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DE LA NOBLESSE

Il faut un prétexte aux entrepreneurs de révolutions ou de révoltes. Un de ceux qu’on employa en 1789 fut ce qu’ils appeloient l’abus ou le préjugé de la noblesse. Us abolirent cette institution . L’usurpateur , sans révoquer l’abolition, créa une nouvelle noblesse. Ce fut sans choquer les principes de son despotisme : car

(1) Lïv. ÎI , chap, 6.

il n’en fit point un ordre dans l’Etat; et des particuliers qui ne sont unis par aucun lien commun ne sauroient guère nuire à un despote. Les corps seuls peuvent lui porter ombrage, et lui opposer quelque résistance, passive ou morale. Les nobles de Rome et du Bas-Empire ne purent mettre aucun frein à l’autorité arbitraire des empereurs. Louis XVIII a rétabli l’ancienne noblesse, et maintenu la nouvelle. La dernière résolution prise par les rebelles qui, dans les cent-jours, furent appelés à la Chambre des Députés sous le nom de représentans , tendoit à l’abolition de fune et de l’autre. Tel est l’état de choses que feignent de vouloir aujourd’hui établir quelques factieux. Tel est le sujet de leurs déclamations.

Il en est parmi eux dont la noblesse est ancienne. Autrefois , ils s’arrogeoient des titres qui ne leur appartenoient pas ; c’étoient des marquis sans marquisat , des comtes sans comté. L’abus en ce genre alloit jusqu’au ridicule le plus complet. Des nobles, qui souvent n’avoient pas une très-ancienne origine , qui ne pouvoientse glorifier d’aucune illustration , et qui se trouvoient quelquefois dans un état très-voisin de l’indigence, se donnoient les titres les plus pompeux. Cette faute n’a

pas peu contribué à la première disgrâce de la noblesse , et lui en attirera une seconde , si l’on n’y met ordre , si chacun ne se borne pas strictement à la qualité qui lui appartient.

De ces memes hommes qui autrefois vouloient , en dépit de la nature et de la fortune , être de hauts et puis sans seigneurs, on en voit qui, aujourd’hui, pour caresser des opinions prétendues populaires , répudient les titres dont ils avoient la légitime possession.

Si l’on en croyoit ces amateurs d’innovations , le mot noble seroit effacé du dictionnaire. On ne pourroit parler, ni de la noblesse du style , ni de celle des sentimens. Pour exprimer quelque chose de louable, il faudroit employer le terme opposé ; ce seroit celui Vignoble qui exprimeroit un beau style et un sentiment généreux. On a déjà dit au théâtre : T ai les goûts roturiers ; mot qui n’a pas été sifflé. On y traite la noblesse de préjugé ruiné ; la légitimité, non pas du pouvoir, mais de la naissance, est reléguée aussi dans la classe des préjugés. De telles maximes nous mèneroient assez promptement à la barbarie.

Il faut s’expliquer franchement : veut -on, ou ne veut-on pas maintenir la monarchie ? Si Von veut conserver le seul gouvernement qui

: ( gS )

nous convienne , il ne faut pas rejeter les

moyens de conservation. Or, sans noblesse, nous ne pouvons avoir qu’un atroce despotisme , ou une démocratie de la plus mauvaise espèce ; et ce dernier mode de gouvernement ne s’établiroit pas sans un effroyable carnage.

Un auteur qu’il faut lire , parce qu’il est plein de choses excellentes et profondes, mais qu’il faut savoir lire , parce qu’il en renferme de détestables et de très- dangereuses, Machiavel, pose en principe « qu’un homme qui » voudra réduire en république un pays où » il y aura beaucoup de gentilshommes, n’en

» viendra jamais à bout qu’après les avoir tous » exterminés. » Les misérables qui voudroient renverser la monarchie accepteroient bien volontiers cette condition. Plusieurs d’entre eux faisoient partie de la valetaille du despote , ou qui pis est, de sa famille. Ils demandent à présent une seconde république, pour la vendre à un second tyran , après l’avoir préalablement pillée. Nous n’écrivons point pour eux : nous n’avons rien à leur apprendre. Aucun d’eux ne pèche par ignorance. Notre but est de prémunir contre leurs artifices les hommes de bonne foi qui, ne les connoissant point, pourraient tomber dans leurs pièges.

La doctrine qu’ils enseignent, sans y croire, n’est pas nouvelle. L’antiquité , comme les temps modernes , a eu des personnages de la meme trempe. Diogène, le faux monnoyeur, étoit un de leurs patrons ; il prétendoit qu’on devoit bannir de la terre la noblesse et la richesse qui ne ser voient a son avis que de couverture aux crimes.

Gibbon observe avec justesse que les sophistes de tous les siècles méprisent , ou du moins affectent de mépriser les distinctions de naissance et meme de fortune que procure le hasard , et réservent toute leur considération pour les avantages de l’esprit dont ils se croient abondamment pourvus.

