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pistolet de sa poche, et, le dirigeant sur la poitrine de son collègue, il lui dit : « Si vous bougez, vous êtes un homme mort. » Ledru-Rollin pâlit et s'éloigna de la fenêtre.
Néanmoins, la seule concession qu'on ait pu obtenir, cette nuit, à la séance du gouvernement provisoire, c'est une espèce de rétractation partielle de la fameuse circulaire de Ledru-Rollin adressée aux commissaires, mais il est bien à craindre que cette concession en faveur de l'ordre, si peu significative qu'elle soit, comparativement aux mesures tyranniques qu'on laisse subsister, ne soit pas de longue durée, et que l'on maintienne un pouvoir illimité aux commissaires.
Deux camps s'établissent en ce moment, l'un pour, l'autre contre Ledru-Rollin ; d'un moment à l'autre, ces partis peuvent se trouver en face l'un de l'autre, et comme celui de Ledru-Rollin n'a pas envie de céder et de laisser échapper le fruit de sa victoire remportée dans les rues, il se battra nécessairement contre celui qui a quelque chose à perdre et qui veut défendre l'ordre et la tranquillité.
La question du jour est purement sociale ; elle ne saurait être traitée librement en face de l'émeute ; il ne s'agit plus de théories, mais, tout uniment, de la force brutale qui se déploie dans les rues de Paris et qui ne supporte aucune opposition. C'est ainsi qu'on a, non seulement donné contre-ordre aux vingt mille hommes qui auraient dû entrer dans Paris, pour alléger le fardeau qui pèse en ce moment sur la garde nationale chargée de l'ordre matériel dans les rues, mais encore renvoyé le peu de troupes, cinq à six mille hommes, qui formaient la garnison de Pans.
La population de nos rois en blouse augmente de jour en jour ; ils se promènent dans les rues, tantôt isolément, tantôt en masses énormes, pour faire toute sorte
de démonstrations, et, cela va sans dire, toujours contre l'ordre qui pourrait encore exister dans quelque coin oublié de l'ancien édifice constitutionnel : tout doit être mis ras de terre, rien ne doit rester debout ; c'est ainsi que le veulent ces mille et mille tyrans qui nous gouvernent.
18 mars.
J'ai dîné hier à l'ambassade de Sardaigne ; je me suis trouvé assis à côté de l'ancien député, M. Genty de Bussy ; c'est un ami du maréchal Bugeaud. Voilà les détails qu'il m'a donnés sur le commandement du maréchal pendant les journées de Février :
« C'est le lundi matin, m'a-t-il dit, à la Chambre des députés, que j'ai vu Guizot s'approcher du maréchal et causer avec lui pendant un fort quart d'heure. A la manière dont tous deux parlaient ensemble, je n'ai pas douté un instant qu'il s'agissait du commandement et des mesures à prendre à toute éventualité. En effet, le maréchal, après que Guizot l'eut quitté, s'approcha de moi, et me dit : « Guizot vient de m'offrir le commandement de Paris. Je lui ai répondu que c'était un peu tard, vu la difficulté que j'aurais à m' entendre avec les différents chefs de corps et à combiner les manœuvres voulues, dans un cas qui se présentait déjà comme très grave à mes yeux. M. Guizot me dit qu'il comprenait parfaitement mon objection, mais qu'il ne doutait néanmoins pas que je parviendrais à résoudre la difficulté. Il ajouta qu'il m'aurait parlé plus tôt si deux considérations ne l'en avaient empêché. C'est d'abord, continua M. Guizot, que je n'ai pas voulu vous mettre en avant pour ne pas irriter l'opposition et, en second lieu, que j'ai hésité à vous confier le commandement de la force armée, parce que, vous ne l'ignorez pas, mon
cher maréchal, vous avez l'opinion contre vous et l'affaire de la rue Transnonain n'est pas encore oubliée. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, je ne vous demande pas de prendre immédiatement le commandement, maïs seulement de me promettre que vous l'accepterez si le besoin s'en présente. »
» — Oui, j'accepte, reprit le maréchal, mais à la condition que j'aie mes pleins pouvoirs avant mercredi, c'est-à-dire demain mardi après midi au plus tard. »
Le mardi, le mercredi se passèrent sans que Guizot envoyât aucun message au maréchal. Ce n'est que pendant la nuit du mercredi au jeudi qu'on le manda aux Tuileries. Les barricades étaient en construction, on se battait déjà dans les rues. Lorsque le roi offrit le commandement de Paris au maréchal, celui-ci lui fit observer qu'on avait perdu un temps des plus précieux, que le général Sébastiani avait commis l'immense faute de faire rentrer les troupes dans les casernes, au lieu de les faire circuler dans Paris toute la journée du mardi : « Malgré cela, j'accepte, dit-il, et je réponds, sur ma tête, du succès de la troupe contre l'émeute, si Votre Majesté me laisse faire. »
Le roi y consentit ; le maréchal, sans perdre un instant, se rendit chez Jacqueminot (1) et, par une lettrecirculaire, manda autour de lui tous les généraux qui arrivèrent successivement, ainsi que beaucoup de colonels : un plan d'attaque fut élaboré et les ordres donnés sur tous les points.
Vers neuf heures du matin, au moment où l'action du maréchal devait commencer, MM. Thiers et Odilon Barrot arrivèrent chez le roi, ainsi que le duc de Montpensier, pour le conjurer de ne pas faire tirer sur le peuple.
(1) Le général Jacqueminot était le beau-père de Duchâtel, ministre de l'Intérieur.
« Je vous réponds sur ma tête, dit Thiers, que si la troupe ne tire pas, tout est sauvé. »
Le roi fit venir Bugeaud, et lui donna ordre de se tenir sur la défensive. Le maréchal, ne pouvant contenir son indignation, dit au roi : « J'exécuterai les ordres de Votre Majesté, mais je la préviens que cette mesure lui coûtera son trône, et sera la perte de la France ! » Le roi insista et, en moins d'une heure, l'ordre de se tenir sur la défensive fut donné. On fit bien plus encore : la garde nationale fut placée devant la troupe, de manière à rester en contact direct avec l'émeute.
Le maréchal était à l'une des fenêtres des Tuileries, donnant sur la place du Carrousel, lorsqu'il vit la populace armée marcher sur le château. Il se rendit alors auprès de la reine Marie-Amélie qui, à ce moment, était à travailler avec les princesses autour de la table ronde dans le grand salon. C'est alors qu'il apprit que Thiers était avec Louis-Philippe pour lui conseiller d'abdiquer ; sur les instances du maréchal, la reine courut auprès du roi pour l'empêcher de renoncer à la couronne et lui dire que mieux valait mourir en se défendant.
