‹ De la révolution au coup d'État 18481851Chapitre 4 sur 10 · VI. Lettre d'abdication de Louis -Philippe · texte numérisé non relu

VI. Lettre d'abdication de Louis -Philippe

(Autographe conservé aux Archives Nationales à Paris.)

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entre la prière et les occupations sérieuses que lui imposerait son état.

Voyant qu'il lui était impossible de changer les tendances de l'esprit et du cœur de sa fille, non seulement il lui donna son consentement, mais encore il l'aida de tous ses moyens pour lui être agréable et pour lui procurer une haute situation et une grande influence parmi les religieuses du couvent où elle comptait entrer. Il mit donc à sa disposition les deux millions qu'elle devait recevoir de lui le jour de son mariage, et lui conseilla d'acheter un terrain et de se placer comme abbesse elle-même à la tête d'une communauté religieuse dont elle serait la fondatrice. Ce projet fut bientôt mis à exécution, et il eut pour résultat le couvent de la rue Chaillot où j'ai fait connaissance avec cette tout aimable abbesse et plusieurs religieuses. Le vieux financier vient tous les jours voir sa fille. Il n'est pas étonnant qu'il soit bien reçu non seulement par cette dernière, mais par toutes les religieuses, car aux deux millions qu'il a remis déjà à sa fille, doivent s'ajouter les trois autres qu'il lui a assurés après sa mort. Sa tendresse pour sa fille est toujours la même ; il est heureux de se trouver avec elle, de la voir entourée de considération et adorée par les soeurs.

Il n'y a pas de doute que Bonaparte aura une immense majorité par le suffrage universel : presque la totalité de l'armée, la moitié au moins de la garde nationale de Paris et celle de presque toutes les villes. Tous les paysans, les fermiers, toute la campagne en un mot, sont pour lui, ils voient en lui un Empereur ou, comme ils disent, un Souverain : « Nous avons essayé de tout, de la République, de l'Empire, de la Royauté de Juillet, de tout enfin ; prenons maintenant un Souverain, voyons si la Souveraineté vaut mieux que les autres gouver-

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nements que nous avons eus et qui n'ont pas pu rester debout, m

Ils s'imaginent que Bonaparte est riche comme Crésus et qu'on ne paiera plus d'impôts.

Cavaignac sait bien qu'il n'obtiendra pas une majorité absolue, mais il espère avoir une assez forte majorité relative contre Bonaparte, et alors c'est la Chambre qui aura à décider entre les deux prétendants, et il n'y a pas doute qu'elle sera pour Cavaignac. Ce dernier espère aussi avoir gagné le clergé, grâce à l'archevêque de Paris qui lui doit sa nomination ; mais si le clergé est pour lui, les curés de la campagne ne le sont pas.

Lamartine se fait aussi de grandes illusions : il croit que les voix seront partagées parmi cinq candidats, que lui sera l'un des cinq et que, dans ce cas, toute l'Assemblée nationale se prononcera unanimement pour lui. Vivent ces illusions !

J'ai dîné dernièrement chez les Fitz- William (1) ; ils sont allés voir le roi Louis -Philippe qui leur a raconté cinq ou six fois sa fuite, avec tous les détails imaginables. Il a dit qu'il avait quitté la France parce que le peuple ne voulait plus de lui, comme si les quelques émeutiers de la ville de Paris étaient le peuple et le peuple de toute la France. Le fait est qu'il a perdu la tête, en voyant la voiture qui devait le conduire à Saint-Cloud mise en cendres, et le pauvre cocher tué : dès lors, il s'est cru poursuivi, menacé, perdu. II a eu tort, sans doute, et M. Thiers lui-même m'a dit que si le roi avait voulu se retirer à Saint-Cloud, et y convoquer la Chambre, Bugeaud, à la tête de l'armée, l'aurait parfaitement défendu, et si lui-même, le roi, n'avait pu rentrer à

(1} Le comte de Fîtz- William, homme d'État anglais, qui possédait à Vosves près de Melun une maison où il invitait parfois le comte Apponyi.

Paris, il aurait, dans tous les cas, sauvé sa dynastie, et le comte de Paris aurait été proclamé roi.

Quoi qu'il en soit, ce qui a été horrible, c'est l'ingratitude de toutes les personnes de la Cour. Il n'est pas jusqu'aux domestiques qui ont abandonné le roi, à Neuilly. C'est eux qui ont commencé et dirigé le pillage ; au château d'Eu, ils n'ont pas voulu permettre au roi d'emporter sa propre vaisselle et autres valeurs qui s'y trouvaient, au point qu'il n'avait pas le sou.

Le roi a dit encore que dans le dernier moment, peu d'heures avant sa fuite du château, Thiers était venu et lui avait offert de former un ministère. Le roi, ayant fait des objections sur certaines personnes que Thiers voulait admettre dans sa combinaison, celui-ci insista. Le roi lui dit alors : « Eh bien, oui, monsieur, je vous accepte, vous et toute votre boutique. »

La reine croit être sûre que Girardin, au moment où ils sont partis, était dans la chambre, remplie déjà d'horribles figures. Elle fut foulée et poussée par cette foule.

« J'ai vu enlever le papier sur lequel le roi avait écrit son abdication » (1), a-t-elle dit.

« Je n'ai pas eu le temps d'en prendre copie, a ajouté le roi, et à l'heure qu'il est, je ne me rappelle plus bien exactement les termes de cet acte si important pour moi et pour ma famille. »

Lorsque les Fitz- William prirent congé de lui, il leur

(1) Ce document, dont nous donnons la reproduction, p. 73, est conservé aux Archives nationales qui l'ont reçu en 1872 d'un pasteur de l'Eglise réformée qui le tenait du révolutionnaire Charles Lagrange. Celui-ci l'avait arraché au général La Moricïcre au moment où celui-ci, sortant à cheval des Tuileries et passant place du Palais-Royal, portait l'abdication à l'Hôtel de Ville.

Gamier- Pages (op. cit., II, p. 143) donne le texte de l'abdication- d'après l'original, qu'il dit (p. 149) se trouver entre les mains de Lagrange, avec quelques menues inexactitudes : appelée au lieu de appellée ; échoit au lieu de echeoit ; Fèv# au lieu de Fevf.

dit : « A revoir, à Fontainebleau, dans la salle de Henri II ! » tant il se fait encore illusion sur la possibilité de son retour en France.

17 décembre.

