CHAPITRE II
Principes des révolutions.
Y oici un texte neuf, effrayant pour beaucoup de monde, imputable par un grand 'nombre à celui qui ose envisager et traiter publiquement un pareil sujet. Qu’on se rassure. — La jouissance d’une vie calme et sereine, comme le ciel dont nous l’avons reçue, et sous lequel nous vivons , au sein des familles, dans l’accomplissement des devoirs imposes par la société , dans la culture du vaste champ de l’esprit , et de ceux que sous mille formes
îa nature déroule devant nos yeux et livre a notre active industrie, forme la destination \ en table et le plus bel apanage de Pbumanité, et ferait son plus grand bonheur, si la réalité ne se trouvait pas trop souvent séparée de son image. Age d’or, quelle a été ta durée! combien de temps celui de fer a-t-il laissé régner l’innocence à côté de la virginité du monde... Une famille habite seule un coin de cette terre, ne cet univers que ses descendans sont destinés à couvrir et à tourmenter, et déjà le 'sang l’a arrosé, versé par la main même d’un frère 5 le premier frère fut le premier assassin, piûma mors , primi parentes! Le genre humain paraît descendre de deux frères ennemis, et renfermer une race de Caïn toujours prête à renouveler le sacrifice de celle d Abel. C’est donc de la guerre civile qui tou-* jours exista dans rintérieur de la famille humaine, que j ai a parler, ainsi qu’à faire à ces grandes sections de la famille du genre humain quel on appelle les états, l’application des principes qui produisent parmi elles ces vastes commotions que l’on appelle des révolutions. Loin donc de l’esprit de tout le monde, comme elle l’est du mien toute idée de tendance à relu-
cher les liens de la société et des devoirs, ceux qui unissent le commandement à la subordination, et la subordination au commandement. Qui n’a pas horreur de l’anarchie , et de tout ce qui la fomente! Qui pourrait en vouloir, et ne pas reculer d’effroi à l’aspect de ses effets! Mais ici la question est toute autre.
Des sociétés sont troublées • comme l’arbre qui trompe Fœil par l’éclat de son écorce et par la verdure de son feuillage tombe en poussière, et jonche la terre de débris que l’on croyait animés pour un long temps encore du souffle de la vie, de même des sociétés dont la surface ne présentait rien que de tranquille, se troublent tout à coup , et changent de forme avec une rapidité que l’œil a peine à suivre, que l’esprit tarde à expliquer, et que la raison interdite et muette contemple avec surprise. D’où cela provient-il? Je le laisse à expliquer à un homme qui plus que tout autre a pénétré bien avant dans le cœur humain , qui en a étudié les mouvemens, qui a le mieux suivi les effets de l’influence des divers modes de gouvernement, et qui dans des mémoires, monumens de franchise, de grâce, de profondeur et du génie
des affaires , a montré combien il était supérieur à celles qui remplissoient l’époque dans laquelle s’exercaient ses talens. Cet homme, c’est le cardinal de Retz , un des meilleurs juges qui aient jamais existé de la conduite des affaires d’ici bas, véritable classique politique. Voici ce qu’il dit du principe des troubles qui eurent lieu dans son temps; suremement les évènemens de la fronde ne présentent qu’une bien petite échelle pour mesurer ceux de notre temps; mais comme un compas suffit pour mesurer le monde, de même des principes suffisent aussi pour embrasser tous les évènemens , et pour les comparer entre eux, quelle que soit d’ailleurs leur étendue, pourvu que leur nature ne s’oppose pas à ce rapprochement.
Voici donc ce que dit le cardinal de Retz du mode de gouvernement de la France à l’époque de la régence d’Anne d’Autriche , et à l’aurore de la fronde. Qui croirait que le grand règne ait ainsi commencé !
