‹ De la révolution actuelle de l'EspagneChapitre 5 sur 17 · GI · texte numérisé non relu

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lui paraît le moyen de l’autre, et vivre, sans avancer, lui semble reculer dans cette même vie. Il ne s’explique pas son oisiveté , et il s’en dégoûte.

Les minuties, les tracasseries sont insupportables au soldat , et antipathiques à son esprit. Il est homme de main, et d’un état tout d’exécution ; son esprit est donc incompatible avec celui des minuties. Etre insouciant, détaché par état d’une vie dont le sacrifice doit toujours être prêt , il ne peut que se trouver blessé par un genre d’occupation ou d’exigeance qui le ramènerait dans cette espèce de détails et de soins qui supposent l’extrême désir de la conserver. Les colonels faiseurs de l’armée de Louis XYI avait mis cette armée au désespoir avec leurs modes du Nord, avec leur tenue de petits-maîtres. Les Descars, les Guihert, les Lambert , les de Guignes , les de Poix , tour à tour durs et minutieux, avaient porté dans l’âme du soldat français la détestation d’un genre de service qui ne faisait plus de lui qu un russe , un prussien , une poupée armée , et jamais un français. Le duc du Châtelet fut sans intention et sans s en douter , la cause déterminante de la révolution. Transporté du

commandement du régiment du Roi à celui des gardes françaises , il répudia l’héritage du maréchal de Biron , qui , au centre de la corruption du temps et delà capitale, avait maintenu ce superbe corps dans une discipline exemplaire, qui le rendait la sauve-garde de Paris. On appelait alors les sergens aux gardes , les curés de Paris. Il voulut remettre à l’école de son ancien régiment les vétérans de celui

des gardes. Dégoûtées de lui, elles abandonnèrent le trône. On aurait dit qu’il y avait une conspiration pour enlever cette armée au Roi. L’ordonnance qui exigeait la noblesse pour parvenir au grade d’officier, était un acte d humiliation pour farinée , et par conséquent un acte hostile contre elle; de plus, c’était un anachronisme véritable* car on prenoit le moment de l’affaiblissement des idées de noblesse, pour attribuer à cette partie privilégiée un droit exclusif, propre à blesser toutes les autres classes.

M. de Saint-Germain avait tenté d'introduire dans l’armée le code pénal allemand, entièrement opposé au génie militaire des Français; par là, on avait beaucoup offensé le militaire. Le bâton n’est pas un conducteur

respecté par les Français; chez eux l’honneur seul est reconnu pour guide; si le sabre doit atteindre le soldat français , c’est par la pointe ou par le tranchant , mais jamais par le plat.

Louis X\ in formé que dans un combat livré pendant la guerre de Sept Ans , plusieurs olliciers avaient succombé sous des coups qui ne pouvaient pas être partis de la main de l’ennemi : voilà bien des coups de canne pa yés > répondit ce prince. Mot d’un sens exquis, et bien fai t pour appartenir à un monarque doué d’un jugement très droit.

Le soldat est homme comme un autre; ainsi, comme les autres hommes, il juge et juge sainement: tout ce qui sera dans la l igne du devoir possible, sera exécuté par lui; tout ce qui s’en écartera, sera tenté, mais ne pourrait être exigé plus d’une fois sans danger.

Commandez à l’armée du général Leclerc d’aller à Saint-Domingue , quarante mille soldats admirables vont se laisser jeter sur l’Océan sans murmurer, pour aller chercher un monde nouveau, pour braver un ennemi d’une espèce nouvelle , et pour supporter les feux d’un autre soleil que celui qui les réchauffait en Europe. Mais lorsque la Renommée , messagère de la

mort, aura appris à l’armée française que les ossemens de ses frères d’armes blanchissaient les rivages empestés et brûlans de Saint-Domingue , et que si la gloire n’a pas cessé de leur être fidèle, aucun but d’utilité n’a consolé leurs mânes, un second embarquement présentera les plus grandes difficultés. Essayez d’envoyer une armée française en Russie, en Egypte, à Saint-Domingue, et vous verrez ce qui arrivera. Or, c’est cet ensemble de causes de relâchement, de dégoût et finalement de défection, qui ont décidé le mouvement de l’armée espagnole. Elle a fini par manquer à son roi , parce que depuis long-temps son roi lui avait manqué. Je parle des hommes, et à des hommes raisonnables , et par conséquent , je ne dois pas craindre de parler raison. Aujourd’hui la raison forme le droit commun et le tribunal universel; laissons crier à l’ anarchie y au révolutionnaire > ceux dont tout le dictionnaire politique se compose de deux ou trois mots qu’ils n’entendent pas ; pour nous , tenons-nous à la raison ; c’est l’ancre du vaisseau; c’est le langage commun qui réunit entre elles toutes les parties de l’humanité ; demandons-nous qu’est le soldat ? Le défenseur de la