Cavaignac est donc tombé, et nous aurons Louis Bonaparte (1). Voici les raisons qui ont puissamment contribué à décider l'opinion publique en faveur du neveu du grand homme : le parti légitimiste, l'orléanisme, tout l'Empire ont voté pour Bonaparte, en haine de la République ; une grande partie de la garde nationale de Paris, dans l'espoir qu'avec la chute de la République les affaires commerciales vont reprendre ; et enfin beaucoup de partisans de la République rouge, en haine de Cavaignac qui, à ce qu'ils disent, les a trahis. Le parti modéré, au contraire, lui a reproché de ne pas avoir pu franchement se détacher de ce même parti de la République rouge ; toutes ces différentes opinions et nuances d'opinions se sont donc réunies dans un seul but : celui de renvoyer le gouvernement existant pour en avoir un autre. Aujourd'hui que ce but est atteint, chacun rentrera dans son camp pour agir dans son sens, et pour exploiter la nouvelle situation des choses obtenue par le suffrage universel. Les partisans des deux branches se trouvent assez unis, en ce moment, pour accepter, les uns Henri V, les autres le comte de Paris, réunis sous l'ombre du principe de la légitimité. Ils considèrent Louis Bonaparte comme une transition et se réuniront, en conséquence, avec les bonapartistes pur sang qui travaillent tout simplement pour cette dynastie. Le parti Bourbon accepte l'Empire dans l'espoir de le

(1) Le prince Louis-Napoléon Bonaparte fut élu président de la République le 10 décembre et Cavaignac, candidat malheureux, déposa sea pouvoirs.

renverser plus tard, craignant l'infiltration des idées républicaines dans les mœurs et les habitudes du peuple, si la République durait trop longtemps, sans toutefois se dissimuler que l'établissement d'un nouvel Empire pourrait bien éloigner, si ce n'est à jamais, au moins pour longtemps, une restauration en faveur des Bourbons. Cavaignac et son parti qui sera composé du parti républicain modéré, expression de l'Assemblée nationale, laquelle se trouve aujourd'hui, après avoir si vivement appuyé Cavaignac, complètement désavouée par le suffrage universel, expression de l'immense majorité de la France entière, donc en désaccord avec le pays qu'il représente, Cavaignac et son parti, dis-je, se soumettront bien, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, devant les conséquences du suffrage universel, duquel il tenait lui-même son pouvoir. Mais si, ce qui est plus que probable, Bonaparte est proclamé empereur, alors Cavaignac se trouvera avec les rouges dans les rues de Paris pour combattre le nouvel Empire, pour défendre l'existence de la République et sauvegarder l'Assemblée nationale menacée d'être chassée par le nouvel empereur. Dans ce cas, il faudra voir si toute l'armée restera fidèle à Bonaparte et de quel côté tournera la garde mobile. Quant à la garde nationale de Paris, elle sera désorganisée et elle se trouvera représentée dans les deux camps.

Personne ne croit à la durée de la présidence de Louis Bonaparte ; ce qui le prouve suffisamment, c'est la composition du nouveau ministère (1) qui, à l'exception d'Odilon Barrot, n'est composé que de doublures des chefs du parti agissant et qui a triomphé du général Cavaignac. Les chefs se proposent d'aider les ministres de leurs con-

(1) Le premier ministère présidentiel, qui devait être formé à la fin du mois, comprenait, outre Odilon Barrot, Drouyn de Lhuys, Falloux, le général Rulhières, Passy, Tracy, Léon Faucher, Lacrosse et Buffet.

seils, maïs ils se réservent eux-mêmes pour une époque qui leur offrira plus de chances de durée. Tout le parti soutenant Bonaparte est pour l'ordre intérieur et la conservation de la paix avec les puissances étrangères ; il passera condamnation sur Charles-Albert et l'unité italienne qui sera sacrifiée à la conservation de la paix en Europe, car personne ne peut se faire illusion sur la gravité des affaires en Italie, s'il s'agissait de nous faire la guerre en faveur de l'unité italienne.

Rien au monde ne sera plus difficile que la position de Louis Bonaparte : déjà Molé et Thîers sont froissés de ce qu'il ne leur a pas proposé la vice-présidence, tandis qu'il l'a fait offrir, dit-on, à Lamartine, Bugeaud et autres, ayant le droit de proposer trois candidats à la Chambre, qui, elle, peut choisir parmi les trois ; Girardin aussi est déjà en froid, parce qu'on ne lui a pas donné le portefeuille des Finances.

Le Prince, comme on l'appelle, recevra aux Tuileries et va demeurer à l'Ëlysée-Bourbon ou plutôt à l'Ëlysée national. Il ne se possède pas de bonheur, et la princesse Mathilde non plus ; tous se voient déjà princes et princesses impériaux, altesses royales et impériales. Jérôme ne se fait plus nommer autrement que le roi Jérôme et, par conséquent, Majesté par-ci, Majesté par-là. Son fils a déclaré à Louis qu'il n'accepterait point l'ambassade de Constantinople et que, s'il faut absolument s'éloigner de Paris, il n'irait pas plus loin que Londres. Pierre Bonaparte, un autre cousin, fait aussi ses conditions ; bref, le pauvre malheureux sera pétitionné, attaqué de tous les côtés ; on dit au reste qu'il est d'un caractère très entêté, et que, si l'on croit pouvoir tout faire avec lui et le diriger, on se trompe très fort.

Les membres de l'Assemblée nationale, dont la plus grande partie tient excessivement aux vingt-cinq francs par jour, désirent, malgré leur fausse position vis-à-vis

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du futur président de la République et même du pays, rester en place — et cela sous prétexte de voter les lois organiques. Mais, malgré tous leurs efforts et surtout malgré les intrigues des rouges dans ce sens, cette Assemblée est profondément humiliée, et les amis officieux de Cavaignac qui l'ont si maladroitement servi, de concert avec le ministère dont il était président, partagent cette humiliation : ils sont démoralisés.

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1 er janvier.

Les affaires d'Italie ont tourné tout autrement que i ne l'avait prévu lord Palmerston. Son inqualifiable système de révolutionner ce malheureux pays n'a point abouti à cette unité italienne qu'il avait rêvée et qui devait nous coûter nos possessions en Italie. Lord Palmerston et son écho, lord Normanby, avec M. de Lamartine, avaient rayé l'Autriche de la carte de l'Europe ; pour eux c'était un fait accompli, si parfaitement accompli, qu'ils ont basé là-dessus tout un échafaudage de projets, les uns plus extravagants que les autres. Cependant l'Autriche, au grand étonnement de ces messieurs, ayant développé une puissance, une force vitale qui étonnent tout le monde, ces beaux rêves de Lamartine, Palmerston, Normanby sont tombés au néant, et Normanby est maintenant fort embarrassé dans son langage ; il le serait bien plus encore s'il avait un peu plus d'esprit de conduite et de tenue.