Nous prions les lecteurs d’accorder de l’attention à ce passage. 11 est rare d’en rencontrer qui en mérite une plus sérieuse, cc Le der- » nier point de l’illusion en matière d’état est » une espèce de léthargie qui n’arrive jamais
y> qu’après des grands symptômes : le renver- )) sement des anciennes lois , l’anéantissement » de ce milieu qu’elles ont posé entre les rois » et les peuples , l’établissement de l’autorité )) purement et absolument despotique, sont )> ceux qui ont jeté originairement la France )) dans ces convulsions dans lesquelles nos )> pères l’ont vue* le cardinal de Richelieu la » traita comme un empirique f avec des re- » medes violens, qui lui firent paraître de la » force , mais une force d’agitation qui en » épuisa le corps et les parties. Le cardinal » Mazarin , comme un médecin très inexpé- » rimenté , ne connut point son abattement ; ^ il ne la soutint point par les secrets cli b » iniques de son prédécesseur* il continua de x> l’affaiblir par des saignées* elle tomba en )) léthargie, et il fut assez mal habile pour » prendre ce faux repos pour une véritable » santé * les provinces abandonnées à la ra- » pine des surintendans , demeuraient abat- » tues et assoupies sous la pesanteur de leurs » maux, que les secousses qu’elles s’étaient d°nnées de temps en temps sous le cardinal » de Richelieu, n’avaient fait qu’augmenter » et aigrir. Les paj lemens , qui avaient tout
y> nouvellement gémi sous la tyrannie , étaient )> comme insensibles aux misères présentes, » par la mémoire encore trop vive et trop » récente des passées ; les grands qui , pour » la plupart, avaient été chassés du royaume, » s’endormaient paresseusement dans leurs » lits , qu’ils avaient été ravis de retrouver. Si » cette indolence générale eût été ménagée , » l’assoupissement eût peut-être duré plus » long-temps; mais comme le médecin ne le » prenait que pour un doux sommeil , il n’y » fit aucun remède. Le mal s’aigrit; la tête » s’éveilla ; Pans se sentit ; il poussa des souy> pirs, et l’on n’en fit point de cas. il tomba » en frénésie. Venons au detail. Lmen, sui— y) intendant des finances, et, a mon sens, 1 es » prit le plus corrompu de son siècle, ne clieri) chait que des noms pour trouver des édits ; » je ne puis mieux vous exprimer le fond de » l’âme du personnage qui disait en plein » conseil (je l’ai ouï) que la foi n’était que y> pour les marchands, et que les niaîl res des il requêtes qui l’alléguaient pour raison dans » les affaires qui regardaient le roi, méritaient » d’être punis ; je ne puis mieux vous expri- » mer le défaut de son jugement : cet homme,
'rv . . -
)> qui avait été condamne à Lyon dans sa jeu- » nesse, à être pendu, gouvernait même avec » empire le cardinal Mazarin en tout ce qui » regardait le dedans du royaume. Je choisis y> cette remarque entre douze ou quinze que i) je vous pourrais faire de même nature, pour
)) vous donner à entendre l’extrémité'du mal ,
)) qui n’est jamais à son période, que quand y) ceux qui commandent ont perdu la honte , )) parce que c’est justement le moment dans y> lequel ceux qui obéissent, perdent le resy> pect, et c’est dans ce même moment ou l’on y> revient de la léthargie, mais par desconvuL y> sions. Il paraît un peu de sentimens, une i) lueur, ou plutôt une étincelle de vie, dans y> les commencemens presque imperceptibles ; )) il ne se donne point par Monsieur , il ne se )> donne pas par M. le prince , il ne se donne yy point par les grands du royaume , il ne se y> donne point par les provinces, il se donne )) par le parlement, qui, jusqu’à notre siècle, y> n’avait jamais commencé de révolution , et » qui certainement aurait condamné par des arrêts sanglans celle qu’il faisait lui-même , » si tout autre que lui l’eût commencée • il )) gronda sur l’édit du tarif, et aussitôt qu’il
» eût seulement murmuré, tout le monde
s’éveilla . On chercha , en s’éveillant , comme
)) à tâtons, les lois; on ne les trouva plus; l’on
» s’effara , l’on cria , l’on se les demanda , et
)) dans cette agitation, les questions que leurs
)) explications firent naître, d’obscures quelles
» étaient, et vénérables par leurs obscurités,
y> devinrent problématiques; et de là, à l’é-
)) gard de la moitié du monde, odieuses. Le
y> peuple entra dans le sanctuaire ; il leva le
y> voile qui doit toujours couvrir tout ce que )) l’on peut dire et tout ce que l’on peut croire y> du droit des peuples et de celui des rois , qui )) ne s’accordent jamais si bien ensemble que y> dans le silence : la salle du palais profana y> ces mystères. )>
