‹ De la révolution au coup d'État 18481851Chapitre 5 sur 10 · VII. Dans les coulisses de l'Opéra · texte numérisé non relu

VII. Dans les coulisses de l'Opéra

Gravure de Gavarni, extraite de Baliverneries parisiennes.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

M. Roqueplan, directeur de l'Opéra (1), eut la complaisance de tout m' expliquer, de me montrer ces énormes et nombreuses machineries mises en mouvement avec une si grande facilité. Aussitôt que le grand rideau est baissé, toute la scène est instantanément envahie par des centaines de machinistes et d'ouvriers : ces courses, ces escalades, ces décors poussés d'un côté et de l'autre, ces trappes qui s'ouvrent béantes à vos pieds, ces poutres et toiles qui montent et descendent de tous les côtés, ces guirlandes de lumière que l'on transporte, ces femmes que l'on accroche à des crampons de fer, tout ce mouvement dans tous les sens, toutes ces manœuvres qui paraissent si confuses, s'exécutent pourtant avec un merveilleux ensemble. Lorsque tout est mis en état, on ouvre les portes des salles des danseuses et, en un clin d'œil, la scène est envahie par cette race physiquement et moralement légère ; on se croirait au milieu du plus charmant bal costumé. Ces dames, qui Ont plus ou moins de protecteurs, ne manquent pas de bijoux, même les simples figurantes ; ces ornements disparaissent dans le grand ensemble de la scène, mais dans les coulisses, ils sont destinés à attirer les regards des privilégiés admis sur la scène du grand Opéra : c'est dans ces moments que l'on voit, autour de ces belles, folâtrer de jeunes et souvent, le plus souvent même, de vieux papillons qui s'extasient sur leur toilette, leur beauté, leurs charmes, en se laissant aller à toute la fougue de l'imagination et de la parole ; mais défense est faite de toucher à ces dames, non pour sauvegarder leur vertu plus ou moins compromise, mais pour

(1) Il s'agit de l'Opéra de la rue Le Peletier. Il avait été construit et inauguré en 1821 sur l'emplacement d'une partie de l'ancien hôtel Choiseul et de l'ancien hôtel de Gramont devenu hôtel Morel Vindé. Il avait son entrée au 6 de la rue Le Peletier et s'étendait entre cette rue et les rues Rossini et Drouot. Il lut détruit par un incendie en 1873.

protéger la fraîcheur de leur toilette qui est du ressort de l'administration et du maître du vestiaire. Celui-là est à cheval sur son devoir et empêche tout ce qui pourrait friper ou même déranger ces costumes, il en est responsable et il surveille ces dames avec une rigueur tout à fait exemplaire.

Cependant le maître de ballet, Corali, dans son costume de diable, avec une perruque ornée par devant de deux cornes, me présenta les premières danseuses : M mes Cerrito., Taglioni, nièce de la célèbre artiste, Émarot, Théodore, Marquet en tête. La plus vive, la plus coquette me parut être M Ue Taglioni : elle est très petite, avec une grosse tête et des jambes d'un développement extraordinaire, ce qui lui donne une telle promptitude dans l'exécution des pas, qu'à peine l'œil et la musique peuvent suivre la rapidité de ses mouvements de jambes, battements, sauts périlleux, balancement inconcevables sur l'orteil. Mais la plus jolie de toutes m'a paru être M lle Marquet : elle est admirablement bien faite, peut-être un peu trop grande pour une danseuse, mais elle a bon air, de la grâce dans ses mouvements et une jolie et aimable figure. M lle Cerrito a une tournure ravissante, élégante, et sa figure, bien que très fanée, a une expression aimable, enfantine, je dirai même innocente. Je n'ai jamais vu une artiste éprouver plus de plaisir qu'elle aux applaudissements du public ; aussitôt le rideau baissé, elle sauta de joie au cou de son mari et de quelques autres hommes et femmes, probablement ses parents ou amis, et cela avec un naturel charmant.

Un quart d'heure après la fin de la représentation, danseurs et danseuses, figurantes et rats se sauvent à toutes jambes, et l'on se trouve, après tout ce mouvement, plongé soudain dans la solitude ; les becs de gaz s'éteignent et ces grands échafaudages de bois, ces

découpures bizarres paraissent dans l'ombre comme autant de monstres effrayants. Je suis resté à peu près seul avec Roqueplan et deux ou trois machinistes qui firent descendre une monstrueuse carcasse en fer allant du plancher jusqu'au plafond et tout en haut de laquelle Roqueplan me fit remarquer des objets que je ne distinguais pas : c'étaient des figurantes représentant des génies qui, dans leur vol léger et gracieux, semblaient, tout à l'heure, enlever d'admirables guirlandes de fleurs jusque sous les nuages, tandis qu'au contraire c'étaient les guirlandes, contre lesquelles elles étaient très artistement attachées, qui les enlevaient. Ces pauvres victimes attendaient encore leur délivrance ; on fit donc descendre doucement jusqu'à nous cet immense châssis en fer, et on les décrocha devant moi ; détachées de cette étreinte, elles restèrent encore dans la même attitude; deux hommes portèrent chacune d'elles, dans cet état de raideur forcée, jusque dans leur loge.

5 février.

Pendant deux jours, à la suite de la grande démonstration militaire dans les rues de Paris (1), nous avons espéré rester un peu tranquilles, pendant quelque temps au moins, lorsque le vote d'avant-hier à la Chambre a, de nouveau, tout remis en question. En effet, comment pourra-t-on sortir de ce conflit sans coup d'État, sans un nouveau 18 Brumaire ?

Le jour même où l'Assemblée nationale prit on considération la proposition de la mise en accusation du ministère, et que le président de l'Assemblée vota luimême contre les ministres, ceux-ci et le Président de la République, Bonaparte, étaient priés à dîner chez

(1) La rédaction de la garde mobile avait été, le 29 janvier, le prétexte de quelques désordres.

Marrast. Le Président de la République, ayant déclaré au Conseil des ministres, qui se réunit à l'Éîysee- Bourbon après cette mémorable séance, qu'il maintiendrait son Cabinet malgré l'échec qu'il avait éprouvé ce même jour à l'Assemblée, ne pouvait assister au dîner de cet insolent président d'une assemblée hostile au gouvernement ; les ministres aussi avaient grande envie de ne pas se rendre à cette invitation, mais ils ont fini par vaincre leur juste ressentiment, en considération des suites qu'une rupture aussi ouverte pourrait avoir, et de l'influence qu'elle pourrait exercer sur la discus-

Si l'Assemblée persiste dans la mise en accusation, il est difficile de prévoir les conséquences qui en résulteront : une effroyable bataille dans les rues, la guerre civile peut-être, car les provinces sont bien décidées, le cas échéant, à marcher sur Paris.

Dans tous les salons que j'ai visités hier soir, il n'était question que de cette affaire si grave, si palpitante.

Chez la duchesse de Maillé et dans les salons de M me Ridgway, on prédisait toutes sortes d'horreurs qui doivent nous arriver ces jours-ci : on m'a soutenu que Marrast voulait empoisonner Drouyn de Lhuys à son dîner ; cela me paraît un peu fort, mais ce qui est bien sûr, c'est qu'il y a de longues listes de personnes à assassiner, qui ont été dressées par les meneurs de la République démocratique et sociale. Sur ces listes figurent beaucoup de personnes de notre connaissance, sans compter le président Bonaparte, Thiers, Molé, Berryer, etc., etc. Thiers a une peur effroyable : il dort rarement chez lui et, quand il le fait, c'est sous la protection de gardiens et de militaires qu'il fait placer dans le vestibule et sous les combles, avec des sonnettes d'alarme en cas d'attaque nocturne.

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18 février.

Chez la duchesse de Maillé, j'ai vu Blacas qui m'a dit qu'on ne se faisait aucune idée de l'excellent esprit qui règne, en ce moment, dans l'armée française, que le Président et les ministres pouvaient parfaitement compter sur elle.

11 y a eu, vendredi dernier, grand bal chez le président de la République. Lord Normanby nous ayant fait dire, à sept heures et demie du soir, qu'il fallait être en uniforme, je n'ai pu me rendre à la Présidence, ayant laissé tous mes ornements à Jablonitz. L'ambassadeur d'Angleterre, qui fait toujours beaucoup de frais pour les personnes qui sont au pouvoir, continue ce même système ; s'il a été inséparable de Cavaignac lorsque celui-ci présidait le Conseil du gouvernement provisoire, le voici inséparable aussi du Président prince Bonaparte. Il ne s'est donc pas contenté seulement de donner au corps diplomatique des ordres concernant les uniformes à endosser, mais encore il avait précisé l'heure où les membres de ce corps devaient se trouver à l'Elysée, et cela pour ménager à Monseigneur les avantages d'un cercle diplomatique semblable à ceux qu'on voyait autrefois au château, à l'occasion des grandes fêtes de S. M. le roi Louis-Philippe.

On se soumit, excepté cependant M. de Kisseleff, aux insinuations assez péremptoires de lord Normanby, en se rendant au palais de l'Elysée en uniforme, mais il n'en a pas été de même quant à l'heure que ledit ambassadeur a bien voulu fixer ; on s'y est cru d'autant moins obligé que, sur la carte d'invitation, l'heure n'était point marquée. M. de Thom n'y a donc été qu'à neuf heures et demie, tandis que le cercle a eu lieu à neuf.

Kisseleff me dit avec ce malin sourire qu'on lui connaît : « Après avoir salué obséquieusement M. le Prési-

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dent de la République, je me suis précipité sur notre doyen qui prend cette qualité tout à fait au sérieux pour nous faire marcher selon son commandement ; c'est un enfantillage auquel on est bien bon de se soumettre. J'avais espéré, en l'approchant dans mon costume de simple citoyen, qu'il m'adresserait quelque observation sur mon habit noir qui faisait disparate avec ce brillant habit écarlate, tout étoilé, tout couvert de cordons, de chaînettes et de rubans de toutes les couleurs : il avait l'air du roi des Loges de Saint-Germain ; mais il me sourit noblement, gracieusement, fit même shalte-hand avec moi ; en un mot il était ce soir-là tout à fait bon prince. J'aurais profité plus longtemps des bontés de sa Seigneurie si M me la duchesse de Gramont ne m'avait pas enlevé de la zone de cet astre britannique pour me dire, en me prenant le bras :

— Je suis dans un affreux embarras, je ne connais pas le Président et je ne sais comment faire pour être présentée.

— Rien de plus facile, lui dis-je, le voici : je vous nommerai et il sera, sans doute, très heureux de faire connaissance avec la sœur de son ami intime le comte d'Orsay.

Et en effet, le Président, quand je l'eus nommée, lui sauta presque au cou. Quelques minutes après, la duchesse de Poix me demanda le même service, et c'est ainsi que, malgré moi, je fis le maître des cérémonies au bal du palais de l'Elysée. La duchesse de Poix me parla du Prince Président avec un véritable enthousiasme, elle aurait voulu lui trouver une ressemblance frappante avec l'Empereur et ce regard d'aigle qui, malheureusement, manque complètement au fils de la reine Hortense (1). Il a des yeux qu'il faut chercher avant de pou-

(1) Voir le portrait plus détaillé, mais non plus flatté, cpi'Apponyi trace (p. 114) de Louis-Napoléon Bonaparte.

voir les découvrir et, lorsqu'on les a découverts, on les cherche encore, car on les voit sans les voir : l'âme ne se fait pas plus de jour à travers cet organe qu'on ne la jugerait par le nez ou par l'oreille.

Durant ce bal il y avait une longue file de voitures dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; il y en aurait eu une bien plus interminable encore si les hommes n'étaient arrivés à pied et beaucoup en omnibus, témoin Georges de Caraman qui, en ayant soin de cacher ses grands cordons et ses plaques sous un manteau râpé, se servit de ce véhicule éminemment démocratique qu'il fit arrêter devant le palais de l'Élysée. Il eut la satisfaction de constater qu'il n'était pas seul à avoir eu cette inspiration dictée par l'économie : en effet cinq ou six invités qu'il ne connaissait pas mirent pied à terre avec lui et eurent, comme lui, la satisfaction d'assister à une belle fête, d'y passer la soirée, d'y souper même, et tout cela à raison de vingt-cinq centimes. Vive la République !

Quant à la société réunie à la Présidence, toutes les grandes familles, tout le faubourg Saint-Germain s'y trouvaient représentés, sans distinction de nuances politiques, ce qui fait qu'il y avait chez Louis Bonaparte beaucoup plus de grands noms que chez Louis-Philippe dans les plus beaux temps de son règne.

Le Président est parfait pour tout ce qui concerne la marche gouvernementale quant à la répression de l'esprit révolutionnaire en France, mais des qu'il s'agit des affaires extérieures, on remarque en lui un penchant très prononcé pour la guerre. On prétend qu'il s'entoure de beaucoup d'Italiens et énormément de Lombards amis des cousins de Napoléon, Pierre Bonaparte et Bacciochi. Ce dernier est surtout très avant dans la confiance du Président et grand ordonnateur de la maison et des fêtes de l'Elysée.

Le prince Louis dit l'autre jour à quelqu'un qui lui faisait allusion à ses velléités de guerre : « Je ne veux et ne dois pas oublier le nom que je porte. »

Rothschild m'a raconté l'avoir invité à l'ouverture d'une nouvelle section du chemin de fer du Nord, qui doit avoir lieu ces jours-ci. Le Président, en acceptant l'invitation, ajouta : « Je serai charmé de revoir à cette occasion ma vieille forteresse de Ham (1). »

M me de Kalergis s'est fait entendre à une soirée d'artistes donnée par M me Ëmile de Girardin. Elle joua du piano de la manière admirable qu'on lui connaît, mais non sans jeter, à droite et à gauche, des regards plus ou moins langoureux aux personnes qui l'entouraient. Un de ces regards fut saisi au vol par Théophile Gautier, il crut que le sien, regard de poète chargé d'enthousiasme, avait touché le cœur de la belle qui traduisait si harmonieusement tant de douces souffrances, tant de sentiments indéfinissables, et qu'il était compris. Comment en douter ? Est-ce qu'un poète doute de quelque chose ? n'est-il pas tout-puissant dans ses rêves, dans son imagination ? Mais si la réalité le détrompe, il se croit trahi et il se venge d'un prétendu parjure ; et comme pour lui tout se traduit en vers, en poèmes et qui pis est en publications par lesquelles il atteint un double but : se venger et gagner de l'argent, il écrit. Voici quelques-uns des vers de Théophile Gautier sur M me de Kalergis :

De ces femmes il en est une,

Qui chez nous descend quelquefois,

Blanche comme le clair de lune

Sur les glaciers, dans les cieux froids ;

(1) Où le prince-Président avait été emprisonné pendant cinq ans k la suite de sa tentative raanquée de Boulogne-sur-Mer, et où il avait écrit sa brochure sur V Extinction dit Paupérisme.

Conviant la vue enivrée

De sa boréale blancheur

A des régals de chair nacrée

A des débauches de blancheur !

Son sein, neige moulée en globe, Contre ses camélias blancs Et le blanc satin de sa robe Soutient des combats insolents.

Le marbre blanc, chair froide et pâle Où vivent les divinités, L'argent mat, la laiteuse opale Qu'irisent les vagues clartés ;

L'ivoire, où ses mains ont des ailes, Et comme des papillons blancs Sur la pointe des notes frêles Suspendent leurs baisers tremblants.

Des Groenlands et des Norvèges

Vient-elle avec Seraphita ?

Est-ce la madone des neiges,

Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,

Sphinx enterré par l'avalanche, Gardien des glaciers étoilés, Et qui, sous ïa poitrine blanche, Cache de blancs secrets gelés ?

Sous la glace où calme il repose, Oh ! qui pourra fondre ce cœur ?

Oh ! qui pourra mettre un ton rose Dans cette implacable blancheur ?

Il y a ainsi quatre ou cinq pages exprimant le dépit amoureux de M. Théophile Gautier, qu'il vend au public à trente sous la ligne.

J'ai été jeudi dernier faire ma cour au Président de la République ; il y avait une foule incroyable et il faisait une chaleur étouffante ; on avait beau ouvrir les grandes fenêtres du haut en bas, on ne s'en apercevait pas le moins du monde, car dehors aussi la température était douce comme en été. 11 y avait peu de femmes, quelques-unes du corps diplomatique et de ma connaissance, la duchesse de Gramont avec sa belle-fille M me de Gramont née Praslin, M me de Boissy, M me de Carneville, M mes de Beaumont. En fait d'hommes, il y avait infiniment plus de mes connaissances qu'à la cour de Louis- Philippe.

