‹ De la révolution actuelle de l'EspagneChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Premier et second règne de Ferdinand VII*

•Le premier a été fort contesté.

Le second a été fort absolu.

Le premier a commencé par une intrigue de palais, et a fini par une catastrophe étrangère.

Le second a commencé par l’enthousiasme de l’amour de 1 Espagne pour ce prince , et a fini par une explosion de mécontentemens et par une catastrophe intérieure. Quel est donc ce prince dont les malheurs ont long-temps.

intéressé le monde, dont les prospérités Font embarrassé, et dont la chute l’ébranle?

¥ " Il est rare que d’aussi grands effets dépendent d’une seule cause, et que les choses n’y entrent pas au moins autant que les hommes : ainsi tout ce qui s’est passé en Espagne, tout ce qu’a éprouvé Ferdinand Y II depuis son entrée dans la vie royale et dans la carrière politique, ne vient pas de lui seul* un prince agit rarement d’une manière privative et isolée. Bien souvent il est un résultat plutôt qu’une cause, et il se trouve porté dans une direction par des antécédens étrangers à lui-même autant qu’impérieüx ; telle me paraît avoir été la position dans laquelle s’est rencontré Ferdinand YII : tous ses malheurs ne sont pas de lui, toutes ses fautes aussi ne viennent pas davantage de lui * on est trop porté à juger les grands, et surtout les maîtres du monde, avec sévérité. On proportionne les exigeances à leur élévation , on leur commande toutes les vertus de leur rang, les talens de toutes les affaires qu’ils ont à diriger * on leur reproche ce que la nature leur a refusé, ce que l’éducation leur a donné ou leur a enlevé, ce que leur entourage leur a communiqué ou sous-

trait. U entre clans cesjugemens quelque chose de cette vengeance secrète qu’inspire le sentiment de la dépendance, et Ton croit sentir le poids du joug allégé en s’en prenant à la main qui l’impose. Il faut être juste et savoir évaluer les choses telles qu’elles sont* il n’appartient qu’à des génies d’un ordre tout à fait supérieur, à ces hommes que la nature semble tenir comme en réserve pour corriger les écarts ou redresser la marche d’une partie du genre humain , de s’élever au-dessus des lois, des mœurs, des préjugés d’un pays tout entier, et de le forcer malgré lui à abjurer son ancienne existence pour en revêtir une nouvelle; de pareils coups de force ne peuvent être l’ouvrage que de ces hommes privilégiés qui apparaissent de loin en loin dans le désert de l’histoire, comme s’élèvent au sein de vastes solitudes des monumens destinés à guider les pas du voyageur ; ces hommes sont des flambeaux allumés au milieu de l’humanité pour lui servir de fanal ; mais à ce titre même ils doivent être fort rares, et à combien, parmi les mortels, ont appartenu ces qualités régénératrices qui donnèrent à Pierre Je- Grand la force de redresser

sa nation courbée par des siècles d esclavage barbare, comme l’arbre est plié par le vent. Des hommes de cette trempe peuvent être considérés comme les suppléans du Créateur lui-même; car l’accès à cette vie morale n’est pas moins merveilleux que celui qui n’est ouvert qu’a la vie commune à tous les animaux; ces hommes sont des exceptions dans l’espece. Hors de là les princes nés dans Je porphyre ne sont guère que les représentai! s de l’état moral de leur pays, et trop souvent quelques redressemens partiels dans les abus crians, suffisent à la fois à leur ambition et à leur génie.

Il faut donc pour apprécier au juste le mérite des deux premiers règnes de Ferdinand YII, commencer par se demander qu’étaient en Espagne, la cour, le gouvernement, et les mœurs. De la réponse à cette seconde question suivra nécessairement la réponse à la première.

A l’époque de la naissance de Ferdinand , l’Espagne était le pays de l’Europe le plus reculé sous les trois rapports indiqués ci-dessus, celui dans lequel se retrouvaient le plus de traces du régime des palais de l’Orient , et du gouvernement de la Turquie. Charles IV, père de Ferdinand , possédait toutes les vertus com-

mimes aux princes de sa maison- chrétien fervent , fils tendre et respectueux , époux fidèle et confiant, pere sensible, modèle de mœurs, ami de la simplicité, affable et bienfaisant, égal à tout homme en vertus privées, mais infer leui a son rang en vertus royales * et ce sont pourtant celles-ci qui sur le trône , comme l’habileté sur un vaisseau, finissent par donner a ces pilotes du genre humain les moyens de se maintenir eux-mêmes contre les tempetes, et ceux de le préserver lui-même du naufrage. Les rois ne sont pas faits seulement pour les vertus privées , ils ne peuvent gouverner qu’avecl’appui des talens politiques • gouverner est leur état, et ce n’est qu’avec 1 esprit de cet état qu’ils peuvent s’en acquitter.