Vous l’avez entendu, tout se trouve dans cet énergique et brillant tableau, pour lequel la sagesse et la grâce semblent s’ètre partagé le pinceau : faites-en l’application à l’Espagne: dites où étaient les lois, qu’étaient devenues la raison, la justice, la stabilité dans les choses, a fixité dans les idées et dans les choix du prince , la sûreté pour les personnes : contemplez, si vous en avez le courage, les prisons regorgeant de captifs : et quelles prisons, grand
Dieu , que les prisons d’Espagne ! Y oyez celui qui , hier placé aux côtés du prince, épouvantait en promenant sur toutes les têtes le glaive de son pouvoir, le lendemain confondu avec les criminels ; hier sur les marches du trône , aujourd’hui sous les verrouxd’un cachot. Demandez où passait l’or des tributs , quelle était la confiance du trésor, quels salaires recevaient les agens de l’autorité : calculez quel respect portait le peuple à des lois émanées du caprice, désavouées par la raison, incapables d’en supporter les regards, et voyez s’il était besoin d’un cardinal de Retz pour voir clairement qu’un pareil gouvernement était voué à une perte dont l’heure approchait à grands pas. Si, à l’époque de la minorité de Louis , lorsque les principes de la sociabilité n’avaient pas encore été répandus en Europe , lorsque la religion exerçait encore un grand empire sur des esprits vierges de toutes recherches philosophiques, si ce qu’on peut qualifier de simples maladresses suffirent pour réveiller la France du sommeil où l’avait plongé un ministre chez lequel la puissance portait l’empreinte de la violence, si quelques difformités dans le gouvernement eurent le pouvoir de
faire soulever le bandeau que la main de fer de ce ministre avait étendu sur Jes yeux de la nation, que ne devait pas produire un gouvernement saccadé , sans arrêt, sans raison et sans argent, à côté de la France, à la face de l’Europe , sous les yeux du monde entier, au bruit des incrépations de tout ce qui pense et de ce qui écrit en Europe! Les ministres anglais en plein parlement avaient qualifié ce gouvernement d’une manière flétrissante. Mille fois les voûtes de Wesminster ont retenti de reproches contre lui ; mille écrits devenus la lecture de l’Europe , formaient contre lui un corps d’accusation publique. Comment résister à tant de principes de dissolution et de ruine ! et s’il pouvait y avoir lieu de s’étonner de quelque chose , ne serait-ce pas que ce résultat se soit fait si long-temps at tendre? Même en se soulevant , l’Espagne a encore faitpreuve de longanimité et de patience. On est fort sujet à se tromper sur les effets desmécontentemens dans un pays : les uns leur attachent trop d’importance , et les autres leur refusent celle qui leur appartient : le point essentiel est de bien reconnaître quand l’heure doit arriver. Là est le danger. Ainsi ? si les mécontentemens
ont une cause légère , facile a réparer, s’ils sont récens, s’ils sont partiels, ne craignez rien , le
terrain est encore solide : ainsi rien n’était en-
core prêt quand Lascy et Porlier éclatèrent. Le règne était peu avancé , l’amendement pouvait être espéré * les blessures étaient partielles et peu larges... Les insurgés durent périr ; ils manquaient d’appui : agissant connue pour eux seuls , ils se trouvèrent seuls et succombèrent. Ils s’étaient trop pressés ; mais lorsque cinq attaques manquées eurent appris que l’on pouvait attaquer 5 lorsque le champ du mécontentement fut élargi, lorsque la déraison fut manifeste, le désordre affiché, tout le monde blessé ou prêt à l’être , alors arriva ce moment critique et décisif où tous les mécontentemens se touchent, et qui détermine l’explosion... La l’évolution d’Espagne s’est faite ainsi :un jour , dans un pays où tout présentait l’image du calme et de l’obéissance , où le souverain paraissait affermi sur un trôneabsolu, un cri élancé du fond de la péninsule a suffi pour faire éclater en imprécations tout un peuple parmi lequel une seule bouche ne s’était pas encore ouverte; tout le monde s’est trouvé d’accord avant que de s’être parlé, et s’entendre en se re -
gardant ; un voeu unanime a volé d’un bout a î autre de l’Espagne avec ia rapidité de l’éclair; il a enveloppe Je prince comme un tourbillon; il l’a séparé de toute l’Espagne, et ne lui a laissé d’autre ressource que celle de souscrire à ce qu’exigeait de lui le peuple auquel une heure auparavant il commandait , sans se douter de ri* n. C’est que tous les mécontentemens s’étaient rapprochés, et étaient comme contigus , et que, par leur réunion, ils formaient une masse et une chaîne qu’aucun pouvoir n’était capable de rompre... Le torrent une fois formé devait tout entraîner.