« Et en effet, dit Genty de Bussy, si le roi avait reçu la populace sur son trône et l'avait haranguée, je ne doute pas que par son courage il ne lui en eût imposé, et s'il avait été assassiné dans ces conditions, il serait mort en roi ! On aurait pu crier : « Le roi est mort ! Vive le roi ! » Une telle scène eût été pathétique et aurait rallié tout le monde au comte de Paris, qu'on aurait porté en triomphe à travers la ville vers la Chambre des députés ; aucun chef républicain ou démocrate n'aurait osé s'y opposer : le jeune prince aurait été unanimement proclamé roi des Français et jamais un gouvernement n'aurait été mieux établi en France, plus fort et certainement plus appuyé par tous les partis sans exception. Mais lorsqu'une dynastie se sauve en fiacre, qu'un roi
abandonne son peuple et son armée, alors tout est fini ; il n'y a plus de royauté possible après un tel abandon du trône par un roi et par tant de jeunes princesses surtout ! »
19 mars.
Tout le monde nous quitte ; bientôt nous serons seuls de notre espèce ici. Hier matin sont partis, en fait de personnes de notre plus grande intimité, la famille Kônneritz, lady Cowley et miss Wellesley, la famille Ellice, M me de Stockhausen avec ses enfants, une princesse Galitzine avec toute sa famille. Au chemin de fer il y avait une foule innombrable et plus de soixante voitures, dont beaucoup, faute de moyens, n'ont pu être transportées par le même train.
Ce qui retient encore quelques personnes ici, c'est le manque d'espèces pour se mettre en route, car, excepté Rothschild, aucun banquier ne paie plus. On n'a donc pas d'argent, les plus riches n'ont pas cent ou deux cents francs à leur disposition.
Toutes ces démonstrations révolutionnaires, ces promenades dans les rues, ces illuminations forcées, tout cela détruit complètement le peu de confiance qui existe dans ce gouvernement, dont les membres eux-mêmes ne s'entendent pas entre eux. On ne voit et ne rencontre que des figures bouleversées ; les uns ont déjà perdu la presque totalité de leur fortune, les autres sont en train de la perdre.
Les discours dans les clubs sont effrayants, épouvantables ; tout le monde y étant admis, plusieurs de mes connaissances y sont allées : on ne parle que de confiscation et de massacres. Tout se prépare en un mot pour la Terreur.
Le gouvernement a les meilleures intentions pour
maintenir Tordre et la tranquillité ; mais que peut-il en face de tous ces ouvriers sans travail, méfiants, versatiles, impressionnables ? Ils s'enthousiasment pour le bien aussi vite que pour le mal, mais comme le mal est plutôt fait que le bien, que le bien a besoin d'un peu de suite dans les idées et de persévérance, il ne peut s'exécuter au milieu d'une telle effervescence.
Nous avons reçu hier l'ordre réitéré de rester à Paris.
20 mars.
Les affaires vont de plus en plus mal ; Lamartine est complètement débordé, les finances sont déplorables, les banqueroutes se succèdent d'une manière inconcevable, le numéraire devient tellement rare qu'on a toutes les peines à s'en procurer (1). Je ne doute pas que nous quitterons bientôt Paris.
Nous sommes ici à la grâce de Dieu ou plutôt du peuple : les uns veulent les élections et la réunion de la Chambre le plus tôt possible, les autres, et à leur tête Ledru-Rollin, voudraient les ajourner encore. On parle de la dictature de ce dernier et, s'il le veut bien, il l'établira, car il a pour lui deux cent mille ouvriers. La province proteste contre l'ordre des choses à Paris et crie à la tyrannie : un conflit me paraît donc inévitable.
Nous avons eu des lettres de Londres, qui nous parlent de la famille royale, de Guizot et de la princesse de Lieven ; cette dernière a repris ses habitudes : Guizot va la voir aux mêmes heures qu'à Paris ; il a un peu mauvaise mine par suite de l'agitation et de la fatigue du voyage, il se porte bien et doit être calme et peu préoccupé ; il espère un meilleur avenir pour la France.
(1) Les banques étaient assiégées par leurs clients réclamant leurs fonds déposés, d'où panique. L'argent se cachait et l'encaisse de la Banque de France allait s'épuisaot.
Quant à ses projets à lui, il compte écrire pour vivre, se retirer dans une petite maison de campagne et soigner l'éducation de son fils. Sa vieille mère est auprès de lui, elle est arrivée bien portante à Londres. Le langage qu'il tient sur le roi est plein de respect et de compassion, quoique, de l'avis général, il dîne trop en ville et se montre trop en public.
La reine porte son infortune avec un grand courage, une résignation et une noblesse sans égales. Le roi, dit-on, au contraire, manque souvent de dignité, il fait, en riant, un plaisant récit de son voyage, ce qui a scandalisé la reine d'Angleterre (1). Il a pour toute fortune onze cents livres sterling de capital ! Les personnes de son ancienne Cour et autres, qui lui tenaient de près pendant sa royauté, et qui sont aussi à Londres en ce moment, sont, à ce qu'il paraît, très montées contre lui et ne s'en cachent pas.
Les Anglais ont fort admiré, dans les commencements, la révolution de Février. Maintenant qu'on leur renvoie leurs ouvriers sans les payer, que les négociants et les banquiers perdent beaucoup d'argent en France, et que, dans la City, il y a grand nombre de banqueroutes à la suite des événements de Paris, ils reviennent complètement sur leur premier enthousiasme, et ils n'ont plus de termes assez énergiques pour qualifier tout ce qui se fait en ce moment en France.
Lord et lady Normanby (2) qui, au début, ont aussi cru que la nouvelle république prospérerait, et qui s'étaient entièrement déclarés pour le nouvel ordre des choses, parlent tout autrement aujourd'hui et trouvent que l'état où en est la France est un état anarchique, et
(1) Le roi et la reine, après un voyage accidenté à travers la Normandie et une attente à Honfleur, s'étaient embarqués au Havre. Le Gouvernement provisoire avait favorisé leur fuite.
(2) Lord Normanby représentait la Grande-Bretagne en France en qualité d'ambassadeur.
toutes les démonstrations qui devaient avoir lieu à Londres ont été étouffées.
23 mars.
Notre position devient de jour en jour plus critique ; les démonstrations soi-disant pacifiques se font de plus en plus menaçantes : hier et avant-hier, il devait y en avoir deux devant notre hôtel, dont l'une des Allemands de Paris, afin de nous forcer à illuminer l'hôtel en signe de réjouissance pour la victoire remportée sur l'empereur par les bourgeois de Vienne (1) ; un jeune homme de l'école d'état-major, qui loge en face de nous, est venu en avertir l'ambassadeur. C'était le soir et il y avait beaucoup de monde réuni dans nos salons ; ce jeune homme promit, en même temps, que lui et quelcmes-uns de ses camarades iraient à la rencontre des manifestants et les dissuaderaient d'exécuter ce projet. 11 paraît qu'ils ont réussi dans leur démarche, car la démonstration n'a pas eu lieu.