patrie ; mais il est aussi son enfant ; il lui donne sa vie : est-ce donc trop que de lui donner aussi les moyens de l’entretenir? Comment Vous défendra celui dont la misère aura d’avance affaibli le bras et flétri le cœur? Que fait la patrie à celui qui n’en reçoit que des rigueurs? 'Que fait le devoir à celui dont la force ne correspond pas à la volonté de le remplir ? Le dev oir du soldat est de mourir pour celui auquel il s’est attaché • le devoir de celui-ci est de le nourrir et de pourvoir à ses besoins. Quelle absurdité d’ailleurs que celle de commencer par énerver l’instrument dont on attend le service ? On ne se conduit pas ainsi avec les animaux utiles. Il y a donc un contrat véritable entre le soldat et son chef: tout ce qui a été promis et convenu de part et d’autre doit être accompli , ou le contrat est rompu. Le serviteur de la patrie, et, par ce nom de patrie, j’entends aussi le prince exerçant les pouvoirs de l’Etat , ne peut être d’une condition inférieure aux serviteurs des particuliers. Les lois civiles ont pourvu à l’observation de leurs engagemens réciproques - le service le plus noble en lui-même serait-il réservé à un traitement inférieur? Cela choque les pre-

mieres notions de la justice et de la raison , et l’insistance dans un système aussi déraisonnable serait le grand chemin de la rébellion, Que des lois severes retiennent sous le drapeau ou rappellent auprès de lui les serviteurs de la patrie, rien n est plus juste : ces lois ne seront pas faites contre ceux qu’elles atteindiont, mais pour la patrie, dont le service est d une trop grande importance pour être délaissé sans son congé. La désertion du soldat blesse chaque membre de l’association , et l’association toute entière , en les exposant à rester sans défense au moment même ou elle leur serait plus nécessaire. Mais la désertion de la société ne doit ni précéder ni accompagner celle du soldat. Le prince qui laisse son soldat sans pain , sans paie , sans habits , sans médecins, a déserté le premier ; le soldat n’a fait que le suivre ; le chef est le premier coupable ; le premier il a rompu le contrat. L’homme rejeté par cet abandon dans l’état de nature , a repris les droits qu’il avait reçus d’elle; il a été délié, et le déserteur apparent, dans le fait, n’est plus qu’un affranchi. Toute rigueur qui suit l’infraction non réparée du contrat, est un abus de la force ; si cet abus va jusqu’à l’ef-

fusion du sang, il devient un assassinat véritable. Il faut enfin s’entendre, et savoir si les hommes sont dépurés machines dans les mains de quelques chefs, ou bien des parties de la création correspondantes à ceux qui les font mouvoir , et participant aux mêmes principes de sensation et aux mêmes droits de conservation. Le soldat doit une obéissance aveugle et illimitée à son chef, en tout ce qui est du service militaire. La trompette sonne; il n’a pas à s’enquérir sur quelles contrées vont flotter ses étendards ; il n’a qu’à les suivre : la foudre gronde, l’ennemi marche; il n’a pas plus à compter le nombre des coups que celui de ses adversaires ; il a su et accepté tout cela en passant sous le drapeau; il a dû y lire gravés : mort et lauriers ; voilà le terme et le prix de son bail. Mais cette abnégation de la vie ne peut jamais être la certitude de la mort; le soldat en a accepté les hasards , mais non pas la certitude : si la mort était certaine, on ne trouverait pas un soldat. De plus , l’exigeance doit être inséparable de la possibilité ; commander l’impossible est commander la désobéissance; les hommes ne sont pas des instrumens aveugles ; avant d’agir, et à quel prix,

grand dieu! ils veulent savoir si agir servira à quelque chose ; et lorsque la démonstration de l’impossibilité se révèle de toute part , la ré- \olte du coGur suit de près celle de fcsprit; et ne ci oyez pas que le soldat ne soit pas un très juste appréciateur de cette possibilité; la nature , qui a pourvu chaque être de tout l’instmct necessaire pour sa conserva tion? a révélé à tout homme et placé au fond de son cœur

le sentiment de la limite ou finit le devoir des

sacrifices , et commence le droit de la conservation propre. Il faut donc bien se garder de violenter cette nature, en commandant au militaire ce qui dépasse évidemment la mesure de ses forces. Si vous l’otibliez , de son côté il oubliera qu’il est soldat , pour se rappeler avant tout et peut-être uniquement qu’il est homme.