L’envie , excitée par la noblesse , s’est souvent signalée par des horreurs qui font frémir.

Dans l’empire d’Orient , un de ces ministres détestés que la postérité, suivant l’expression de Le Beau , compte au nombre des crimes de leur maître , l’eunuque Eutrope , à qui le foible Arcadius abandonnoit les rênes de l’empire , sentant que sa conduite devoit le rendre méprisable aux nobles, s’attachoit à les écraser. Un grand nom étoit un crime irrémissible. Les déserts de la Libye furent peuplés d’illustres exilés. Souvent même l’infâme ministre, ju-

géant Fexil une peine trop légère pour expier le tort d’une naissance distinguée, et, n’ayant pas la patience d’attendre que ses victimes y mourussent de faim, de soif et de misère , les y faisoit massacrer*

En France, avant la révolution de 178g, on a vu des horreurs semblables ou plus grandes. Deux fois, dans le quatorzième siècle, la noblesse courut les plus grands dangers. Il est vrai qu’elle ne fut pas exemple de blâme et du crime d’oppression ; mais aucun tort ne sauroit excuser les atrocités commises par les Jacques. « Ils embrochèrent, dit Mézerai, un » gentilhomme tout vif, et le firent rôtir en » présence de sa femme ; et dix ou douze » d’entre eux, après l’avoir violée, la con- >' traignirent d’en manger , la déchirèrent en » pièces , et en firent curée aux chiens... Ils » étoient plus de cent mille ; les bourgeois des » villes les favorisoient. » Ces scènes épouvantables se passèrent en 1357 et i338, sous le roi Jean.

En 1 38 1 , il s’émut à Paris une autre révolte du même genre dont le chef fut, dit-on, un savetier ; c’étoit une imitation de ce qui se passoit en Flandre. Le gouvernement français, sous Charles VI, âgé de quatorze ans, secou-

ml ic comte flamand , vassal de ce monarque : les rebelles furent vaincus à Rosebecq en i382. « Sans cette victoire , c’étoit fait, dit Mézerai, » de la noblesse française ; et il couroit alors » une certaine manie parmi le peuple de » Flandre, d’Angleterre, d’Allemagne et de » France , qu’il fallait exterminer les princes » et les gentilshommes , et introduire le gou- » vernement populaire. Les Parisiens étoient » les chefs de cette conspiration en France. » Le roi les châtia bien rigoureusement (i) ; » mais le crime ctoit si énorme qu’il exerça » encore plus sa clémence que sa justice. » La ville de Paris fit , par reconnoissance , battre une médaille, avec une exergue qui témoignoit qu’eiie impioroit sa miséricorde.

Les Seize aussi se montrèrent opposés à la noblesse. Plusieurs d’entre eux présentèrent au duc de Mayenne un Mémoire tendant à faire raser tous les châteaux qui appartenoient à des gentilshommes (2). Tel est en tout temps l’es-

(1) Trois cents furent décapités aux halles, outre un grand nombre jetés à la rivière. Ces révoltés furent appelés Maillotins, parce qu’ilsavoient fait fabriquer trente ou quarante mille maillets. Quatre siècles après , pour soutenir la révolution de 1789, ce furent des piques qu’on fabriqua.

(2) Satyre Ménippée , t. 2 , page 257.

prit des fauteurs de troubles et d’anarchie , ils savent que la noblesse en est l’ennemie née par honneur et par interet ; aussi Machiavel, comme on l’a dit, prévient-il les entrepreneurs de révolutions que, pour y réussir, il faut l’égorger. Cet avis est précieux ; c’est à ceux qu’il intéresse d’y bien songer : cependant le même auteur nous apprend que ce moyen exterminateur n’amende point ceux qui l’emploient. L’ambition et l’orgueil dont se défendent si rarement ceux que le sort fait naître dans un rang distingué, se déplacent, et voilà tout. « La noblesse ancienne étant abattue , » dit Machiavel , on crut qu’on ne verroit » plus de désordres dans Florence, puisqu’on » avoit ruiné ceux qui, par leur ambition » et leur orgueil, paroissoient en être la » seule cause; mais l’un et l’autre de ces vices » est passé chez les bourgeois et la petite » noblesse qui , suivant la coutume de tous les » ambitieux , veulent être les maîtres dans » leur république. »

On avoit vu la même chose auparavant à Rome. « La distinction la plus orgueilleuse , » dit Gibbon, qui eût jamais existé dans l’uni- » vers , étoit celle des Patriciens et des Flé- » béiens. La loi des Douze Tables ne permet-'

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» toit pas les mariages entre ces deux ordres » de citoyens du même pays , de la même » ville. Dans la suite, les Plébéiens ayant » acquis le droit de parvenir à tout, ceux qui >5 furent revêtus de dignités, ou qui obtinrent » les honneurs du triomphe, ne montrèrent « pas moins de fierté que la plus ancienne » noblesse. »

On ne pourra jamais anéantir dans le cœur

de l’homme ce sentiment qui fait qu’on s’enor-

gueiilit de ses avantages, quelle qu’en soit la nature. C’est une foiblesse sans doute ; mais elle est indestructible , à moins qu’on ne parvienne à changer l’essence de la nature humaine. Si Ton ne doit pas se glorifier d’un heureux hasard , il est permis du moins de s’en féliciter, et ce dernier sentiment mène à l’autre par une penle irrésistible. Ce n’est pas une apologie que j’en veux faire , c’est une explication que fen donne.

