettre , de son côté F Amérique était inhabile à se former en gouvernemens régulier. La consolation de ces hommes, lorsque les évènemens tournent en sens contraire de leurs voeux et de leurs prédictions , est de prédire des malheurs, et de mettre des néga~ tions en opposition avec les faits existans, positifs, sources de leurs chagrins. Maintenant l’indépendance américaine réunit Funanimité ou cesse delà contester; mais il faut aller plus loin; il faut de plus l’accepter avec toutes ses conséquences.
L’Espagne n’a plus de troupes à envoyer en Amérique : après ce qui vient de se passer , on n’y peut plus penser ; c’est l’armée espagnole elle-même qui a solennellement proclamé Findépendance américaine , en déclarant la conquête de r Amérique désormais impossible , en refusant à son Roi de marcher contre elle.
L’expérience de nouvelles expéditions ne sera plus tentée. L’Espagne n’a pas plus d’argent que de soldats à employer contre l’Amérique. La guerre d’Amérique est donc finie. Les soldais de Morillo , ceux du vice-roi du Pérou*
3i 'oui plus qu’à s’arranger sur le nouvel ordre de choses. Qu’ils ne se fassent pas tuer pour un intérêt qui a cessé d’exister; c’est tout ce qu’il y a à leur conseiller et à désirer pour eux* Avant même la révolution de l’Espagne , les in dépenda ns avaient acquis sur tous les points une supériorité décidée : les provinces espagnoles de l’Amérique se séparaient successivement delà métropole. La conquête du royaume de la Nouvelle-Grenade par Bolivar avait entraîné la réunion de la province d’Antioquia et de celle de Quito. Les armées de Venezuela occupaient tout le territoire de cette contrée : il ne restait aux Espagnols que quelques points fortifiés du littoral, tels que Carthagène, Porto- Cabello et....
A Buenos- Ayres , il y avait plus de forces qu’il n’en était besoin pour faire tête à la grande expédition d’Espagne : le gouvernement était organisé.
Au Chili, pays si éloigné de l’Espagne, inaccessible par terre pour les troupes de celle-ci, 1 indépendance était complète, et le gouver-
nement organisé.
uni a était menacé Dans 1 état d/ isolement
par terre et par mer.
où il va se trouver, son
sort n’est plus douteux. L’immense continent de FAmérique méridionale est donc cictu et par le fait pleinement et entièrement indépendant. Quelle force ne va pas donner à cette indépendance la reconnaissance de l’Espagne de ne pouvoir plus rien contre elle, ainsi que la certitude den’être plus inquiétée, les armées de l’Espagne refusant d’aller la combattre !... Y oilà donc FAmérique du sud livrée entièrement à elle-même; mais ne sera -ce pas alors qu’elle va s’occuper de compléter son système; et ce système , quel est-il, quel peut-il être ? Cessons de nous abuser; renonçons à des illusions qui n’ont pas plus de bases dans la vérité que d’utilité dans le but. A quoi sert de s’aveugler? Ce n’est pas FAmérique du midi seulement qui est affranchie de l’Europe , c’est de plus FAmérique du nord , le Mexique comme le Pérou , tout ce qu’a conquis Cortez comme tout ce qu’a conquis Pizarre. Le système américain est complet et sera complété : toute FAmérique d’un côté , toute l’Europe de l’autre; il faut être aveugle pour ne pas le voir, et encore plus, pour s’y opposer. L’Amérique du midi se croirait-elle jamais assurée contre l’Espagne , lorsque celle-ci pos-
sérierait le Mexique? Les Etats-Unis se croiraient-ils assurés si l’Espagne gardait les Florides, au centre de leurs possessions? Tout cet ancien ordre est fini , il en faut un nouveau. Les choses reviennent dans l’état où la nature les avait placées, mais dont les hasards delà politique les avaient détournées momentanément. L’Amérique existera pour l’Amérique , comme l’Europe pour l’Europe... Chacun restera le maître chez soi. Ainsi l’avait voulu l’Auteur de la nature, ainsi seront remplis ses arrêts, ainsi les efforts de l’Amérique pour recouvrer son indépendance auront été de solennelles protestations contre la violation de l’ordre établi par lui , et des combats pour le remettre en vigueur.