Le Président est bien l'homme le plus immobilement sérieux que l'on puisse rencontrer, ce n'est pas de la raideur cependant, c'est au contraire l'image de l'épuisement. Son regard, si l'on peut appeler ainsi ces paupières pendantes qu'il n'a pas la force d'ouvrir, et sous lesquelles on devine plutôt qu'on ne voit ces yeux si ternes, si éteints, dont la pupille erre vaguement çà et là sans s'arrêter sur aucun objet, sur aucune personne, son regard lui donne un air faux peut-être, mais en même temps doux et inoffensif, qui inspire de la pitié plutôt que de l'envie. Il est petit, pâle et ridé ; sans être vieux, il en a l'air, c'est le contraire d'un vieillard encore vert.

L'appartement est aussi fané que le Président, et les bronzes du temps de l'Empire, même modèle qu'à l'ambassade d'Angleterre, rendent tout éclairage impossible, car il y a trop peu de lumières aux lustres, aux bras et aux candélabres. Le mobilier n'est ni splendide, ni abondant ; quant aux tapis et aux rideaux, les uns sont râpés, les autres décolorés. La livrée du Président ressemble, mais en moins riche, à la petite livrée de nos domestiques de l'ambassade.

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. 24 février.

On s'attendait aujourd'hui à quelque mouvement, mais les mesures étaient prises d'avance pour réprimer dans sa naissance toute tentative d'émeute.

J'ai rencontré ce matin Richelieu chez lady Normanby. Il m'a dit qu'hier lorsque les députés de la Montagne passèrent sur le pont de la Concorde, entre deux haies de garde nationale de la première légion, ils crièrent : <t Vive la République démocratique ! » Les gardes nationaux leur répondirent par le cri de : « Vive la France ! » Les représentants, furieux, s'approchèrent d'eux, les menaçant avec leurs poings sous le nez. « Voulez-vous en finir avec vos menaces, messieurs les Montagnards, leur criait-on de tous les côtés. Sinon, la Seine est là, pour vous faire taire à tout jamais. »

Ledru-Rolhn, Lagrange, Leroux et compagnie, voyant qu'il n'y avait point à badiner, continuèrent leur chemin vers la Madeleine. Il y avait bien sur les boulevards une petite démonstration, mais, grâce à la bonne tenue de la troupe et aux manœuvres intelligentes des gardiens de Paris, ces individus, hommes et femmes, abandonnèrent leur drapeau et se dispersèrent.

Dernièrement, il était question devant le général Changarnier des trois mots sacramentels de la République : Liberté, Egalité, Fraternité. « Messieurs les rouges, dit le général, entendent la Liberté à leur manière, nous les avons vus à l'œuvre. Pour ce qui est de leur Égalité, ce n'est certes pas moi, commandant, qui la réclame, et quant à la Fraternité, je l'ai tellement en horreur que si j'avais un frère, je l'appellerais : mon cousin ! »

J'ai assisté chez la duchesse de Chevreuse à une réunion de dames du faubourg Saint-Germain où l'on a discuté s'il fallait ou s'il ne fallait pas aller au bal du

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Président ; on discuta longuement et il fut décidé enfin que Ton laissait à chacun liberté entière. On fit observer cependant à celles qui avaient envie d'y aller que ce serait une compromission pour elles dans un avenir plus ou moins prochain, dans la supposition que le Président fût nommé empereur (1), car dans ce cas le noble faubourg est bien décidé à reprendre son attitude d'autrefois et du temps de l'Empire. Toutes les femmes donc qui y vont aujourd'hui se trouveront, après cela, assez embarrassées pour tourner le dos au nouvel empereur, tandis qu'elles auront été comblées par lui au Palais de la Présidence.

11 mars.

La fête que M. Drouyn de Lhuys (2) nous a donnée hier peut être appelée une cohue plus ou moins endiamantée, de belles robes de brocart, de satin et de dentelle se trouvèrent affreusement fripées par une énorme quantité d'hommes qui obscurcissaient les salons par leur triste vêtement noir. Ici, comme dans tous les salons ministériels, on voit une fusion fraternelle de tous les partis ; j'ai été édifié en voyant, assises sur deux fauteuils en lambeaux, attestant le passage des turbulents amis de M. de Lamartine, ennemis jurés de tout mobilier qui ne leur appartient pas, en voyant assises, dis-je, M mes de Turenne ; je les ai lorgnées à deux fois, avant d'oser leur parler, tant je craignais de me tromper.

— Ah ! pour le coup, leur dis-je, il fallait toute une révolution et la chute d'une dynastie pour vous voir user les meubles d'un ministère.

(1) Cette anticipation, en février 1849, mérite d'être notée.

(2) Ministre des Affaires étrangères dans le premier Cabinet présidentiel.

— Il n'y a pas de danger pour les meubles, me dit l'une de ces dames.

Et, en relevant un lambeau de damas bleu clair, elle ajouta :

— Vous voyez que c'est plutôt nos robes qui seront usées par ce bric-à-brac ministériel. Je comprends, au reste, votre étonnement, puisqu'il y a tout juste dixneuf ans que je ne me suis pas trouvée dans cet hôtel.

Dans un des salons, j'ai trouvé lady Normanby avec son diadème à la Cléopâtre sur la tête ; à côté d'elle la marquise Brignole et, en face, lady Harriette d'Orsay. L'ambassadrice me reçut avec sa bienveillance ordinaire. Elle me reprocha de la voir si peu ; je lui expliquai mes empêchements d'aller la voir aussi souvent que je le voudrais ; elle me dit :

— Vous avez raison, je suis toujours enfermée chez moi, je ne vois personne.

— J'ignore, répondis-je, ce cjue vous faites pour les autres, mais quant à moi, je n'ai pas lieu de me plaindre, car, chaque fois que j'ai tenté de vous faire ma visite dans l'après-midi, j'ai toujours été reçu.

— Eh bien oui, me dit-elle, j'aime à causer avec vous ! Nous discutons, nous nous fâchons quelquefois, n'est-ce pas ? Mais il y a au moins de l'intérêt dans ce que nous discutons, il nous en reste quelque souvenir, tandis qu'il y a tant de gens qui me parlent, à qui je réponds par des mots qui ne signifient rien. Ce bavardage m'ennuie et me fatigue tout à la fois.

Ce discours fut accompagné de quelques regards plus ou moins furibonds et dédaigneux sur M me Drouyn de Lhuys et quelques autres personnages ministériels et gouvernementaux.

« Ah ! pensai-je, il y a de l'orage, il y a quelque chose qui ne nous convient pas de ce côté-là. »

Lady Harriette avait aussi un air compassé et n'osait

pas sourire, sous sa guirlande de pampres mêlés de grappes rouges, fruits du sorbier sauvage.

Quelques moments après, lord Normanby parut à la porte du salon, contre laquelle l'ambassadrice se trouvait assise, lui parla avec son imperturbable sourire, et ses ringlads grisonnants qui, lorsqu'il se baissa, lui tombèrent sur les yeux et sur le nez, lui donnaient un air légèrement barbet ; mais il se redressa bientôt, jeta sa tête en arrière, ce qui replaça ses cheveux sur son chef. Milady se leva, me salua, et l'Angleterre gagna ainsi la porte de l'antichambre.

J'ai su depuis la cause de la mauvaise humeur de Milady : l'ambassadeur avait invité à dîner le Président de la République et, par un manque de tact inconcevable, voulant probablement imiter le système de fusion, fort en vogue dans ce moment, suivi par M. de Falloux d'abord et ensuite par les autres ministres, il avait imaginé de prier en même temps Cavaignac. Le Président l'a su à temps et n'accepta pas l'invitation. Ce refus paraît avoir été fort sensible à lord et lady Normanby ; de là leur humeur non seulement contre le Président, mais contre tout le gouvernement.

Le roi Jérôme donna dernièrement un dîner à tous les membres de la famille Bonaparte, à l'exception cependant du Président de la République. A ce dîner on a dû tenir des propos fort peu aimables sur lui, car il a cru devoir faire venir ces messieurs pour leur en parler ; il leur observa que du temps de l'Empereur son oncle, c'est déjà sa famille qui lui causa tous les embarras, et crue sans elle il serait mort empereur des Français à Paris et dans toute sa gloire impériale.

— Si vous conspirez contre moi, continua le prince, tout en me demandant des places et des avantages que je ne puis vous accorder, vous agissez contre vous-même et contre l'intérêt de votre famille.

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— II s'agit de savoir, lui répondit un de ses cousins, si vous êtes de notre famille.

Ce propos fort impertinent et malséant lui a fait prendre sa famille en horreur ; Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, a refusé de se rendre à son ambassade en Espagne, préférant rester ici et intriguer.

Il y a eu dernièrement grand bal chez la princesse Mathilde (1). Son appartement étant trop petit pour contenir le monde qu'elle devait inviter, voulant recevoir chez elle son cousin Louis, Président de la République, elle a été forcée de faire construire une salle de bal dans son jardin ; deux grands escaliers conduisaient de l'appartement dans cette construction improvisée. A l'arrivée du Président, la princesse Mathide l'y conduisit et, au moment où ils parurent sur l'escalier, l'orchestre, à un signal donné, attaqua le fameux Air de la Reine Hortense. Le Président parut assez embarrassé de cette trop pompeuse réception et, dans le monde, on a un peu ri de l'à-propos de la romance (2).

Au bal de M me Montgomery, la duchesse de Dino avait, de nouveau, une toilette mirobolante, une robe en gaze brochée d'or, avec une bordure à vignettes en losanges, ornée de gros pois jouant l'émeraude ; elle portait une ceinture en or, garnie de rosaces en émeraudes et diamants qui fit surtout grand effet. Elle me demanda le bras pour la promener dans les appartements, évidemment pour se faire voir ; à chaque glace elle s'arrêtait pour arranger sa coiffure, et me demanda, cent fois pour une, si tout était en place. Une foule de jeunes gens s'approcha d'elle, et la vue de la belle ceinture excita leur malice. Béthune, qui en rit sans se gêner tout en me

(1) Dans le petit hôtel situé rue de Courcelles, n° 10, où elle s'était installée en 1846.

(1) C'est-à-dire la célèbre romance : Partant pour la Syrie, dont l'auteur pour la musique était la propre mère du Président, Hortense de Beauharnais, reine de Hollande.

parlant à l'oreille, fut interpellé par ma belle duchesse. Elle lui dit : « Parlez haut, ne vous gênez pas, je suis sûre que vous vous rappeliez certain proverbe. Vous voulez dire : Vaut mieux bonne renommée, que ceinture dorée ! n'est-ce pas ? Connu, connu, mais ce qui vaut encore mieux, c'est d'avoir les deux. Il y a bien des femmes ici qui rient dans ce moment et qui n'ont ni l'une, ni l'autre. N'est-ce pas, comte Rodolphe, vous en savez quelque chose et, si vous étiez moins discret, il y en aurait quelques-unes qui ne riraient pas aussi haut. Les voilà qui nous regardent ; faisons semblant d'aller au buffet, et en leur tournant le dos, pour leur faire voir toute ma ceinture. N'est-ce pas, comte, que cela les fera mourir d'envie ? »

Richard Metternich est arrivé avec Hugel ; il est dans le ravissement de son séjour à Paris. Il ne va pas dans le monde, il est même ici sous le nom de M. de Platt, pour que les journaux ne soient pas tentés de le confondre avec son père qui, en ce moment, ne voudrait pas être nommé et commenté par les journaux de l'opposition à Paris.

Richard est le meilleur garçon du monde, gai, franc, bon enfant au dernier point. Il a un véritable talent de pianiste, il compose les plus jolies valses du monde qu'il exécute avec une étonnante facilité et de la manière la plus brillante. Aldenbury, qui lui fait les honneurs de Paris, m'a dit qu'il est impossible de se faire une idée du changement de la princesse Mélanie : elle prend les choses trop à cœur ; il m'a dit aussi qu'elle s'ennuyait à périr à Brighton et que, dans sa solitude, elle devenait de plus en plus aigre et violente.

« Mon père, me dit-il, prend les choses avec son calme ordinaire, il tâche de calmer maman, mais il ne réussit pas toujours. »

Toutes les dames anglaises me disent que Richard est

adoré à Brighton et à Londres ; on le trouve même beau : il est mieux qu'il ne promettait de devenir étant enfant ; il a la beauté du diable, mais, ce qui vaut mieux, il est bon et intelligent.

20 mars.

On a ajouté au traitement du Président de la République six cent mille francs, à titre d'indemnité pour les dépenses de représentation au palais de l'Élysée. C'est une petite poire pour la soif, mais ce n'est certes pas assez, ni pour payer les dettes déjà contractées par Louis Bonaparte, ni pour continuer ses réceptions, ses dîners et surtout ses fêtes : la dernière lui a coûté soixante mille francs. Il est obligé de construire, chaque fois, des salles de danse, de souper, et, en outre, des galeries pour faciliter la circulation. Au dernier bal, il y a eu plus de deux mille personnes invitées. C'est le colonel Vaudrey qui, en l'absence de Bacciochi, a dressé la liste des invitations ; comme ni lui, ni le Président de la République n'ont la moindre idée de la société parisienne, il en résulte des méprises assez fâcheuses. La marquise de La Force, chez laquelle je dînais l'autre jour, me dit qu'elle s'était trouvée assise à ce bal à côté de la princesse Mathilde, et que, lui ayant fait remarquer des personnes qui ne brillaient que par leur beauté et qui n'auraient pas dû se trouver au palais de l'Elysée, la princesse dit avec humeur : « C'est à cet imbécile de Vaudrey que mon cousin doit toutes ces femmes et, en général, cette foule qui nous écrase, cette chaleur qui nous étouffe. »

Et, en effet, depuis le vestibule jusque dans les salles, il y avait une cohue effroyable ; aux grands bals du roi Louis-Philippe, je n'ai jamais rien vu de pareil.

Les femmes de la société, et surtout du faubourg

Saint- Germain, se sont donné rendez-vous, ainsi que cela se pratique en ce cas, dans une des salles : ces dames se réservant certaines banquettes, et leurs danseurs se groupant autour d'elles en une phalange impénétrable pour les personnes qui leur sont inconnues, il arrive que, dans ce coin de la salle, on ne voit que des figures de connaissance, et que l'on forme un tout petit bal bien choisi, bien intime, au milieu de la foule. Mais pour arriver dans ces bienheureux parages, pour jouir de ce parfum aristocratique, pour se voir entouré de ce monde dont les noms ronflants rappellent les galeries de Versailles ou les jardins et les bosquets de Trianon, il faut endurer bien des coups de coude et affronter bien des dangers.

Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, a enfin accepté l'ambassade d'Espagne. Ce n'est cependant pas pour y rester ; il s'y rendra pour très peu de temps, tout juste assez pour remettre ses lettres de créance et prendre possession du poste afin de pouvoir toucher ensuite les appointements d'ambassadeur. Cela fait, il reviendra ici intriguer à l'occasion des nouvelles élections.

23 mars.

Lady Aileshury, ainsi que le ménage Cochrane et lord et lady Newport, avait été priée chez le Président pour avant-hier mercredi ; lorsque le prince sut que la duchesse de Montrose et la marquise Londonderry devaient arriver ce même jour, voulant probablement faire d'une pierre deux coups, sous prétexte d'une erreur, il fit dire aux dames déjà invitées que le dîner n'aurait pas lieu mercredi, mais bien le lendemain jeudi. Lady Ailesbury comprit parfaitement ce dont il s'agissait et eut des attaques de nerfs, furieuse de perdre ainsi la place d'honneur au dîner de la Présidence. Elle songea même

à n'y pas aller. Elle s'est ravisée pourtant et hier soir j'ai vu toutes ces dames à l'Elysée. : elles étaient placées dans un des derniers salons, contre la croisée, entre la console et la porte donnant dans un autre salon ; cette rangée de femmes assises en ligne droite commençait par M me Drouyn de Lhuys ; à côté d'elle, lady Ailesbury, puis lady Newport, puis la duchesse de Montrose et enfin M me Cochrane. Lady Ailesbury avait sa coiffure à tous crins et une belle robe en moire blanche d'un grand éclat ; lady Newport, Anglaise fraîchement débarquée, sœur de lady Chesterfield et de M me Anson, pour la première fois sur le continent, a gardé toutes les habitudes de son pays, et surtout une mise un tant soit peu excentrique qui consiste en un changement complet dans la destination des parures : c'est ainsi qu'elle avait cru honorer particulièrement le Président en se mettant sur la tête un bracelet en diamants orné d'un médaillon avec le portrait de son mari parfaitement ressemblant ; ce portrait était couché à plat sur le chef de lady Newport ; pour allonger les deux bouts du bracelet, fait pour son bras mince, elle avait très ingénieusement cousu deux boucles d'oreilles contre la charnière, et, pour faire tenir le tout sur sa tête, elle avait eu recours à un simple cordonnet noir noué par derrière. Si lady Ailesbury, sa voisine à ce moment, avait un excédent de crinoline et d'étoffe, lady Newport en avait trop peu.