Le lendemain matin, une autre nous menaçait : celle des étudiants français voulant exprimer, par la voie de l'ambassade, leur sympathie à leurs collègues de Vienne. Lamartine, qui en fut averti par l'ambassadeur, vint chez nous et attendit les manifestants jusque vers quatre heures après midi ; comme ils ne venaient pas, il plaça dans notre rue et dans la rue de Bourgogne des gens à lui chargés de leur dire qu'il les attendait au ministère de l'Intérieur.
Vers six heures du soir, le prince de Ligne arriva chez nous, pour demander conseil à l'ambassadeur sur ce qu'il devait répondre aux ouvriers belges qui lui demandaient de l'argent pour rentrer en Belgique par le chemin de fer. Nous lui avons conseillé de s'adresser à M. de Lamartine et de le menacer de demander ses pas-
(1) La Révolution avait éclaté à Vienne le 13 mars 1848.
seports, s'il n'était pas protégé contre ces exigences. Il paraît que le prince de Ligne a fait ce que nous lui avons conseillé ; mais, malgré cela, il a été obligé, devant les menaces desdits ouvriers, de payer ce qu'ils demandaient. Nous sommes avertis qu'une requête semblable nous sera présentée par plus de deux mille ouvriers. Où prendre tout l'argent qu'il faudrait pour payer leur voyage en chemin de fer jusqu'à Vienne, et qu'arriverat-il si on ne leur donne pas satisfaction ? L'ambassadeur est sorti en ce moment ; s'ils arrivent en son absence, je leur parlerai.
M. de Lamartine a été fort peu rassurant ; il convient que la garde nationale est contre le gouvernement provisoire, qui peut donc être renversé d'un moment à l'autre. II nous a dit qu'il y aurait du gâchis jusqu'à la réunion de l'Assemblée constituante, mais « qu'il n'en sortirait pas moins une superbe république ». Les finances ne l'inquiètent pas ; à l'en croire, la crise financière est toute superficielle, et, si le gouvernement provisoire se maintient, il y aura vite remédié.
Cependant, dans les provinces, on brûle les châteaux et l'on assassine les propriétaires (1). La troupe qui, autrefois, ne voulait pas se battre contre les émeutiers de Paris, ne veut plus maintenant défendre la propriété et la vie des concitoyens attaqués par les brigands dans les villes et dans les campagnes. A Noirmoutiers, petite ville près de Strasbourg, on a pillé et livré aux flammes sept maisons, en présence du préfet de Strasbourg, qui n'a pu décider la troupe à faire feu sur les incendiaires.
Dernièrement une femme, amie de M me Caussidière (2) ,
(1J Le château de Louis- Philippe à Neuilly avait été dévasté et incendié, le 25 février, ainsi que celui de Rothschild à Suresnes. Il y eut d'autres excès un peu partout, en particulier au voisinage des Pyrénées.
(2) Marc Caussidière, ancien insurgé de Lyon, avait été désigné pour prendre possession, avec Sobrier, de la Préfecture de police. Il resta finalement seul à la tète de cette administration.
lui demanda comment allaient les affaires de la République. « Parfaitement bien, lui fut-il répondu ; M. Caussidière a sa voiture, moi, j'ai la mienne ; nous avons deux dîners par jour, l'un de trente couverts, l'autre de soixante. Il faut bien que nous ayons part au gâteau de la République ! »
Un jeune homme de ma connaissance a été, avanthier, à l'assemblée préparatoire pour les élections de la garde nationale ; il s'agissait de l'élection d'un colonel ; le candidat fut invité à faire sa profession de foi ; on lui demanda quelle serait son attitude si l'Assemblée constituante ne se prononçait pas en faveur de la République, et s'il était appelé à la défendre ; il répondit qu'il tirerait son épée contre l'Assemblée. Seuls, ceux qui s'expriment dans ce sens ont chance d'être élus.
24 mars.
Hier soir, en rentrant du théâtre des Italiens, je me suis trouvé au milieu d'une émeute à la porte de notre hôtel. J'ai donné ordre à mon cocher de rester devant l'hôtel jusqu'à ce que cette foule se fût dispersée. C'étaient des Italiens qui voulaient savoir ce qui s'est passé à Milan. Le concierge leur ayant dit qu'il n'en savait rien, ils commencèrent à chanter, à siffler et finirent par écrire sur la porte : « Mort aux Autrichiens ! Vive la République italienne ! » C'étaient des gens pour la plupart jeunes et parfaitement bien mis. Lorsqu'ils furent partis, je fis ouvrir la porte et suis rentré tranquillement à l'hôtel.
Si ces démonstrations voulaient rester politiques et se borner à des inscriptions, nous n'aurions rien à craindre, mais la République renvoie tous les étrangers, ils ne savent que devenir et nous demandent de l'argent pour
vivre ou pour s'en aller ; or, nous ne pouvons pas en donner à dix ou douze mille ouvriers.
Jamais les journaux n'ont été soumis à une censure plus sévère qu'aujourd'hui ; aucun d'eux n'ose dire un mot de ce qui se passe à Paris et surtout en province. M. de Girardin, rédacteur de la Presse, est le seul écrivain qui ait un peu de courage. Voici ce qu'il dit dans son journal, à ce sujet :
« Projet de décret :
» Attendu que les circonstances sont graves ;
» Considérant que l'émission de toute idée, si juste qu'elle soit, ne peut avoir que des inconvénients ;
» Considérant que tout avertissement salutaire est un fâcheux affaiblissement ;
» Considérant que tout blâme, même mérité, est une perfide attaque ;
» Les journaux devront s'abstenir d'émettre aucune idée, de discuter aucune mesure, de donner aucun avertissement, de blâmer aucun acte du gouvernement ; ils auront, pour remplir leurs colonnes, les proclamations émanées de l'Hôtel de Ville et les réponses aux adresses, ces dites adresses et les circulaires. La critique est interdite aux journaux, mais l'adulation leur est permise. »
C'est le tableau le plus exact de la position dans laquelle se trouvent en ce moment-ci les journaux.
La pauvre reine a écrit à l'ambassadrice un petit mot plein de dignité, de piété, de résignation et de force. Pour la rendre tout à fait sainte, il ne lui manquait que la palme du martyre ; le bon Dieu la lui a envoyée par ce peuple de Paris au profit duquel s'est exercée sa charité, sous toutes les formes et dans toutes les occasions. Cette admirable femme a été ignominieusement chassée par ceux qu'elle a entourés de ses soins et de son inépuisable sollicitude.
2 avril.
Avant-hier, à minuit, M. de Lamartine, déjà dans son lit, fut averti par un de ses amis, que son hôtel allait être envahi et qu'on venait pour enlever le chef du gouvernement provisoire.