Il faut donc considérer que la révolution d’Espagne a donné à l’indépendance de l’Amérique un mouvement accéléré et complet, qui portera très prochainement le nouvel ordre de choses au maximum de ses effets. La politique la plus vulgaire n’a plus à s’aveugler là-dessus ? il n’y a plus de place possible pour l’erreur.
Mais en se plaçant ainsi dans sa position naturelle , libre de développer toutes ses for-
ces? de déployer sa richesse, d’étendre ses bras y que ne va pas produire l’entrée dans le monde politique et commercial de cet enfant géant né, dont une face regarde l’Asie, et l’autre 1 Europe, dont le sol est vierge, arrosé déplus eaux, échauffé de plus de feux que tout le reste du globe ensemble , dont le sein sue l'or et V argent, le diamant cl les denrées les plus précieuses? Voyez l’Amérique portant ellemême ses produits si riches, si variés, dans les marchés des deux mondes; voyez-là toucher aux parties du globe que l’Europe ne peut atteindre qu’à travers les abymes elles orages de l’Océan. Que deviendront ces atomes de colonies insulaires qui , pendant le sommeil de l’Amérique , faisaient la richesse de FEurope? Vaudront-elles même la peine d’être gardées , à la porte des grands états de l’Amérique ? Que signifient ces grains de sable, auprès de l’Amérique ? Il y a trois cents ans, la découverte de l’Amérique changea la face du monde; son indépendance va compléter l’ouvrage qui alors ne fut qu’ébauché. Le monde commercial, colonial, politique et maritime est changé par ce grand évènement, dont les conséquences vont se développer avec la rapidité combinée-
des choses déjà faites dans ce genre, et des moyens que donne la communication des peuples entre eux, devenues si promptes et si nombreuses.
Il faut savoir s’arranger dans ce nouvel ordre de choses, pour s’en assurer les avantages , et pour n’en pas subir les in convenions. Dans l’état ordinaire de l’Espagne , ces évènemens eussent été le résultat du temps : avec sa révolution, il sera celui de quelques jours.
L’Amérique indépendante rendra nécessairement toutes les autres colonies indépendantes : plus elles seront grandes et peuplées, plutôt elles arriveront à ce dénoument. On va apprendre quelle est la force de l’exemple , jusqu’ici on ne l’a pas connue*
Cinquième effet de la révolution dé Espagne.
Cette révolution est arrivée d’une manière si contraire à toutes les idées que l’on entretenait sur ce pays , comme à ce que l’on en attendait, qu’elle a dû faire tomber une multitude de convictions sur des impossibilités que l’on attribue par habitude à certaines choses, et sur lesquelles l’évènement seul est propre à faire revenir 5 ainsi il y a trois
mois, l’Espagne était le séjour du beau idéal du despotisme , du monarchisme , et de mille choses qui avaient l’air de séparer ce pays du reste de 1 Europe, et voici qu’un beau jour, tout ce vernis antique est efface* l’Espagne se trouve être plus avant dans le vote constitutionnel que le reste de l’Europe, et les institutions ou bizarres ou effrayantes qu’on supposait regner sur elle, être en harmonie avec son esprit , former un besoin pour le peuple , ont disparu au bruit de ses imprécations. On disait ce peuple sous le joug de ses prêtres , il a fallu que les prêtres imitent le peuple. On disait que le peuple ne prenait et ne prendrait pas part au changement, on a trouvé le peuple enflammé, unanime; il s’est ému: il a voulu, il a commandé, il a fallu obéir. Ainsi , toutes les idées se sont trouvées confondues par l’apparition d’un ordre entièrement contraire à celui cpie l’on supposait exister, et qui, dans le fait, n’existait pas. Jamais démonstration d’erreur et de fausse supposition ne fut plus complète. Et malheureusement qui convertira-t-elle? L Europe compte plusieurs tribunes , et l’Europe est aux écoutes. Mais à toutes ces tribunes déjà existantes , va se
joindre celle qui s’élève en Espagne; et quelle tribune , grand Dieux ! Qu’on songe à ce qu’avec la tournure du génie espagnol on va entendre de propre à frapper les oreilles du monde ; qu’on songe avec quelle crudité , dans quelle nudité seront présentés des principes qu’ailleurs on supporte à peine sous le voile d’une circonspection respectueusement utile et nécessaire : les téméraires d’Angleterre et de France seront les timorés de l’Espagne. Non , il n’est donné à personne de mesurer le chemin que va faire faire à l’Europe délibérante la nouvelle tribune de Madrid , à l’Europe écrivante la nouvelle liberté de la presse de Madrid, à l’Europe sociale les nouvelles communications que la nouvelle Espagne est appelée à former avec l’Europe : jusqu’ici elle était oubliée du voyageur, dans peu on en prendra le chemin.