S'il a paru être l'ami intime, le soutien de Cavaignac et auparavant de Lamartine, il joue aujourd'hui absolument le même rôle dans les salons du président ; on s'en formalise, dans ce pays où cependant on devrait être accoutumé à ces manœuvres un peu brusques, à ces

changements à vue dans les opinions politiques. Lord Palmerston, si je ne me trompe, ne pourra plus longtemps continuer son rôle d'agitateur en Italie ; les puissances partant du principe du maintien des traités de 1815, et étant fermement résolues à les faire observer partout où des négociations pourraient avoir lieu, lord Palmerston ne pourra guère se placer sur un autre terrain ; s'il essayait de le faire, il est très probable qu'il aurait l'opinion de son pays contre lui, et qu'il serait obligé de quitter le pouvoir. Il aura déjà bien de la peine à s'y maintenir après l'ouverture du Parlement où il faudra rendre compte de toutes les fausses mesures qu'il a prises, et du rôle peu digne qu'il a fait jouer à son pays depuis, et même avant la révolution de Février. Sa chute serait un grand débarras pour les affaires de l'Europe, où on ne pourra rétablir l'ordre qu'après la retraite de ce ministre.

J'ai été voir l'exposition du mobilier du marquis d'Aligre (1), qui va être mis en vente. Il y avait beaucoup de statues et de bustes en marbre, des sarcophages antiques et des fragments de bustes, de vases, de basreliefs. L'ancienne chambre à coucher de feu la marquise a été transformée, après sa mort, en un magnifique salon tendu d'étoffes anciennes, avec un plafond en caissons richement dorés et ornés d'une foule de petits amours, dans toutes sortes d'attitudes plus ou moins risquées ; sur la cheminée, il y avait une pendule et des vases en vieux sèvres admirables ; il y avait encore un énorme lustre en cristal de roche ; mais la merveille de cette pièce consistait en une statue, grandeur naturelle, représentant la marquise d'Aligre en robe de Cour avec un magnifique diadème de cent mille francs, en dia-

(1) Étîenne, marquis d'Aligre, était mort dernier de sa famille en mai 1847.

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mants, sur la tète ; cette statue est en argent massif, valant soixante mille francs : statue et diadème, tout est à vendre.

Le prince Kurakine s'est pris tout à coup d'une belle passion pour la peinture à l'huile. Je suis allé dernièrement lui faire ma visite dans son atelier. Il a fait le portrait de sa femme en grandeur naturelle, à cheval, caressant un chien, le tout d'après une petite lithographie de de Dreux ; ce n'est certes pas un chefd'œuvre, mais cela vaut bien les tableaux de M me de Meyendorff. Il peint ces énormes tableaux avec une célérité incroyable. Son atelier est pittoresquement arrangé avec de vieux meubles sculptés, des armoires, des consoles dorées, des vieilles glaces de Venise, dans leur encadrement bizarre, puis des statuettes, souvenirs de Rome, en marbre antique.

Dernièrement j'ai rencontré, chez la princesse de Craon, Ëmile Deschamps qui, ainsi que tout le monde ici, est dans l'enthousiasme de nos grands chefs militaires, Windischgrœtz, Radetzki, Jellachich : « Tandis que chez vous tout se passe avec grandeur, me dit-il, ici nous nous traînerons encore longtemps dans la boue ; il n'y a rien à faire avant d'être délivrés de cette inqualifiable Assemblée nationale. Que peut-on avec une Chambre qui renferme dans son sein des membres comme Proudhon et Félix Pyat, que j'ai vus se battre dans les couloirs, se donner des coups de poing, rouler par terre l'un sur l'autre et échanger entre eux des épithètes de charretiers : et c'est le langage de ceux qui doivent représenter notre pauvre France ! »

J'ai saisi le moment où la conversation revenait à la littérature, pour dire à M. Ëmile Deschamps que j'avais assisté à une des représentations de la tragédie de Macbeth, traduite par lui et dont l'exécution à l'Odéon, malgré la médiocrité des acteurs, m'avait

fort intéressé. Il m'a dit, à ce propos, qu'il avait vainement supplié ses interprètes de parler et de ne point déclamer ; il n'a pu l'obtenir : « Ils s'imaginent, a-t-il ajouté, faire valoir mes vers par leur pathos burlesque. »

M me de Belgiojoso, peu de temps avant la nomination du prince Louis Bonaparte, lui écrivit qu'elle avait une chose de la plus haute importance à lui révéler, et qu'elle lui demandait une audience. Le prince répondit qu'il se rendrait chez elle, et tint parole. Arrivé chez la princesse, celle-ci s'excusa de n'avoir pu réunir encore les papiers qu'elle voulait lui communiquer, mais ajouta que, si ce n'était pas trop abuser des bontés du prince, elle le priait de revenir chez elle le lendemain. Le prince accéda à sa demande et revint en effet le lendemain ; il trouva la princesse assez embarrassée. Elle se leva et lui dit qu'elle allait chercher les papiers dans sa chambre. Après l'avoir fait attendre un petit quart d'heure, elle ouvre la porte et pousse un individu dans le salon. Quel fut l'étonnement du prince en se trouvant en face de d'Alton-Shée, cet énergumène, l'homme des banquets réformistes. Le prince Louis ne voulant rien avoir à démêler avec lui, prit son chapeau et sortit sans lui adresser la parole.

13 janvier.

Le prince Louis Bonaparte est peu satisfait de sa position, et disait l'autre jour à quelqu'un de ma connaissance : « Louis-Philippe, lorsqu'il est monté sur le trône, s'est trouvé dans une situation infiniment plus facile que la mienne. Il avait au moins un parti sur lequel il pouvait compter, tandis que moi je ne suis entouré que de traîtres, de personnes qui attendent l'occasion de m'éloigner, et ce sont les mêmes personnes qui ont tout fait pour me faire arriver à la Présidence ! Parmi celles

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qui minent mon pouvoir, il y a Molé et Thiers ; ils n'ont pas même voulu entrer dans mon ministère, se réservant pour un meilleur avenir ; je n'ai pu obtenir que leurs doublures. »

Quant aux nominations, aux emplois, il n'a pas non plus beaucoup de marge, car les ministres absorbent tout pour se créer un appui soit dans les provinces, soit à la Chambre ; dès que le malheureux veut nommer quelque ami ou parent à telle ou telle place, tout le monde au conseil jette des hauts cris, et, à moins de vouloir faire sortir un ministre et s'exposer à une crise ministérielle, toujours très dangereuse, il faut céder.