L’Espagne s’est trouvée dans cette extrémité qui place une nation entre le besoin de i insurrection ou la mort. En pareil cas, le choix ne peut jamais être douteux de la part d’un peuple. Alors il se fait à lui-même l’application du principe : salus populi supremci lex. Comme il renferme dans son sein le principe de tous les pouvoirs , il les rappelle à lui , lorsqu’il les voit tournés contre lui-même , et détournés du but pour lequel il les avait remis. C’est son bien dans lequel il rentre , et qu’il ne fait que retirer à un dépositaire infidèle. De simples particuliers ont d’autres devoirs a rem-
plir ? parce qu’ils ne sont pas les gardiens de la société ni ses agens; agissant comme individus séparés , ils ne peuvent exercer que les droits des individus.
C’est une délicate question , que celle qui touche à l’indication du point auquel finit le dévoir de l’obéissance, et commence celui de la résistance; la théorie de l’oppression n’est pas encore fixée; on peut glisser facilement dans cette route incertaine et mal tracée. Bossuet et Fénélon la décident contradictoirement. Bossuet, qui a tout cherché et tout trouvé dans les livres sacrés; Bossuet plus semblable encore aux grands pontifes de la loi ancienne qu’à ceux de la nouvelle, ayant toujours devant les yeux le peuple de Dieu > fait l’application des principes de la théocratie qui régissait les juifs, aux sociétés humaines qui ne peuvent être régies que par les principes des sociétés politiques. Avec lui, les sociétés humaines n’ont pas d’autre ressource que celle d’attendre qu’il plaise à Dieu de parler au cœur d’un tyran. Cela peut être fort commode pour celui-ci , niais il est très peu consolant pour les autres. Bossuet ne pouvait pas sortir de l’ancien testament , et il voyait toujours Samuel et Elie ju-
géant et punissant les rois , et perdant les exécuteurs de leurs volontés; mais, parmi nous, où la manifestation des vengeances célestes n’a plus également lieu, il faut revenir aux principes des associations humaines, et se conduire avec elles comme avec des habitans de la terre , et non pas avec des habitans de l’autre monde. Le salut des états est différent de celui des âmes ; la politique et l’ordre social ne sont chargés que du premier; le second appartient à lin autre ordre de choses : Fénélon parlait ainsi , et si c’est être révolutionnaire que de faire de même, pour ma part, je me résous sans crainte à passer pour révolutionnaire comme Fénélon... Heureux qui n’a à se reprocher que des torts partagés par cette âme céleste !
En matière d’insurrection , quelque chose vaut mieux que de demander quel en est le droit, c’est d’empêcher qu’elles ne puissent naître ; c’est de faire qu’il n’y en ait aucune cause. Quand les malheurs sont arrivés , c’est une triste consolation que le droit de se plaindre de manquemens à un devoir. En pareil cas , on ne peut pas faire le procès à ceux que l’on voudrait blâmer : il n’y a point d’exécuteurs
pour les arrêts lancés contre toute une nation: le plus sage est de ne pas se mettre dans le cas d’en avoir besoin : car,àl’heure de l’exécution, il faudrait invoquer les coupables contre euxmêmes, et faire servir leurs propres bras à leur
châtiment.
En traitant des principes des révolutions , il ne faut pas négliger d’en distinguer les causes accidentelles ou essentielles, éloignées ou prochaines. Quoique de nature différente, les unes influent beaucoup sur les autres , et finissent par les déterminer. Ainsi , en France, les sujets de mécontentement qui se faisaient ressentir
depuis la régence, n’auraient pas conduit a la révolution de 178g , sans les querelles du Roi avec le parlement. Lorque ceux-ci euient déclaré qu’ils n’avaient pas le droit d’imposer ni d’emprunter, lorsqu’ils eurent arraché au Roi l’aveu d’une impuissance semblable, et qu’ils curent fait des madrigaux sur cette impuissance ( i)?la révolution se trouva faite ? cai alors , l’ancien pouvoir fut renversé : un nouveau fut appelé 5 et c’est la translation aupou-
(i)Les parlemens disaient alors, T oVQ Majesté sein dans l’heureuse impuissance d’imposer ses peuples.