L’Europe est partagée entre l’ordre constitutionnel et l’ancien mode de gouvernemens plus ou moins arbitraires : c’était en Espagne que celui-ci avait l’air de tenir bon , et d’être le mieux affermi* L’Espagne vient comme de déserter et de passer aux constitutionnels... Maintenant, comptons*
L Europe renferme, moins la Turquie qui est hors de tout calcul social,
environ
Constitutionnels complets.
L’Angleterre .
La France » *
L’Espagne . .
Les Pays-Bas .
5,ooo,ooo
Bavière , Bade, Wurtemberg.
La Suisse. . .
Semi-constitutionnels.
La Suède ....
La Pologne , et quelques petits Etats allemands.
Voila donc tout l’occident de PEurope en ordre constitutionnel, présentant une zone politique parfaitement uniforme* et quels sont ces pays, quels sont leurs habitans? les centres du
commerce, des arts, des sciences, de la richesse, des voyages, les arbitres du goût, les précepteurs des autres , ceux dont la langue , la littérature, la sociabilité, le ciel et la terre, sont en possession de charmer, d’attirer, de fixer. Quels moyens de résistance lereste de PEurope peut-
il opposer? Qu’est-il en comparaison de cette masse?. Quelle influence équivalente exerce-t-il sur l’esprit humain, sur le mouvement des sociétés humaines? Que sont la Hongrie, la Hesse, la Poméranie, auprès de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne? En vérité, au point auquel les choses sont arrivées , en nombrant les conquêtes faites depuis 1789, époque a laquelle l’ordre constitutionnel n’existait encore qu’en Angleterre , et n’était même encore aperçu du reste de l’Europe, que comme à travers un voile, on ne peut assigner pourquoi les États non constitués se font encore prier pour imiter ceux qui les environnent, et pour aller d’eux-mêmes et de bonne grâce , au-devant de ce qu’ils ne peuvent plus éviter. C’est aussi une idée trop singulière , que celle d’après laquelle des hommes peuvent apercevoir la facilité de se soustraire à toutes les influences qui les entourent. L’Europe non constituée ne peut pas davantage se soustraire â l’effet que l’Europe constituée ne peut manquer de produire sur elle. Un meme pays ne peut pas être à la fois de deux temps et avoir deux manières d’être. La moitié de l’Europe ne pouvait pas être payenne et l’autre moi-
lié être chrétienne ; elle ne peut pas davantage exister sous deux modes degouvernemens différens, 1 un rationnel et l’autre traditionnel. Pendant beaucoup de siècles , elle a dû son maintien tranquille à la conformité qui a régné parmi elle jusqu’en 1789. Elle devra le retour de cette même tranquillité au même mobile , c’est-à-dire , à une uniformité de régime constitutionnel généralement adopté.
C’est la différence de régime qui produit le combat. Deux peuples sont renfermés dans mes entrailles et s’y combattent, disait une mère citée dans l’Ecriture • l’Europe peut dire de même • elle porte deux peuples différens, il faut qu’ils s’assimilent pour qu’ils cessent de se combattre.
Que Fon me permette une image; rien n’est plus propre à éclaircir les idées : les images donnent un corps à la pensée. L’Europe constituée représen te une armée dont la gauche serait formée par l’Angleterre , le centre par la France, la droite par l’Espagne, et les avant-
postes par les petits Etats allemands. C’est dans cet ordre que la phalange s’avance sur l’Europe d’un pas uniforme et irrésistible; qui pourra lui faire tète, surtout lorsque plus de cœurs lap-
peîlent, que de bras ne semblent la repousser. Sixième effet de la révolution d’Espagne.