On vit dans ce moment-ci à Paris dans l'attente du renvoi de l'Assemblée nationale. Ce n'est qu'après les nouvelles élections que l'action commencera et que les différents partis se dessineront. La prochaine Chambre sera une des plus remarquables. Toutes les sommités anciennes et modernes de tous les régimes y paraîtront : Guizot, Duchâtel et jusqu'à Villèle et, à côté de cela, tous les grands hommes de lettres. Ce sera vraiment curieux à voir, mais il n'y a pas de doute qu'elle sera éminemment monarchique.

Le Président veut donner beaucoup de fêtes. Dernièrement un de ses aides de camp, M. Bacciochi, est venu nous demander de sa part des listes de nos compatriotes. 11 veut inviter jusqu'à deux mille personnes. On s'écrasera malgré l'aile en bois qu'il veut faire ajouter à l'Ëlysée-Bourbon. Il désire, à ce qu'il paraît, que tout se passe chez lui exactement comme du temps de Louis-Philippe... l'espace près cependant, car il n'a pas le château des Tuileries à sa disposition ; et puis je ne comprends pas comment il veut donner des fêtes de ce genre avec six cent mille francs par an ; il lui en faudrait douze fois autant.

21 janvier.

Ce matin, j'étais au moment de déjeuner, quand le marquis de Brignole m'arriva tout essoufflé. M. de Thom qui se trouvait chez moi voulait s'en aller, mais le marquis le retint en le priant de vouloir écouter ce qu'il comptait nous dire confidentiellement.

« Figurez-vous, nous dit-il, que j'ai reçu jeudi soir une fameuse savonnade de la part de l'abbé Gioberti (1). Il me fait un crime d'avoir reçu le chargé d'affaires d'Autriche et le comte Apponyi, secrétaire d'ambassade, et m'a intimé l'ordre de me rendre immédiatement à Turin pour m' expliquer à ce sujet. En cas de refus, je perdrais ma pension. »

Le marquis nous a dit qu'il avait vertement répondu à l'abbé Gioberti, en lui observant qu'il n'avait aucun ordre à recevoir de lui, et que si son roi avait à lui parler, il le lui ferait savoir directement ; qu'au reste il avait eu la permission écrite, tant de la part de Sa Majesté que du ministre son prédécesseur, de séjourner à Paris.

« Quant à ma pension, reprit le marquis, ce n'est pas à M. Gioberti que je la dois ; elle m'est due pour mes années de service, et la loi me la garantit. J'ai, au reste, saisi cette occasion pour faire ma profession de foi : à propos des accusations vagues que contient la lettre de Gioberti, je lui ai dit que je le sommais de les articuler, que je demandais plus, je veux qu'on m'intente un procès ; je saurai me défendre et je désire mettre au grand jour ma gestion des affaires pendant que j'étais ambassadeur à Paris. Si c'est un crime d'avoir considéré la guerre contre l'Autriche comme une guerre injuste d'abord, puis funeste pour nous, puisque c'était le pot

(!) L'abbé Vincent Gioberti, publiciste italien.

de terre contre le pot de fer, je suis certes très coupable, car je n'ai cessé de représenter la chose à ce point de vue. Tout cela n'est qu'une basse et infâme intrigue ourdie contre moi. Je gêne, par ma présence ici, messieurs les représentants de la Sardaigne près la République française, je leur suis très incommode et ils veulent m'éloigner de Paris. Il y a quelques semaines environ, j'ai reçu une lettre de Gioberti, qui m'invite à me rendre à Turin pour y recevoir un impiego de la plus haute importance. Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas d'impiego que je puisse accepter en ce moment et sous un ministère dont je ne partageais nullement les opinions. Tout en ayant répondu de ma façon à M. Gioberti, je n'ai pas manqué d'exposer toute l'affaire au roi, dans une longue lettre que je lui ai fait parvenir par la voie de la princesse de Montléart. Peu de jours après, j'ai rencontré M. d'Antioche chez M. Drouyn de Lhuys ; il s'approcha de moi et me dit, d'une voix tremblante, que les Lombards se sont formalisés de rencontrer chez moi le chargé d'affaires d'Autriche et le comte Apponyi, et cela au moment même où notre roi s'est si vivement prononcé contre l'Autriche. Je lui ai répondu que je n'invitais personne à venir chez moi, que j'ai pris un jour de la semaine pour que mes amis et connaissances soient sûrs de me rencontrer, et vient qui veut. D'ailleurs, je ne tiens pas autrement à messieurs les Lombards et je ne leur reconnais pas le droit de me prescrire qui je dois recevoir ni à qui je dois refuser ma porte. »

J'ai eu dernièrement la visite de M. Bulwer (1) ; il est resté près d'une heure chez moi et nous avons causé de tous les grands événements qui se sont passés depuis que nous ne nous sommes plus vus. Il connaît beaucoup le

(1) Sir Henry Bulwer, diplomate anglais.

prince Bonaparte, il m'a dit que c'était un homme instruit et qui, dans le monde comme dans l'intimité, avait des manières douces et agréables, enfin que sa conversation, sans être précisément très remarquable, ne manquait pourtant pas d'un certain intérêt.

« On ne peut en général juger les hommes, continua M. Bulwer, que lorsqu'ils sont à l'œuvre, qu'ils agissent, et je suis obligé de convenir que le Prince n'a rien fait, jusqu'à présent, qui puisse donner de lui une haute opinion. Il a d'abord commis une grande faute, celle de ne pas insister pour que ceux qui l'ont porté au pouvoir se réunissent franchement à lui ; il aurait dû forcer Molé, Thiers, Berryer, etc., etc., à accepter des portefeuilles, et ne pas se contenter de leurs doublures ; il fallait les compromettre au point de leur faire partager le sort du Président. Quant à ceux qui forment le parti monarchique en France aujourd'hui, ils ont eu aussi un grand tort : celui de ne pas profiter de ce grand élan du pays dans le sens conservateur et monarchique pour rétablir la monarchie dans les institutions, et de n'en pas faire la base d'une constitution ; plus tard on aurait arrêté le choix d'une dynastie. Je trouve la position du Président, une position fausse et à la longue impossible ; il ne saurait avoir confiance ni dans son ministère, ni dans la Chambre, et cependant, à sa place, je tâcherais de maintenir cette Chambre, car il y a tout à parier que la prochaine lui sera bien plus hostile encore et, dans tous les cas, plus dangereuse. »

Bulwer, que j'ai un peu attaqué au sujet de son chef, lord Paîmerston, m'a assuré que ce dernier, vu la position forte et imposante de l'Autriche, avait entièrement changé d'avis et de politique en ce qui concerne l'Italie et ses relations avec l'Autriche en général. J'ai remarqué aussi une nuance chez lord Normanby dans sa façon de s'énoncer envers moi : autrefois, il n'admettait pas la

possibilité à l'Autriche de garder l'Italie, aujourd'hui, il admet ce fait accompli.