« Je m'y attendais, dit Lamartine, mais comme il n'y a rien de plus ridicule que de paraître en chemise devant l'émeute, fermez la porte, mes amis, jusqu'au moment où je serai habillé. »
Sa toilette fut bientôt faite et, pendant ce temps, il prépara quelques phrases ronflantes, sonores, pittoresques, « la tartine » enfin, dont il nourrit ce bon peuple de Paris ; puis il ouvrit la porte, s'avança avec une dignité tout à fait antique vers les manifestants ; mais l'émeute en face de laquelle il se trouva était armée, non d'instruments meurtriers mais d'instruments de musique. On avait planté un arbre de la liberté dans le voisinage, et, au retour de cette solennité, la bande joyeuse des musiciens avait cru bien faire en offrant une sérénade à M. de Lamartine. Il préféra sans doute cette manifestation à celle qu'il croyait devoir subir, mais son lit lui parut encore meilleur et il rentra se coucher. Cette scène très comique donna lieu au bruit qui a circulé, sur la découverte d'une conspiration pour enlever M. de Lamartine.
Le marquis de Mornay, ancien député, beau-fils du maréchal Soult, est venu nous voir hier soir. Il nous dit avoir eu une conversation très vive avec M. Ledru- Rollin.
« Je lui ai dit, entre autres choses, nous assura Jules Mornay, que la circulaire n'était autre chose que de la terreur, moins le sang. »
— C'est beaucoup dire, reprit Ledru-Rollin, ayant l'air de s'étonner de la hardiesse de son interlocuteur.
— Eh bien ! oui, monsieur, continua le marquis, vous commencez déjà à aimer la flatterie, mais si vos alentours vous flattent, moi, je vous dirai la vérité : vous êtes non pas sorti des pavés de Paris, mais de dessous ces pavés.
— Que voulez-vous ? reprit Ledru-Rollin, je suis de la bourgeoisie, né et élevé dans les idées bourgeoises ; j'ai fait appel à la bourgeoisie, j'ai cru que je serais soutenu par elle ; je me suis référé à la garde nationale, elle a fait une démonstration contre moi ; je n'ai vu battre les cœurs que dans le bas peuple, je me suis associé à lui, voilà tout. Je sais bien qu'on ne veut point de la République, en France, mais il faut forcer les Français à devenir républicains et ils le seront, n'en doutez pas. »
4 avril.
Je viens de l'hôtel Lambert; la princesse Czartoryska(l) m'a dit que le gouvernement provisoire avait payé aux Polonais démocrates, avant-hier, vingt mille francs, et aujourd'hui, cinquante mille pour révolutionner la Pologne, qu'il leur a donné des armes, des munitions autant qu'ils en ont demandé. Elle venait de l'Hôtel de Ville, de chez Marrast, qui lui a confié tout cela. La princesse me dit aussi que le parti aristocratique comptait s'appuyer sur l'Autriche en Pologne, et que c'était pour cela que la Pologne avait proclamé notre empereur roi de Pologne.
29 avril.
Les élections (2), malgré toutes les intrigues du parti Ledru-Rollin, sont infiniment meilleures qu'on ne pou-
(1} L'hôtel Lambert, dans l'île Saint-Louis, appartient encore aujourd'hui aux Czartoryski.
(2) Les élections à l'Assemblée nationale avaient eu lieu le 9 avril.
vait supposer ; aussi le parti du désordre est-il très irrité contre Lamartine : les troupes sont consignées dans les casernes et la garde nationale se tient prête à tout événement.
Avant-hier, les Montagnards sont venus chez notre voisin, M. Ledru-Rollin (1), qui est descendu dans la cour ; ces messieurs lui ont dit qu'il était trahi par le parti aristocrate, et qu'il fallait marcher contre Lamartine et consorts. Ledru-Rollin leur a répondu que, s'il n'est pas nommé député de la ville de Paris, il montera à cheval et se mettra à leur tête, très décidé à enlever, l'épée à la main, toute l'Assemblée constituante, s'il le faut.
On a fait revenir Cavaignac de son gouvernement d'Alger ; il est très probable que Lamartine voudra le faire élire consul ; il me semble qu'il est indispensable qu'un général soit à la tête du gouvernement, surtout avec un homme aussi résigné que Lamartine. On remarque dans les élections que Lasteyrie est le douzième et Ledru-Rollin le vingt- quatrième sur la liste. ïl est à noter que Lasteyrie a été anciennement député, et que c'est lui qui a sauvé et caché la duchesse d'Orléans, chose que personne n'ignore. On dit au reste que, dans les provinces, on a porté sur la liste des élections « M. Joinville (2), ex-prince ». Ce serait drôle s'il était élu : personne n'ignore qu'il a offert ses services à la République française (3).
(1) Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, habitait rue de Grenelle au n° 101, qui abrita, de 1827 à 1866, les services de ce ministère. Cet hôtel fut aussi pendant quelques années l'ambassade d'Autriche.
(2) La candidature du prince de Joinville, illégale par suite de la loi de bannissement, avait été lancée en effet et quelques affiches portant son nom placardées à Paris {Garni er- Pages, op. cit., X, p. 141, 156),
(3) Ici le Journal présente une lacune jusqu'au 3 septembre. Il n'y a donc pas lieu d'y chercher le récit des sanglantes journées de juiu.
V. Lamartine, représentant du peuple, portrait par Gigoux. Novembre 1848.
(Cabinet des Estampes.)
Source cjallica.tnf.fr ■ Bibliothèque nationale de France
3 septembre.
Depuis mon retour, je n'entends parler que de guerre. C'est moi qui ai apporté ici le refus de l'Autriche à toute médiation, de la part de la France et de l'Angleterre, dans nos affaires d'Italie : grand fut l'étonnement du ministère français à la réception de cette nouvelle. Lord Normanby en est furieux, car il ne doutait pas que nous accepterions toutes les humiliantes propositions de la perfide Albion. Jamais aucun gouvernement, dans aucun temps, ni dans aucun pays, n'a tenu une plus affreuse conduite envers nous. Au commencement de nos difficultés en Italie, lorsque nous ne demandions pas mieux que de nous soumettre à l'arbitrage de l'Angleterre, que nous avons même sollicité ses loyaux offices pour échapper à la triste nécessité de la guerre, elle nous a refusé toute intervention et, bien au contraire, elle fit tout au monde pour brouiller les cartes. Aujourd'hui que nous avons répandu notre sang le plus précieux, que nous avons glorieusement reconquis ce qui nous appartenait de droit, elle veut nous faire céder non seulement le Milanais, mais même la forteresse si importante de Mantoue ! Lord Normanby ne se possède pas de fureur contre nous, il menace encore et pousse le plus qu'il peut la France à la guerre, bien décidé d'ailleurs, après l'avoir lancée dans cette voie, à l'abandonner et même à tourner les armes contre elle.
On croit ici que, si le gouvernement de Cavaignac n'était pas dans de si grands embarras d'argent, il aurait 6 déjà rendu aux princes au moins la fortune qui leur revient de la famille d'Orléans et les dots que les princesses leurs femmes leur ont apportées en mariage. Lord Normanby insiste tous les jours à ce sujet auprès de Câvaignac, et, hier encore, ce dernier lui a donné les assurances les plus positives.