Mais ici se présente une considération d'un ordre supérieur, et que le sentiment du devoir me défend de passer sous silence : quand il parle, tout autre calcul doit céder , quelles que puissent en être personnellement les suites. Je vais donc parler de la royauté de l?Europe, en la considérant sous les rapports d’après lesquels la révolution d’Espagne peut l’atteindre.
Le roi est le chef d’un peuple guerrier, le guide d’un peuple ignorant , le maître d’un peuple abruti. A ces trois titres , seul il commande. Beaucoup de prestiges doivent entourer une autorité de cette nature ; sans eux , elle n’aurait ni durée ni force. Le temps, les variétés infinies de l’esprit humain agissent sur elle 3 aussi n’est-elle pas la même en tout temps et en tous lieux. Quand les lumières sont beaucoup augmentées , quand , en tout , l’analyse est poussée à un haut degré, de nouveaux rapports se présentent • les anciens perdent de leur considération : insister sur eux seuls ne convient plus qu’au petit nombre , et devient dangereux, quand on veut les inculquer au plus
io
grand. Depuis trente ans , la royauté d’Europe subit cette analyse : les plus hauts trônes ont été abaissés; plusieurs ont accepté des modifications importantes ; beaucoup de nuages se sont élevés autour d’eux. Dans le cours des derniers trente ans , on a vu imprimer sur leurs degrés , des pas dont l’empreinte ne leur était pas connue ; de rudes coups ont même frappé sur eux. La religion de l’ancienne royauté européenne a donc été altérée ; la simplicité des cours du nord a enlevé la signification à la pompe quotidienne de celles du midi. D’impradens défenseurs ont appelé sur la royauté des examens qu’il fallait en écarter avec soin d’autres l’ont appelée à leur défense propre.
Ferdinand avait tenté de remonter ses ressorts
affaiblis; tout, dans son commandement et dans son langage était superbe et royal comme au temps de Charles-Quint , comme dans la pleine vigueur et l’intégrité du culte. La docilité à obéir à la main qui , semblable à celle du festîh de Baltazar, lui a annoncé la translation de son trône; la facilité de sa métamorphose, Fenchantement qu’elle paraît lui causer , ont achevé le prestige ; il est évanoui : l’antique royauté est morte de la façon de son prétendu
restaurateur. Rivarol l’a dit, en parlant des insultes impunies . faites aux dieux : le premier coup frappe sur le dieu ; le second , sur un marbre insensible.
Mais ce n est pas tout. L’Amérique se lait républicaine : le Brésil seul conservera la royauté. Les Etats-Unis prospèrent, quoiqu’en . république ■ il n’est pas prouvé que , sous la meme forme, 1 Amérique entière ne prospérera pas aussi. Ceux qui le nient, n’ont pas tout vu ni tout connu. Qui sait qui sera la plus heureuse, de 1 Amérique ou de l’Europe? Deux parties du monde liées ensemble par mille relations peuvent-elles coexister sous des régimes contradictoires. C’est un grand problème ; et c’est pour
éviter de donner lieu à sa naissance, qu’occupé, depuis plus de vingt ans, de cette importante* considération, frappé de l’impossibilité de se soustraire aux causes qui poussaient l’Amérique vers une révolution, la plus grande qui ait jamais existé, effrayé de ses résultats, si elle n téait pas convenablement dirigée et graduée sagement, dans plusieurs occasions, en esprit de prévoyance, j’ai rappelé à l’attention de 1 Europe ce qui se passe aujourd’hui sous ses yeux; jel’ai pressée, je l’ai conjurée, au nom de
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Sês pins chers intérêts, de s’occuper de cette importante adiré, d’aller au-devant des résultats emharrassans pour elle-même, que ne pouvait manquer d’avoir un pareil mouvement abandonné à lui-même; je l’exhortai à sortir des régies ordinaires de la politique pour se mettre en harmonie avec un évènement qui les dépasse toutes, et qui les changera toutes : vaines instances, paroles perdues ; les uns n’ont pas voulu consentir à entendre, les autres n’ont songé qu’à insulter, et l’un pas plus que l’autre n’a remédié à rien. Maintenant, le mal est fait ; il n’y aura plus de traces de royauté qu’au Brésil et à St.-Domingue. Voilà les lieux de refuge que lui a laissés l’imprévoyance européenne. L’ordre républicain envahira la totalité de l’Amérique, moins le Brésil. Les cours de l’Europe seront remplies à moitié des représentans des monarchies et a moitié de ceux des républiques. Je ne sais trop de quel côté se montrera le plus d’opulence, ni quel effet ce partage produira sur les yeux des spectateurs. En revanche, il y a deux choses qui me sont parfaitement connues : i° c’est que l’Europe, avec ses antécédens et sa civilisation combinés ensemble , ne peut pas se passer de royauté; 2 ° c’est qu'avec
ces mêmes antécédens et cette même civilisation, elle ne peut plus supporter que la royauté constitutionnelle. Désormais, en Europe, toute grande république sera une chimère , comme toute royauté extra-constitutionnelle sera aussi une royauté chimérique. Quand on aspire à la durée et à la paix, il faut s’entendre ; aujourd hui , les choses en sont là , et les choses ne rétrogradent pas. Les hécatombes faits par Ferdinand, au pied de l’autel de l’ancienne royauté , n’ont pu le soutenir ; aucune partie de 1 Europe n’admettrait plus ni de pareils sacrificateurs, ni de pareilles victimes.