Lady Ailesbury me demanda le nom. et l'historique des dames qui, dans le salon où nous étions, formaient tapisserie en demi-cercle. Je dus lui avouer que je n'en connaissais aucune.

— Comment ! J'ai cru que vous connaissiez tout le faubourg Saint-Germain.

— Le faubourg Saint-Germain, sans doute ; mais ceci n'est pas ce qu'on appelle la société ; je n'y vois ni les Périgord, ni les Montmorency, ni les Choiseul, ni les

Mortémart, ni les Blacas, ni les Maillé, ni les Luynes, ni les d'Uzès.

— Mais, me dit-elle, on prétendait qu'il n'y avait que le faubourg Saint-Germain qui venait ici, alors qu'on ne le voyait pas chez le roi Louis-Philippe.

— Il en vient une partie, mais ce n'est pas la majorité, et je ne pense pas que le Président le désire. Il tient à voir dans son salon tous les partis conservateurs de toutes les nuances : il est satisfait si les grands noms s'y réunissent, mais il tient aussi à ce que les autres opinions y soient également représentées.

Pendant que nous parlions ainsi, on ne cessait d'arriver.

— La file des voitures doit être interminable, me dit lady Ailesbury.

— Elle est incommensurable, fit Edgard Ney qui se trouvait à côté de moi.

— Je puis vous assurer du contraire, repris-je ; je suis entré dans la cour sans rencontrer une voiture, à telle enseigne que je croyais être arrivé le premier, et je n'ai pas été médiocrement surpris d'avoir toute la peine du monde à arriver jusqu'au Président.

— Tout ce monde est donc arrivé à pied ? me dit Edgard Ney.

— Je n'en sais rien. Peut-être est-on venu en omnibus, dis-je à l'oreille de lady Ailesbury.

J'ai quitté ces dames pour circuler un peu et voir s'il y avait des personnes de ma connaissance. En allant ainsi, de salon en salon, je me suis trouvé enfin à l'entrée, n'ayant rencontré sur ma route, en fait de femmes de ma connaissance, que la comtesse Hatzfeld, la marquise de Castries, la princesse Mathilde au bras de M me Narichldne et enfin M me de Contades qui me demanda le t mien, pour la conduire auprès du Président.

La foule étant devenue effroyable, j'invitai M me de Contades à se tenir ferme contre moi ; nous arrivâmes enfin auprès de Louis Bonaparte qui salua M me de Contades : elle lui fit un de ces plongeons auxquels je ne suis plus habitué, et manqua me renverser tant elle m'entraîna. Avec cela, il lui prit une affreuse quinte qui lui rendit la parole impossible. Le Président lui dit, avec beaucoup d'à-propos, qu'elle était horriblement enrhumée ! Nous en étions tous parfaitement convaincus.

La mauvaise humeur de la comtesse se traduisit par un reproche à la princesse Mathilde :

■ — ■ Madame, vous m'avez complètement oubliée.

— Pas le moins du monde, reprit la princesse, tout au contraire, c'est vous, madame, qui m'avez oubliée. Le comte Apponyi vous dira que j'arrive à l'instant avec M me Narichfcine, et celle-ci vous témoignera que nous vous avons vainement attendue.

M me de Contades lui lança un petit regard assez fâché, et elle lui aurait sans doute dit quelque chose de peu plaisant si, heureusement pour la princesse Mathilde, une nouvelle quinte de toux n'était venue, fort à propos, couper court à la fâcheuse discussion. En même temps, le Prince, offrant le bras à sa cousine, engagea la colonie anglaise à le suivre dans la galerie ; et nous voilà pompeusement en marche, traversant l'enfilade des salons, la foule s'écartant devant nous ; arrivés ainsi à la galerie, nous la trouvâmes assez mal éclairée et toute vide. Lady Ailesbury, dans sa naïveté toute britannique, me dit tout haut :

— Mais c'est la galerie où nous avons dîné !

■ — ■ Oui, madame, reprit le prince Louis. N'est-ce pas que c'est une belle pièce ?

La princesse Mathilde ajouta en s'adressant à lady Ailesbury :

— Je suis fâchée que vous n'ayez pas vu cette galerie le jour du bal.

— J'en donnerai un exprès pour vous, lady Ailesbury, promit le Président. Mais cela ne pourra être qu'après Pâques.

Comme nous nous trouvions placés en ligne, très bêtement, en face d'une immense glace destinée à faire paraître la galerie beaucoup plus grande qu'elle n'est en réalité, et que je voyais toutes nos figures plus ou moins contractées, reproduites dans cette glace, je fus pris d'un fou rire et j'ai gagné la porte pour m'en aller.

Je me demande encore pourquoi le Prince nous fit faire cette promenade.

28 mars.

On a donné dernièrement, au théâtre des Variétés, une pièce fort indécente, intitulée : Une goutte de lait (1). Cette pièce déplut aux légitimistes, parce qu'elle jetait du ridicule sur le roi Louis XVI et Marie-Antoinette, et ils décidèrent de la faire tomber. Les membres du Club des Moutards, composé entièrement de jeunes gens du noble faubourg, après avoir engagé ceux du Jockey à se réunir à eux, prirent jour, et, après un brillant banquet, entrèrent en masse au théâtre, où les places avaient été louées par avance. Les avant-scènes, les premières places aux deux balcons et deux ou trois rangées de stalles furent occupées par ce jeune monde, plus ou moins tapageur, qui avait fait honneur aux vins exquis du banquet, le jeune de Biencourt surtout dont l'entrée fit un prodigieux effet parmi les spectateurs : il demanda, en

(1) Comédie-vaudeville en cinq actes de Léon Gozlan, représentée pour la première fois le 15 mars 1849.

s'adressant d'une voix de stentor à tout le public, quelle place lui était réservée. La toile était levée depuis un quart d'heure. Chancelant, le chapeau sur l'oreille gauche, enjambant les banquettes, les stalles, il se mit debout sur celle qui était restée vide pour le recevoir ; il fit signe aux acteurs de s'arrêter et finit par crier : « Mademoiselle Page ! ma chère petite Page, attends jusqu'à ce que je sois placé. Messieurs, attendez un peu, ne continuez pas avant que je sois assis ! »

Puis, il commença à siffler de toutes ses forces. On cria : « À la porte ! » Il traita le parterre de canailles. Celui-ci riposta avec de gros mots. Biencourt, pour toute réponse, tira un paquet de cartes de visite de sa poche et les jeta à la figure de ces individus, en les provoquant en duel, et, comme il disait dans son exaltation bachique, « tous en masse ».

Cependant ses amis le forcèrent à s'asseoir, et l'on continua à jouer. Mais la pièce ne tarda pas à être sifflée par toute cette jeunesse. Le public, mécontent de la première interruption, cria de nouveau : « À la porte, les sifïleurs ! à la porte ! à la porte ! » Le bruit devint effroyable. On criait, on hurlait, et l'on finit par escalader les banquettes et par échanger des coups. Biencourt fit si bien que le commissaire de police du quartier qui venait d'être appelé, assisté de la garde républicaine et des gardiens de Paris, .l'arrêta. Cependant la toile, qu'on avait baissée, se releva. Un commissaire, orné de son écharpe, parut sur la scène et, après avoir imposé silence au public, déclara que la pièce, contenant des scènes indécentes et contre les bonnes mœurs, était retirée du répertoire, puis la toile fut baissée de nouveau. Aussitôt le vacarme recommença ; on fit entrer la troupe de ligne et la salle fut évacuée sans ménagement ni pour les uns, ni pour les autres. Cette pièce méritait d'être sifflée sans doute, et l'administration et la police

n'auraient pas dû permettre qu'on la jouât, mais il est fâcheux d'un autre côté, que, dans ce moment où la société est en danger, le parti aristocratique se soit mis en évidence de cette manière.

Le surlendemain, ces mêmes jeunes gens, apprenant que les républicains avaient l'intention d'empêcher la seconde représentation de la Foire aux idées (1), y allèrent en force pour la défendre, ce qui leur a parfaitement réussi ; cette pièce pas plus que la première ne ménage la moderne République et elle est au moins aussi spirituelle.

4 avril.

J'ai dîné hier chez le Président de la République, avec une partie du corps diplomatique : l'ambassadetir et l'ambassadrice d'Espagne, le baron et la baronne de Stockhausen, le comte de Moltke et M Ile de Moltke, les chargés d'affaires d'Autriche, de Bavière, de Wurtemberg, M. et M me Dro'uyn de Lhuys, le comte d'Orsay, mari de lady Harriette, arrivé depuis avant-hier à Paris, et enfin M me Selvage ; il y avait encore le général Oudinot et, de la maison du Prince, MM. Bacciochi, Laity, qui, à l'occasion du procès de Boulogne, est resté enfermé pendant neuf ans, et Lepic, officier de bonne tournure militaire, qui, à ce qu'il paraît, dirige la maison du Prince. Il nous reçut à la porte du salon, M. de Thom et moi, en s 1 excusant de ce que le Président, pour raison d'affaires, était en retard, il n'était pas prêt encore, mais il ne tarderait pas à paraître ; cependant, il ne parut que lorsque le dernier des invités fut arrivé, et que nous étions au grand complet, chose qui ne se faisait jamais, même dans les derniers temps de la royauté de Louis- Philippe. Si nous n'avions été que des hommes, je com-

(1) Journal-vaudeville en troia actes de Leuven et Brunschwig, représenté au Vaudeville le 13 octobre 1849.

VIII. Le prince Napoléon, président de la République. Héliographie de l'époque.

Source ci ..=1. 1 1 i ■:: ..=■.. bnf.fr Bibliothèque nationale de France

prendrais encore cette étiquette, mais des femmes, une ambassadrice d'Espagne ! Il me semble qu'en France surtout, et en temps de république, on devrait exercer l'hospitalité avec un peu plus de galanterie.

Le Président parut enfin, suivi de M. Vieillard, son ancien instituteur, son fidèle et inséparable compagnon à l'Assemblée nationale avant l'élection de Louis Bonaparte à la Présidence. Ce M. Vieillard a trempé dans toutes les conspirations, depuis LouisXVIII jusqu'après Février ; c'est un démagogue qui serait dans le parti des rouges s'il ne s'était fait le cornac du Président.

Comme du temps des princes, fils du roi Louis-Philippe, aujourd'hui aussi les officiers du prince Louis font tout leur possible pour ressembler à leur maître, ils réussissent plus ou moins dans cette tâche difficile. M. Laity, qui est de la taille du prince, est parvenu à lui ressembler d'une manière étonnante : d'immenses moustaches cachent entièrement sa bouche, et une impériale plus grande encore cache son menton ; de plus, M, Laity cherche à fermer les yeux le plus possible, pour donner à son regard tout ce vague, toute cette absence d'expression, toute cette apathie qui caractérisent la physionomie du prince Louis, au point que je l'ai pris tout d'abord pour un proche parent, un cousin germain au moins de Bonaparte.

Le mérite du Président réside entièrement dans son bon caractère, sa générosité, sa loyauté qui font qu'il se tient en dehors de toutes les intrigues dans lesquelles on voudrait l'entraîner et dont il se trouve environné, par la raison que, dans son ministère comme dans son entourage, il veut avoir un représentant de chaque fraction des partis qui se partagent en ce moment l'opinion du pays. M. Vieillard, avec qui j'ai dîné l'autre jour, m'a dit que le prince Louis n'avait, depuis qu'il est au pouvoir, changé en rien ses habitudes d'autrefois.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

5 avril.

Morny prend plus que jamais ses airs les plus grands, les plus magnifiques, depuis qu'il est dans les faveurs du prince Louis qui, à ce qu'on prétend, lui montre beaucoup de confiance (1) ; aussi ne l'appelle-t-on plus autrement que « Monsieur » : « Monsieur » a honoré tel salon de sa présence, « Monsieur » a été indisposé, etc., etc. C'est absolument comme sous le règne de Louis XIV, « Monsieur », frère du roi !

Les salons du prince aux deux derniers concerts étaient tellement bien composés, socialement parlant, que l'autre jour quelqu'un m'a dit à l'oreille : « Je vous donne cent écus pour tout républicain que vous me montrerez dans ce salon ! »

Lady Ailesbury, très coquette avec le Président, laissa par hasard tomber un bouton de rose, tout juste au moment où il lui souriait gracieusement ; il exploita ce hasard à son profit, le plus galamment du monde, en ramassant le bouton de rose et en le mettant à sa boutonnière ; lady Ailesbury rougit gracieusement, et Paris en parla le lendemain, depuis midi jusqu'à quatre heures, où les nouvelles de la Bourse et de la Chambre l'emportèrent sur l'intérêt des petites distinctions du Président, plus ou moins enviées par les femmes de la société. Tout cela sent prodigieusement la Cour ; Montesquiou m'a dit, durant une petite réunion à l'Élysée : « Si nous allons de ce train en fait d'épuration sociale, dans un mois nous aurons des tabourets, et des duchesses assises dessus. »

J'étais assis à dîner, l'autre jour, à côté de M me de Damrémont, c'était chez M me Ridgway. Nous parlions de tous les bouleversements qui ont eu lieu en France et

(1) Louis-Napoléon savait en effet pouvoir compter sur ce demi-Erere avoué, fils du comte de Flahaut et de sa mère, la reine Hortense.

en Europe en ces derniers temps ; elle s'exprima très chaleureusement sur le compte de la famille du roi Louis-Philippe, à propos des bontés qu'on a eues pour elle ; elle m'avoua avoir hésité longtemps après la chute de Charles X à se rallier au nouveau gouvernement. Son amitié pour le maréchal Marmont lui a rendu, à ce qu'elle m'a assuré, cette transition plus difficile, plus pénible encore ; mais, après avoir cédé aux vœux de ses amis et du maréchal lui-même, elle a trouvé dans la nouvelle famille royale plus que des protecteurs : leur bonté, l'intérêt que le roi et la reine, ainsi que les princes et les princesses, lui ont montrés dans tant d'occasions, resteront éternellement gravés dans sa mémoire- Elle m'avoua aussi ne pas comprendre que des personnes, se trouvant dans la même position qu'elle vis-à-vis des d'Orléans, les eussent si vite oubliés, et se précipitassent aujourd'hui dans les bras du Président.

« Il me faudra eneore quelque temps, dit-elle, pour me décider à rendre hommage à un nouveau chef du pouvoir en France. »

C'est le mardi que M me Damrémont m'avait tenu ce discours : quel fut donc mon étonnèment en la voyant deux jours après, jeudi dernier, arriver chez le Président, lui être présentée par une autre dame que je ne connaissais pas, et faire, à deux pas de moi, des plongeons à n'en pas finir, en exprimant, en phrases les plus sonores et les plus éloquentes, son bonheur de se trouver à l'Elysée devant l'héritier du grand Napoléon.

Une cousine de M. de Lamartine, qui a été, pour ainsi dire, élevée avec lui, lui a dit l'autre jour, à propos de ses Confidences :

— Je ne comprends vraiment pas où vous avez pris toutes les belles choses que vous nous racontez dans cet ouvrage ; je n'ai jamais rien vu de tout cela, de cette vie pastorale que vous vous êtes donné la peine de nous

dépeindre. Cela ne s'appelle pas dépeindre, mais tout simplement inventer.

— Vous avez raison, ma cousine, répondit Lamartine. Si ce que je dis dans cet ouvrage n'est pas tout à fait vrai, c'est intéressant à lire, et c'est l'essentiel ; si j'avais raconté les choses telles qu'elles se sont passées dans ma jeunesse, vous le savez bien, on aurait trouvé mon livre fort ennuyeux.