Le gouvernement que nous avons ici maintenant est composé d'honnêtes gens qu'il faut soutenir. Au reste personne ne croit plus à la République et, d'une manière ou d'une autre, il faudra revenir à la monarchie. Il semble qu'aujourd'hui Henri V est, de tous les prétendants, celui qui a le plus de chances.
La Belgiojoso est plus folle, plus exaltée que jamais. Elle s'est sauvée de Milan et arriva ici pour faire le désespoir de Cavaignac et des ministres. Elle ne fait que leur apporter toutes sortes de nouvelles plus ou moins fausses pour les exciter à intervenir. Le jour où elle arriva de Milan, elle apparut comme un fantôme dans le cabinet de Cavaignac, ses cheveux épars, avec un grand voile noir sur la tête, une robe également noire, tout ouverte par devant et peu montante dans le dos ; en guise de manches, deux bretelles ; elle leva les yeux vers le ciel, et les bras aussi, puis elle se mit à déclamer, à gesticuler.
— Milan, dit-elle, est en cendres, Charles-Albert a trahi ses serments. Je sors des flammes de cette malheureuse ville ; elles montent vers le ciel et appellent la vengeance divine sur un misérable roi.
— ■ Mais, madame la duchesse, fît Cavaignac, lorsqu'il put placer un mot, vous êtes dans l'erreur, calmez-vous, rassurez-vous, Milan n'a pas été brûlé. Il n'y a de flammes que dans votre imagination !
— Mais, je les ai vues, monsieur, on a brûlé, massacré » femmes, enfants ; tout a brûlé, tout a péri. Vengeance !
vengeance ! Pitié pour l'Italie ! Sauvez-la, sauvez ma malheureuse patrie. Vous l'avez promis, vous le devez, il le faut !
Elle a fait de même vis-à-vis de tous les ministres.
11 septembre.
Le duc de Montmorency est venu me voir, j'ai eu le plus vif plaisir à serrer la main à ce cher et excellent ami qui partait le lendemain pour l'Angleterre.
Il m'a dit que la position de la famille d'Orléans était toujours la même. Je lui ai rendu compte de la conversation que j'ai eue, à ce sujet, avec lady Normanby qui m'a assuré que son mari avait encore eu, tout récemment, un entretien avec Cavaignac, et que celui-ci avait répondu qu'il ne négligerait rien pour arriver à une favorable solution de cette affaire, mais que, malheureusement, la République se trouvait en ce moment dans un tel état de gêne, qu'il lui serait impossible d'indemniser les princes des dégâts qu'on a commis sur leurs propriétés et des ventes de mobilier et autres que le
ouvernement provisoire a faites sans y avoir le moindre
roit.
J'ai rencontré dernièrement M. de Boissy, chez les Brignole ; c'est une des victimes de Lamartine, qui l'avait nommé ambassadeur de la République à Rome. M. de Boissy, enchanté de sa nouvelle dignité et surtout de son traitement, fit ses préparatifs de départ, donna commission de s'assurer du palais Doria, pour être logé dignement et en rapport avec la grande République qu'il avait mission de représenter. Tout à coup, quel fut son étonnement de voir dans les journaux une autre personne désignée à sa place. Le journal en main, il se rend chez M. de Lamartine, l'interpelle ; le grand homme s'embarrasse, fait des phrases comme de coutume... mais Boissy, en vrai financier, veut du positif... « Suis-je ou ne suis-je pas ambassadeur à Rome ? »
Il parvient enfin, et non sans peine, à arracher à M. de Lamartine cet aveu qu'il avait complètement oublié la nomination dudit marquis de Boissy, et dans
un moment de distraction avait nommé un autre ambassadeur à sa place. Boissy commença par dire des injures au grand poète, et a publié depuis une brochure qui n'a pu être agréable au soi-disant futur chef de la République qui y paraît dans un très déplorable déshabillé.
15 septembre.
Tout en vivant sous une puissante République, je ne prévois pas d'avenir républicain ; ceux qu'on appelle les rouges se cachent depuis que Paris est en état de siège ; les autres, de toutes classes, avec qui je me trouve en rapport plus ou moins direct, appartiennent soit au parti d'Orléans, soit à celui d'Henri V ou bien à l'ancien parti de l'Empire ; mais celui-ci est sans influence et devra se fondre dans l'un des deux autres, ce qui fait qu'ils le ménagent et cherchent à l'attirer.
Étant donnée cette situation, une entente entre la branche aînée de la maison de France et les Orléans serait non seulement avantageuse, mais même rationnelle ; malheureusement, Henri V ne s'y prête pas : il semble attendre que la France vienne à lui et que les partis lui fassent connaître leurs conditions, qu'il n'acceptera que si elles sont conformes aux principes qu'il croit nécessaires au bien-être et au bonheur de la France. Il paraît que la duchesse d'Orléans est opposée à un rapprochement entre la famille d'Orléans et la branche aînée. Elle prend position comme prétendante à la Régence et ne croit pas, par conséquent, devoir entrer en arrangement avec la branche aîoée. C'est, me semblet-il, sacrifier à une ambition personnelle toute chance favorable pour son fils. La France, dans aucun cas, ne voudrait se soumettre à la régence d'une princesse étrangère, professant une religion qui n'est pas celle de la majorité des Français. La duchesse d'Orléans, en
refusant de se rapprocher du parti carliste, commet une grande faute : elle détruit par là son influence jusque dans son propre parti et crée une difficulté nouvelle au comte de Paris.
Cependant tout le monde semble d'accord sur un point : c'est que le gouvernement existant devient de jour en jour plus impossible ; l'armée elle-même commence à n'en plus vouloir : des régiments à Paris ont crié : « A bas la République ! A bas Cavaignac ! »
Ce qu'il y a aussi de très significatif, et ce que le National de ce matin relève avec raison, c'est l'accord du parti orléaniste avec celui des carlistes, pour faire élire le maréchal Bugeaud comme représentant à l'Assemblée nationale. D'un autre côté, Louis Bonaparte semble avoir aussi beaucoup de chances d'être élu : autre embarras pour le gouvernement.
J'ai été, ces jours-ci, passer une partie de ma soirée chez la princesse de Bauffremont, qui est rayonnante, et a, plus que jamais, confiance dans le retour de Henri V, mais elle veut qu'il revienne par la France et non pas par une guerre étrangère, ce qui fait qu'elle est pour la paix, comme la grande majorité des Français. Elle dit, par conséquent, que le roi de Sardaigne a tort, immensément tort, de continuer la guerre contre l'Autriche.
J'ai été, ces jours derniers, chez lady Normanby, qui me fit une description assez amusante des salons et des manières de mesdames « les gros bonnets du jour ». Il y a une grande rivalité de préséance entre Cavaignac et Marrast : Marrast prétend qu'il a le pas sur Cavaignac, étant président de la Constituante, tandis que Cavaignac n'est pas président de la République, mais seulement président du Conseil des ministres. Pour un dîner qui a eu lieu chez lord Normanby, Marrast, ayant appris que Cavaignac aurait l'honneur de donner le bras à
lady Normanby, a fait présenter ses excuses à l'ambassadrice, en alléguant une indisposition.