Je m’arrête * le temps jugera entre moi et ceux qui vont m’accuser.
Septième effet de la révolution d’ Espagne,
Pendant beaucoup de siècles la guerre a été l’occupation habituelle de l’Europe * les cror* sades, les guerres des empereurs contre les papes, celles de l’Espagne contre les Maures de l’Angleterre contre la France, de la réformation et du protestantisme, enfin celles des Français en Italie, forment le fond de l’histoire de l’Europe depuis huit cents ans. Louis XIV arma beaucoup au-delà de ce que Fou avait
coutume de faire; l’Europe l’imita. Frédéric fit de la Prusse une espèce de caserne , les autres en firent autant • par là l’Europe se trouva couverte de soldats, et les peuples écrasés d’impôts pour payer , nourrir et loger bien pauvrement ces niasses destructives et stériles j les derniers temps ont vu la plus brillante et la plus redoutable armée qui jamais maîtrisa le monde , elle a succombé. Le besoin de s’y opposer a fait recourir aux moyens qui l’avaient formée elle -même. La mauvaise politique du premier congrès de Tienne , en créant des sujets d’alarmes à des états principaux, les a forcés de chercher des garanties dans l’accroissement de leur militaire. Les petits en ont fait autant, dès lors il n’y a plus eu dè bornes. La philosophie avait dénoncé cet abus, on 1 a laissé diie* il s’est développé, il a produit son effet j il faut y chercher un remède, où peut-il être? dans l’ordre constitutionnel, et nulle part ailleurs. Qui a produit les guerres qui ont ensanglanté toutes les pages de l’histoire de l’Europe? le défaut de civilisation et de responsabilité. La guerre était l’occupation générale et habituelle , elle était dans les mœurs, 'tempère qüo soient reges ad bella procéder e >
dit l’Ecriture , pour désigne^ le printefrips. Pyrrhus supputant comment d’année en année il fera la conquête de tous les pays d’alentour , est l’image fidèle des mœurs de son temps : et ce Pyrrhus là était encore un modéré ; car tous les Pyrrhus n’ont pas dit comme lui :
Alors , cher Cineas , victorieux , contents ,
Nous pourrons vivre en paix, et prendre du bon temps.
Le principe de cette manie guerroyante était le pouvoir absolu : elle, à son tour en était l’appui. Le pouvoir ramené à de justes bornes n’a plus les mêmes principes ni les mêmes besoins. Il porte sur d’autres bases, celles de l’ordre social , et celles-ci excluent la guerre et ce qui la soutient. Chaque siècle a une idée dominante : nous sortons de celle de la guerre . maintenant toute l’attention est du côté de l’ordre social : une conquête matérielle , celle d’une partie de territoire, aujourd’hui paraîtrait un bien léger sujet d’attention , et de ces espèces de dépenses qu’entraîne la guerre ; - celle-ci ne pourrait plus qu’être générale , et ce seront ses dangers mêmes qui empêcheront sa naissance : la révolution de l’Espagne ajoutant beaucoup au mouvement de la réformation sociale qui achève de se décider eu
Europe, arrêtera aussi beaucoup l’attention sur les questions d’ordre social ; celles qui sont d’ordre politique seulement , ne sont pas destinées de long-temps à occuper une grande place dans l’attention des hommes : d’ailleurs l’état financier de chacun s’y oppose. Le moment est donc très favorable pour réaliser la réforme sollicitée si long-temps par l’esprit philosophique, pour opérer la décharge d’une partie du fardeau qui pèse sur les peuples ; l’abus du militaire en a été la cause. Les dettes publiques sous lesquelles l’Europe gémit, et dont nos neveux ne verront pas l’acquittement, proviennent de cet entassement de bataillons onéreux pendant la paix , inutiles comparativement pendant la guerre , puisqu’on peut toujours en opposer un nombre égal; Alexandre et César ont tout fait avec de petites armées, comme tant d’autres n’ont rien fait avec de grandes. Henri IV conquit son royaume avec ses dix mille combatîans d’Ivry; Louis XIV manqua perdre le sien avec quatre cent mille hommes : Napoléon a péri avec huit cent mille.