Charles IV , roi de temps calmes et ordinaires, eut le malheur de se trouver dans le temps très extraordinaire de la révolution, et comme face à face avec cette redoutable ennemie du quiétisme des gouvernemens de cette époque ; elle a très fréquemment interrompu leur sommeil.

Si beaucoup de gouvernemens n’ont pas entendu grand’ chose à cette révolution ; on

peut conjecturer avec vraisemblance que le roi de la vieille Espagne ne l'avait pas mieux jugé que ses collègues. Après l’avoir combattu, ainsi qu’il avait pu le faire , il avait fini par lui tendre la main, et par s’en déclarer l’allié : depuis Baie 1 795 , jusqu’à Bayonne 1808, Charles IV fut sans interruption l’allié de tous les gouvernemens de la France , et il ne dédaigna pas de laisser faire par Napoléon , encore alors JBuonaparte , sur la tête de sa propre fille -, l’essai du placement de la première couronne que la main de ce jeune modérateur de la république eût encore touchée , en préludant ainsi à ce qu’il se réservait de faire pour lui-même 3 malheureusement Charles IV fut entraîné dans l’asservissement à un favori qui fit des liens de l’amitié dont ce prince l’honouait, une chaîne avec laquelle il l’a comme enlacé pendant toute sa vie, et l’a traîné de faute en faute jusque dans l’abyme.

Si l’aveuglement de la passion et celui de 1 amitié s’etaient reunis pour affermir l’empire du favori, toutes les haînes de la co*u, toutes celles de la famille, et l’animadversion de la nation, de leur côté , étaient aussi conjurées contre cet homme, soutenu par le prince,

mais abhoré de tous. Comme il arrive toujours dans cet état d’assujétissement commun et forcé, c’était autour de l’héritier de la couronne que s’étaient agglomérés les ennemis du superbe dominateur de son maître et de l’Espagne. Ferdinand avait épousé un princesse de Naples, qui , héritière des hautes ambitions d’une mère, laquelle , de son côté , avait aussi plié Naples pendant vingt ans au joug d’un favori étranger, paraissait dans son humeur altiere, plus faite pour commander que pour obéir, et qui semblait montrer dans le lointain, au favori, Forage qu’elle rassemblait sur sa tête : bientôt le tombeau l’engloutit, en laissant son époux et l’Espagne convaincus qu’une de ces trames odieuses, que l’Europe civilisée a reléguées dans les palais de l’Orient, avait coupé le fil de cette vie menaçante. Depuis lors, Ferdinand vécut presque en captif dans la cour de son père , objet des cruels ombrages d’une mère ennemie, et d’un favori rendu implacable par ses propres terreurs. La cour d’Espagne n’admet pas comme celles de l’Europe la liberté pour les princes qu’elle renferme. La rouille des chaînes de l’Afrique s’y fait encore remarquer ; ou la retrouve dans la

surveillance stricte qui compte tous les pas des membres de la famille royale, et qui ne délie , pour ainsi dire , leurs membres qu’à la voix du souverain ; une autorisation expresse est nécessaire aux princes de cette cour pour les actes qui entrent dans l’état habituel et commun de la vie de tous les hommes j il faut qu’une permission leur ouvre les portes du palais, lorsque le devoir ou le plaisir les invite à en sortir : la haine de l’administration du prince de la Paix était montée au point de persuader aux conseils du prince des Asturies d’attaquer ouvertement celui qui flétrissait à la fois l’honneur du trône, et qui énervait la force de l’état. Découvert , arrêté, convaincu, Ferdinand dut recourir à l’indulgence d’un père qui se sentait plus offensé dans son favori qu’il ne l’eût été dans lui-même , et le pardon dut lui coûter d’autant plus à accepter, qu’il fallait le recevoir d’une main qui se montrait plus à mesure qu’elle affectait davantage de se cacher. Quelques mois après éclata la conjuration d’Aranjuez ; Charles IY se vit ai> radier la couronne par ceux dont le devoir était de la maintenir sur sa tête au prix de leur sang • une insurrection des gardes-ducorps trans-