Il paraît que, dans les salons des hauts fonctionnaires de la République, on ne fait aucune attention aux ambassadrices, au point qu'on oublie même de leur offrir une chaise ; lady Normanby, à l'occasion de son dîner, en parle à Cavaignac dont elle se loue, au reste, beaucoup : elle le trouve simple dans ses manières, sans arrogance, très modéré et même fort doux dans la discussion.
« Il me fait l'effet, dit-elle, d'un brave homme et d'un cœur loyal. Grâce à mes observations, Cavaignac, lorsque je suis allée à sa réception, me fit apporter une chaise à côté de sa mère, après quoi il me présenta, moi, à M me Marrast. Oui, certainement, c'est ainsi que cela se passe ; mais vous serez bien autrement étonné, si je vous dis que M me Marrast ne s'est même pas levée, qu'elle m'a fait un simple signe de tête, pour me prouver qu'elle avait bien entendu ce que Cavaignac lui a dit, et puis plus un mot ni en anglais, quoiqu'elle soit Anglaise, ni en français. »
19 septembre.
J'ai passé ma soirée d'hier chez les Hatzfeld, j'y ai vu le comte Molé qui m'a dit qu'il n'était pas sûr d'être élu à Bordeaux. Personne ne doute, au contraire, de l'élection de Louis Bonaparte comme député de la ville de Paris. Bugeaud a aussi beaucoup de chances et l'aurait emporté sur tout le monde, si les élections s'étaient faites quelques jours plus tard ; c'est au moins ce que Lasteyrie nous a affirmé hier. L'échec du ministère, sur l'interpellation à laquelle a donné lieu le fameux article du National faisant pressentir qu'on enverrait encore dans les départements des commissaires, des espèces de
proconsuls, comme ceux de Ledru-Rollin, pour peser sur l'opinion en faveur de la République, cet échec, dis-je, a fait un tort immense au gouvernement. La brillante improvisation de Falloux n'a pas peu contribué à faire avorter cet inconcevable projet, mais, en même temps, il a mis au grand jour la faiblesse de ce gouvernement et les craintes qu'il a pour sa conservation. Cavaignac a été gravement atteint dans cette affaire, et les électeurs en masse ont tourné leurs regards vers Bugeaud comme l'expression d'un nouvel ordre des choses qui, au fait, ne serait que le rétablissement de l'ancien régime un peu modifié.
21 septembre.
J'ai été hier pour la première fois à l'Assemblée nationale : c'est un bruit, un vacarme, un mouvement inconcevables. J'ai entendu Montalembert, le professeur de l'Université Jules Simon, Falloux, Dupin, Victor Hugo,
u'on n'a pas écouté, parce qu'il a voulu parler théâtre.
e bon Falloux a aussi un peu ennuyé la Chambre, et il a fini par l'impatienter tout à fait lorsqu'il a commencé à parler de l'archevêque de Paris. II faut dire cependant qu'on lui aurait parfaitement passé et son discours et même tout ce qu'il avait l'intention de dire sur l'archevêque, si la Chambre n'avait pas été singulièrement agitée par suite des élections, et surtout celles de Louis- Napoléon et de Raspail ! Bonaparte a été élu dans plusieurs provinces. Le banquier Fould l'est aussi : son nom, entre ceux de Louis Bonaparte et de Raspail, symbolise parfaitement le mal qui dévore la France et je dirai l'Europe : il est un emblème des intérêts réels cernés par les deux grands dangers du moment : l'esprit de guerre et l'esprit d'anarchie. C'est la richesse, la prospérité et l'ordre mis en croix entre ces deux dangers.
Nous devons cette position critique aux utopistes de tous les pays, aux dupes qu'ils font et aux ambitieux. C'est partout la même chose, les mêmes raisons, et, par conséquent, les mêmes suites inévitables.
On attribue ici la nomination de Louis-Napoléon à une conspiration ourdie par Louis Blanc à Londres, pour renverser le gouvernement par lequel il a été si mal traité. Cependant, si la conspiration de Louis Blanc a eu lieu, il a été puissamment appuyé par le gouvernement anglais qui ne veut pas de la République, et par les carlistes, en France, qui considèrent Louis-Napoléon comme une transition, un pas vers Henri V.
24 septembre.
J'ai dîné jeudi dernier chez les Pozzo, à Montretout. J'ai fait mon petit voyage de Paris à Saint-Cloud, où je descendis à la porte du jardin du château avec les Durazzo et le comte de Tournon. Les convives à dîner étaient le marquis de Gramont, député, beau-frère de la comtesse Pozzo, le marquis de Mortemart, également député, mari de M' le de Laurencin, fille de cette M me de Laurencin que j'ai ramassée un jour, dans la rue, à la suite d'une chute dans laquelle elle s'est cassé le bras ; Marczibanyi et moi, nous l'avons transportée évanouie dans une boutique de comestibles, je l'ai couchée par terre, et, dans mon empressement à lui rendre service, j'ai pris un objet quelconque pour le mettre sous sa tête ; inspection faite, j'ai reconnu m'être servi d'une dinde truffée en guise d'oreiller, au grand scandale de la marchande de comestibles qui en fut passablement indignée, et nous chassa du milieu de ses terrines. La marquise y gagna en tout point, car nous la transportâmes dans l'appartement doré et satiné de Marczibanyi, où
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nous l'avons soignée jusqu'au moment où elle, a pu être transportée chez elle.
Mais revenons au dîner Pozzo ; il y avait encore Galliera et les trois neveux de Pozzo. Ce jour-là, on était extrêmement inquiet à Paris : les Pozzo mouraient de peur, et les détails que nous leur rapportions n'étaient pas faits pour les rassurer : un conflit entre les différents partis paraissait imminent, on ne parlait que de guerre civile et de guerre dans les rues, on devait s entretuer en défendant, les uns la république rouge, les autres la république modérée, d'autres encore Louis Bonaarte, ou Henri V, ou les d'Orléans, et, comme chacun e ces partis travaille pour le triomphe de sa cause, il demeurait évident qu'il n'y avait d'unité que dans le parti des rouges, ce qui était singulièrement alarmant pour la bourse et pour la vie, deux choses auxquelles ils en veulent, et que, de notre côté, nous avons la fantaisie de vouloir garder. Malheureusement pour nous, si nous sommes tous d'accord sur ce point, nous ne le sommes pas à l'endroit des moyens qu'il faut employer pour y parvenir ; c'est ce qui rend notre position ici, et dans toute l'Europe, si dangereuse.