Il y a des personnes qui reprochent au général Cavaignac, à l'occasion des affaires de Juin, de n'avoir pu justifier de l'emploi d'un certain nombre d'heures, au moment même de la grande action ; il y en a qui prétendent qu'il a voulu attendre l'issue de l'affaire, afin de se décider après coup en faveur du vainqueur. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que, tout dernièrement, M. de Boissy a assisté, avec quelques autres personnes, à une expérience de magnétisme animal : la femme magnétisée se trouvait dans un état de lucidité tel qu'un des assistants qui, depuis longtemps, cherchait à vérifier si le fait que l'on reproche au général Cavaignac était vrai, imagina de diriger l'attention de la somnambule sur ce général, et de la transporter dans cette mémorable époque de sa vie. Au dire de Boissy, cette expérience a donné des résultats stupéfiants : tout ce qui s'était passé autour du commandant a été reproduit avec une fidélité extraordinaire ; on l'a vu agir, commander, parler aux uns, écouter la relation des autres. La somnambule s'identifia tellement avec la personne de Cavaignac que ce ne fut plus elle qu'on voyait agir, mais bien lui tout vivant : cette femme, au grand étonnement des assistants, prit les allures, la démarche, les mouvements du général ; elle devint homme, redressant ses moustaches, arrangeant sa cravate, ajustant son uniforme militaire, tenant son sabre, s'agitant au milieu des rues de Paris, suivant tous les mouvements de son cheval, elle devint

en un mot Cavaignac. Elle le montra ainsi d'heure en heure jusqu'au moment où, d'après ses accusateurs, il aurait quitté le champ de bataille ; alors la somnambule parut descendre de cheval, changer de costume et se mettre en marche ; elle indiqua toutes les rues, les places qu'elle traversait ; elle s'arrêta enfin à la porte d'une maison où habite une actrice, la belle de Cavaignac. Si la somnambule a parfaitement rendu l'agitation du général sur le champ de bataille, elle ne laissa rien à désirer non plus dans sa représentation de Cavaignac amoureux, amoureux comme un jeune homme de vingt ans, avec toutes les petites niaiseries, petits mots et petites caresses : « Vous devez être flattée, dit-il, en me voyant accourir auprès de vous dans ce grand moment. »

On vit à l'expression de sa figure que sa belle lui avait fait une réponse peu agréable. Comme plusieurs personnes présentes témoignaient le regret de ne pas avoir entendu cette réponse, le magnétiseur essaya de transporter la somnambule dans la personne de la belle de Cavaignac, ce qui a encore parfaitement réussi.

« Je suis peu flattée de ta visite, dit-elle à Cavaignac, car je sais que tu n'es venu que pour te cacher où probablement on ne suppose pas que tu es, dans un moment aussi critique pour toi et pour la France. »

Passée de nouveau dans la personne de Cavaignac, la somnambule se leva brusquement de son canapé où, tout à l'heure, elle était coquettement assise, releva la tête fièrement, croisa les bras et se promena à grands pas dans la chambre, en disant : « Je les ai fameusement canonnés, messieurs les Parisiens, je les ai mitraillés à plaisir, je ne regrette qu'une chose, c'est qu'il n'en soit pas resté le double sur la place. »

Puis il redevint tendre, s'approcha de sa belle, la mit sur ses genoux, c'est-à-dire que la somnambule mit

Boissy sur les siens, au grand bonheur de toute la société.

Le marquis me conta le reste de cette merveilleuse scène qui ne laissa rien à désirer. La somnambule passant tour à tour dans les deux personnages.

Cette scène de somnambulisme a fait grand bruit dans le monde, la somnambule a été invitée et réinvitée dans beaucoup de maisons jusqu'à ce que l'affaire fût connue de Gavaignac. Depuis, elle a disparu ; on ne sait ni pour où, ni comment elle a quitté Paris.

La lettre de Guizot a produit ici un foudroyant effet dans tous les partis : les uns la trouvent prématurée, les autres imprudente, les troisièmes d'une insolence inouïe, d'une présomption sans égale. La Rochejaquelein a fait insérer, dans son journal, un fulminant article plein de reproches contre Guizot. Il m'a montré cet article, tout fier de sa rédaction ; je lui ai dit :

— Guizot peut avoir des torts, mais vous avez mille fois plus tort que lui en le repoussant, en vous séparant de la rue de Poitiers, en provoquant des divisions au moment où vous devriez rester tous unis contre le parti des rouges. C'est ainsi que vous perdrez votre majorité à la Chambre et, pendant que vous intriguez contre les orléanistes, un des rouges se glissera entre les deux candidats conservateurs, et les Montagnards reviendront.

— Je ne vous dis pas non, mais j'aime mieux la république rouge que Torléanisme ! Ce parti n'a rien oublié ni rien appris.

2 mai.

M. de Falloux me dit, lorsque je lui ai fait compliment de l'arrivée de l'expédition française à Civita- Vecchia (1) ;

(1) C'est au mois d'avril qu'un corps d'armée commandé par Je général Oudinot avait débarqué à Civita- Vecchia.

« Ce n'est p.as sans peine que nous y sommes parvenus, je vous l'assure. »

Et en effet, la question de l'intervention fut vivement discutée au Conseil des ministres : Falloux et Léon Faucher se sont très énergiquement prononcés pour cette intervention, mais ils avaient contre eux Odilon Barrot, dont le rôle, dans cette circonstance, était bien difficile à cause du langage si différent qu'il a tenu pendant tant d'années. Bonaparte hésitait aussi, trouvant qu'on se mettait à la queue de Radetzki, et Drouyn de Lhuys n'osait pas non plus donner ce gros coup de canif au principe républicain.

Cependant le cas était urgent : on craignait que l'Autriche ne s'entendît avec Naples pour restaurer le pape à Rome ; fallait-il renoncer à toute influence politique en Italie et la laisser à l'Autriche ? Falloux, voyant qu'on voulait abandonner le pape, déclara qu'en ce cas il donnerait sa démission ; Léon Faucher, au grand étonnement de tout le Conseil, fit de même. Cette déclaration agit comme un coup de foudre sur le Conseil, la sortie de ces deux capacités aurait entraîné tout le Cabinet, et où trouver un antre ministère au moment où la Chambre, c'est-à-dire l'Assemblée nationale, est sur le point de se dissoudre et, qui plus est, à la veille des élections ?

L'expédition une fois arrêtée, il fallait s'entendre sur le principe à mettre en avant, pour justifier l'intervention de la France en faveur du pape. Le principe religieux ne pouvait suffire dans ce cas, car il fallait restaurer le pape comme souverain temporel et, dès lors, il s'agissait de la grave question de la Constitution et des droits du peuple souverain, droits que la République française est obligée de reconnaître, puisqu'ils forment la base de sa propre existence. Pour sortir de ces difficultés, on a cru devoir se mettre, pour la forme du

moins, en opposition avec l'Autriche. C'est, dit-on, pour empêcher que l'Autriche puisse imposer une Constitution au peuple romain. Mais ce cher peuple, à ce qu'il paraît, ne veut j>as davantage de la Constitution que la France veut lui imposer en lui donnant le pape comme chef du gouvernement. Les Polonais jouent un grand rôle à Rome : ils organisent la défense de la ville, et une légion formée par les artistes de l'École française se trouvera aussi, à ce qu'il paraît, en face du général Oudinot. Il est évident que la défense romaine est organisée à Paris, et que les habitants des bords de la Seine élèveront des barricades sur les bords du Tibre. Oudinot y retrouvera les amnistiés de Juin et les Polonais du 15 Mai. On qualifiera ce ramassis de brigands de tous les pays de l'Europe organisé par les Français et les Polonais, de peuple souverain de Rome !

Je n'ai jamais vu opéra donné plus pompeusement, plus splendidement, que le Prophète de Meyerbeer ; la musique en est magnifique, sublime, ravissante d'un bout à l'autre, et la Viardot chante et joue incomparablement. La mise en scène dépasse tout ce qu'on a jamais vu de plus admirable (1).

7 mai.

Le Président nous a donné un bien beau bal où il n'y avait pas trop de foule ; le Corps diplomatique y assista en uniforme, ce qui a fait que, dans mon costume hongrois, j'étais seul et unique de mon espèce. En faisant ma révérence au Président, je vis, à la manière dont il me rendait mon salut, qu'il ne me reconnaissait pas et en effet, au moment de regagner ma place, il me suivit et me prenant par la main, il me dit : « Je ne vous ai pas reconnu dans votre uniforme. » Il se mit alors à en

(1} Le Prophète avait été donné pour la première fois le 16 avril 1849 à l'Opéra, alors Théâtre de la Nation.

examiner tous les détails et me dit n'avoir jamais vu ce costume national.

A ce moment, lady Londonderry s'avança vers nous, succombant sous le poids de ses diamants et perles ; le Prince, après l'avoir saluée, lui offrit le bras pour lui montrer la disposition des salles, des galeries et du buffet ; j'offris le mien à la fille de lady Londonderry, et lord Londonderry donna le sien à lady Àilesbury ; nous fîmes ainsi le tour des salons, et arrivâmes enfin à la salle du buffet, où le Président nous offrit du thé et des rafraîchissements. Il revint à me parler de mon costume, et me pria de mettre mon bonnet sur la tête ; il trouva cette coiffure fort originale.

Pendant que je faisais cette exhibition, la princesse Mathilde arriva : « Je n'ai jamais rien vu de plus ravissant que votre costume », me dit-elle. Je ne m'attendais pas le moins du monde à ce succès, d'autant que j'ai laissé tous mes ornements à Jablonitz, et que j'ai été obligé de m'en faire faire d'autres avec quelques vieux restes d'uniformes arrangés tant bien que mal.

Le souper a été servi cette fois-ci au premier, exactement comme autrefois. Toutes les pièces étaient ouvertes, il y avait une infinité de tables dressées de huit à dix personnes et un souper exquis, servi comme un dîner, avec tous les entremets chauds.

Le prince Bonaparte m'engagea à offrir mon bras à la princesse Mathilde, il offrit le sien à la princesse Callimachi, ambassadrice de Turquie. A notre arrivée en haut de l'escalier, un grand orchestre de musique militaire commença un morceau par un effroyable bruit de tambours qui manqua faire évanouir de frayeur la princesse Mathilde. Je me mis à rire, et elle me dit avec une naïveté parfaite : « Mais, en temps de république, on pouvait prendre ce bruit pour une décharge de mousqueterie. »

Ce qui pouvait expliquer la frayeur de la princesse, c'étaient les bruits alarmants qui avaient couru dans le bal : on disait qu'il y avait des émeutes à la Porte Saint- Martin, et tout un régiment pour défendre les avenues voisines de l'Elysée, telles que la rue de Rivoli, la place Louis- XV, la rue Sàint-Honoré, etc., etc. ; on avait vu Changarnier parler au Président et puis partir pour prendre le commandement. Tout cela n'agita pas mal le monde réuni dans les salons, gâtant l'appétit à bien des personnes et, involontairement, me rappela beaucoup les bals et fêtes du roi Louis-Philippe, après les glorieuses journées de 1830. Mais dans ce temps au moins l'Europe était tranquille, on savait à peu près où on allait, mais aujourd'hui, où va-t-on ?

10 mai.

Après M me Récamier, morte du choléra, le maréchal Bugeaud vient de succomber au fléau (1). On prétend qu'il s'est attiré ce mal par une imprudence : l'extrême chaleur qu'il faisait ces jours derniers à l'Assemblée nationale lui a donné envie de boire quelque chose de rafraîchissant. S'étant rendu à la buvette de l'Assemblée nationale, il a pris, dit-on, un verre de limonade gazeuse.

Sa mort est un véritable événement ; il avait de l'ascendant sur les autres généraux, inspirait des craintes au parti subversif et exerçait une grande influence sur toute l'armée.

11 mai.

Nous sommes ici, depuis deux ou trois jours, dans une position très fâcheuse, excessivement dangereuse pour

(1) Le maréchal Bugeaud mourut en effet du choléra le 10 mai, madame Récamier le lendemain.

la société : on s'attend à un effroyable mouvement, à une formidable levée de boucliers de la part des socialistes arrivés en masse de toutes les provinces ; on prend toutes les précautions possibles, mais on n'est pas le moins du monde rassuré sur l'issue de cet effroyable conflit. Les émeutiers veulent mettre le feu dans Paris entre onze heures et minuit, et profiter de la confusion, du tumulte et de la frayeur pour pénétrer dans les maisons et n'y plus épargner personne ; ce serait une vraie Saint-Barthélemy si le projet réussissait. Le gouvernement a malheureusement perdu la tête complètement ; il n'y a que Changarnier et Léon Faucher qui espèrent sortir victorieux de la lutte. Le Président se considère comme perdu ; Moté, Thiers, Berryer partagent l'opinion du Président et disent que la société est ruinée en France. On se dit à l'oreille que l'on ne peut lus compter sur l'armée ; l'espoir de Léon Faucher est asé sur un secours que les provinces enverront pour soumettre Paris et détruire ce foyer de continuelle insurrection. Napoléon Bonaparte conspire ouvertement contre son cousin et dit qu'il faut le chasser, le tuer même. Le roi Jérôme n'a pas adressé la parole à son neveu, à la dernière cérémonie aux Invalides où, bon gré mal gré, il devait lui faire les honneurs.

Les ministères et la Présidence sont, nuit et jour, gardés par de nombreux détachements de troupes.

Mardi dernier, chez la princesse Mathilde, M me Ëmile de Girardin, en sortant, a pris son air le plus dramatique et, en faisant une grande révérence, a dit à haute voix : « Mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, je quitte le dernier bal qui aura été donné à Paris ! »

Sur ce propos, la princesse Mathilde et M me de Contades se précipitèrent sur M me de Girardin en lui reprochant d'alarmer ainsi le monde. M me de Girardin a eu certainement tort de provoquer cette scène et, au sur-

plus, sa prédiction a été déjà deux fois démentie par deux bals qui ont eu lieu dans la même société, notamment celui d'hier soir chez M me de Behague qui a été très beau et très nombreux.

12 mai.

La conspiration qui devait éclater hier et dont on ne connaît encore ni l'étendue ni les détails, consistait à enlever le Président et les ministres, à les mettre à Vincennes et à proclamer la République démocratique et sociale. Jules Favre, Marrast, Ledru-Rollin, quelques autres membres de la Montagne et Cavaignac étaient à la tête de la conspiration. Tls voulaient faire voter par l'Assemblée nationale la mise en accusation des ministres, et croyaient rallier à leur proposition une grande majorité, mais le vote leur a été contraire et c'est ce qui a fait avorter le complot : vingt mille hommes, réunis sous le prétexte de défendre l'Assemblée nationale, devaient, tout au contraire, pendant la séance de nuit, enlever les ministres et le Président ; Changarnier y devait passer le premier. Les clubs les plus remuants étaient en permanence, celui des Droits de l'Homme tout armé devait donner le signal de l'insurrection et n'attendait que les ordres qui devaient lui parvenir de l'Assemblée nationale.

On avait averti Rothschild de ces projets ; il avait fait enlever et emballer ses effets les plus précieux ; M me de Rothschild et ses enfants étaient déjà en costume de voyage pour se mettre en route à la première alerte.

Nous sommes sauvés pour le moment, mais un conflit me paraît malgré cela inévitable : la Montagne est trop engagée et trop compromise pour pouvoir l'éviter.

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14 mai.

J'ai fini ma soirée avant-hier chez la princesse Charles de Beauvau. En fait de notabilités, il y avait le ménage Murât et puis M. et M me Léon Faucher (1). On a interrogé ce ministre sur les dangers auxquels nous avons miraculeusement échappé ; il nous a dit a^ue le ministère était instruit des menées révolutionnaires de la Montagne ; que lui, Léon Faucher, sachant que, si la mise en accusation des ministres et du Président avait été votée, on se serait immédiatement emparé d'eux, en proclamant un gouvernement provisoire, ne s'est point rendu à la Chambre, il est resté au ministère de l'Intérieur à attendre le résultat du vote, bien décidé à marcher immédiatement, avec l'aide de Changarnier, sur l'Assemblée nationale. Le général, pendant la nuit, avait fait entrer dans Paris un nouveau renfort de quatre régiments,

M me Faucher m'a dit qu'on attribuait l'immense majorité que le ministère a obtenue dans cette importante séance à la difficulté que la Montagne avait éprouvée à faire marcher les faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau, qui ont déclaré ne pas vouloir descendre dans la rue, à moins d'avoir à leur tête les principaux chefs du mouvement ; on leur a indiqué quelques noms qui ne leur parurent pas suffisamment connus, et ils déclarèrent qu'ils voulaient avoir à leur tête Ledru-Rollin, Jules Favre, Marrast, Cavaignac, Raspail, etc., etc., qui ont l'habitude de les mettre en avant, tandis qu'ils se cachent eux-mêmes et ne reparaissent qu'après la victoire. Changarnier a dit que le ministère avait beau le désavouer et l'abandonner, qu'il le sauverait malgré lui.