fera au fils le trône du père, et les ressentiinens publics, tant ils étaient grands, eurent le pouvoir de dérober également aux yeux du peuple et a ceux du prince les devoirs garans des di oits que dans peu tous les deux devaient egalement s accorder a ctelendre et à réclamer. Dans l’ardeur de se débarrasser du prince de la Paix, les principes furent oublies, et dans le désespoir de .parvenir à séparer le roi de son favori , on le sépara lui— meme de son trône; de là suivirent les scènes de Bayonne. Témoin de ces cruels débats , je n’ai pas craint de les retracer dans les Mémoires de la Piévolution d’Espagne (x), et je n’appréhende pas l’ombre d’un reproche sur la plus parfaite vérité de leur contenu; les plus rassurans témoignages m’ont été rendus à cet égard, et je ne redouterai pas d’invoquer celui des principaux acteurs eux-mêmes : on connaît le résultat de cette tragédie (2). J’ai dit, et le répète, que les conseils de Ferdinand le portèrent à se rendre à Bayonne dans l’espoir d’y prévenir

(1) Un volume in-8° imprimé en 1816; se vend chez Béchetaîné, libraire, quai des Augustins, n° 5y.

(2) Voyez sur tout cela les Mémoires sur la Révolution d’Espagne ci-dessus indiqués; tout s’y trouve.

son père et le favori, confians qu’ils étaient que l’offre d’épouser une nièce de Napoléon ne pouvait manquer de concilier toute sa faveur au souverain dé cette Espagne qui, d’apres l’expression du poète, est partout où luit l astre du jour y le calcul était peu sur.

J’ai dit et je répète que le plan de Napoléon était de faire échanger le trône d’Espagne pour celui d’Etrurie, dont il venait dans ce dessein d’éloigner la reine sœur deFerdinand, et mère d’un jeune prince dont l’extérieur était plein de charmes, et dont l’esprit brillait déjà d’un vif et jeune feu.

Napoléon n avait pas apporté à Bayonne le dessein de priver la descendance de Charles! Vj de toute espèce de trône ; il n’avait pensé qu’à la transférer en Etrurie. La résistance invincible de Ferdinand a se soumettre à ce plan , les contestations du pere avec le fils, la reprise de sa couronne exécutée par le père, produisirent le dépouillement de tous les deux, et la prison de Yalencay. Ils eurent le sort des deux plaideurs que le fabuliste a mis en scène devant un juge, qui les dévore pour les mettre d’accord ; dénouement d’autant plus déplorable pour Ferdinand, que dans ce long exil, il

se trouvait être encore la victime du prince de la Paix, qui, tantôt par ambition, tantôt par impéritie, attaché à sa-ruine comme un mauvais génie , avait provoqué le couroux de Napoléon contre le roi d’Espagne par l’étrange publication dont ce ministre inonda l’Espagne pour l’appeler toute entière aux armes contre Napoléon, au moment où la Prusse venait de lui déclarer la guerre; cette pièce inopportune arriva à Napoléon sur le champ meme de bataille de Jéna. Elle alluma dans son coeur, contre un allié réputé perfide, une soif de vengeance aussi grande que celle qu’il ressentait contre la Prusse elle-même. Je jurai dès lors qu’ils me la paieraient , a-t-il dit cent fois publiquement, et il a trop tenu parole : pour punir un perfide , il le devint lui-même.

Ainsi fut terminé le premier règne de Ferdinand : règne court, équivoque, contesté, d’un droit incompatible avec la légitimité , précédé par le malheur, produit par le malheur, et éteint dans un malheur encore plus grand. La cause de toutes ces infortunes se trouvait dans l’état de la famille et du gou-

vernement. Ici la scène change, et le second règne commence.