Il y a quantité de monde de retour à Paris, mais il y en a encore beaucoup que relient à la campagne ou à l'étranger la crainte de nouvelles catastrophes qui pourraient se produire ici.

Je suis allé, ces jours-ci, chez la marquise d'Osmond et, de là, au bal chez la duchesse de Chevreuse ; j'étais, je crois, le seul étranger dans les vastes salons du rez-dechaussée de l'hôtel de Luynes ; comme je ne danse plus, je me suis retiré de bonne heure. M. de Chevreuse n'a pas paru, c'est sa femme avec le duc et la duchesse de Luynes qui ont fait les honneurs.

J'ai été, samedi dernier, au jour de réception de M me de Carneville. Ce pauvre cher Carneville revenait d'une réunion en vue de l'élection du colonel de la première légion de la garde nationale ; il était tout bouleversé d'avoir constaté que son candidat, le duc de Fézensac, ne serait pas élu, et que M. Murât, cousin du Président, avait grande chance de l'emporter sur le général légitimiste. Toute la légion était en émoi de prévoir qu'elle aurait un colonel qui n'a jamais servi, un vrai pékin, ce qui en effet, en cas d'émeute, serait un danger pour ceux qui devraient obéir à un chef complètement ignorant. Il y avait encore d'autres personnes dans le salon qui se lamentaient à ce sujet et entre autres un ancien général.

« Mais, leur dis-je, le danger que vous signalez serait sans doute conjuré si vous aviez l'esprit de vous entendre et de reporter sur le même candidat les votes que vous subdivisez entre plusieurs personnes. C'est ainsi que j'ai vu hier, poursuivis- je, le général de Castellane qui me disait, chez M me de Beaumont, entre une valse et l'autre, qu'il était sûr d'être nommé colonel ; eh bien ! aujourd'hui, pour vous sauver du commandement d'un

pékin, il ne vous reste plus d'autre ressource que de réunir vos voix sur le général Gourgaud qui est un candidat monarchique s'il n'est pas précisément un partisan de la légitimité. »

— - Il faudra bien en venir là, me dit Carneville, mais j'aurais mieux aimé avoir le duc de Fézensac.

Et le surlendemain, Gourgaud a été élu colonel.

Mardi dernier, j'ai dîné chez M me de Valençay avec M me d'Auteuil, la princesse de Ponts, M. Dupin aîné et un autre avocat, car M me de Valençay, depuis qu'elle a tant de procès, est jusque par-dessus les oreilles dans ce corps remuant. M. Dupin est dans l'admiration de nos maréchaux Windischgrsetz et Radetzki et du général Jellachich. Il admire la force que nous déployons et regrette beaucoup que le roi Louis-Philippe ne se soit pas entouré de ses généraux et maréchaux, plutôt que de bavards comme Thiers, Odilon Barrot et consorts.

— Pourquoi ne pas prendre pour ministre le maréchal Soult et laisser Bugeaud continuer l'action qu'il avait si courageusement commencée ? Le roi abdiqua, faute immense, mais enfin elle était consommée. Ne fallait-il pas dès lors entourer le jeune roi et sa mère de toute la grandeur, de toute la majesté, de toute la force dont on pouvait disposer ? Eh bien ! que fait-on pour cela ? La duchesse d'Orléans se trouve abandonnée de tout le monde, elle demande une voiture pour se rendre à la Chambre, il n'y en a point, mais aura-t-elle au moins une escorte pour n'être pas exposée à l'insulte de la populace qui avait déjà envahi la place Louis-XV ? Il n'y en avait pas ! et à la Chambre, qui trouverait- elle pour la défendre ? En cherchant des yeux, elle croit apercevoir son sauveur, il parlera pour elle, en faveur de son fils ! Le lâche ! vous devinez de qui je veux parler...

— Lamartine, dis-je.

— Oui, c'est lui à qui nous devons notre misère, notre honte.

M. Dupin, en parlant de M me la duchesse d'Orléans, en fit le plus grand éloge.

— Je partage, monsieur, dis-je, votre admiration sous plus d'un rapport ; mais je crois que M me la duchesse d'Orléans a commis une grande faute en ne changeant pas de religion avant son entrée en France. Elle ne s'est pas rendu compte du sentiment éminemment catholique de la grande majorité des Français. Ceux même qui ne le sont pas par sentiment religieux ont été blessés, dans leur amour-propre national, de voir monter sur le beau trône de France une reine huguenote.

— Vous avez parfaitement raison, me dit Dupin, je me suis même permis, dans le temps, de lui faire mes observations dans ce sens, mais j'ai rencontré une âme sinon convaincue, au moins trop fière pour se soumettre à une pareille concession.

La maréchale Lobau, qui est allée faire visite en Allemagne à la duchesse d'Orléans, fait une terrible description de cet immense château tout désert, si froid, avec les sept énormes salles qu'il faut traverser pour trouver enfin la duchesse dans un salon pas plus confortable ni plus chaud que les précédents. M me de Lobau dit aussi que la pauvre duchesse a si peu de fortune qu'elle peut à peine suffire à ses besoins.

Cela était dit devant Dupin, qui fit remarquer que la princesse avait fait de la générosité très mal placée en refusant de recevoir les trois cent mille francs de douaire que la loi lui a assurés, et en les attribuant aux ouvriers de Paris, qui ne lui sauront aucun gré de ce sacrifice.

29 janvier.

C'est aujourd'hui le grand jour des interpellations à la Chambre. On discutera la proposition Râteau sur la dissolution de la Chambre et la fermeture des clubs. Il est plus que probable que le ministère essuiera des échecs sur les deux propositions. Malgré cela il compte bien rester au pouvoir. Dans le conseil des ministres d'hier, le Président a déclaré qu'il n'y avait pas lieu de changer de marche et de politique, et qu'il comptait soutenir de tout son pouvoir le cabinet actuel. Quoi qu'il en soit, il est curieux de voir aujourd'hui le ministère et le Président de la jeune République dans la situation où, il y a un an à peu près, se trouvait le roi Louis- Philippe avec le ministère Guizot. La situation est absolument la même, et ce qui rend ce rapporchement plus piquant encore, c'est de voir Odilon Barrot, le même qui attaqua si violemment Guizot pour avoir voulu empêcher les réunions patriotiques, défendre aujourd'hui sa cause, et Ledru-Roîlin attaquer Barrot comme celui-ci attaquait Guizot. Ledru-Rollin a même déposé contre le ministère actuel une demande de mise en accusation, dans les mêmes termes que l'année dernière contre le ministère Guizot.