(1) Léon Faucher était alors ministre de l'Intérieur, après avoir été ministre des Travaux publics depuis l 'élection présidentielle.

Dans le ministère, il n'y a de courageux que Léon Faucher et Falloux ; Odilon Barrot est d'une faiblesse presque aussi ridicule que les deux trembleurs Drouyn de Lhuys et Tracy, qui se plaignent éternellement de Léon Faucher. En attendant, l'Assemblée profite des quelques jours d'existence qui lui restent pour faire le plus de mal possible : aujourd'hui, on a attaqué Léon Faucher, et voté un ordre du jour qui l'a forcé à donner sa démission ; demain ce sera le tour de Changarnier. Ce malheureux gouvernement ne pourra se sauver sans coup d'État. Si l'on était sûr de l'armée, un nouveau 18 Brumaire serait certainement désirable, car il est évident que le ministère et le Président ne peuvent pas continuer à exister ainsi.

20 mai.

Je suis allé, dernièrement, passer une partie de ma soirée chez la princesse Mathilde, j'y suis arrivé de bonne heure et n'y ai trouvé que les personnes de son intimité : son oncle le prince Paul de Wurtemberg, et en fait de femmes de ma connaissance, la princesse Callimachi, ambassadrice de Turquie ; les autres dames, faisant un grand cercle tout autour du salon, m'étaient inconnues. On m'a dit depuis que c'étaient des personnes que M. de Nieuwerkerke protégeait, et qui coûtaient assez cher à la princesse. Ce n'est évidemment pas pour leur beauté ou leur jeunesse que M. de Nieuwerkerke les protège, car elles ne sont ni jeunes, ni jolies ; est-ce à dire que ce soient des espèces de gendarmes qui doivent constamment entourer la princesse pour empêcher que toute autre personne que Nieuwerkerke puisse s'approcher d'elle ? Il a établi un système

de pression tyranniqué contre la pauvre princesse ; il est devenu le maître absolu dans son intérieur (1),

27 mai.

Nous respirons, depuis ce matin, un peu plus librement, l'Assemblée constituante nous ayant débarrassés de son aimable présence (2). C'est jusqu'à la fin que ces messieurs ont continué leur rôle d'agitateurs, d'ennemis de l'ordre et de la société ; ils ont aussi échangé des coups : dans la dernière séance, l'un des membres s'est battu avec un huissier. Après tout cela, Marrast a eu l'effronterie de faire l'éloge de cette autre Convention ; il est vrai que l'éloge, dans la bouche de Marrast, équivaut au blâme le plus sévère de tout honnête homme.

Le ministère n'est point encore formé, on ne sait se décider entre un ministère de réaction avec Falloux, ou bien un ministère de conciliation avec Dufaure. Un des coryphées politiques disait au Président qu'un ministère de conciliation n'aurait pas trois mois d'existence ; reste à savoir si un ministre de réaction durerait plus longtemps avec les fâcheuses dispositions de l'armée.

1 er juin.

Mon pauvre collègue de Schweiger est mort du choléra ; je l'ai encore vu peu d'heures avant son agonie, il n'a point souffert et s'est plaint seulement d'avoir froid, ïl paraît que le choléra sans douleurs est presque toujours sans remède.

La princesse de Wagram, au moment de faire sa toi-

(1] La liaison de la princr.Kse Mathilde, séparée depuis 1846 du prince Demidoff, avec ]e comte Ëmilien de Nîeuwerkerke, ïutur directeur général des Musées impériaux, n'était un secret pour personne. Elle devait durer de longues années.

(2) L'Assemblée constituante s'était dissoute le 26 mai.

lette pour aller dans le monde, fut tout à coup atteinte de cette épidémie : elle est morte en moins de douze heures ; lord Walscourt, avant-hier, en huit heures, et, hier encore, M lle de La Mothe Houdancourt fut enlevée en peu d'heures, jeune et jolie personne, nièce de la duchesse de La Trémoïlle.

Charles de Beauvau m'a dit que son neveu, M. de Forbin-Janson, nouvellement arrivé de Rome, lui a confié que l'armée française envoyée à Civita-Vecchia montrait le plus mauvais esprit et préférait se battre pour la République romaine que contre elle.

M. de Lesseps sera ou est, dit-on, rappelé de Rome. Je manifestais récemment mon étonnement de ce qu'on ait eu recours, pour traiter une affaire si difficile, si épineuse, à un ancien consul, plutôt qu'à un véritable diplomate ; le comte Mortier me l'a expliqué comme suit : Drouyn de Lhuys, prévoyant, depuis longtemps déjà, qu'il ne pourrait se maintenir au ministère, a voulu se réserver l'ambassade d'Espagne ; mais comme Lesseps la réclamait, l'ayant déjà occupée avant la nomination de Bonaparte et ne l'ayant cédée que par considération pour le Président, M. Drouyn de Lhuys, pour se débarrasser de lui, l'envoya à Rome, de façon à pouvoir, lui-même, en quittant le ministère, aller prendre la place vacante à Madrid où il a commencé sa carrière.

Le ministère si longtemps attendu est constitué, me dit-on. Quelques-uns des anciens ministres sont maintenus, comme Odilon Barrot à la Justice, mais le ministre des Affaires étrangères est changé, et le portefeuille tombera en partage à M. de Tocqueville ; celui du ministère de l'Intérieur à Dufaure, puis Lanjuinais, Passy, Falloux, Tracy, etc.

Le Président de la République, cette fois-ci comme dans toutes les autres occasions, s'est montré de nou-

veau très énergique ; on a tenté à plusieurs reprises de le faire céder aux exigences de M. Dufaure, qui voulait éloigner M. de Falloux, et faire enlever à Changarnier le commandement de la garnison ; mais il n'a pas plus cédé aujourd'hui qu'il n'avait cédé autrefois au maréchal Bugeaud qui ne voulait se charger, qu'à cette condition, de la direction des affaires.

Le discours de M. de Falloux, à l'avant- dernière séance de l'Assemblée constituante, est un chef-d'œuvre d'épigrammes et de vérités dites avec autant de politesse, de bon goût et de verve que d'à-propos, à cette horrible collection de Montagnards, des gens, comme il le disait parfaitement, « capables de tout, parce qu'ils ne sont capables de rien ».

La princesse de Lieven m'a écrit l'autre jour que le prince et la princesse de Metternich, avec leur famille, sont parfaitement bien installés à Richmont ; on vient les voir beaucoup, et le prince est fort content de ce séjour, mais la princesse l'est moins ; elle ne peut se faire aux mœurs anglaises.

2 juin.

Le nouveau ministère est aussi bien composé que possible dans les circonstances actuelles ; la nouvelle Assemblée, jusqu'à présent, est partagée en deux grands partis bien distincts : celui de l'ordre et de la République modérée, et celui de la Montagne ; dans l'avantdernière séance, cependant, a surgi un nouveau parti qui ne compte jusqu'à présent que soixante-dix membres : on l'appelle le tiers parti mais, malgré cela, il votera, dans toutes les grandes questions, avec la majorité des conservateurs. Le parti de la Montagne fait plus de tapage que jamais. Dans tous les cas, on ne peut que se féliciter du départ de l'Assemblée consti-

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tuante, dont M. Marrast a bien voulu faire le pompeux éloge, et de laquelle on peut dire que sa mort est le premier plaisir qu'elle nous aura fait, Falloux lui a très spirituellement reproché l'espèce de gens qu'elle avait particulièrement pris en goût et en estime : à savoir, les gens qui sont capables de tout et les gens qui ne sont capables de rien. Notre excellent Falloux, en soulageant son cœur, en a soulagé bien d'autres, car on avait besoin d'entendre ces paroles pour le passé, pour le présent, pour l'avenir.

L'Assemblée constituante ne disparaît malheureusement pas aussi complètement qu'il l'aurait fallu ; beaucoup des très mauvais éléments qui la composaient se retrouvent encore dans la nouvelle Assemblée législative, mais on connaît leur capacité, leur violence, la mesure de leurs mauvais desseins et aussi de leur impuissance.

5 juin.

Le prince Louis a montré, dans cette dernière occasion, beaucoup de caractère, ce qui est d'autant plus méritoire qu'il est affligé d'un détestable entourage. Il le reconnaît lui-même et le regrette infiniment.

« Il est malheureux, dit-il l'autre jour à une personne de ma connaissance, il est malheureux que les personnes qui m'ont montré dans mes infortunes tant de dévouement soient si peu capables, et en tout contraires à mes vues, à mes opinions et, avec cela, légères et indiscrètes, ce qui me fait du tort dans l'opinion publique. Je leur dois cependant trop de reconnaissance pour les renvoyer; je ne puis que ne pas les écouter et les faire taire, et vous voyez que je n'y réussis pas toujours. »

Le prince Louis a déclaré, à l'occasion de la crise ministérielle si prolongée, qu'il resterait toujours dans la

ligne qu'il s'était tracée, c'est-à-dire le maintien de l'ordre et de la paix. Il désirait avant tout former un ministère fort et répressif, disposé à des mesures efficaces contre la licence de la presse et contre les clubs. MM. Molé, Thiers, Berryer, Montalembert, etc., avaient promis de le soutenir dans l'application du programme que, de concert avec les hommes d'État précités, il voulait proposer à la nouvelle Assemblée législative (lj . Aussi en cherchant à former son ministère décida-t-il, comme condition sine gua non, de garder Falloux dans le Cabinet et le général Changarnier au commandement de la garnison de Paris. Molé et Thiers y étaient consentants, mais ils ne purent s'entendre au sujet de la présidence du Conseil, que Molé ne voulait point céder à Thiers, et Thiers pas davantage à Molé. Le prince Louis proposa donc à ce dernier de former son ministère, en laissant Thiers de côté ; mais apparut alors une autre difficulté : c'est que Thiers n'aurait pas manqué de faire de l'opposition à Molé. Celui-ci avoua ses craintes à ce sujet et déclina pour cette raison l'offre du Prince. C'est alors que, se voyant abandonné de ceux sur lesquels il comptait le plus, il ne trouva sur ce terrain que deux hommes, MM. de Falloux et Changarnier. Aussi bien n'a-t-il jamais voulu céder aux exigences de M. Dufaure, même après avoir vaincu sa répugnance contre ce nouveau ministre, et l'avoir accepté dans son conseil. M. de Falloux, auquel ses amis reprochent d'être resté dans une combinaison ministérielle dont Dufaure fait partie, n'a accepté ou gardé son portefeuille que pour surveiller et défendre, dans le conseil, la marche de l'intervention contre la République romaine. Sans Falloux, Odilon Barrot et Dufaure auraient très probablement voulu

(1) L'Assemblée législative s'était installée le 28 mai. Dupin, l'aîné, orléaniste et président de la Chambre sous Louis-Philippe, en avait été élu président le 1 er juin.

reconnaître cette malencontreuse République mazzinienne, ce qui aurait infailliblement entraîné la France dans une guerre générale.

11 juin.

On s'attendait, hier et avant-hier, à une levée de boucliers des rouges ; les articles dans les journaux de leur parti, et dans le National même, étaient conçus en des termes qui devaient inspirer de véritables craintes au gouvernement. Cette fois-ci, c'est la terreur suscitée par le choléra qui nous a sauvés : les faubourgs Saint- Antoine, Saint-Denis, Saint-Marceau sont tellement décimés que toute la préoccupation de la populace s'est tournée de ce côté-là, et l'article 110 de la Constituante, soi-disant violé par le Président et son Ministère, a paru une moins grave atteinte à l'existence du peuple souverain que cette affreuse maladie qui tue en quelques heures ; je n'aurais jamais cru que le choléra fût bon à quelque chose, et qu'il nous sauverait un jour du désordre.

En attendant, on ne parle que de morts et de mourants : M. de Clermont-Tonnerre, qui a épousé M lle de Saint-Priest, est mort hier ; lorsqu'on lui a appris qu'il n'y avait plus d'espoir de le sauver, il a dit : « 11 me paraît impossible qu'à mon âge il n'y ait pas quelque remède pour me guérir. »

Eugène Perrier se promenait avant-hier au Jardin des Tuileries, et hier il n'était plus qu'un cadavre. M me de Marescot s'est réfugiée à Enghien ; son mari me disait, il y a trois jours, qu'il comptait y rejoindre sa famille et m'engagea à aller les voir : hier la nouvelle de sa mort est arrivée, ainsi que l'état désespéré dans lequel se trouve son fils. Le pauvre Chelincourt de Borny, grâce aux soins qu'il prodigua nuit et jour à sa

femme, l'a sauvée ; elle est hors d'affaire mais lui-même a été atteint, dans la matinée d'avant-hier, de cette cruelle maladie et, quelques heures après, il n'était plus. Je ne comprends pas comment cette pauvre femme pourra vivre sans cet excellent Chelincourt de Borny, qui lui a consacré sa vie entière avec un rare dévouement. M me Edgard de Praslin, un peu souffrante hier, est morte cette nuit. La société a été bien moins décimée à la première invasion du choléra que cette fois-ci.

La mort du maréchal Bugeaud est un immense malheur pour la France, dans ce moment surtout : le maréchal avait non seulement de l'influence sur l'armée mais encore il tenait en échec les Lamoricière, les Cavaignac et même Changarnier, lorsque celui-ci voulait par trop risquer. C'était le seul maréchal dont la capacité fût connue, il avait l'avantage d'être le plus jeune des maréchaux ; Soult et Gérard, etc., sont si vieux et si impotents qu'on ne peut plus les mettre en avant, même de nom.

13 juin.

Hier soir déjà tout Paris était en mouvement, notre place Louis- XV surtout (1) ; de nombreux groupes se formaient et l'on discutait en plein vent la mise en accusation du Président de la République et de son Ministère. II y avait beaucoup de ces figures patibulaires, avant-coureurs certains des mouvements dans les rues. Cependant, à la Chambre, cette même question fut traitée avec plus ou moins de violence, et l'on finit par passer à l'ordre du jour ; Ledru-Rollin et les siens

(1) Une tentative d'insurrection réprimée par le général Changarnier s'était produite ce jour-là à Paris à propos de l'expédition de Rome et la déchéance de l'Assemblée avait été prononcer par une sorte de Convention au petit pied siégeant au Conservatoire des Art3 et Métiers.

s'abstinrent de voter. Drouyn de Lhuys m'a assuré que le chef de la Montagne avait été pitoyable, plus pitoyable encore que la veille, où il avait gesticulé comme un sauteur, comme un mauvais comédien de la dernière troupe de province. J'ai dit à M. Drouyn de Lhuys qu'avec un peu de courage, le président de l'Assemblée législative aurait pu tourner la phrase, et mettre de suite en accusation Ledru-Rollin lui-même, pour excitation à la révolte et pour tentative de renversement de la Constitution.

14 juin.

L'agitation qui avait commencé avant-hier soir, où de nombreux groupes stationnèrent sur la place Louis-XV tenant des propos incendiaires, cette agitation a pris des proportions vraiment menaçantes hier, vers les deux heures, par une démonstration de près de vingt mille hommes en blouse et de gardes nationaux. Ils poussaient des cris affreux sur les boulevards ; tout à coup une masse de troupes parut comme par enchantement et coupa la formidable colonne en quinze ou vingt tronçons, de telle sorte que l'émeute, si elle avait voulu résister, aurait été taillée en pièces. Les émeutiers ont donc pris le parti de se sauver dans tous les sens. M. Etienne Arago arriva en garde national, affublé d'un énorme panache, à la tête d'une de ces colonnes, mais aussitôt qu'il se vit en présence des nombreuses baïonnettes, il sauta par-dessus la rampe des boulevards et se laissa choir dans la rue Basse-du-Rempart, d'où il gagna d'un bond la rue Caumartin, se sauvant à toutes jambes. Le chevalier de Pinieux, chez lequel j'ai dîné hier, m'a dit l'avoir vu courir ainsi d'un bout de la rue à l'autre et disparaître ensuite.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas arrêté vous-même ou à l'aide de vos gens ?

— C'est qu'il y avait une telle foule qui se sauvait avec lui, qui courait dans tous les sens, qui renversait, qui bousculait tout le monde, qu'il aurait été impossible à ce moment de s'en emparer.