Nos deux députés n'étaient pas rassurants à entendre : ils nous parlaient de projets de défense de l'Assemblée nationale, d'un côté, et de l'autre, d'une grande manifestation pacifique, aussi pacifique qu'au mois de mai, de la part des bonapartistes légèrement nuancés de rouge. A entendre Tournon, Thiers, auquel un de ses amis, qui a une fille de quinze ans, aurait demandé s'il la croyait en sûreté à Paris, aurait répondu : « Envoyezla en province plutôt aujourd'hui que demain. »
Gramont me dit que, d'après un bruit qui circulait à la Chambre, le ministère avait reçu de mauvaises nouvelles de l'étranger, qu'il les attribuait à la gaucherie des agents diplomatiques français, s
« Notre position à l'intérieur n'est pas meilleure, poursuivit Gramont ; voyez les députés nouvellement élus dans Paris : d'une part, un socialiste, de l'autre, Louis Bonaparte comme étendard de tous les mécontents ; et en faveur de l'ordre et du gouvernement actuel, qui ? un Juif ! »
L'armée ne veut se battre contre les rouges que pour autant que la garde nationale agira de concert avec elle, et cela seulement pour l'ordre et le maintien de la propriété et de la famille, mais nullement pour la République. Il ne resterait donc à celle-ci que la garde mobile, un corps complètement indisciplinable, au dire même de Cavaignac, qui le considère comme un embarras plutôt que comme un soutien.
Il est aussi question de partager cette garde en plusieurs corps, et de les envoyer en partie en Algérie et dans quelques provinces. Mais tout cela est. assez difficile à exécuter, vu que ces jeunes gens ne veulent pas quitter Paris. Cependant, on se flatte, pour le moment, de les avoir gagnés à la République ; ils ont donc déclaré vouloir se battre dans les rangs de l'armée.
Comme toute l'armée s'est déclarée pour Napoléon, ainsi qu'une grande partie de la garde nationale, il a certes beaucoup de chances de réussir : mais cependant on considère généralement cet Empire, si jamais il parvient à se créer, comme bien passager et comme un simple acheminement, soit à la régence, soit à Henri V. L'Angleterre ne voit dans Louis-Napoléon, comme empereur } pas autre chose qu'un étendard de guerre avec l'Europe.
Après la séance de la Chambre, à laquelle j'ai assisté, deux des orateurs que j'ai entendus, Falloux et Mont a lembert, ont passé leur soirée chez M me Swetchine. Ils ont reconnu, avec beaucoup de modestie et de simplicité, n'avoir pas réussi, ce jour-là, à la tribune, et avoir
complètement manqué l'effet sur lequel ils avaient compté. Tant il est vrai qu'il ne suffit pas toujours de bien parler, de bien raisonner, de défendre la cause la plus juste et de se trouver sur le plus beau terrain du monde, mais encore faut-il saisir l'à-propos : la Chambre ce jour-là, trop préoccupée par les déplorables élections de Paris, a écouté nos charmants orateurs avec une impatience très marquée.
M. Bastide, ministre des Affaires étrangères (1), avait offert une place dans sa voiture à l'ambassadeur de Sardaigne, le marquis de Brignole, pour le conduire chez le général Cavaignac à qui il devait le présenter. Chemin faisant, le ministre demanda à l'ambassadeur si le cigare ne l'incommodait point ; celui-ci, avec sa politesse accoutumée, répondit que non et encouragea M. Bastide à ne point se gêner ; le ministre profita de cette permission, tira une boîte d'allumettes chimiques de sa poche, en sortit une et la frotta contre la semelle de sa botte ! ! !
M. Marrast est connu, parmi les grands dignitaires de la B épublique, comme aimablement facétieux. Il se plaignit à ses collègues de la composition de sa maison : « Je n'ai pas un serviteur qui sache son métier, leur a-t-il dit l'autre jour, Savez-vous ce que mon huissier .a fait récemment ? Lundi dernier, à ma réception, arrive l'ambassadeur d'Angleterre ; son chasseur lui ôte son paletot, mais mon huissier se précipite sur le chasseur en écartant lord Normanby ; il s'empare du paletot, le jette sur l'ambassadeur, et introduit le chasseur dans mon salon en criant à haute voix : « M. l'ambassadeur d'Angleterre ! » J'étais près de la porte, je fais deux pas en avant, je me heurte contre un chasseur à tout crin, qui faillit me renverser. »
(1) Jules Bastide était entré en cette qualité dans le Cabinet Cavaignac le 28 juin.
C'est sur ce fait que Marrast appuya sa demande de six mille francs par mois pour frais de représentation, qu'il obtint, en effet.
Le petit château d'Alexandre Dumas à Saint-Germain a coûté plus de trois cent mille francs, dont il n'avait pas payé le premier sou. Les créanciers firent donc main basse sur le tout, et Dumas fut obligé de quitter sa belle création. On la vendit aux enchères, et les créanciers furent trop heureux de trouver un acheteur qui consentît à payer la somme de trente mille francs pour une maison de luxe qui, au lieu de rapporter, n'est qu'une charge d'entretien et une dépense énorme pour le propriétaire. Ils encaissèrent donc les trente mille francs et remirent la propriété à l'acheteur ; mais quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils apprirent que, le même jour, Dumas, son fils et sa belle-fille en avaient pris possession. Comme rien n'avait été dérangé, Dumas retrouva tout en place et eut, pour trente mille francs, ce qui aurait dû lui en coûter trois cent mille (1).
28 novembre.
Je viens d'apprendre que le prince Kaunitz est décédé à Paris, et a été enterré dimanche 19 courant. J'ai été d'autant plus surpris d'apprendre cette triste nouvelle que moi-même et les autres membres de l'ambassade ignorions complètement sa présence à Paris. Il avait pris, après les affaires de Février, des passeports à notre chancellerie, dans le but de s'établir à Bruxelles, et ne nous avait pas fait part de son retour ici, que je n'ai
(1) On voit encore à Port-Marly, sur la route de Saint-Germain, le « château » d'Alexandre Dumas père, Monte-Cristo, construit à flanc de coteau, dans ce faux style Renaissance qu'on affectionnait vers 1840 : balcons ouvragés, façade à pans coupés, surchargés de fioritures à l'italienne, vitraux sertis de plomb, tourelles et échauguettes.
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appris que par hasard et en même temps que sa mort. Je me suis mis en mesure de vérifier ïe fait, en envoyant, boulevard du Temple, n° 7, où il avait demeuré avant son départ pour Bruxelles. On n'a pu ou voulu nous indiquer le jour de son enterrement, et nous avons dû nous adresser à la préfecture de police pour sauvegarder aux héritiers et à la famille du prince ses papiers, son testament, s'il y en a un, son argent et les autres valeurs qu'il peut avoir laissés après lui.
1 er décembre.