La position du Président de la République et de son ministère est au moins aussi compliquée que celle de l'ex-roi. La grande difficulté aujourd'hui est l'Assemblée nationale, cette Assemblée comprenant parfaitement que la République n'a d'autre soutien qu'elle, que sa dissolution entraînera nécessairement la perte de la République et son remplacement par la Monarchie, soit sous la forme de l'empire, soit sous celle d'une restauration. Il y a de plus une autre cause d'une nature moins élevée à la vérité, mais peut-être plus péremptoire pour la grande majorité des membres de l'oppo-

sition : il s'agit de renoncer aux vingt-cinq francs par jour, indemnité accordée aux membres de l'Assemblée ; comme ils sont sûrs et certains de ne plus être réélus, ils sont fort rebelles à tout ce qui peut leur enlever la jouissance de ce revenu. Ils veulent donc prolonger cette vie agonisante le plus longtemps possible et ils défendent pied à pied chaque jour, chaque heure de leur existence. Cependant l'action gouvernementale se trouve entièrement paralysée par cette opposition systématique et de plus, comme la grande majorité de la nation et surtout toutes les provinces sont contre la durée de cette Assemblée, il en résulte un malaise général et une perturbation dans les affaires, qui augmentent de plus en plus l'inquiétude des esprits, le manque de confiance et, par là même, tout mouvement industriel et commercial. Cette situation devient de plus en plus intolérable ; ii faudra donc prendre un parti, c'est-à-dire renvoyer la Chambre par un coup d'État, ou bien réunir les conseils généraux des provinces et en appeler au suffrage universel.

Au milieu de ce grand conflit des pouvoirs, l'intrigue est mise en jeu, le général Cavaignac est un de ceux qui se donnent le plus de mouvement, malgré sa promesse de soutenir le ministère et le Président par l'influence qu'il peut exercer sur son parti. Ses intrigues tendent à entraver la marche du gouvernement et à dépopulariser la personne du Président. M. Thiers, loin de tenir sa promesse de marcher de concert avec Molé, Berryer, Broglie, Bugeaud et Changarnier, ne fait tout au contraire que gêner la marche et compromettre par sa légèreté et ses indiscrétions le parti auquel il avait promis de se vouer. C'est ainsi qu'il a eu dernièrement l'imprudence de dire au Président Bonaparte lui-même qu'il était dévoué corps et âme à la cause de la Régence. Un semblable aveu devait diminuer la confiance du Président dans M. Thiers.

Au moment où j'écris, toute la place Louis-XV, devant nos fenêtres et jusqu'à la Chambre des députés, est remplie de troupes et de populace d'une mine assez émeutière ; on ne se bat pas encore, mais on charge déjà les groupes trop nombreux, et tout ce mouvement, ces gens qui se sauvent, qui crient, qui vocifèrent, tout ce déploiement de force militaire, de canons, etc., etc., rappelle d'une manière assez désagréable la veille des événements de Février.

Dans les faubourgs, dit-on, la masse de la populace grandit en nombre et en insolence- Il ne serait pas étonnant que ce soir ou demain, il y eût quelque nouveau combat dans les rues de Paris ; au reste, il faut bien en venir là, et- dès lors il vaut mieux que ce soit maintenant que dans quelques mois où l'opinion pourrait être entamée par l'esprit révolutionnaire. Le Président Bonaparte est en ce moment à cheval et parcourt les différents points. On admire son calme au milieu de cette affreuse populace qui rappelle en tout point les journées de Février el de Juin. On crie beaucoup « A bas le ministère ! Vive Napoléon ! » et même quelques cris « Vive l'Empereur ! » se sont fait entendre.

30 janvier.

Grâce à la formidable force déployée par Changarnier et à la grande quantité de troupes qui entrent dans Paris, arrivant en marches forcées des provinces, toute la conspiration ourdie par les officiers de la garde mobile, qui s'étaient entendus avec la Montagne et les socialistes, a été comprimée. Tous les coins de rues étaient gardés par la garde nationale avec ordre de tirer sur chaque individu qui ferait mine de lever un pavé pour construire des barricades. Toutes les places, les boulevards et les grandes voies de communication

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étaient couverts de soldats accompagnés d'un attirail d'artillerie formidable. On fit, pendant que j'étais sous la colonnade de l'hôtel Crillon, des charges sur les carrés en asphalte de la place Louis-XV où une grande quantité de gens de fort mauvaise mine s'étaient réunis et formaient un formidable attroupement. En moins de quelques minutes, toute cette grande place fut balayée et la populace se sauva en criant et en jurant. Ces manœuvres de part et d'autre durèrent jusqu'à huit heures du soir. Lorsqu'on a appris que l'Assemblée avait voté la proposition Râteau, tout le monde rentra dans son domicile et bientôt après la garde nationale fit de même et la troupe gagna les casernes.

On a fait beaucoup d'arrestations et il faut espérer que pour le moment il n'y aura plus d'autre bataille à craindre ; reste encore à renvoyer l'Assemblée afin de pouvoir en convoquer une nouvelle et exécuter la fermeture des clubs, sans laquelle il est de toute impossibilité de maintenir la tranquillité de la capitale.

Ces jours derniers on a levé les scellés au domicile du prince de Kaunitz, dans une maison sise sur le boulevard du Temple, en face du Château-d'Eau. On n'a trouvé que des haillons, restes de linge et d'habits, et une énorme quantité de portraits féminins, plus de trois cents, tant aquarelles que miniatures, daguerréotypes ou même dessins au crayon exécutés par des artistes d'un ordre parfaitement inférieur ; toutes ces dames brillent, non par leur charme ou leur beauté, mais, bien au contraire, elles se distinguent toutes par des traits plus ou moins vulgaires, et surtout par des nez formidables, avec des narines démesurément larges que le prince paraissait particulièrement affectionner.

Il prenait un plaisir singulier à bourrer le nez de ces aimables et complaisantes dames d'une masse de tabac, puis il les mouchait pour remplir de nouveau cet organe

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d'une nouvelle cargaison. Si ce bienheureux tabac les faisait éternuer, alors il ne se possédait plus de bonheur ; il se pâmait de joie et de satisfaction.