Voir qui constitue les révolutions . Rien n’égale en ennui non plus qu’en absurdité, tout ce que Fon a écrit sur l’origine de la révolution : elle est la toute entière. De meme , pour la révolution d’Amérique, les germes existaient : les bills des taxes sui le tlie et sur d autres articles la firent éclater. De même encore pour l’Amérique du sud, la révolution d’Espagnel’a faitéclore. Dans les ti ois cas, les causes éloignées etaien t les sujets de mécontentemens : les causes prochaines ont été les évènemens qui viennent d’être rappelés: l’occasion qui a accéléré ceux-ci, pouvait aussi les retarder. Ainsi, en Espagne, c’est l’embarquement immédiat commandé à l’armée, quia amené l’explosion générale. Quand les mécontens se sont sentis appuyés , ils se sont montrés, comme à leur tour les soldats s’étaient déclarés, parce qu’ils connaissaien t l’état des esprits, et qu’ils savaient qu’il suffirait de montrer un appui, pour que de l’autre côté on se déclarai. C’est ainsi que s’est fait la révolution d’Espagne : c est de même que s’était opérée celle de la Prusse contre son roi, allié de Napoléon : depuis long-temps la Prusse était l’ennemi de celui-ci, pendant que le monarque se disait son ami : ily avait contradiction entre le prince
et la nation. L’armée coupa le nœud en se rangeant du côté delà nation. Celle-ci voyant un fanal et sentant de l’appui, cessa de sc contraindre, et pendant que le roi de Prusse ( i ) envoyait à Paris faire les plus humbles supplications, la nation s’agglomérait autour de l’armée, et leur réunion devenue une force irrésistible, obligea le roi de prendre parti avec elles et de démentir ce qu’il avait envoyé dire à Paris. Les derniers pas de son ambassadeur étaient encore imprimés sur le parquet des Tuileries, et déjà le roi de Prusse avait passé aux ennemis, en cela fort bien avisé, car que pouvait-il devenir en restant séparé de sa nation et de son armée? alors où se serait trouvé sa force et son point d’appui?..
Le général Y ork a été le Quiroga de la Prusse , comme Quiroga a été le général York de l’Espagne: Y art de tous les deux a été de bien juger le moment, de le saisir, et de part et d’autre il n’y a rien eu d’oublié. Résumons tout ceci. Les causes éloignées de la révolution d’Espagne consistent, i° dans le renouvellement quel’Es-
(i) Voyez les notes apportées à Paris par l'ambassadeur extraordinaire du roi de Prusse, et les publications du gouvernement prussien contre le général York.
pagne avait éprouvé par sa révolution, et par la part qu’elle prend à la civilisation moderne; 2° dans le mécontentement général inspiré par le gouvernement de Ferdinand; la cause prochaine et décisive a été l’ordre d’embarquement pour l’Amérique.
Comme beaucoup d’autres , la révolution d’Espagne a trompé les jugemens vulgaires , qui s’obstinent à montrer toute action impossible là où ne paraissent pas des chefs déjà connus; ignorans, qui s’imaginent que pour être y il faut avoir été. Revenons à notre oracle, le cardinal de Retz : entendez-le déclarer que c’est une grande erreur que celle des hommes qui prétendent qu’il ne faut rien craindre quand il n’y a point de chefs. Ils naissent
quelquefois dans une nuit Celui qui a
dit cela , connaissait les hommes et ne méconnaissait par la richesse de la nature. Ainsi sont nés Quiroga et mille autres acteurs inattendus et nouveaux qui vont remplir le monde de leur nom, et s’élever sur l’horizon, d’ou vont à leur tour s’effacer peu à peu et disparaître comme des astres décolorés et à leur couchant, des noms qui rappelaient ce qu’avaient fait , il y a des siècles , des hommes alors
Nouveaux, et qui semblaient ne plus servir qu/a accuser ceux qui les portaient, cle l’absence de ce qui jadis leur avait donné de la valeur. Les hommes finissent par ressemblera Auguste, répondant à celui qui lui proposait de voir les tombeaux des rois d’Egypte enterrés dans l’Histoire autant que dans leurs cercueils, après avoir visité le tombeau d’Alexandre, qu’il avait voulu voir le tombeau d’un roi.
De V armée espagnole .