J'ai parcouru toutes les rues, tous les boulevards de mon quartier : rien de plus imposant que ces rues désertes, ces boutiques fermées, ces grandes colonnes de troupes marchant silencieusement, puis l'arrivée du général Changarnier à la tête d'un nombreux étatmajor ; un garde national a tiré sur lui, il a été assommé immédiatement par les autres gardes nationaux. Malheureusement, le coup a porté sur un malheureux commissaire et lui a traversé la jambe ; on a été obligé de lui faire l'amputation de cette jambe.

La rencontre du Président et de Changarnier sur les boulevards, tous les deux à cheval, à la tête d'un nombreux état-major, se serrant la main, a été vivement applaudie par la population, la garde nationale et la troupe de ligne.

J'ai rencontré M me Drouyn de Lhuys qui me pria de l'accompagner et de continuer avec elle la promenade dans les rues. Elle me dit qu'on avait voulu piller quelques boutiques d'armuriers mais que la garde nationale, restée fidèle, avait empêché cet acte de désordre.

J'ai rencontré ensuite un député donnant le bras à la duchesse d'Istrie : « Vous savez la bonne nouvelle ? me dit celle-ci. Ledru-Rollin est pris et les trois sergents de Félix Pyat et autres députés de la Montagne. Ce soir probablement, Paris sera mis en état de siège. »

Après-dîner, j'ai été me promener en voiture aux Champs-Elysées avec Pinieux, d'Arlincourt et Rozales. Nous étions à peu près la seule voiture, nous fîmes le tour jusqu'au rond-point entre les détachements de la troupe de ligne échelonnés des deux côtés de l'avenue.

Nous allâmes, après cela, voir Falloux, non sans beaucoup de difficultés pour passer sur les ponts et dans les rues, toutes gardées, ainsi que les quais, par la troupe et une nombreuse artillerie. Chez Falloux, nous avons su que la mise en état de siège était décrétée mais qu'on n'a pas pu mettre la main sur Ledru-Rollin, les trois sergents et autres chefs, qui ont eu le temps de se sauver.

22 juin.

Nous respirons de nouveau depuis la victoire si admirablement remportée par le général Changarnier sur le parti des rouges. Ces derniers se sont couverts de ridicule par la lâcheté de leur fuite : Arago sautant pardessus la rampe des boulevards, se laissant choir dans la rue Basse-du-Rempart, et courant à toutes jambes par la rue Caumartin, avec son formidable plumet qui devait servir de drapeau aux insurgés ; et M. Bastide, son digne aide de camp, se sauvant chez le concierge du ministère des Affaires étrangères ; et le gros Ledru- Rollin ne se donnant pas le temps d'ouvrir la fenêtre par laquelle il voulait s'enfuir, mais enfonçant un carreau et se trouvant pris dans le châssis ; Rattier et Boichaut le tirant par les deux jambes, pour le délivrer des étreintes de la menuiserie et le faire sortir de sa position aussi embarrassante que dangereuse et ridicule, tout cela est le comble du grotesque.

Etchegoyen, qui a failli se faire prendre en flagrant délit de conspiration, raconte lui-même ces détails, en ajoutant que ce n'est pas son parti, celui des socialistes, qui a été battu ; que Ledru-Rollin, Bastide et autres, qui ont éprouvé l'échec du 13, n'avaient rien de commun avec lesdits socialistes et leur étaient aussi odieux, plus

odieux même que Louis Bonaparte, Changarnier, Falloux, etc., etc. ; que son parti non seulement n'était pas vaincu; mais qu'il comptait bientôt faire une immense levée de bouchers contre les vainqueurs du 13, et que les socialistes, une fois à l'œuvre, s'y prendraient tout autrement.

La promptitude avec laquelle Changarnier a manœuvré le 13 fait, encore aujourd'hui, l'admiration de tout le monde : Gustave de Beaumont, voyant descendre sur les boulevards l'effrayante manifestation poussant des cris épouvantables, et cela sans l'apparence d'un déploiement de forces, de la part du gouvernement, pour s'opposer à cette invasion menaçant l'Assemblée nationale, Gustave de Beaumont se rendit en toute hâte auprès de Dupin, qu'il trouva en conversation avec M. Molé dans la grande salle des conférences, à l'hôtel de l'ancienne Chambre des députés.

— Vous allez être envahis, dit-il, comme au mois de mai de l'année dernière.

— U y a une heure, lui répondit Dupin, que le général Changarnier est informé de ce qui se passe, et je ne doute pas qu'il n'agisse en conséquence.

M. Molé ne prit pas la nouvelle avec autant de calme que le président de l'Assemblée, et attirant Beaumont iî lui demanda, avec une visible inquiétude, si vraiment il n'avait vu de troupes nulle part.

« Pas un soldat depuis le Château-d'Eau jusqu'ici ; mais, continua Beaumont, il n'y a plus rien à craindre, du moment que le général Changarnier, commandant en chef, est instruit de ce qui se passe. )>

Le comte Molé lui observa cependant que cette assurance de la part de Dupin ne le rassurait pas et, instinctivement, il s'approcha de la fenêtre, pour voir ce qui se passait sur la place Louis-XV ; quels furent son étonnement et son bonheur en la voyant couverte de troupes

de toute espèce, avec une magnifique rangée de canons tout le long du quai et devant le pont. Beaumont luimême n'en croyait pas ses yeux car, un quart d'heure auparavant, il avait passé sur cette même place où il n'y avait pas un homme, ni le moindre vestige d'artillerie. Cette armée se répandit ainsi dans toute la ville comme par enchantement et presque à la minute.

Goyon de La Rochegoyon arriva au moment où, dans un cabriolet ouvert, les émeutiers avaient placé un des leurs, tué en essayant de construire une barricade ; ils voulaient le promener ainsi au milieu de la foule pour l'exciter aux cris répétés de : « Aux armes, on assassine vos frères ! » Goyon dirigea le canon de son pistolet sur la poitrine du cocher, en lui disant : « Je vous tue, vous et votre cheval, si vous faites un pas en avant. » Et il fit enlever le cadavre par ses hommes.

Les journaux racontent que le ministre Lacrosse a couru le plus grand danger au Château-d'Eau. Un détachement d'une des bonnes légions de la garde nationale arriva tout juste à temps pour le sauver des mains des insurgés ; cela n'empêcha pas ce courageux ministre de se rendre au Palais national pour y fermer une réunion anarchique : il s'y présenta tout seul, et somma les assistants de se disperser. Plusieurs députés de la Montagne l'entourèrent et, après lui avoir fait les plus vifs reproches sur sa manière d'agir, ajoutèrent que cette démarche de sa part avait d'autant plus lieu de les étonner qu'il professait autrefois les opinions les plus avancées, que d'ailleurs le local où ils se trouvaient réunis leur avait été accordé par lui-même, en sa qualité de ministre des Travaux publics, et que, par conséquent, il n'avait pas le droit de les en chasser.

« Au nom de la République en danger, répondit-il, je retire la permission émanée de mon ministère, et vous somme de nouveau de vous retirer. J'ai apporté un

cadenas que voici, que je mettrai à la porte de ce local au nom du pouvoir exécutif. Vous avez l'air de vous étonner, messieurs, de ma manière d'agir, c'est que nous n'agissons plus aujourd'hui, comme autrefois, au nom d'une dynastie, mais bien au nom de la République et au nom d'un chef élu par la nation tout entière, par le suffrage universel, ce qui nous donne une grande force. Vous ne pouvez plus dire comme nous disions jadis : « Vous blessez les droits du peuple. » C'est nous, au contraire, qui les défendons, et c'est vous qui attaquez le peuple parce que vous attaquez les élus du peuple. Je vous engage, fit le ministre en s'adressant à plusieurs députés présents de la Montagne, ornés de leur écharpe, à ne pas vous mêler à la démonstration contre l'Assemblée nationale, car ordre a été donné par le général Cbangarnier de faire viser par les chasseurs de Vincennes les personnes à écharpes, et vous savez que ces messieurs tirent "fort bien. »

Ce petit discours a fait son effet : la salle se vida et les écharpes disparurent comme par enchantement.

4 juillet.

La grande affaire de Rome, matériellement parlant, c'est-à-dire en ce qui concerne le siège de cette ville, est enfin finie : la nouvelle de la capitulation est arrivée hier (1), à la grande satisfaction de tout le monde. L'on peut dire que la grande brèche n'a pas été faite, gue le grand assaut n'a pas été donné par le général Oudinot à Rome, mais bien par Changarnier à Paris ; le parti de Ledru-Rollin, vaincu à Paris, se trouvait aussi vaincu sur les bords du Rhin ainsi qu'à Rome même.

Restent encore quelques difficultés à vaincre, diplo-

(1) Le siège de Rome, conduit par les généraux Oudinot et Vaillant, se termina parj'occupation de la ville le 3 juillet.

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matiquement parlant, mais ces négociations seront moins difficiles à poursuivre qu'autrefois : la majorité conservatrice est encore compacte à l'Assemblée nationale, et la Montagne s'y trouve sous la pression de l'état de siège et du nouveau règlement qu'on est en train de voter, pour en finir avec les indécentes interruptions qui rendaient toute discussion impossible. Le gouvernement donc pourra s'entendre avec les autres puissances catholiques, et n'être pas trop exigeant avec le pape, sous le rapport des concessions qu'on lui demandera, car il est humainement et matériellement impossible que le pape à Rome devienne républicain, républicain même modéré. Sous ce rapport, la République française se trouve dans une fausse position : une république renversant une autre république, après avoir dit qu'elle défendrait toutes les nations qui choisiraient cette forme de gouvernement, en renversant le pouvoir absolu sous quelque forme qu'il se présente.

Si M. Dufaure a fait une grande concession au prince Louis, en acceptant d'entrer au Conseil des ministres, ayant pour collègue M. de Falloux et gardant Changarnier au commandement de la première division militaire et de la garde nationale de Paris, il n'en est pas moins vrai qu'il a préparé de graves difficultés au gouvernement en créant le Cercle constitutionnel dont la plupart des membres avaient formé la réunion dite de l'Institut.

Le Cercle constitutionnel, tel qu'il est organisé aujourd'hui, a pour but le maintien de la nouvelle constitution telle qu'elle a été votée par l'Assemblée constituante ; tandis que celui de la rue de Poitiers, sous l'influence de Molé, Changarnier, Montalembert, Falloux, etc., est pour la revision complète de cette constitution et notamment pour la création d'un Conseil d'Etat qui remplacerait pour ainsi dire l'ancienne Chambre des pairs.

C'est par cette raison que la réunion, autrefois dite de la rue de Poitiers, s'appelle aujourd'hui le Cercle du Conseil d'État. Ces deux cercles, dont les tendances sont complètement différentes, formeront scission dans l'Assemblée autant que dans le ministère et, comme un certain nombre de légitimistes pur sang, plutôt que de voter avec ce qu'ils appellent le parti de la Régence, se séparent du parti de l'ordre pour voter avec les rouges, il est à craindre que non seulement la réorganisation des lois ne s'opère pas en faveur de l'ordre avec toute l'énergie qu'on avait espérée, mais encore que de temps en temps, et précisément dans les questions vitales, la Montagne ne finisse par exercer une désastreuse influence. Il est probable que dans l'affaire de Rome, lorsqu'il s'agira des instructions à donner à M. d'Harcourt, cette scission se fera sentir au sein du Conseil des ministres. Et lorsqu'il s'agira de faire voter un crédit supplémentaire au ministère de la Guerre, pour les frais de l'expédition de Civïta-Vecchia, cette même scission se reproduira avec une extrême violence de part et d'autre dans l'Assemblée législative, et ce ne sera pas en faveur de l'ordre.

8 juillet.

Nous avons eu dernièrement d'inquiétantes nouvelles sur la santé du prince de Metternich ; la princesse Mélanie a trouvé le pauvre prince couché par terre dans sa chambre ; depuis ce temps, il est plus ou moins faible et souffrant. Je viens de recevoir à l'instant une lettre de la princesse de Lieven qui me dit à ce sujet : « Metternich est mal, il ne quitte plus son lit. Un affaiblissement subit, des vertiges, etc., etc. La tête y. est parfaitement. Les médecins ne semblent pas croire à un danger imminent, mais l'état est grave. Le moral a beaucoup agi, il

est profondément blessé de l'oubli de sa Cour et il renferme cette amertume. La famille est bien inquiète ; sa femme ne le quitte pas d'un instant, tout le monde lui témoigne l'intérêt le plus grand. »

La princesse me demande pour la cinquième fois s'il n'y a pas de danger pour elle à Paris, à cause du choléra. Je lui répondrai que, pour le moment, il a beaucoup diminué, mais que tous les médecins s'accordent à dire qu'il y aura encore ce mois-ci une forte recrudescence. Le relevé des morts dans les hôpitaux prouve qu'il y a eu autant de victimes cette fois-ci que la première où l'on avait eu si peur (1).

(1) A la fin de 1848, le comte Antoine Apponyi, ambassadeur d'Autriche en France depuis 182G, fut appelé à d'autres fonctions et jusqu'au mois de septembre 1849 il n'y eut qu'un chargé d'affaires autrichien à Paris, M. de Thom, le comte Antoine gardant cependant le titre d'ambassadeur. Son cousin Rodolphe, l'auteur du Journal, quitta Paris à son tour en juillet 1849. H ne devait reprendre son journal parisien qu'en novembre 1.851*

10 novembre (1).

Ie message du Président (2) fait augurer, non sans j beaucoup de raison, un projet de coup d'État ; ce sera entre les pouvoirs un affreux conflit d'où il sera bien difficile de sortir, car personne ne veut céder.

La duchesse de Galliéra a contracté une grande amitié avec le chancelier Pasquier qui lui donne ses mémoires à lire, et passe la moitié de sa vie avec elle ; M me de Boigne, loin d'en être jalouse, protège cette nouvelle assion de son ancien adorateur et entoure de soins et e prévenances M me de Galliéra qui a aussi après elle toute la suite de M. Pasquier, M. de Vitrolles et consorts. Le chancelier a une oreille fort dure, de l'autre il entend encore assez bien, mais ce qui lui fait défaut, c'est la vue : il a une cataracte qui n'est malheureusement pas tout à fait mûre encore ; Vitrolles est affecté de cette même maladie, ce qui établit entre ces deux personnages

(1) Les notes du Journal d'Apponyi qui portent les dates des 20, 21, 24, 26, 28 et 29 janvier et qui occupent les pages 295-311 du tome IV de l'édition E. Daudet, se rapportent non à l'année 1851, mais à l'année 1852. Nous n'avions donc pas à en tenir compte.

(2) Le message présidentiel avait été lu le mardi 4 novembre, premier jour de réunion de l'Assemblée nationale. Le Président y demandait, en particulier, le rétablissement du suffrage universel illimité.

un inépuisable thème de discussion, à savoir laquelle des deux cataractes est la plus mûre.

Ce qui préoccupe le public, dans le discours du Président aux officiers, c'est la coïncidence, au moins singulière, du 18 Brumaire avec la journée du 10 novembre (1) où ont été adressées par Bonaparte à ses auditeurs les expressions si élastiques de « mon droit, les intérêts de la Patrie », et surtout la phrase très significative et, en même temps, très insultante pour les gouvernements antérieurs : « Je ne ferai point comme les gouvernements qui m'ont précédé. » Ce langage est bien fait pour mettre du trouble dans les esprits les plus froids, les plus modérés. Il en résulte qu'une espèce de terreur s'est emparée de certains, et une grande irritation de tous ceux qui désirent l'ordre et la tranquillité. « L'Assemblée n'existe donc pas pour le Président ? » disent tous ceux qui ne veulent pas sortir de la soi-disant légalité.

Que peut signifier cette autre phrase, plagiat d'un autre temps : « Je ne vous dirai pas : Marchez, je vous suis ; mais je vous dirai : Je marche, suivez-moi ! » Le ministère s'était réuni en conseil après avoir eu connaissance du projet de cette harangue mais, malgré tous ses efforts, il n'a pu obtenir aucun amendement de la part de Bonaparte. Il n'a réussi, et encore à grand'peine, qu'à faire ajouter après le mot « mon droit » ceux de « reconnu par la Constitution », mais même cet amendement n'a été qu'une rectification tardive, car le Président avait prononcé son discours sans y introduire ces paroles. Tous les officiers l'ont entendu et, qui plus est, tous les journaux l'ont imprimé ainsi, sans cette addition. Elle n'est que dans la Patrie, qui a paru quelques heures plus tard.