Le petit-fils de Henri IV n’est pas comme son Valeureux et aimable aïeul , un monarque à la fois vainqueur et père de ses sujets j au contraire y c est lui q ui est leur conquête et comme leur créature • mais à quel prix, grand Dieu! et avec quels transports d’allégresse il reparaît a leur vue ! Tous les maux sont oubliés : il n’y a plus de place que pour l’ivresse qu’inspire sa présence. Mânes d’un million d’Espagnols immolés pour sa cause, vous dûtes trésaillir et ■rester consolées au fond de vos tombeaux • luimême correspond à l’empressement général, d revoit la terre d’Espagne avec le même amour qu ellele revoit lui-meme • son cœur ne recele aucun ressentiment^ son esprit n’a conçu aucun dessein funeste ; il arrive avec l’ardent amour du bonheur d’un peuple si cher. Dans les entretiens qu il accorde au général français, dont les triomphes éclatans et sages à la fois, ont le plus contribué à retarder son retour, il lui découvre une âme remplie des intentions

(i)Il sera précieux pour l’Histoire, que M. le maréchal duc de l’Albuféra, fasse connaître les détails du séjour du roi Ferdinand dans son camp , lorsqu’il rentra en Espagne. Le témoignage est en tout digne du sujet»

les plus droites. Ciel , en ce moment décisif , tu devais guider son choix y ce choix d'où va dépendre sa vie , V Espagne , et peut-être le inonde entier ; le couvrant de ton égide, tu aurais dû donner à son esprit les clartés dont tu resplendis toi-même , celles dont tu couvres tous les objets qui remplissent V univers , pour V aider à discerner ceux de sa confiance , et de sa détermination ; car c’est de là que tout va dépendre . Le voilà au milieu de ses vengeurs ; il est arrivé avec la clémence dans le cœur , sans éloignement pour la loi nouvelle qui régit l’Espagne ; il va pardonner et jurer ; mais , ô destinée cruelle de ce prince , déplorable sort commun à un trop grand nombre de ses semblables , les ennemis de la clémence , de la raison, des lois équitables, s’en sont déjà emparés. Déjà , sous les prétextes spécieux que l’adulation et l’intérêt savent si bien faire valoir, ils ont ébranlé ses humaines et bienveillantes dispositions. La droiture naturelle de son cœur lui avait montre la route \eii table , la flatterie hypocrite, la fausse dignité, la justice, hélas, et la religion même, sont employées et invoquées tour à tour pour irriter chez lui la fibre de l’orgueil et de k

vengeance; cédant à ces instigations funestes arrivé en père, il se laisse aller à agir en ennemi d une partie de la famille qu’il a retrouvée; la loi à laquelle il allait se lier , il la voue à l’inia i il ] <* , et ses auteurs aux supplices ^ ne prévoyant pas qu’un jour ce qu’il rejette , il l’invoquera comme refuge, et ceux qu’il torture, comme conseils. Le voilà entré dans cette fatale carrière d’erreurs aveugles ou sanguinaires qui doivent le conduire au précipice; il j est tombé. Malheureux, qu’avez vous fait? C est vous qui 1 avez égaré, qui l’avez trompé sur l’état véritable des choses , qui lui avez mon ci e une autre Espagne que celle qui existait réellement, qui avez armé sa main de rigueurs auxquelles son cœur répugnait avant d’avoir eu le malheur de vous connaître. Il n’est pas cruel , et vous lui avez fait décimer sou peuple; il n’est pas ennemi de la justice et des lumières, et vous l’avez placé entre l’inquisition et les moines. Tous ses malheurs sont votre ouvrage. La nuit obscure au milieu de

laquelle se réveille l’Espagne, et qui enveloppe

ses destinées , c’est vous qui avez appelé les nuages qui la forment; vous et vous seuls êtes responsables au ciel, à la terre, à ce prince

cle tous les maux que renfermait la fatale direction que vous lui avez représentée comme le plus sûr moyen d’affermir son trône. Les témoignages les plus respectables m’ont appris que Ferdinand arriva, en iSi.j, sur la frontière de son royaume reconquis , sans préjugés , sans haines , avec les plus honorables intentions. Des chefs militaires , parmi lesquels se faisait distinguer le bourreau de Yalence et de Monte- Video, le cruel Elio, d’autres hommes également sans lumières et sans générosité de cœur, prévalurent auprès de ce jeune prince , abusèrent de son inexpérience, le trompèrent sur l’état de l’Espagne, et lui donnèrent la fatale direction qui l’a perdu. Dès ce jour, il fut clair qu’il courait à sa perte ; il fut clair que cette partie ignorante, feroce et vile de la population, que l’on prétendait si faussement en former la partie forte, ne pouvait lui offrir un appui durable et solide, et que l’abjection des élémens dont se composait une pareille protection laisserait dans peule trône s’affaisser dans un abyme( i ).