Le ministre des Affaires étrangères, M. Bastide, avant d'embrasser la carrière de journaliste, avait été marchand de bois ; il en a conservé la tournure. Depuis la dernière révolution, il s'est rabattu sur le ministère des Affaires étrangères, et s'est donc installé dans l'hôtel du boulevard des Capucines. Il cumule, par conséquent, trois professions qu'il mène de front : marchand de bois, journaliste et ministre des Affaires étrangères. Le marchand de bois et le ministre s'arrangent parfaitement. Voici comment : un des membres du corps diplomatique, pendant qu'il attendait la rentrée du ministre, dans un des salons de l'hôtel donnant sur là cour, vit une énorme masse de bois qu'on s'occupait à descendre dans les caves. Le ministre étranger, frappé par l'énorme quantité de combustible qui encombrait littéralement toute la cour, s'adressa à l'huissier de M. Bastide pour lui exprimer son étonnement sur la grande consommation de bois qui se fait au ministère.
— Il paraît que vous prévoyez une saison très rigoureuse, si j'en juge par ces provisions de calorique.
— Oui, monsieur l'ambassadeur, répondit l'huissier en souriant ; S. E. M. le ministre des Affaires étrangères daigne s'occuper lui-même de la fourniture du bois. M. Bastide est aussi marchand de bois.
— Comment ! fit l'ambassadeur, tout étonné de cette découverte, je savais bien que M. Bastide avait été journaliste, mais j'ignorais qu'il fût négociant en bois.
M. Bastide peut cumuler, si cela lui convient, les deux qualités de ministre des Affaires étrangères et de marchand de bois ; ce n'est pas bien élégant, mais cela n'est pas en opposition directe avec ses devoirs ministériels ; mais ce qui l'est incontestablement, ce qui est scandaleux, c'est de le savoir à la tête de la rédaction et de la direction du National, qui est sa propriété- Il est inouï que, dans un journal dont il est l'inspirateur, il y ait des publications aussi mensongères, aussi injurieuses pour notre gouvernement et pour la personne de l'empereur, et que tandis qu'il proteste auprès des membres du corps diplomatique de son désir de maintenir l'ordre et la paix, il prêche dans son journal la révolte et le désordre.
Il a fait pis encore : il a envoyé, dans le temps, des émissaires à Vienne. S'il n'a rien fait contre nous dans les affaires d'Italie, c'est que cela lui a été impossible ; il aurait fallu faire la guerre à l'Autriche et pour cela il fallait de l'argent, beaucoup d'argent et, en outre, une force dans l'intérieur que le gouvernement n'avait pas.
Le marquis de Brignole, ambassadeur de Sardaigne, ne peut se consoler d'avoir été si indignement traité par son souverain, ce souverain traître et ingrat j usqu'envers ses amis. Avant de monter sur le trône, il n'a fait cjue conspirer et, après avoir compromis tant de gens, il a négligé d'intercéder en leur faveur, lorsque feu le roi a eu la bonté de lui pardonner ses basses et infâmes intrigues. Lorsqu'il est monté lui-même sur le trône, il les a laissés croupir dans l'exil et, ne pouvant plus conspirer contre le trône et les lois, étant lui-même roi, il n'a pas craint de trahir ses promesses, les traités, et jusqu'à sa parole d'honneur. Il a trahi jusqu'au plus noble, au plus dévoué
de ses sujets, ce marquis de Brignole si aimé, si considéré, si respecté en France et cela par la République autant que par le gouvernement de Louis-Philippe. Son ambassadeur avait invité à dîner les membres du gouvernement français, la veille du jour où il reçut sa destitution. Et en faveur de qui a-t-il été destitué ? En faveur d'un intrigant, d'un homme qui a laissé la plus ignoble réputation à Vienne, ce Ricci, personnage sans naissance, sans considération dans son pays. Le gouvernement français a réclamé par deux fois, il a demandé le maintien du marquis de Brignole, niais le roi a fait la sourde oreille, il ne pardonne pas à Brignole d'avoir prêché la paix avec l'Autriche, de n'avoir pas su entraîner la France dans une guerre qu'il trouvait déloyale, impolitique, dangereuse et tout à fait impossible dans la position où se trouve la France aujourd'hui, et où elle se trouvait dès le mois de février. Ricci affirma au roi que lui, Ricci, parviendrait facilement à obtenir du gouvernement français ce que Brignole avait vainement sollicité. Bastide froissé, ainsi que Cavaignac, de voir remplacer un ambassadeur grand seigneur, par un mauvais petit drôle sans consistance, déclara que, loin de concéder à M. Ricci dans l'affaire italienne des choses qu'on aurait refusées à Brignole, il les lui refuserait plus énergiquement encore.
J'ai été dernièrement au couvent de Chaillot, faire visite aux deux petites La Trémoïlle. De retour d'Angleterre où elles ont passé, chez leur grand'mère, tout l'été, la princesse les a placées dans le couvent de Chaillot, pour les faire se préparer à la première communion. Ce couvent est desservi par des soeurs de la Visitation dans le genre du Sacré-Cœur. La fondatrice de cet établissement en est la supérieure, la Mère de La M***, charmante et jeune abbesse, remplie d'esprit, et d'une conversation aussi animée qu'aimable ; toute
sa personne respire le contentement et le bonheur : elle est gaie et même rieuse. La duchesse de Montmorency la connaît beaucoup et en a une très haute idée. La duchesse de Rauzan m'a aussi parlé de cette supérieure avec de grands éloges. M me de La M*** est fille naturelle d'un agent de change, lequel richissime financier fit sa cour à M me de La M***, mère de la supérieure ; cette dame, d'une grande beauté, était mariée. Le financier en question, aimable mauvais sujet, parvint à se faire aimer. Le mari découvrit l'intrigue, provoqua son rival et se battit avec lui au pistolet : ce duel coûta à l'amant un de ses beaux yeux, ce qui faisait dire au mari outragé : « Vous avez, monsieur, une femme de plus à enregistrer sur la liste de vos conquêtes et un œil à rayer de votre figure. »
Notre Lovelace trouva la leçon un peu sévère, mais il se promit d'en tirer le meilleur profit. Il quitta la scène de ses succès pour se dévouer entièrement à M me de La M***, répudiée par son mari, et adopta cette enfant que M. de La M*** ne voulait point reconnaître. 11 la fit soigneusement élever et l'entoura de la plus tendre, de la plus touchante sollicitude. Ses soins redoublèrent encore après la mort de M me de La M***, et il s'occupa de marier sa fille. Elle n'avait qu'à choisir, étant jolie, agréable, admirablement élevée et riche de cinq millions, dont deux à toucher le jour de son mariage.
Quel ne fut donc pas le désespoir de cet homme si positif dans ses goûts et dans ses sentiments, de voir chez sa fille se développer de plus en plus cette exaltation religieuse, ce dédain du monde et dé tous les avantages que lui assuraient sa richesse, son éducation et son charmant extérieur, sa jolie et aimable figure, sa jeunesse et la grâce répandue sur toute sa personne. Il tâcha de combattre cette résolution d'entrer au couvent, de se vouer entièrement à l'éducation et de passer sa vie