Elle vient de prendre un grand parti et de produire un bien grand effet : quand on en vient à Yultima ratio y si l’on ne peut y joindre regum , et que nationum s’y trouve substitué , îa solution est prompte et complète. Mais ici s’élèvent des cris en sens différens : dans les temps de parti, ce qui convient aux uns ne peut manquer de déplaire aux autres 5 ce qui est célébré ici , là est diffamé. Dans ces temps là , tout est combat ; l’intérêt de prévaloir exclut la raison 3 le bonheur est de contredire, d’accuser , d’incriminer. Laissons les passions suivre leur marche naturelle; pour nous, appelons-en à cette froide raison , qui seule est di gne de paraître dans les examens solennels
( So )
des actes qui décident du sort des nations , et recherchons quel a pu être le droit de l’armée espagnole dans la conduite qu’elle vient de tenir. Le ciel ne m’a point départi le don de dire beaucoup en peu de mots, et ici, il y a beaucoup à dire. J’ai besoin de temps pour m’expliquer. Il existe un acte complexe ; il faut en distinguer les divers élémens : des principes de diverse nature, se font aussi remarquer ; il faut les rechercher et les fixer. Je connais les dangers de cette question :
Incedo per ignés Suppositos cineri doloso,
La considération de ses dangers ne me détourne pas d’en chercher l’issue; parvenir a l’indiquer, est l’espoir qui me soutient dans cette discussion, et Futilité qui s’y trouvera jointe, sera le dédommagement de mon travail.
Que sont les armes? un dépôt confié par la patrie pour sa défense. Que sont les armées ? la force publique, organisée par la société pour sa protection, et payée par elle pour toutes les parties de son service propre. Un être de cette nature appartient donc tout entier à l’ordre exécutif : il 11e peut jamais faire partie de l’ordre délibérant; la raison en est bien simple, et
ttelle raison a toujours été méconnue dans tout ce qui a été écrit sur l’ordre militaire ; on l’a cherchée où elle n’étak pas, la voici : c’est que l’homme armé, à plus forte raison le corps armé, est supérieur en force à tout ce qui peut se rencontrer avec lui; les armes rompent l’égalité; la force est d’un côté et la faiblesse de 1 autre. Le premier caractère de toute délibéra tion, c’est l’égalité entre les délibérans, source de leur liberté; une délibération sans liberté ni égalité ne présente aucun caractère auquel on puisse reconnaître l’empire de la raison , et cependant c’est elle que l’on recherche en toute délibeiation : par conséquent 1 état militaire est par sa nature incompatible avec la délibération ; les armes sont si fortes que, dès qu’elles paraissent, elles décident; la délibération est faite pour délier les noeuds, et les armes pour les couper; l’une est donc incompatible avec les autres, il connaissait bien ce qu’il y a de péremptoire et de décisif dans les armes , ce Gaulois qui met tait son épée dans la balance où se pesait l’or des vaincus; les hommes armés sont donc exclus, par la nature de leur profession, de toute délibération. Ils sont donc subordonné par cette même nature j mais à qui, et dans
quel cas? Yoilà ce qu’il faut bien examiner.
Les hommes ont un penchant naturel à défendre ce qu’ils regardent comme une propriété; ainsi il est bien rare qu’un corps cherche à se soustraire à l’obéissance en présence de l’ennemi , lorsqu’il s’agit de la défense du sol de la patrie; hors de cas extraordinaires, tels que les mutineries de troupes que les monarques espagnols de la dynastie autrichienne, accoutumés à laisser leurs armées manquer de tout, ne cessèrent pas d’éprouver ; tels encore que le refus qu’aux portes de Pétersbourg, éprouva Gustave III de la part de ses troupes dans la guerre contre Catherine , refus qu’avait fomenté cette habile princesse, et qui la sauva , on ne citerait que peu de manquemens à l’obéissance de la part de troupes en état de guerre, et pourvues de ce qui est nécessaire pour la soutenir. Là , l’obéissance est toujours assurée et complète , il n’y a d’embarras véritable que lorsque l’action militaire doit avoir lieu dans l’intérieur ; l’instinct du soldat lui
rend sensible le besoin de l’obéissance absolue devant l’ennemi. Dans les pays où les vrais principes de la sociabilité ont acquis un grand empire , comme en Angleterre et aux Etats-
Unis, Faction militaire n’est légitime, a l’égard des citoyens , que par l’appel dei’autorité civile; alors c’est la société qui se fait à elle-même l’application de sa propre force , et qui en use contre ce qui peut la troubler. Les chefs militaires n’ont pas le droit de déployer de leur autorité privée cette force terrible, ni sans autorisation légale; admirable et humaine institution , qui donne des garanties à la faiblesse contre la force , et qui , en suivant l’ordre de la nature, rend la raison, dont le calme est l’apanage, arbitre et modéi^atrice de la force, dont la violence est l’attribut. C’est en faisant tempérer l’une par l’autre qu’une loi prévoyante a pourvu à la sûreté de tout ce qui n’est pas armé , à l’égard de tout ce qui l’est : autrement le monde entier ressemblerait à l’Égypte, dans laquelle quelques milliers de Mameluks font à leur bon plaisir de quelques millions d’hommes. L’Histoire est remplie des effets funestes de l’intervention des corps armés dans les affaires de la cité. Dès que Rome eût des citoyens trois fois consuls et triomphateurs , l’armée , instrument de ces triom~ plies, devint celui de leur pouvoir. Les Sylk, les Marius, préludèrent aux sanglans débets
des César, des Pompée et des Octave. La liüerté périt dans ce choc; les légions se trouvèrent appartenir plus a leurs chefs qu’à la patrie ; jusque là elles avaient servi Rome, elles ne voulurent plus que servir les Césars : leur nom remplaça parmi elles ce grand nom de Rome, qui les avait si souvent conduites à
la victoire, et qui tenait, pour ainsi dire, leurs veines tou j ours ouvert es pour 1 ui offrir leur sa n g.