(i) Je me rappelle qu’en i8i4,lord Wellington sout6D8.it devant moi , cpie Ferdinand a\ ec ses moines et s& populace, régnait par la partie forte de 1 Espagne; cette

Il a fallu l’y aller chercher et l’en retirer* lé génie personnel de Ferdinand, son éducation, et les objets qui toujours avaient frappé ses yeux n’étaient pas propres à corriger ou à surmonter les difficultés de sa position . Philippe Y, chef de la nouvelle dynastie espagnole, à beaucoup de vertus privées n’a pas montré jointes des facultés éclatantes. Saint Simon, honoré de la confiance de ce prince , nous a transmis sur sa manière d’ètre les détails les plus propres à faire connaître la trempe de son esprit, et elle n’était pas forte. Que de siècles et de générations se montraient entre son aïeul Louis XIV et lui! Son fils Louis, un instant son successeur, traîna une vie languissante,

confiante erreur a été fort en vogue dans un certain monde; c’est à cette opinion que je répondis dans le Congres de T lennc j le chapitre fut fait exprès pour Sa Grâce et pour ceux qui pensaient comme elle : les évènemens en ont dit plus que je n’aurais pu le faire. C’est une bien fausse et malheureusement trop commune manière de juger, que celle par laquelle on conclut de ce qu’une chose ne fait pas dans le moment tout le mal possible , qu elle n’en fera jamais , qu’elle est bonne et qu’elle durera.

O varies hominum mentes, o pectore cœca t

sans laisser sur le trône une seule trace de son passage. Charles 111 régna avec régularité* décence, sans éclat et sans secousses ; les temps étaient encore calmes, une capacité ordinaire y suffisait; il ne s’agissait que d’entretenir un mouvement donné ; la plus faible main suffit à ce facile travail : les roisde ces temps tranquilles sont des instrumens de prospérité. Ln vice primordial peut se communiquer à toute une race; c est même ce qui arrive le plus souvent. Les mariages dans les mêmes familles ne sont pas propre à le corriger , et malheureusement c’est presque toujours là, surtout dans les états catholiques, que l’on va puiser; pour se retremper , il faut chercher plus loin ; Charles IY , connu universellement par ses v ertus domestiques, était peu célèbre par ses v ertus royales et par son génie. Son fils, privé de grands exemples et de modèles , élevé à la façon des cours du midi, c’est-à-dire, d’une manière plus propre à étouffer l’esprit qu’à l’étendre , ne pouvait marcher qu’à la clarté des lumières qu’il avait reçues de ses auteurs et de ses maîtres; il arrivait au milieu de toutes les difficultés accumulées par cent ans de désordres, et par les agitations de l’Europe et du siècle ;

il ne pouvait gouverner qu’avec ce qu’il savait, et d’après ce qu’il avait vu et ce qu’il croyait voir encore : le principe , la racine de ses maux se trouvent là. Malheureusement on la lui montra comme sa sauve-garde. L’Espagne était changée, renouvelée, il crut être toujours dans l’ancienne Espagne ; les noms le trompèrent sur les choses • il disait encore la vieille Castille, tandis que la nouvelle existait seule et exclusivement à toute autre : il en a été de même de la totalité de son règne ; il ne présente que l’image du combat de l’ancienne Espagne contre la nouvelle , que celui de la nouvelle civilisation dans laquelle l’Espagne voulait entrer contre l’ancienne dans laquelle il s’efforcait de la retenir.