Le roi des rois, le dominateur de l’asie, le superbe Xercès rassemble autour de sa tente les flots de ces peuples que, dans son orgueil, il a appelés de toutes les parties de son vaste empire , pour servir deministresà ses vengeances contre les Grecs trop lents a obéir à ses ordres^ du haut d’une montagne ses regards se promènent sur les innombrables bataillons qui doivent fouler aux pieds cette Grèce trop étroite

pour les contenir : à la vue de ces victimes préparées du trépas, il se trouble, il s’émeut , son cœur redevient celui d’un homme, les larmes inondent son visage* il ne peut soutenir sans frémir l’aspect de cette multitude rassemblée pour fournir aux festins de la mort , et qui, à sa voix, a quitté le doux sol delà patrie qu’elle ne doit plus revoir* humaine et honorable pensée, faite pour racheter quelque partie des fautes de cet insensé. Les gladiateurs en entrant dans l’arène saluaient les empereurs par ces lugubres accens dont le son attendrissant porte encore, après deux mille ans, la douleur et la pitié dans nos âmes : morituri te salutcint ; mais c’étaient des esclaves * mais c'étaient des hommes dans lesquels un peuple féroce, d’accord avec des maîtres aussi ou plus barbares encore que lui, méconnaissaient le caractère et les droits sacrés de l’humanité : mais les soldats des peuples chrétiens et civilisés ne sont pas des gladiateurs dans une arène , livrés au glaive pour l’amusement d’un peuple inhumain, mais desenfans delà patrie, qui doit être avare de leur sang et prodigue de soins à leur égard.

laisons l’application de ces principes â l’ar-

mée espagnole, et observons, i° qu’en Espagne les embarquemens des troupes ne se sont jamais faits sans difficulté pour l’Amérique : il était reconnu dans cette armée, qu’aller en Amérique ou bien au tombeau, étaient synonymes : quelques débris des combats , quelques restes échappés à l’insalubrité du climat, étaient tout ce que l’Espagne revoyait de ses liabit ans employés dans ces expéditions lontaines. Le soldat espagnol en partant pour l’Amérique, devait renoncer à jamais à l’Espagne ; là il n’y avait pas seulement des chances de mort, comme le renferme l’état militaire en Europe, mais encore la certitude d’une mort inévitable etaffreuse. Desrégimens envoyés en Amérique, jamais l’Espagne n’a rien revu que les drapeaux : personnel et matériel, tout y restait.

2*. Des expéditions espagnoles ne ressemblent pas à celles qui sont préparées en Angleterre ou bien en Hollande; ces deux pays de la richesse , de la propreté, des soins bien entendus, une expédition anglaise, par suite de la richesse nationale, de l’habitude des soins , et de celle de ces sortes d’expéditions, présente à ceux qui en font partie , les moyens de santé et de préservation dont on peut jouir dans des

voyages de plaisir. La répugnance a la ire partie d’expéditions qui offrent tout ee qui peut être ra ison nablement exigé, serait in excusable; mais c’est ce qui ne se rencontre pas de même dans les expéditions espagnoles. Tout y manque ; rien n’est jamais prêt ; la saleté y produit l’infection ; la parcimonie et la fraude président aux approvisionnemens : une partie est plus propre à donner la mort qu’à soutenir la vie; tous les soins de la santé manquent. Quelle horreur ne doivent pas inspirer des transports pareils qui doivent etre faits a des distances immenses , sous les feux d’un soleil dévorant, et pour aboutir dans les fanges d’une terre successivement détrempée par les torrens que vomissent les tropiques , et embrasée par les ardeurs d’une canicule de six mois : telle est la destinée des malheureux que l’Espagne envoie dans ces cruels climats. L’armée espagnole était régénérée, comme nous l’avons montré dans le commencement de cet ouvrage; elle était formée d’élémens nouveaux et puisés dans la révolution ; les officiers surtout étaient tous enfans de cette même révolution : plusieurs insurrections, comme plusieurs chefs militaires, avaient déjà éclaté.