On a macadamisé les boulevards en vue d'opérations

(1) Le 10 novembre du calendrier grégorien correspond en effet au 18 brumaire du calendrier républicain.

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stratégiques, et afin de pouvoir plus aisément faire manœuvrer la cavalerie, mais, à part cet avantage incontestable, ce genre de pavage, qui n'en est pas un, est fort incommode pour les piétons ; on est inondé de boue chaque fois qu'il faut traverser.

.11 novembre.

La princesse de Lieven ne croit point à un mouvement de la part des socialistes ; selon elle, Bonaparte aurait toutes les chances, à cause du désaccord qui règne dans les divers partis de l'Assemblée : il a l'armée pour lui, c'est-à-dire le simple soldat ; quant aux généraux, il y en a beaucoup contre lui en ce moment, mais s'il se met, ainsi qu'il le dit, à la tête des troupes, il est plus que probable qu'il sera soutenu même par ceux qui lui sont contraires aujourd'hui. Changarnier, Falloux et quelques-uns des Burgraves sont horriblement acharnés contre le Président ; Montalembert est, parmi eux, le plus modéré. Thiers, Broglie, Piscatory, Molé, Mérode se sont tellement disputés, dimanche dernier, chez M me de Lieven, qu'elle m'a dit ne plus savoir comment les tenir en accord dans son salon ; les plus vifs, cependant, ont eu le bon goût de se lever et de s'en aller.

J'ai trouvé la princesse assez souffrante, étendue sur sa chaise longue, mais point inquiète.

13 novembre.

La duchesse de Galliéra m'a lu un fort intéressant mémoire qu'elle a rédigé, sur son voyage à Eisenach et sur ses conversations avec M™ e la duchesse d'Orléans et avec le grand-duc de Saxe-Weimar. Le motif de son voyage était un acte de reconnaissance pour cette princesse qui lui avait sauvé, en partant du château des

Tuileries, des papiers importants, concernant feu son fils, que la duchesse lui avait confiés. M me la duchesse d'Orléans a reçu M me de Galliéra avec une grâce et une amitié touchantes, et s'informa des chances qu'avait le comte de Paris ; la duchesse lui répondit avec franchise qu'il n'en avait point, et lorsque ces dames en vinrent à parler du départ du roi et des causes qui l'avaient amené, la princesse jeta toute la faute sur le pauvre Louis- Philippe : « 11 aurait dû faire les concessions les plus larges, renvoyer Guizot deux mois, six mois, un an plus tôt. »

M me de Galliéra soutint que la chute du gouvernement de Juillet n'a pas été causée par les fautes du roi, mais hien par son origine sans base aucune, sans droit de succession, sans légalité et, par conséquent, le cri de : « Vive la Réforme ! » sous les fenêtres de son palais devait nécessairement lui annoncer la fin de son règne. Une monarchie constitutionnelle, basée sur le bon vouloir de la bourgeoisie, devait périr dès que ce bon vouloir, cette popularité avaient pris une autre direction. La duchesse d'Orléans resta stupéfaite, étourdie d'entendre parler ainsi une personne qui lui était dévouée.

— Personne ne m'a encore dit cela, tout au contraire ; mes droits, les droits de mon fils me paraissent incontestables, nous les devons au peuple français, au vœu qu'il a énoncé à la révolution de Juillet, à cette couronne offerte par la bourgeoisie de Paris, par les Chambres ; nous sommes enfin les élus du peuple français, de ce peuple chevaleresque et généreux, j'ai confiance en lui, et la galanterie française m'est une garantie de plus que je serai bien reçue comme régente en France.

— Eh bien I reprit M me de Galliéra, c'est précisément parce que vous admettez que la Nation a eu le droit de vous accorder le trône de France dans un cas

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donné, que vous devez admettre qu'elle pouvait le reprendre ; et c'est ce qu'elle a fait. Il n'y a donc plus aujourd'hui pour votre famille d'autre droit que celui de l'hérédité. Réunissez-vous à la branche aînée et vous trouverez dans cet acte toutes les chances d'un grand avenir en faveur du comte de Paris.

— Comment, reprit la princesse, moi, me réunir à nos plus mortels ennemis !

Et, partant de là, M me la duchesse d'Orléans fit valoir les anciennes et fausses doctrines du feu duc son mari en l'année 1830, ayant oublié toutes les scènes dont elle avait été témoin à la Chambre des députés en février 48. Quel dommage que cette princesse, avec tant de nobles qualités, ait l'esprit le plus faux qui ait jamais existé !

La princesse Lieven est toujours bien faible et, au moment où je l'ai vue, elle était encore tout émotionnée d'avoir revu M. Guizot (1), et d'avoir causé avec lui des grandes questions du jour. J'ai rencontré l'ancien ministre dans l'antichambre de la princesse, au moment où il sortait : il m'a prié de présenter ses hommages à M me la comtesse Apponyi, mesdames ses filles et belles-filles.

La princesse ne croit pas à un mouvement ; elle voit ses amis politiques perdre tous les jours du terrain contre le Président qui a, paraît-il, la bonne habitude de ne pas entrer en discussion avec MM. Thiers et autres : il les écoute mais ne leur parle pas ; il sent qu'il ne pourrait pas soutenir la discussion, qu'il serait battu constamment, il agit donc au lieu de parler. Il se réunira au parti des rouges chaque fois qu'il se verra abandonné par les chefs du parti conservateur. Ceci les inquiète et ils finiront par traiter avec lui.

(1) Guizot s'était réfugié en Angleterre en 1848 en même temps que son amie la princesse Lieven. Tous deux étaient rentrés en France à la fin de 1849.

La marquise de La Châtaigneraye, née Narbonne- Lara, m'a donné rendez-vous chez elle à quatre heures ; je l'ai trouvée très engraissée et un peu rouge, mais d'ailleurs assez en train. Son mari est dans ses terres pour se faire payer ce que ses fermiers lui doivent, mais malheureusement ils s'y refusent sous différents prétextes.

La marquise m'a donné d'affreux détails sur la mort de la duchesse de Maillé : sa robe a pris feu à un bougeoir qu'elle tenait à la main, en montant l'escalier pour se rendre dans sa chambre ; pendant qu'elle ramassait un livre qu'elle avait malheureusement laissé tomber, son écharpe s'enflamma par le bas et communiqua le feu à sa robe très légère. Elle appela au secours, mais presque tout le monde était dans la cour et dans les jardins du château de La Roche-Guyon, pour assister à une fête champêtre que la duchesse de La Rochefoucauld offrait aux habitants du village et à ses fermiers. Les rares personnes, et entre autres le duc, qui entendirent ses cris les mirent sur le compte de la fête et n'y firent pas autrement attention. Cependant M me de Maillé, voulant étouffer le feu qui l'enveloppait, se colla contre la muraille, criant toujours ; ne voyant venir personne, elle prit le parti de monter l'escalier et de traverser en criant et en courant tout le long corridor jusqu'à la porte de sa femme de chambre ; là, ses forces l'abandonnèrent, elle tomba à moitié consumée par le feu ; c'est ainsi que sa femme de chambre la trouva lorsqu'elle ouvrit la porte. Les secours arrivèrent alors de tous les côtés, mais, malheureusement, c'était trop tard : le jupon de flanelle qu'elle portait avait tellement brûlé le corps qu'on voyait jusqu'aux intestins, les baleines de son corset à moitié fondues étaient entrées dans les chairs si profondément que personne n'eut le courage de les en extraire, et ce ne fut que plusieurs

jours après que ses fils parvinrent à les faire sortir des plaies affreuses de leur pauvre mère. L'infection était telle qu'on ne pouvait y tenir ; la malheureuse mère disait à ses enfants qu'elle était parfaitement résignée à mourir, qu'elle acceptait sans murmurer toutes les souffrances que le bon Dieu lui avait envoyées en expiation de ses péchés, mais que ce qu'elle regretterait profondément, serait d'être un objet de dégoût pour ses enfants, de leur laisser en mourant une impression si douloureuse et si nauséabonde à la fois. 11 était impossible de la toucher, car tout son corps ne présentait qu'une affreuse plaie.

J'ai trouvé ce bon Richard de Metternich bien maigri, bien faible encore, mais en pleine convalescence : il a été atteint d'une fièvre muqueuse qui a manqué tourner en fièvre typhoïde.

J'ai été ce matin chez le cher et excellent général Fagel qui a presque pleuré de joie en me voyant. Nous avons causé des affaires d'ici et de celles des autres pays, de l'Autriche en particulier, et de la triste situation de nos finances. Le pauvre général souffre beaucoup des yeux et n'y voit presque plus, il en est très attristé.

De chez lui, je suis allé chez les Deîmar, ils ont eu un tel plaisir de me revoir, le pauvre baron surtout, qu'ils m'ont pris par les mains et embrassé ; ils m'ont adressé tant de questions sur ma famille que je ne savais comment leur répondre. Je fus vraiment attendri de tant de témoignages d'amitié de la part du baron, de la baronne et de M me Cavendish ; cette dernière est très gentille, tout à fait la même, tellement que je ne puis m'habituer à l'appeler madame. Ils voulaient me retenir à dîner, ils m'ont dit que Pahlen et la princesse Grassalkowich dînaient chez eux ; j'ai eu le regret de ne pas pouvoir

îes

accepter, ayant promis à Hubner (1) de dîner chez lui. Delmar m'a donc fait promettre de venir dîner le lendemain, comptant inviter quelques personnes qui me seraient agréables.

Le dîner chez Hubner était fort bon, bien servi, mais peu amusant. Les deux députés qu'il avait invités nous ont fait attendre fort longtemps à cause de la Chambre : c'était Mérode et Piscatory. Il n'y avait du reste, avec Boul et moi, que deux secrétaires de la légation. MM. les députés ont voulu nous rendre compte de ce qui s'était passé à la Chambre : cette séance a été une des plus orageuses, des plus ignobles qu'on ait jamais vues ; Piscatory m'a avoué son regret d'entendre de pareils discours tenus devant des étrangers et les membres du corps diplomatique. Son collègue et lui se sont disputés avant et pendant tout le dîner. Hubner avait mis l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, puis à côté de Piscatory s'est placé Boul et moi à côté de Boul ; j'avais à ma droite ce lourdaud de Schloisnik qui n'a pas dit un mot, pas plus que son voisin, M. d'Ottenfels : ces messieurs ont une peur affreuse de Hubner, ce qui ne les met pas à leur aise lorsqu'ils sont avec lui. Hubner lui-même ne disait pas grand' chose, il sent qu'il ne s'exprime pas assez facilement en français pour engager la discussion avec ces grands parleurs. II n'a pas non plus essayé de faire parler M. de Boul, ce qui fait qu'après avoir écouté cette éternelle discussion entre Piscatory et Mérode pendant un certain temps, Boul et moi avons commencé à causer à voix basse. C'est ainsi que s'est passé tout le dîner. J'ai eu ensuite une assez longue conversation avec Mérode. Il a fini par m'avouer

J'.} Le comte de Hubner avait succédé au comte Apponyi comme assadeur d'Autriche en France. Sou fils Alexandre a publié en 1905 les souvenirs de son père : Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le second Empire. 1851-1859 (Plon-Nourrit, éd.).

que les conservateurs menaient bien mal leur barque et que, divisés comme ils le sont, il se pourrait bien que le Président l'emportât sur eux : « On dit, poursuivit M. de Mérode, qu'il veut, cette nuit, faire fermer la Chambre. Nous serions bien embarrassés s'il le faisait, car nous nous disputerions pendant des heures, sur la place Louis-XV, pour savoir que faire et où nous réunir, et je suis sûr que nous ne pourrons pas plus nous entendre à ce sujet que sur tout le reste, les uns s'en iraient d'un côté, les autres de l'autre et tout serait dit. »

Après avoir quitté Hûbner, j'ai passé chez les Beaumont. Mon arrivée dans ce salon a été un coup de théâtre : M me de Beaumont, en m'apercevant, poussa un cri si formidable que tout le monde se tut et les yeux se tournèrent du côté de la porte vers laquelle la maîtresse de la maison se précipitait pour me tendre la main, Pontois courut à moi et me sauta au cou, M me de Bellisen manqua s'évanouir, Beaumont, l'ancien ambassadeur à Londres et à "Vienne, me prit les deux mains et les serra si fort que je criai à mon tour ; le fils de Louis de Beaumont, devenu grand garçon et officier par-dessus le marché, me salua si solennellement, si respectueusement, que j'ai manqué ne pas le reconnaître, puis je l'embrassai comme lorsqu'il avait neuf ou douze ans. Louis de Beaumont était à la chasse, et sa femme me promit bien de lui faire deviner qui était venu les voir.

Après les premiers épanchements, il fallut répondre à tout le monde à la fois, à toutes les questions pleines de respect et de bienveillance sur le compte de tout ce qui concerne l'ancien ambassadeur et l'ancienne ambassadrice d'Autriche et toute leur famille.

Chez M me de Deïmar, où je suis arrivé un peu tard, Kisselef, Pahlen, Bacourt, qui m'avaient attendu pendant quelque temps, étaient déjà partis, mais j'ai vu

encore Valençay, la princesse Grassalkowich, Stockhausen, le jeune comte de Brandebourg, la duchesse de Poix et enfin les Cavendish qui forment un très gentil petit ménage ; le mari est blond, petit, avec des traits très fins et une gentille petite tournure ; sa femme fait beaucoup de frais et, à ce qu'il paraît, avec une grande fécondité d'imagination ; elle n'est, de cette manière, jamais à court de nouvelles.

13 novembre.

J'ai dîné chez Delmar, assis à côté de lui ; il n'a cessé de me parler ; son esprit est toujours vif, et je l'ai trouvé moins nerveux, moins irritable qu'autrefois. Il a été étonné de me voir si au courant de tout le mouvement de Paris, des affaires politiques et des cancans : « C'est comme si vous n'étiez jamais parti », me dit-il.

Après dîner, il a fait venir le petit Cavendish, charmant enfant de deux ans, avec des petits yeux bleus et des cheveux qui m'ont rappelé ceux de notre ravissante Hélène, petite-fille de l'ambassadeur, qui a épousé le prince Pol Borghèse à Appom, 1866 ; je l'ai embrassé bien tendrement, en souvenir de notre petit ange. Delmar adore cet enfant, et le petit est d'une étonnante coquetterie pour ce vieillard.

Âu moment où j'allais quitter ce salon, arriva Boisle-Comte ; nous nous mîmes à causer sur tout ce qui se passe en ce moment en France et en Europe. Il me dit n'avoir aucun espoir dans la génération actuelle pour rétablir un état de choses tant soit peu stable, en France ou ailleurs : « Avec cette génération, il n'y a rien à faire, dit-il, nous pâtissons des suites d'une fausse éducation, des doctrines déplorables de notre Université ! Mais la jeunesse d'à présent tournant aux principes religieux, abandonnant les faux enseignements philosophiques et

encyclopédiques, commence à comprendre qu'il ne s'agit plus du droit des individus qu'on aimait à faire valoir jusqu'à présent, mais que c'est bien plutôt la cession de ce droit individuel qui maintient la société et la constitue ; les individus ont contracté des devoirs envers elle, il s'agit donc de leurs devoirs et non pas de leurs droits ; aussi ne pourra-t-on espérer un avenir meilleur, le repos, l'ordre politique et social, que quand les individus composant la société voudront tous admettre cette vérité. »

Il me répète cependant qu'aujourd'hui déjà, dans la réunion orléaniste dont il fait partie et qui est, pour ainsi dire, à peu d'exceptions près, uniquement composée de personnes imbues des doctrines philosophiques et voltairiennes, que dans cette réunion se manifestait un véritable retour vers les idées religieuses.

« Autrefois, dit-il encore, lorsqu'un de nos orateurs voulait faire valoir et appuyer des arguments en faveur de la religion, il ne manquait jamais d'y préparer son auditoire en faisant, en quelque sorte, des excuses ; aujourd'hui, c'est tout le contraire, on fait des excuses, si l'on glisse, par habitude plutôt que par conviction, dans les doctrines philosophiques. »

16 novembre.

J'ai fait une visite à lady Normanby ; elle m'a reçu de la manière la plus aimable. J'ai trouvé chez elle M me de Lagrené qui est d'une violence extrême contre le Président : lorsque je lui ai demandé en faveur de qui elle était en ce moment, elle m'a répondu qu'elle était pour la légalité. Je me demande ce qu'il peut y avoir de légal dans le gâchis où l'on se trouve.