Bientôt les Césars sortirent du prétoire, créa-
tures ou victimes des soldats. L’ordre militaire
fut aussi déréglé dansle Bas-Empire; les Janissaires ne sont pas plus terribles pour les sultans , que ne le furent souvent les prétoriens pour les maîtres de Constantinople; en Russie, les Strelitz et les Gardels firent et délirent les czars ; la fille de Pierre-le-Grand marche au palais avec cinquante vieux soldats, vainqueurs de Pultawa , et pleins encore de l’image de son pere; Catherine n’a qu’à séduire les gardes de son trop confiant époux pour s’emparer de son trône et disposer de sa vie. Gustave III à la tète de quelques régimens, renverse la constitution de son pays, et fonde un pouvoir sans limite. Jadis, avec l’appui de ses fanatiques légions, Cromwel s’était saisi de son roi,
du sceptre, et s’était fait un hochet du signe révéré du pouvoir législatif de son pays : au 18 fructidor , comme au 18 brumaire, l’empire fut adjugé par des soldats.
Un coup-d’œil jeté sur l’Histoire suffit pour montrer de quel intérêt il est que l’action militaire soit toujours bien réglée dans l’état. 11 est vrai, et c’est la consolation que cet exposé rend bien nécessaire, les désordres militaires n’ont guère lieu que dans le désordre-même de l’étal; alors c’est l’état qui corrompt le militaire ; celui-ci ne peut pas rester inactif dans le mouvement général. Comme hommes et comme citoyens, les soldats ont des intérêts communs avec l’état; le serment prêté au drapeau , l’armure dont ils sont revêtus n’étouffent pas chez eux les affections de l’homme et du citoy en ; il est impossible que le soldat résiste longtemps aux mobiles de perturbation qui l’environnent. C’est ce qui eut lieu en France à l’époque de 1 789 ; l’état se troubla , avec le trouble la discipline s’évanouit; Louis XYI chercha son armée, et dans le mouvement général de la nation , il ne la trouva plus ; à sa voix elle eût volé aux frontières, elle y resta sourde dans le feu des disputes civiles. Voilà ce qu’il faut
bien savoir discerner , à quoi il faut faire la plus sérieuse attention , et ce qui doit faire veiller à écarter de l’état tout sujet de troubles, pour éviter de perdre l’appui de l’armée , au moment où l’on en aurait le plus de besoin. Comme c’est l’armée qui en résultat finit par décider, en temps de troubles elle devient de suite l’objet des vœux des eontendans, et par là même celui de leurs recherches; alors le chef devient le courtisan du soldat, celui-ci est averti de son importance ; il se sent recherché, et, de passif qu’il doit être, il tend à devenir actif. L’empire est exposé à devenir sa proie, et trop souvent il fut mis aux enchères par les mains qui n’avaient que le devoir de le défendre ; une révolte, qu’on peut appeler grossière, au sein du calme de Fétat , est un phénomène dont il existe bien peu d’exemples. L’entreprise de Mallet ne fut point une révolte militaire, mais un complot de quelques chefs abusant de l’obéissance du soldat. Celui-ci fut trompé dans l’exécution du d ev oir qu’il croyait remplir. Une révolte directe contre le prince ou contre ses ordres , est encore une chose fort rare ; le militaire est enchaîné par mille liens à son
drapeau ; une révolte suit rarement une autre révolte. L’honneur du militaire s’y oppose ; il souffrira beaucoup avant de se décider à se charger de ce qui pourrait le montrer comme s’écartant de cet honneur. Ainsi, en i8i5, il était bien évident que l’armée n’avait aucune propension à une nouvelle défection , et qu’elle eût supporté beaucoup avant que d’y retomber ; les craintes qu’à cette époque on témoignait sur cet article, les précautions dont on surchargeait cette armée , ne prouvaient chez ceux qui se livraient à ces soins superflus , que leur impéritie et leur ignorance de ce qui met les hommes en mouvement , ou de ce qui les retient dans le calme.