Déplus, l’entreprise d’O’donnel, au mois de jmllet dernier , avait dû laisser des germes d indisposition et d’indiscipline.

L’armée manquait de tout • il passe poilr constant que depuis plusieurs mois la paie manquait absolument, et en considérant 1 état des finances de l’Espagne , cela ne présente rien que de très probable. Ollîciers et

ats se trouvaient dans un dénuement

q«u les forçait en grand nombre de recourir

a la chanté publique, d’humilier devant les

plus vils secours des fronts destinés à faire

pâlir leurs ennemis et de faire étendre vers

une aumône flétrissante les mêmes mains qui

devaient aller donner des fers aux vastes et

opulens empires où naissent l’or et les pierres

précieuses dont s’enrichit et se décore le reste du monde.

Tout semblait donc avoir été préparé comme avec soin pour ébranler dans cette armée la fidélité, pour la dégoûter du service, et pour rompre le lien de l’obéissance ; dans un pareil état , le contrat entre celui qui exigeait le service et celui qui devait le rendre , était manifestement rompu , et quiconque lisait à la fois le tableau tracé par le roi lui-même, de l’état

de cette armée (i), de celui de son royaume, et les injonctions menaçantes par lesquelles il voulait retenir ou rappeler sous le drapeau des hommes quil laissait mourir de faim, ne pouvait pas s empecher de reconnaître que le

roi ne s entendait pas lui-même, en demandant

une chose au-dessus de la nature , contraire à la îaison, a la justice, à la sainteté des contiats, et prévoyait que ces extrémités amèneraient l’armée à une insurrection éclatante et piochaine. Etrange maniéré déjuger des choses et de conduire les hommes • on croit avoir le droit de tout exiger d’eux, sans que de son côté, on se croie tenu de rien à leur égard : toutes les charges sont d’un coté et aucune de 1 autre; c’est le faible, celui qui doit recevoir la force, qui use de ces exigeances à l’égmd de celui qui a cette force et qui doit la lui donner, et 1 on s’imagine que parce que ces hommes sont tenus de devoirs d’une nature particulière , on a Je droit de tout exiger d’eux, que rien ne leur est du, que leurs souffrances , leur vie, tout vous appartient. Ah!

(i) Voyez les proclamations du roi d’Espagne, relatives à la désertion»

de pareilles doctrines ne peuvent que conduire a des catastrophes ceux qui en font la base de leur conduite, il faut être aveugle pour ne pas voir où elles aboutissent inévitablement* il faut croire que les autres , ses semblables , sont pétris d’un autre limon que celui dont on l’est soi-même, pour pouvoir supposer qu’ils se soumettront toujours à ce qui contrarie tellement la nature de l’homme, les penchans de son cœur, et les lumières de son esprit. Changeons les rôles un moment, et mettons ceux qui pleins de l’orgueil du commandement et confians dans l’habitude de l’obéissance, imposent aux autres le joug de ces prescriptions cruelles, mettons -les à la place de ceux-ci , que ce soit leur tour de les subir, comme leur cœur vase soulever, comme ce qu’ils regardent et veulent faire passer pour si criminel aujourd’hui, dans cet état valeur paraître la chose du monde la plus légitime : Ah! quand il s’agit décharger les autres on est fort libéral; mais c’est quand il faut prendre le fardeau sur soi-même que Ton commence à bien évaluer sa pesanteur : on ne voudrait pas y toucher du bout du doigt.

Or, telle était la déplorable position dans

laquelle le désordre du gouvernement de Ferdinand avait placé l’armee espagnole (i)- Ce.'»! de ses propres mains que ce prince avait ^empli les liens qui lui attachaient celte armée, qui pendant tant d’années et par tant de travaux ne lui avait pas donné de si éclatantes preuves de dévouement, pour aboutir aune révolte, a une séparation violente , si elle n’eut pas ete tourmentée , dégoûtée et comme saturée a plaisir de ce qui pouvait la forcer à embrasser la résolution qu’elle a fini par prendre. Dans tout ceci, le gouvernement espagnol n’a montré d’art que dans un seul point, celui de dis-

soudre son armée, et il y a parfaitement réussi.