Lady Normanby m'a présenté à sa sœur, lady Bloomfield, très aimable petite femme avec qui j'ai longue-

ment causé de tous les événements qui ont eu lieu depuis mon départ ; elle s'énonça avec tout l'abandon qui la caractérise : elle m'a dit que ce pays était plus malade que jamais, que les personnes qui devraient faire de l'ordre ne font que le contraire, que les rouges en profiteront, et que nous en verrons de belles, pendant cette saison.

Lady Normanby a prétendu que l'Autriche devait, en grande partie, ses embarras à la manière dont elle était représentée à l'étranger : « Qui avez-vous à Constantinople et qui avez-vous ici ? »

A cette question, j'ai témoigné de mon étonnement, et répliqué qu'on ne pouvait cependant nier l'esprit et la capacité de M. de Hûbner.

« Sans doute, reprit Milady, mais il est si peu comme il faut ! Comment voulez-vous que mon mari soit, avec ce monsieur, sur un pied de confiance, qu'il le traite d'égal à égal ? C'est absolument impossible. »

J'ai revu, avec plaisir, ce matin, cette admirable demeure de Kisseleff : belles pièces spacieuses et richement meublées, bien chauffées et entourées de tous les dégagements désirables, une vue ravissante dans un charmant jardin qui finit aux Champs-Elysées ; tout cela me paraît la perfection. Kisseleff regrette vivement que le comte Apponyi ne soit plus ici. Quant à ce qui concerne ses anciens rapports d'affaires avec Thom, il s]en est aussi beaucoup loué, et il fait une grande distinction entre ce dernier et son successeur.

— C'était un si parfait honnête homme que M. de Thom ! me dit-il ; il inspirait tant de confiance, était si bon collègue. Sans doute M. de Hûbner a beaucoup d'esprit...

— Mais, dis-je, il n'a pas l'air de vous inspirer la même confiance.

— Je ne dis pas cela, reprit Kisseleff.

— Mais vous le pensez.

Sur ce, il se mit à rire.

J'ai rencontré chez lui M lle George, bien vieillie, mais toujours aimable et spirituelle (1).

Chez M me de Bellissen j'ai trouvé mon ancien frère de la Trappe, Mac Carthy, vêtu de noir, maigri par le jeûne et l'abstinence sans doute, puis la duchesse de Luynes et quelques autres dames du faubourg. La duchesse m'affirma qu'on tenait de terribles propos à l'ËIysée. M. de Persigny disait l'autre jour à M. de Luynes : « Nous avons, à notre service, cent mille faubouriens qui sauront faire main basse, dans les quartiers riches et dans les châteaux, sur les personnes qui intriguent contre nous. Comme nous n'avons pas de châteaux, nous n'avons rien à risquer dans cette occurrence. »

La princesse de Lieven, que j'ai vue un moment, va mieux. Chez la princesse Grassalkovyich, j'ai rencontré le comte Roger qui m'a dit que le Président poussait le pays au désordre, et qu'en courant à sa propre perte, il entraînait la France dans une affreuse crise qui finira par des massacres et le pillage.

La princesse Bagration (2) n'en a pas cru ses oreilles lorsqu'on m'a annoncé chez elle, et pas davantage ses yeux, lorsqu'elle m'a vu entrer. Elle est du parti orlaniste, mais elle regrette que le prince de Joinville se soit porté comme candidat à la Présidence. Elle déplore tout autant l'attitude de la duchesse d'Orléans qui est, plus que jamais, contre toute entente avec la branche aînée. Elle regrette aussi que les princes de la maison

(11 La célèbre tragédienne avait alors 63 ans. Elle devait mourir en

(2) Voir dans les Souvenirs du comte de Hiibner (I, p. 75-76) un portrait assez détaillé de la vieille princesse Bagration « dernière survivante des déesses qui jadis ont brillé aux congrès de Vienne, d'Aix-le-Chapelle, de Vérone », et une description du bel hôtel qu'elle occupait rue du Faubowg- Saint-Honoré.

d'Orléans, en 1848, ne soient pas venus, avec l'armée d'Alger, se mettre à la tête de celle qui se trouvait en France : « Pourquoi, me dit-elle, n'avoir pas fait enfermer à Alger le courrier qui apportait la nouvelle de la révolution, n'être pas parti et n'avoir pas marché droit sur Paris. La province et la capitale les attendaient. »

Pendant son séjour à Londres, elle a été très souvent à Claremont (1) ; elle y voyait la reine journellement. Sa Majesté a un grand désir de revenir en France, d'y voir rentrer ses enfants ; pour atteindre ce résultat, elle est prête à faire tous les sacrifices. Elle répète sans cesse : « Je voudrais mourir en France ! »

Cette sainte reine a chargé la princesse de dire à l'ancienne ambassadrice d'Autriche, si elle la voyait, qu'elle la portait dans son cœur, qu'elle lui était bien tendrement attachée et qu'elle désirait beaucoup le lui faire savoir.

La princesse Bagration m'a parlé de notre représentant ici, avec cet air de dédain qu'elle affecte vis-à-vis de ce qu'elle appelle les petites gens : « Enfin, fit-elle, c'est assez bon pour la République... Mais concevezvous Richard de Metternich qui est venu servir sous les ordres de ce monsieur... Enfin cela ne me regarde pas. J'irai voir, ce printemps, les Metternich à Vienne, quel plaisir pour moi si je pouvais renconter le comte et la comtesse Apponyi.

Elle veut y aller par Venise.

17 novembre.

L'Assemblée a voté contre la proposition des questeurs (2) ; c'est bien heureux, car si cette loi avait passé,

(1) Lieu d'exil de Louis-Philippe et de sa famille.

(2) Cette proposition avait pour but de déterminer le droit de réquisition directe de troupes que la Constitution donnait au président de l'Assemblée.

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l'armée aurait été partagée en deux camps, et il en serait résulté la guerre civile. Chose singulière, ce sont les rouges qui ont voté contre cette loi ; il y a évidemment quelque intrigue là-dessous, les Burgraves sont honteux de cette défaite.

Le Président gagne tous les jours, et l'Assemblée perd de plus en plus dans l'opinion publique. Les modérés pensent que toutes ces complications finiront par un arrangement entre le Président et l'Assemblée, et que nous vivoterons ainsi pendant l'hiver. Le parti des rouges est heureusement fort divisé aussi ; il est, par conséquent, décidé à ne rien tenter en ce moment, et à ne pas provoquer une lutte qui lui serait défavorable.

Alexis de Saint-Priest est fort regretté, non seulement par sa femme et son malheureux père qui n'a pas eu, après ce malheur, la force d'écrire à qui que ce soit, au point que la famille a su la mort par un valet de chambre du défunt, mais aussi par les gens de lettres et toute la société parisienne. Sa maladie a duré dixsept jours, durant lesquels il a souffert atrocement. Il était voltairien, et écrivait la vie de Voltaire : lorsque le médecin lui eut annoncé qu'il n'y avait plus d'espoir de le sauver, il se mit à blasphémer contre Dieu et les hommes : « Je veux vivre, disait-il, je suis encore trop jeune pour mourir, etc., etc. »

Cette exaltation dura plus d'une semaine. Il ne pouvait dormir tant il était agité et tant il souffrait. Il eut enfin, après tant de douleurs physiques et morales, une nuit de sommeil : en se réveillant le matin, il fit venir le curé de Moscou, se confessa, le fit revenir encore, se reconfessa et mourut enfin, avec toute la résignation possible, religieusement et en bon catholique.

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19 novembre.

La princesse de Lieven est encore un peu faible, mais je l'ai trouvée levée et fort en train de converser avec Antonini et Guizot. En la quittant je suis allé chez Pahlen, admirablement installé chez Kisseleff ; il est plus vif que jamais dans la discussion, passe presque toutes ses soirées chez une de ses cousines où il prend son thé, fait quelques visites le matin, mais évite tous les salons de ses nombreux compatriotes. Il va quelquefois, mais encore rarement, chez les Galliéra.

Le prince Paul de Wurtemberg, chez qui je me suis rendu après avoir quitté Pahlen, est encore très souffrant, quoiqu'un peu mieux. Il a eu des douleurs rhumatismales et névralgiques et, à la suite de tout cela, une tumeur à la tète : cet abcès s'est heureusement ouvert et les matières infectieuses sont sorties par l'oreille ; il a souffert mort et martyre. On dit que tout cela lui est venu à force d'avoir eu peur des événements de 1848. Il voit encore aujourd'hui très en noir, et lady Wittingham m'a parlé tout aussi lugubrement ; il y avait, au reste, chez lui deux députés qui, pendant que nous parlions, se disputaient bravement dans l'autre coin du salon.

Lorsque nous en vînmes à rappeler les bons jours d'autrefois et, après qu'il m'eut chargé de mille compliments pour le comte Apponyi, il me parla avec admiration de l'ambassadrice, « la femme la plus distinguée que j'aie jamais rencontrée », me dit-il.

En quittant le prince de Wurtemberg, j'ai dû lui promettre de revenir et de lui faire une visite de temps en temps. Dans la cour j'ai rencontré Villa-Franca, qui s'en va demain en Andalousie ; il a été bien fâché d'avoir manqué Rodolphe II à Turin, et m'a invité à venir le

voir en Andalousie : j'ai accepté cette invitation avec empressement.

Hier jeudi, il y avait réception chez la marquise de La Châtaigneraye. J'y ai trouvé le jeune Bloome, petitfils de la princesse Bagration ; il ressemble beaucoup à sa mère, quoi qu'en dise sa grand'mère. Celle-ci déteste le vieux Bloome et par cette raison n'aime pas non plus le fils. Elle m'a donc soutenu qu'il ressemblait parfaitement à son père qu'elle ne peut souffrir, bien qu'il ait de bonnes manières, qu'il soit très modeste et sans gaucherie.

Il paraît qu'à l'Assemblée, le jour de la grande manifestation du parti Moîé en faveur du Président, à laquelle Montalembert s'était associé, une des raisons principales qui l'ont motivée fut une petite comédie admirablement improvisée par le ministre de la Guerre, général Saint-Arnaud, ancien acteur à la Gaîté (1), qui s'est servi de son art pour faire croire que l'Assemblée serait envahie, ce même jour, par la force militaire, avec le Président à la tète. On votait au moment où cette rumeur se répandit dans la salle, et M. de Saint- Arnaud, pour lui donner encore plus de force, se leva de sa place, en disant assez haut pour que' ses voisins aient pu l'entendre, qu'il allait chez le général Magnan. Là-dessus il prit son chapeau et quitta la séance ; sa phrase courut de bouche en bouche : en moins de deux minutes chacun en eut connaissance et tourna instinctivement les yeux vers la place que le ministre venait de quitter, la panique s'empara de beaucoup de membres et le vote tourna instantanément en faveur du Président. Le ministre, tout fier de son succès, se rendit à l'Elysée où

(1) Dans sa jeunesse, Saint- Arnaud avait eu une existence agitée : il avait été successivement commis-voyageur, comédien et prévôt d'armes. Le général comte Fleury se vante dans ses Souvenirs d'avoir signalé à Louis- Napoléon Saint-Arnaud qui avait été son chef en Afrique.

grande fut sa surprise de ne pas être reçu comme il croyait le mériter : le Président, loin d'avoir été satisfait de cette défection, aurait voulu tout au contraire qu'on le mît en accusation et, dans ce cas, tout était préparé pour une seconde édition du Dix-huit Brumaire.

Les légitimistes veulent toujours porter Changarnier à la Présidence, mais il a malheureusement, on ne sait trop comment ni pourquoi, perdu toute sa popularité dans l'armée.

J'ai dîné chez la princesse Grassalkowich ; elle m'a engagé à faire les honneurs ; nous étions : M me de Stackelberg, lady Alice Peel, Pahlen, Kisseleff, San Theodoro et de La Rosière. On était fort en train, dîner somptueux mais pas très fin car le cuisinier de la maison est médiocre ; on parlait haut et à travers la table.

J'ai passé le reste de ma soirée chez Beaumont et Delmar. Chez les Delmar, il n'y avait que le duc de Bauffremont et d'Estourmel ; chez les Beaumont, tout au contraire, il y avait une foule de dames russes et quelques dames françaises, entre autres la duchesse d'Istrie, très belle encore, un comte de Quadt attaché de Wendland, l'air très comme il faut, puis tous les Beaumont. Je suis rentré à deux heures du matin.

La princesse Grassalkowich est allée chez son cher M. Thiers. La princesse de Lieven ne se console pas de ne plus l'avoir dans son salon ; il ne veut pas y aller, malgré toutes les avances qu'elle lui a faites et qu'elle lui fait encore. Une seule fois, et il y a de cela quelque temps, M me Narichkine est parvenue à l'enlever de force et à l'amener chez la princesse. Celle-ci, ne se possédant pas de joie, sauta au cou de M me Narichkine, mais, malgré toutes ses agaceries, Thiers n'est plus retourné chez elle depuis.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

22 novembre.

Hier matin j'ai trouvé Rothschild, dans ses bureaux, étendu sur une chaise longue, son pied tout bandagé, le genou fixé par un appareil passablement compliqué : en un mot le pauvre cher homme est tout à fait en désarroi, triste, démoralisé par ses souffrances autant que par le cours des événements. C'est sur l'escalier de la princesse de Lieven, qui est en fait le sien, que l'accident lui est arrivé. Ce qu'il y a de piquant, c'est qu'on lui avait dit plusieurs fois qu'il devrait faire changer une marche qui se trouve à un endroit où on ne l'attend pas, on ajoutait qu'un jour ou l'autre quelque étranger tomberait sur cette marche et se casserait un membre ; il n'en tint pas compte et tomba tout le premier. Entouré de ses fils et neveux, il me reçut fort amicalement ainsi que le reste de sa famille, excepté cependant le vieux Salomon qui resta à son bureau, à l'autre bout de la pièce, et je l'y ai laissé.

James (1) me montra une lettre de notre ministre des Finances, Krauss, dans laquelle il se lamente beaucoup et demande conseil à Rothschild, en le priant de lui prêter ses lumières. Je dis à Rothschild : « Prêtez-lui non pas une lumière, mais toute une torche de votre façon, et tâchez de nous débarrasser de toute notre chiffonnerie pécuniaire. »

Rothschild me dit, en même temps, que notre gouvernement lui en voulait de ce qu'il vendait sur la place de Paris nos pièces d'argent au poids, parce qu'on en faisait à la Monnaie des pièces de cinq francs. Pendant qu'il m'en parlait, vint un agent de change qui lui demanda pour cent mille florins de ces pièces, s'il en avait encore dans ses caves, et offrit de lui en donner deux francs par mille : Rothschild sonna et, sans se

(1) De Rothschild.

déranger autrement, dit à son caissier d'envoyer toute sa provision à la Monnaie.

24 novembre.

Je suis allé au Louvre, ce matin, visiter ses nouvelles galeries, sa façade extérieure du côté de la Seine restaurée, sa grande cour toute dallée, ornée de parterres de fleurs entourés de grilles magnifiques en fer forgé et de beaux lampadaires en forme de candélabres antiques. Reste à replacer la statue du duc d'Orléans, qui a été enterrée pour être sauvée du vandalisme des patriotes de février 1848. Tout le vieux Louvre est entièrement restauré, la galerie Henri II remise à neuf avec toutes ses admirables arabesques et dorures. Au rez-dechaussée il y a aussi une quantité de nouvelles galeries qui contiennent des objets d'art de différents siècles, et enfin les gigantesques tombeaux et statues de Ninive, et le sarcophage du roi David. Tous ces vastes locaux sont, tous les jours, chauffés et ouverts au public qui y circule facilement, agréablement : lorsqu'il fait mauvais temps, c'est certes la plus intéressante et la plus agréable promenade possible (1).

Vers les cinq heures, j'ai fait quelques visites et, à sept heures, je suis allé dîner chez Delmar.

Chez la princesse de Lieven j'ai revu, dans la soirée, le duc de Noailles, le comte Molé, lady Normanby, la duchesse d'Istrie qui ne manque pas un dimanche de M me de Lieven, la marquise de Caraman, Boul qui restera encore bien du temps ici, et une masse de princesses russes. Il y en a une très belle, dont il m'a été

(1) C'est le 5 juin 1851 que Louis- Napoléon avait inauguré les salles nouvelles du Louvre. On sait qu'en mars 1848 un décret avait été pris décidant que le palais du Louvre serait achevé et qu'il prendrait le nom de Palais du Peuple (A. Blum, Le Louvre. Du Palais au Musèe> 1947, p. 196 et suiv.).

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