Si la défection n’a pas lieu par caprice , la désobéissance contre la répression commandée d’une attaque sans causes puissantes à la fois et évidentes, n’est pas davantage à craindre. Dans ce cas, l’obeissance du soldat est toujours certaine; un instinct naturel de justice et d’ordre le retient dans le devoir , et le conduit à le remplir facilement, et même avec alacrité. Une insurrection perturbatrice, offensive pour la propriété publique ou privée , pour la sûreté individuelle ou commune, sera toujours
réprimée par Je soldat , sans hésitation et sans répugnance 5 alors il est soutenu et comme poussé dans son action par le sentiment de la droiture naturelle 5 on s’abuse beaucoup sur le compte du soldat : des chefs et des observateurs vulgaires se persuadent qu’un homme, en revêtant Fhabit militaire , abjure tous les sentimens et toutes les affections de l’huma-
mte, quil cesse de vivre de la vie civile, et qu’il ne vit plus que de la vie purement militaire ; erreur grossière , méprise funeste , qui a souvent entraîné des chefs à commander à des hommes comme soldats, ce qu’il était évident qu’ils allaient leur refuser comme membres de 1 humanité autant qu’eux-mêmes. Sous la cuirasse bat encore le cœur humain * sous le casque repose encore cette tête humaine, siège de la raison, qui juge le commandement dont l’exécution est confiée à la main que cette raison doit toujours diriger.... Commandez à des troupes des exécutions sur des citoyens; mettez-les en présence de leurs parens , de ceux dont la vue propre à émouvoir leur sang les rappelle aux sentimens de la nature, et vous verrez s’ils ne vous rappelleront point parleur conduite que leur cœur leur dicte que la na *
ture est avant les armées. S’il y a de la part du soldat devoir d’obéir, il y a aussi de la part des chefs devoir de regarder à ce rpi’ils comm andcn t; ces devoirs sont réciproques, pour qu’il y ait certitude et continuité de subordination. Il serait dangereux de renouveler Faction des trou-
pes contre les citoyens; ils finissent inévitablement par se mêler ensemble. En Angleterre, je défie qu’une scène telle que celle de Manchester ait lieu deux ou trois fois. On sait par quels .moyens on peut animer le soldat contre les citoyens ; mais cela est bon une ou deux fois tout au plus, et ne peut être renouvelé sans danger. En temps de mouvement général dans une nation , les a parte de troupes ne sont d’aucun appui , quelque soin que l’on ait pris pour s’en assurer; elles finissent toujours par se réunir à la nation . Voyez ce qui est arrivé au malheureux Louis X\L Depuis le i4 juillet 1789, il n’aurait pas pu compter sur un bataillon; l’armée entière suivait le courant populaire. 11 s’était formé au milieu d’elle, comme dans la nation, une espèce d’enchantement, qui la maîtrisait et qui la portait dans une direction toujours certaine. Il arrive quelquefois que des mots magiques s’établissent au
sein d’une nation, et y exercent un empire supérieur à tout autres. A Yarennes, au cri du temps y les armes tombent clés mains de deux régimens, dont les chefs (i)? aussi lionorables que dévoues , en leur prodiguant les soins les plus attentifs , avaient cherché à faire un rempart pour le monarque; parmi eux, à peine quelques-uns suivirent leurs chefs ou répondirent a leur appel ; le reste , frappé comme par la présence de la tête de Méduse, resta immobile ou fut grossir les rangs de la multitude. Les expériences de ce genre ne peuvent être douteuses et ne doivent pas être hasardées légèrement.
Une longue oisiveté relâche le lien de la discipline, et dégoûte le soldat. Homme de guerre, il ne se sent pas fait pour la paix; il s’y trouve déplacé ; rapproché du citadin , il rentre dans l’ordre civil, et il devient raisonneur ; cela est conséquent. Eloigné des hasards , il trouve fermée une carrière dont les hasards doivent lui ouvrir toutes les chances; le soldat tient plus à l’avancement qu’à la vie ; celle-ci
(r) M. le duc de Choiseul, pair de France; M. le comte Charles de Damas.