(i)Les choses en étaient au point que le roi d’Espagne s’est vu réduit à frapper d une contribution forcée la ville de Cadix , le jour qui a suivi la cessation de la fièvre jaune : acte unique dans l'Histoire.

On avait fait sortir du port des vaisseaux marchands , pour leur faire acquitter des droits de douannes dans d autres ports du royaume j depuis quelque temps , le gouvernement espagnol vivait de ce que dans le Levant on appelle des avanies.

Quand le cardinal de Loménie fut réduit à vivre jour à jour du produit des barrières de Paris , il fallut partir. Tout gouvernement qui en est là, ne peut pas compter sur huit jours d’existence .

L armée d Espagne avait lieu d’éprouver les plus Vifs mécontente mens; mais si grands qu’ils fussent, ils n’auraient pas suffi pour décider l’explosion , si elle ne s’était pas senti soutenue par les mécontentemens publics. Mais les choses étaient arrivées à ce point critique dans lequel les mécontentemens se touchent, et en se touchant forment un faisceau dont la force est irrésistible : 7 à 8 mille hommes, relégués à 1 extrémité de la péninsule , n’étaient pas en état de déclarer la guerre au roi d’Espagne, ni de conquérir son royaume, si l’Espagne eût encore appartenu réellement à ce roi, et si elle eût été disposée à le seconder; une insurrection emporte toujours avec elle caiacteie peu favorable, et trouve beaucoup de préjugés à surmonter ; une insurrection militaire se présente sous des rapports encore moins favorables ; pour qu’elle n’appelle pas tout le monde contre elle, il faut qu’elle ait tout le monde pour elle ; car autrement elle sera bientôt étouffée. Mais si par malheur cette insurrection ouverte est en harmonie avec l’insurrection cachée et déjà existante au fond des coeurs , si les plaintes et les griefs de l’armée sont les griefs et les plaintes.

publics, alors les insurgens ne sont plus des ennemis, mais des organes; des hommes isolés, mais un centre commun; alors après quelques momens de consultation et d’hésitation , on se réunit à eux ; d’un effort commun on attaque l’objet qui produit l’irritation , on le renverse; des chefs donnés par la nécessité se trouvent tout d’un coup acceptés par la masse , et ceux qui dans l’isolement de leur mécontentement eussent passés pour des traîtres et eussent été punis comme tels, réunis aux mécontentemens publics, leur servent de vengeurs, et se voient proclamés les libérateurs de la patrie : cette théorie est si simple, qu’en vérité on ne conçoit pas comment le gouvernement espagnol s’est mis dans'l’état d’en ressentir les effets.

Or , v oila précisément ce qui est arrivé de Farmee, du gouvernement et du peuple d’Espagne.

L’armée était mécontente, et à bon droit; le peuple 1 était aussi, et avec la même raison. Les chefs militaires ont jugé la position ; ils ont reconnu qu’il n’y avait qu’à soulever un épiderme pour faire apparaître une autre Espagne que celle qui paraissait à la vue , qu’il ne s’agissait que de rompre la glace, d’ouvrir un débouché à la manifestation des sentimens

publics , et de leur montrer de l’appui; ils sont partis de ce point de vue qui était parfaitement juste, et du premier bond ils ont atteint le but. C’est ainsi qu’en Prusse l’armée jugea la nation, et que la nation se sentant appuyée par l’armée, éclata et fit ressortir les sentimens que la crainte avait jusque là retenu au fond de son coeur.

Partout où les mêmes élémens existeront , le même résulta se présentera.

Quant à l’armée espagnole, il faut encore considérer deux choses :

i*\ L’effet croissant des envois faits successivement en Amérique; 2° l’effet des mesures d’exécution prises à son égard pour l’embarquement. On trouvera dans ces faits la justification de la théorie exposée plus haut.