H était vers la fin de sa vie si dégoûtant de malpropreté que son médecin, un jour, lui en fit l'observation en vue de sa santé ; il lui répondit : « Exigez tout de moi, je vous l'accorderai volontiers, mais je ne veux point m'user en me frottant, en me brossant, en me lavant enfin ; croyez-moi, docteur, c'est très malsain. Si nos pores sont bouchés, ils se dégageront naturellement par une transpiration abondante. »

II emporta sa haine contre l'Autriche jusque dans la tombe ; il n'y a sortes d'injures qu'il n'ait proférées contre le gouvernement et tout ce qui avait de loin rapport avec l'Autriche, et cela en toute occasion et bien souvent sans le moindre à-propos. La société dans laquelle il vivait dans les derniers temps et depuis bien des années déjà, était de la plus vile, de la plus basse espèce, aussi n'a-t-on pas trouvé un sou, ni le moindre objet de valeur, tel que bagues, montres, tabatières, etc., etc.... Il est fort probable qu'au moment de sa mort, tout a été volé et enlevé par les personnes à gros nez qui l'entourèrent.

2 février.

Nous vivons ici sur un volcan. Il est impossible de prévoir ce qui arrivera, non pas seulement d'un jour à l'autre, mais d'une heure à l'autre, tant la conspiration antisociale est flagrante et continue. Rien de plus affreux que l'aspect de la rue Royale, de la place de la Madeleine et de la place Louis-XV pendant la journée de lundi dernier (1). Sur les figures sinistres qu'on y voyait

(1) C'est-à-dire le 31 janvier.

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rassemblées, se lisait le désappointement de cette foule mal intentionnée, que la prévoyance du gouvernement a empêchée d'exécuter ses projets de meurtre et de pillage, et qui se dédommageait en couvrant d'injures les aristos, comme elle appelle les riches.

Conçoit-on que d'Alton-Shée soit du nombre de ces énergumènes et à la tête de plusieurs listes composées des chefs des clubs les plus avancés ! Il se trouve parmi les deux cents individus compromis dans cette affaire qui ont été mis en prison, mais on m'a dit hier que, faute de preuves suffisantes, il serait relâché. Quant lux articles des journaux démocratiques et socialistes, ils sont d'une violence extrême, de même qu'à l'Assemblée nationale les attaques de la Montagne qui demande la mise en accusation du ministère. Elle a même voulu citer à la barre de l'Assemblée, le Président de la République, ce qui eût été l'équivalent d'une accusation de haute trahison contre lui. Il montra d'ailleurs beaucoup de courage pendant cette triste journée ; il parcourut à cheval avec une très faible escorte les groupes de la populace, lui parlant et tâchant de la calmer.

Géraldi m'a dit avoir entendu une femme, véritable mégère, crier au moment où Bonaparte se trouvait entouré de blouses de la plus mauvaise espèce : « Eh ! là-bas, vous allez bien me faire descendre ce gredin-là ! »

Il fit arrêter la femme.

Nadaillae, celui qui n'est pas marié, avait reçu l'ordre de garder une rue et de n'y laisser circuler personne ; un petit monsieur arriva tout sautillant, et voulut passer. Nadaillae le lui défendit. Le petit monsieur déclara qu'il passerait tout de même et prit son élan pour sauter par-dessus les fusils croisés avec lesquels on lui barrait le passage. Nadaillae, fort de sa consigne, le prit par la taille et le porta, à la grande hilarité des spectateurs, jusqu'à une autre rue où il était permis de passer.

Pendant que cet individu ainsi enlevé travaillait des bras et des jambes, il cria de toutes ses forces qu'il était un des représentants du peuple à l'Assemblée nationale : « Tout le monde peut en dire autant, fit Nadaillac, après l'avoir replacé sur ses jambes. Du reste, je vous conseille de passer votre cbemin. »

Le duc de Guicbe, de son côté, renversa d'un coup de poing un individu qui lui criait dans les oreilles : « Vive la république démocratique et sociale, à bas les aristos ! »

Cependant au milieu de tous ces dangers, on continue à se voir, à donner des dîners et des bals. Ce lundi même, il y avait soirée dansante chez M me de Chabrillan où les invités sont venus en grand nombre sans trop s'inquiéter de ce qui pourrait leur arriver de l'autre côté de l'eau et s'informant seulement si le passage des ponts était libre, ce qui fut le cas après huit heures du soir.

Moi-même je dînais en ville ; parmi les convives, il y avait deux députés qui n'ont pu arriver que vers neuf heures, ce qui prolongea considérablement le repas. La Rochejaquelein qui s'y trouvait nous dit que la conspiration tendait à mettre le feu à minuit dans tous les quartiers de Paris, qu'il y avait entre huit et dix mille incendiaires et enrégimentés à cet effet. Il nous racontait cela au concert qui suivit le dîner. Et pourtant cela n'empêcha rien, ni les artistes de venir, ni les invités d'arriver, d'écouter, d'applaudir, de boire et de manger et de rentrer tranquillement chez eux, sans trop savoir ce que serait le lendemain. Mais on est déjà tellement accoutumé à cette existence si précaire, qu'on ne s'en inquiète plus et que l'on veut profiter des derniers moments de la société expirante.

J'ai assisté hier à un charmant bal chez une dame américaine, M me Corbin, demeurant dans l'ancienne maison de la princesse Belgiojoso, rue d'Anjou. Elle a fait arranger cet hôtel avec une rare magnificence. Rien

n'a manqué à cette fête : des femmes jolies et élégantes, un éclairage merveilleux, des fleurs à profusion, un orchestre excellent, un souper parfait et beaucoup d'entrain.

La duchesse de Dino nous a montré le charmant résultat de huit heures d'efforts pour arriver à cette perfection d'ensemble et de fraîcheur, où chaque pli de sa robe est calculé, pondéré, jugé et critiqué mille et une fois, au moyen des différentes glaces de son cabinet de toilette si artistement combinées pour lui permettre de se voir de tous les côtés à la fois sans changer de place. Elle ne voudrait pas paraître dans un salon avant d'avoir soumis ces chefs-d'œuvre d'art, d'étude et de savante combinaison à l'aéropage des glaces de cette chambre merveilleuse. Cette fois-ci, elle en était sortie tout particulièrement satisfaite pour paraître au bal de M me Corbin, le travail était parfait et devait nécessairement enlever tous les suffrages.