Ferdinand avait à choisir entre deux rôles : aidé par la civilisation , soutenu par les effets de la révolution déjà existante en Espagne , se faire le P ierre-le-Grand de son pays , et le régénérer. Séparé de la révolution , user avec discernement du pouvoir, que dans ses transports d’ivresse, la nation lui laissait prendre. Tout le chemin se présentait devant lui dégagé d’obstacles et parfaitement aplani ;

mal fait ne pouvait lui être imputé, les insti-

tntions détruites ne l’embarrassaient plus ; maître de tout, pour durer , son pouvoir n’avait besoin que d’etre ménagé. C’est par les conséquences , bien plus que par les principes , que pi esque toujours les bommes jugent le pouvoir. Est-il bien faisant , on ne lui conteste rien * est-il tortionnaire , on lui demande quel il est • quand il ne peut pas montrer ses succès et ses dons , on lui demande ses titres et ses certificats d’origine : ainsi , depuis près de deux cents ans, que dans l’excès de leur reconnaissance , les Danois ont transporté à leur monarque l’exercice de droits tels que les hommes en société ne sont pas les maîtres d’en faire l’abandon à qui que ce soit , la mansuétude

des souverains du Danemarck a rendu ce

pouvoir si insensible , malgré son excès originaire, que les peuples, à défaut de le ressentir, ont cessé de le rechercher. De même en Russie, un monarque brillant du double éclat de la jeunesse et de la beauté, doué d’une âme généreuse, d’un esjjrît qui prend un essor naturel vers le vrai et le beau, conduit dans un sillon lumineux, encore inconnu pour elle , une grande nation ; il élargit ses frontières, ii lui donne k prépondérance du continent . U

oiïaee la rouille antique, il affranchit, embellit , enrichit et polit tout à la fois. Quel moyen de chercher querelle à un pouvoir exercé de si haut, et avec tant de succès; le bonheur et le repos, la gloire et la puissance, sont les décepteurs et les endormeurs du genre humain , et celui-ci ne prend guère la peine de remonter aux sources d’un pouvoir dont l’origine se cache dans ses prospérités propres ou dans des lauriers; mais la vue du pouvoir despotique, tout à la fois aveugle et dur, est insupportable ; la durée de ce qui blesse les yeux et la raison tout ensemble ne peut embrasser un grand espace. Il faut finir, parce qu’en blessant tout le monde , on doit finir par n’ètre soutenu par personne; ainsi est-il arrivé de Ferdinand VII. Ceux qui l’ont engagé dans sa fatale carrière, pour tempérer les effets de leurs mauvais choix, devaient au moins chercher à entourer son administration de tout ce qui était propre à lui concilier la faveur publique. Un gouvernement rétabli a toujours des ennemis nombreux et puissans; l’art était de les ménager et de les calmer : on n’a su que les irriter par les plus grossiers sévices; une grande commotion laisse toujours après clin

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beaucoup de plaies à cicatriser et beaucoup de pertes à réparer, on n’a su qu’élargir les unes et doubler les autres. La révolution française

avait au moins eu l’effet de délivrer l’Espagne d institutions , lepres de ce pays, horreur de l’Europe * on n’a su que les recréer. On n’avait pas un écu, on ne s’est occupé que de relever et doter des couvens* leur héritage faisait la richesse publique , on leur a abandonné la fortune publique* des lois dans leurs effets rendues communes à tous, avaient ouvert des sources de richesses on s’est empressé de recréer les privilèges qui les détruisent ; les intéressés aux abus se sont emparés des avenues du trône ; celui-ci livré exclusivement a leurs inspirations, considéré comme à l’abri de dangers , parce qu’il était à l’abri de responsabilité, a dû suivre un règne fait tout exprès pour quelques classes et pour quelques hommes , mais nullement pour la nation ; tant que cela dure , tout à l’air de bien aller ; mais quand celle-ci reprend son tour, qu’arrive-t-il aussi? Or, voilà ce que montre tout le second règne de Ferdinand.

Ce prince rentre dans cette Espagne qui l a tant désiré ; à qui échoit sa confiance? à ceux

qui se sont si grossièrement mépris a Bayonne , à clés moines, et à celte espece cl hommes qu’aucun talent ni aucun service ne recommandent à l’attention non plus qu au respect de l’Espagne* dans six ans Ferdinand a eu des légions de ministres : hors deux ou trois noms dont la renommée a voulu essayer, que reste-t-il de toute cette populace de directeurs de l’état ; quels noms , quels services ont été retenus; qui pourrait en citer un seul? le ministère de M. de Geray fut un combat perpétuel contre les classes privilégiées et les influences secrètes : de quel secours pouvaient être, et à quoi ont servi ces hommes si empressés de se renverser mutuellement, d’arriver à un pouvoir qu’ils ne savaient pas manier, et qui signaient si gaiement les lettres d’exil de prédécesseurs qu’ils devaient bientôt suivre eux-mêmes dans ces tristes retraites? Madrid était, pour les ministres, devenu un autre Constantinople, ou celui cpii reçoit la dignité du visir expirant peut déjà se préparer au même sort. L’Espagne était le seul pays de l’Europe qui eût conservé la barbare coutume de joindre des sévices personnels à la perte de la confiance du prince. Na-

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guère encore la France offrait oe hideux spectacle : ce n’était ni haine ni colère de la part

du prince, ce n était pas même une punition, mais un usage (i).