Pour diminuer de nombre , l’état militaire ne diminuera pas de prix, seulement on eu
aura besoin moins souvent , et en plus petite quantité : fait pour le service de la société , il ne lui en coûtera pas de se coordonner avec la nouvelle formation de celle-ci , qui exclut la guerre ; ramenés au repos, par celui des so" ciétés, les guerriers en goûteront un aussi honorable qu’honoré. Le sommeil sous les lauriers n’est pas dépourvu de gloire : après la victoire qui affermit sa couronne, Philippe Y témoigne le désir de se reposer , on lui forme un lit des drapeaux pris sur l’ennemi, lit le plus beau dans lequel un roi se soit jamais endormi: tel est le lit de repos qui attend nos guerriers * la grande école militaire de l’Europe est fermée , et quoiqu’atteinte par ses effets, la France conservera la gloire d’avoir vu l’art s’arrêter au point où elle l’avait porté, et celle de n’être pas dépassée. Chaque nouvel état entrant dans l’ordre constitutionnel, diminuera de quelque partie le budget militaire de ses voisins , parce que son introduction dans cet ordre sera la soustraction de quelque cause de guerre. On a beaucoup cherché comment on pouvait entrenir la paix parmi les hommes; en y regardant bien , on trouve que le moyen le plus
probable est dans la formation de gouvernemens qui bannissent l’arbitraire , les fantaisies, les secrets, les intérêts, de famille ou de personne, et rirresponsabilité des ministres, toutes causes qui ont engendre la plupart des guerres dont, sans ces mobiles occultes et privés, on ne peut assigner la cause ; avec des constitutions, le Palatinat ne sera plus brûlé, ni la guerre faite pour la fenêtre de Trianon ; Charles Ier ne sera plus l’ennemi des Hollandais ni l’allié de Louis XIV. Faites la politique devant le public , vous la forcerez d’être eclairee et honnête. Ainsi paraît devoir agir
l’évènement qui vient d’éclater en Espagne* je n’ai pu qu’esquisser ses traits principaux. Semblable à la mer , que l’on voit frapper tous les rivages, et les parcourir par de longues sinuosités , le courant de la révolution espagnole se portera partout , dans le monde social comrpe dans le monde politique ; elle se fera ressentir en Asie comme en Europe, en Amérique comme en Afrique ; il est impossible d’assigner aucune limite précise à ses résultats, parce qu’ils s’étendent à tout : l’Angleterre, dans sa révolution, n’émancipait pas l’Amérique ; la France se séparait de
Saint-Domingue seulement, la Hollande du cap de Bonne-Espérance et de quelques points insulaires : tout cela n’étaient que des grains de sable en comparaison de ce que renferme l’émancipation éternelle de l’Amérique, et le développement des forces immenses et inconnues qu’elle va déployer sans obstacles. Quel sujet de réflexions ! quelle douleur qu’il ait été jusqiCici abandonné aux distractions publiques ! Que l’on voie par ce nouvel aperçu s’il y a de la réalité dans l’annonce faite plus liant que la révolution de l’Espagne est le plus grand évènement de l’Histoire. C’est n’en apercevoir que la plus petite partie, que se borner aux résultats que l’on entend généralement lui assigner. Il ne faut pas parler d’humbles collines quand on a les Alpes en face , pas plus que demander à celles-ci de se rabaisser au niveau des premières.