Je me trouvais assis dans cette chambre chinoise de la princesse Belgiojoso, que nous appelions sa boîte à thé, en face de la porte qui s'ouvrit tout à coup : la divinité parut, éblouissante de beauté et de satisfaction. On eût dit un rayon argenté sortant d'un nuage d'azur. Désirant l'examiner de plus près, je me levai pour aller à sa rencontre.

— Madame la duchesse, lui dis-je, vous êtes mirobolante. Votre toilette ne laisse rien à désirer.

— Vous trouvez ! fit-elle, en portant un magnifique bouquet de camélias blancs à son joli petit nez, et en jetant en même temps un dernier coup d'œil dans la glace. Ma toilette chez M me Ridgway vous a déplu, j'en suis sûre.

— Elle ne valait pas celle d'aujourd'hui, lui répondis-je. Voulez-vous que je vous donne le bras pour vous conduire auprès de la maîtresse de maison ?

— Je le veux bien, mais, avant cela, laissez-moi voir si rien ne s'est dérangé dans ma coiffure.

Et, debout devant la glace, tandis que je tenais son bouquet et son éventail, elle se mit à tourner et à retourner les feuilles d'argent de la couronne qu'elle avait sur la tête. J'eus, en attendant, le temps d'examiner les détails de cette robe de gaze bleu turquoise d'une admirable nuance, couverte de dentelles ou pour mieux dire de blondes d'argent, sept volants, d'un dessin léger, en pointes gothiques ; la guirlande d'argent et le bouquet également d'argent qu'elle avait sur son corsage étaient entremêlés d'une infinité de poires en perles fines, plus ou moins grosses. Outre cette magnifique parure, elle avait encore un superbe collier de perles et des bracelets de ces mêmes précieux bijoux, le tout retenu par de riches fermoirs en diamants et camées en onyx antiques. Un nœud de ruban très artistement fait, placé à gauche du corsage, était aussi agrafé par un ravissant bijou émaillé bleu en diamants et perles avec des chaînettes pendantes en diamants, finissant encore par de très belles poires en perles fines.

C'est M me dé Montgomery qui présenta la divinité à Mme Corbin.

Si j'ai passé ma soirée au bal, ma matinée avait été bien différente. On pleurait, on se désolait et avec raison. Ce bon et excellent prince de Beauvau, père du prince Charles et du prince de Craon, est mort ces jours derniers et a été enterré jeudi à midi. J'avais été prié d'assister à cette triste cérémonie. Étant si lié d'amitié avec toute la famille, je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de rendre à ce bon vieux prince ce dernier hommage. Ses enfants et ses petits -enfants le regrettent profondément, ce pauvre Charles surtout, qui se cachait dans un coin de l'appartement pour pleurer plus à son aise. Marie aussi avait les yeux rouges et enflammés des veil-

lées et des larmes : il y a un an que son grand-père commença à souffrir d'une maladie de cœur, il y a dix jours à peu près que les médecins avaient perdu tout espoir de le conserver, cependant mardi dernier, la princesse Ladmille me disait qu'après que son beau-père avait été la veille à la dernière extrémité, tout à coup il était revenu à lui comme par enchantement, que les médecins eux-mêmes n'y comprenaient rien, et qu'il était si bien, qu'il avait de nouveau pris part à la conversation. Cependant ce bien n'était que très passager, car dans la nuit même il avait expiré.

3 février.

Hier soir, chez M me de Flavigny, on parla du roman que Lamartine vient de publier. On me demanda si je l'avais lu. Je répondis que non, pas plus que ses Confidences, et que je déteste trop M. de Lamartine pour m' exposer à lui devoir de la reconnaissance (1).

— Comment, vous le détestez ! s'écria M me de Flav ig n y> alors nous sommes tous d'accord, c'est bien l'homme qui nous a fait le plus de mal.

— Nous lui devons cependant de nous avoir fait des discours depuis février jusqu'en juin, objecta un membre de l'Assemblée nationale. S'il s'était renfermé dans le silence, ou si, par malheur, il avait eu une extinction de voix, il serait aujourd'hui président de la République, et Dieu sait ce qui nous serait arrivé, la France serait perdue sans retour, et sous ce rapport, il a sauvé notre

M. de Bois-le-Comte qui était présent et riait avec nous de cette manière tout à fait originale de faire

(Il Les Confidences portent en effet la date de 1849, mais on ne voit pas de quel roman Apponyi entend parler, à moins qu'il ne s'agisse de l'Histoire de la Révolution de 1848, parue en 1849 en deux volumes et qui est en effet de l'histoire fortement romancée.

l'éloge de M. de Lamartine, nous dit que de sa vie il n'avait vu un homme moins apte aux affaires, ni plus prompt à se contredire. Lorsqu'il avait prononcé un discours admirable en faveur de telle ou telle proposition, on était bien sûr qu'il voterait contre, tout en ayant parlé pour.

Pendant que nous parlions ainsi, arriva M me de Cirecourt dont le mari a été victime d'une distraction de M. de Lamartine, distraction qui l'avait tellement compromis vis-à-vis du gouvernement provisoire, qu'il fut immédiatement rappelé de Berlin et remplacé par Arago (1).

On donne en ce moment, au grand Opéra, un délicieux ballet intitulé : le Violon du diable, composé par le mari de la Carrito, le danseur Saint-Léon (2) . Ce cher homme a l'esprit et le talent d'un bossu, qu'il est en effet ; cette légère bosse lui a ôté un peu de sa grâce, mais il a des jambes très bien faites, et tâche, par ses... inexprimables plus ou moins bizarrement collants, d'attirer l'attention des spectateurs sur cette partie de son corps, tandis qu'il choisit les couleurs les plus foncées pour les vêtements qui doivent plus ou moins dissimuler son dos voûté et fortement incliné du côté gauche. 11 a un remarquable talent d'exécution sur le violon, sans manquer ni d'expression ni de goût ; dans ce ballet, il joue autant sur son violon qu'il danse et fait de prodigieux entre-chats et de pirouettes comme une toupie et dans tous les sens.

J'ai assisté, ces jours derniers, à une représentation de ce ballet dans les coulisses et sur la scène de cet immense théâtre.

(1) Au tome II de ses Souvenirs d'une mission à Berlin en 1848, édités par G. Bourgin en 1909, Adolphe de Circourt raconte dans quelles circonstances ïl avait été effectivement remplacé en mai par Emmanuel Arago.

(2} La musique de ce ballet était de Pugni et la chorégraphie de Saint- Léon. Il fut représenté pour la première fois à l'Opéra le 19 janvier 1849.

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