Depuis six ans , l’Amérique a absorbé quarante mille hommes env oy és d’Espagne : on n’en a pas vu revenir un seul. Comme il était naturel, les premiers embarquemens se sont faits sans obstacles. Au mois de juillet dernier, ils ont excité un soulèvement dans l’armée, il a fallu qu’une partie de l’armee marchât contre 1 autre, et la poussât à bord des vaisseaux. Trois mille hommes ont été embarqués comme des mou -

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tons y écrivait O’clonnel : il était probable que ces moutons se changeraient bientôt en fiers lions. Un nouvel ordre d’embarquement est intimé, et voilà que les moutons An mois de juillet 1819, au mois de janvier 1820 se sont trouvés être des lions rugissans de colère, et prêts à s’élancer sur leurs conducteurs. Toutel’armée d’Espagne devait être dans leurs intérêts, car, ainsi qu’eux , toute cette armée se voyait menacée successivement du même sort ; celui qui refusait de prendre la route de l’Amérique fermait aussi cette fatale carrière pour tous les autres. Aussi , voyez comme d’un bout à l’autre de l’Espagne toute cette armée s’est entendue. Celle de Cadix n’a eu qu’un mot à proférer pour qu’il fût répété dans tous les corps armés de la péninsule , et pour que de la bouche des soldats , il passât aussitôt dans celles de tous les citoyens : quand on en est là, tout est fini. L’armée espagnole a été réunie en grande masse , et pendant un long-temps • elle a passé une année sur les bords de la mer, à compter les coquillages, à contempler les vaisseaux pourris sur lesquels elle devait traverser l’Océan . les transports frappés de la fièvre jaune dans lesquels on allait la renfermer , à la porte de

Cadix ? cette ville plus américaine qu’Espagnole, dont 1 état est de s’entretenir des affaires de 1 Amérique, source de sa richesse. Cette armée avait vu rentrer dans le port un des vais seaux russes cédés à l’Espagne , qui n’a pas pu se soutenir sur l’eau pendant la moitié de sa carrière ; elle avait pu apprendre que la fi egate 1 Isabelle , dans le cours de la traversée, de désespoir et de misère avait été se jeter dans les ports de l’ennemi contre lequel elle était envoyée ; elle a pu apprendre que la moitié de ces trois mille hommes embarqués comme des moutons était hors de combat ou jetés a la mer, en arrivant à leur destination ; elle a pu entendre parler journellement de l’inutilité des efforts de Morillo, des désastres de ses frères d’armes , des succès et des forces croissantes de l’ennemi • elle contemplait depuis un an ses pavillons bravant Cadix lui-même, et épouvantant tous les rivages de l’Espagne; elle a pu reconnaître qu’une nouvelle conquête de l’Amérique était impossible (i). Déterminée par cet ensemble de

(i) Voyez les proclamations de Quiroga et des autres chefs ; ils déclarent uniformément que la conquête d« l’Amérique est impossible.

circonstances irrésistibles , l’armée a éclaté au milieu du dénuement le plus absolu, des mé-

contentemens publics , de l’attente d’une déportation personnelle, des tortures de la transplantation et de la mort en Amérique. On devait s’attendre à ce résultat- et depuis long-temps, tout oeil pénétrant le voyait arriver.

Cette meme armée qui a rompu ses engagemens avec le roi d’Espagne, pour ne pas se laisser déporter en Amérique, à sa voix, aurait volé aux frontières, si l’ennemi les eût menacées. Des hommes éclairés connaissent la différence qui se trouve entre défendre la patrie sur son sol et contre l’étranger, ou bien aller attaquer chez eux des hommes qui ne vous demandent rien, ou plutôt qui ne vous demandent que ce que vous avez voulu et fait vous-même , c est -a -dire, être les maîtres chez vous : car, voilà toute la querelle de l’Amérique avec l’Espagne : la première veut être la maîtresse en Amérique, comme laisser la seconde être la maîtresse en Espagne, cela n’est ni ambitieux ni criminel. On ne peut pas engager les hommes a se condamner à d’horribles souffrances sans aucun but apparent d’utilité, le jour de l’exa-

men ne peut tarder à arriver; et ce jour -là, quand les hommes ont dit pourquoi , le résultat n’est plus douteux.

Telles sont les considérations principales que nous ont présentées le grand évènenement et le grand exemple de l’insurrection de l’armée espagnole : elle a des caractères particuliers , mais tellement appropriés à la nature des choses qu’il était possible d’en assigner les degrés, par qui voulait y faire attention, ainsi qu’en suivre le développement, comme jour par jour*