11 était passé, l’usage d’exiler un ministre renvoyé; Louis XVI a eu la gloire de mettre lui a cette difformité sociale; alors les ministres n’étaient pas sujets à la responsabilité des lois, mais à celle de leur maître, et en vérité on n’aperçoit pas ce que dans cet ordre de choses

(i) Louis XV renvoyant le contrôleur général Mai non d Invaux, dit au duc deChoiseul : Où l'exilerons— nous? Le duc représenta que la retraite du ministre sans prévarications ; ne d vait pas entraîner une peine ; le roi répondit ; Mais c est V usasse.

A quelque temps de là le duc de Choiseul fut à son tour victime dej’usage, et passa presque le reste de sa vie dans un exil qu’il sut rendre célèbre.

(v)ui vaut le mieux pour un ministre, l’exil ou la responsabilité ? Tordre de chose qui établit celle-ci , n’est-il pas tout entier à l’avantage du ministre et bien préférable à Tautre? on ne conçoit pas pourquoi un ministre s’y opposerait. Aussi quelle bizarre cruauté que celle d’exiler un homme que Ton a choisi , qui a fait ce qu’il a pu, qui n’aura de tort que de n’être pas assez capable, peut-être «Lissi de 1 etre plus qu on ne voudrait : c’était à vous à lé; connaître avant que de le prendre.

il y avait à gagner pour eux : avouons-le, des révolutions qui effacent des sociétés humaines des pratiques aussi hideuses, ne sont pas mauvaises de tout point. Le roi d’Espagne a beaucoup changé de ministres, il n’en a pas été mieux; cette variabilité révèle l’incapacité, le défaut des principes et la fin prochaine. Règle générale, un état qui change de ministres chaque jour est un état finissant; on multiplie les hommes, quand il n’y a plus de choses. Ferdinand a usé de beaucoup de rigueurs; cette mauvaise application de la force n’est pas un signe de force réelle. Ferdinand a tenu suspendues sur la tête de milliers de familles et d’individus , des amnisties mensongères et excluantes ; à quoi cela était-il bon ? La clémence franche est un baume, la clémence décevante un poison ; aucune confiance ne peut résister à ces défauts de foi , et sans la foi on n’est plus rien. Ferdinand a beaucoup emprisonné, fusillé, cela a-t-il empêché de se soulever? cinq fois on a échoué , la sixième a détruit celui qui avait triomphé jusque - là. Il n’y a qu’une manière de se préserver des insurrections et des complots , et celle-là dispense des autres , c’est de gouverner de façon à ce qu’il n’y ait point

de motifs pour se soulever ; alors on est parfaitement en sûreté * hors de là on ne peut plus répondre de rien. Ferdinand a également appesanti sa main sur ses amis et sur ses ennemis. Le chanoine Escoïquiz a été envoyé en exil comme Argueles en prison ; Ce valhos subit dans une ambassade un honorable bannissement ; d’après cela on pourrait croire Ferdinand crueb Non , il n’est pas meme insensible, mais seulement indifférent par méfiance. Obsédé d’espions et de traîtres pendant toute sa jeunesse, cruellement trompé à Bayonne, surveillé de près à Yalencay , sa vie s’était écoulée dans la crainte et dans la méfiance • servi sans succès par tous ses ministres, il ne s’est attaché à aucun; de tout cela il a pu se former dans l’esprit de ce prince une disposition à placer tous les hommes sur la meme ligne , à ne pas accorder à l’un plus d’intérêt qu’a l’autre, et finalement, à les confondre tous dans la même indifférence. La position de ce prince a été bien contrainte; il n’a pas joui d’un moment de liberté véritable; dans cette gêne, il a eu recours à ces tristes auxiliaires que les princes appellent trop souvent au secours de leur indécision et de leurs embarras.

Il s’est livré à un conseil secret; comme il ne

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