Une insurrection militaire est toujours un malheur et un désordre ; on pourrait presque dire une difformité dans l’ordre social et civil. Beaucoup de dangers sont attachés à un pareil exemple , avec des masses d’hommes dont les bras sont plus forts que les têtes, que beaucoup d’incitations peuvent remuer, et dont l’intervention est irrésistible. C’est une question hardie et bien délicate à traiter , que celle de la légitimité de l’insurrection ; ses dangers doivent la faire tenir à l’écart, et loin des yeux du vulgaire trop sujet à l’erreur; mais si les insurgens, quels qu’ils soient, ne peuvent être tout-afait exempts de blâme, combien n’en méritent

pas ceux qui, en accumulant les torts et les fautes, poussent les hommes à ces fatales résolutions : si on ne veut pas qu’il y ait révolte contre soi, que l’on ne commence point par se révolter soi-même contre la raison , contre l’humanité, contre la possibilité , contre l’évidence; vous commandez aux hommes ce qui dépasse la mesure de leurs forces , ce qui blesse toutes leurs facultés physiques et morales; vous vous reposez sur l’espoir d’une obéissance d’habitude ; vous serez trompés dans vos calculs • vous aurez précipité dans la révolte : laissons à l’Alcoran et à l’Orient les commandemens absolus et l’obéissance aveugle ; l’Ëvangile et l’Europe ne connaissent plus que les commandemens éclairés et l’obéissance raisonnable : va tîonabile obsequiem. Plus nous avançons dans la carrière lumineuse où nous sommes entrés, plus l’empire s’éclairera , et plus aussi l’obéissance s’assurera. Les lumières des gouvernés forceront les gouvernemens à ne commander rien que d’éelairé ; l’un craindra de prescrire ce qui ne supporterait pas la lumière ; l’autre n’osera pas se refuser à ce qui la lui représentera.

Pour condamner l’armée d’Espagne , il fau-

drait condamner l’armée prussienne ( i ) : l’ une a forcé son roi de reprendre sa couronne; Pautre a forcé le sien de reprendre son serment : Pune a entendu et sauvé la Prusse, Pautre a entendu et sauvé FEspague; mais il y a entre elles une différence en faveur de Parmée d’Espagne, c’est que celle-ci n’a pas manqué en présence dePennemi, qu’elle a cédé à des souffrances inouïes, à la nécessité de se soustraire à la déportation en Amérique, et aune mort certaine et inutile; au lieu que Parmée prussienne a manqué sur le champ de bataille, quelle n’éprouvait pas la privation d’aucun des moyens d’entretien que le soldat a le droit de réclamer,

(i)Lors de l’insurrection de l’armée prussienne , les éloges pleuvaient... Lors de l’insurrection de l’armée espagnole? c’était le tour des reproches. On jouissait avec délices des résultats de l’insurrection prussienne;... on anathématisait ceux de 1 insurrection espagnole : la première était conforme à tous les devoirs , la seconde violait tous les droits... .Jugemens de parti que tout cela, dans lesquels pas plus d’un côté que de l’autre , on ne trouve une ombre de justice? ni de conformité a\ ec 1 oidre social.... En temps de parti tel que le notre, l’esprit de parti tient la balance et la fait pencher au gié de^ in térets personnels.

qu’elle n’avait à courir que les chances attachées à l’état militaire , et communes à toutes les années, et qu’elle a pris l’initiative dans un système politique dont elle ne pouvait jamais être juge , en sécartant d’un devoir militaire dont elle ne devait jamais s’affranchir * et cependant qui blâme l’armée prussienne? tant sont délicates les grandes questions qui décident des intérêts primitifs et respectifs des membres des associations humaines , tant il est difficile d’assigner le point précis auquel, de part et d’autre , on rentre comme dansl’état de nature, et l’on cesse d’ètre tenu de quelque chose. Dans ces cas épineux, le plus sûr, pour la tranquillité des sociétés , est de ne considérer que les faits , et de se tenir au résultat positif Celui de l’insurrection de l’armée espagnole est immense. L’armée prussienne changea la face de l’Europe, en 1812; l’année d’Espagne a changé la face du monde en 1820 : nous dirons comment, quelques pages plus loin. En attendant qu’il nous soit permis d’obéir à un sentiment naturel qui nous ramène vers cet inépuisable sujet de réflexions , et qui nous fait répéter à chaque instant, il semble que I on ait pris plaisir à faire perdre son armée au roi d' Espagne

Ce prince peut bien redemander sa dernière couronne à ceux qui , par leurs préjugés , leur ignorance et leur témérité , ont porté l’armée à ce point de mécontentement qui fait les insurrections militaires: car ce sontbien eux qui l’ont perdu * et puis 7 écoutez ces courtisans ?

présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste.

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