Le respect pour la noblesse est universel , et à peu près aussi ancien que le monde (i). On le trouve dans toutes les contrées de Funi-

(i) La noblesse, dit Aristote, n’est que l’ancienneté des richesses et de ia vertu dans une famille. Telle est l’idée qu’en avoient les anciens.

vers, en Afrique, en Amérique, dans l’Asie, comme en Europe (i).

La noblesse, dit Montesquieu ( chap. 4?

liv. II, de V Esprit des Lois), « entre en quelque

» façon dans l’essence de la monarchie , don!

» la maxime fondamentale est point de rno-

» n arque, point de noblesse : point de noblesse „

» point de monarque ; mais on a un despote . »

La première partie de cette maxime n’est point

rigoureusement exacte. Il y a eu de la noblesse

sans monarque. Des républiques anciennes et

meme modernes ont reconnu des nobles. Mais

à la seconde partie , nous ne connoissons pas d’exception ; nous ne concevons pas meme de monarchie sans un corps intermédiaire entre le trône et la multitude ; et ce corps ne peut être composé que de nobles . On peut donner > un autre nom à ses membres, si Ton veut; mais on ne sauroit abolir la chose.

Nous avons été fâchés d’entendre dire, il y a quelques années, à la tribune des députés, et même , si nous nous en souvenons bien , par un ministre, que les destins de îa noblesse étoient accomplis, que ce n’éloît plus qu’une décoration. D’abord, c’est quelque chose qu’une

(i) Distinction des rangs , de J. Millar, ehap. 4, ï r,e-

décoration; et la noblesse n’est pas bornée à une décoration, puisque les pairs doivent nécessairement appartenir à ce corps. Enfin , à l’exception de quelques privilèges pécuniaires de peu d’importance qu’elle a perdus , et auxquels même elle avoit renoncé d’avance , elle est à peu près ce qu’elle fut depuis 1 6 1 4 jusqu’en 1789. Sa prérogative essentielle étoit de constituer un des trois ordres du royaume , et d’avoir, comme les deux autres, dans les étatsgénéraux , droit de s’opposer à toute mesure qui iuisembloit injuste ou dangereuse ; prérogative au moins aussi utile au trône qu’à ellemême, et qui en eût rendu la chute impossible, si elle ne l’eût perdue par la fausse combinaison d’un ministre des finances qui n’étoit ni noble, ni français, ni homme d’Etat. Mais cette prérogative étoit demeurée sans exercice durant près de deux siècles ; et la no-

blesse n’avoit, dans ce long intervalle, joui d’aucune portion de la puissance publique qui , depuis Charles VII et Louis XI , étoit tout entière dans la main du monarque. On vit encore, il est vrai, pendant quelques années du règne de Louis XIII, un reste d’esprit de faction , qui fut comprimé par Richelieu ; mais les grands même ne jouissoient plus d’aucune

autorité rivale (le celle du monarque. Il n existent plus de ces vassaux qui avoient possédé une puissance exorbitante , puissance ennemie de l’autorité souveraine, et non moins fatale au repos des peuples.

Ainsi, à l’exception des privilèges pécuniaires qu’elle ne peut ni ne veut recouvrer, a Fexception de l’avantage de constituer un ordre dans le royaume , perte compensée par la création de la pairie, la noblesse conserve à peu près toute sa dignité. Il est seulement à désirer que le rang et les honneurs qui lui sont indirectement annoncés par la Charte , soient fixés

de manière à ce qu’il ne s’élève à cet égard

aucune espèce de doute ou de contestation.

Il est inutile de dire que la noblesse ne peut être viagère, comme le voudroient ceux de ses ennemis qui, pour la détruire plus sûrement, pour l’opprimer avec sagesse , comme dit l’Ecriture , insinuent qu’il faut lui ravir l’hérédité. D’abord cela ne se pourvoit sans une iniquité criante, puisque ce seroit, pour employer une expression à la mode , enlever un droit acquis , et donner par conséquent à la loi de spoliation un effet rétroactif. Souvent le prince accorde la noblesse à un père de famille qui touche à ses derniers jours. De quel prix seroiî-

elle pour lui, si elle devoit s’éteindre avec sa vie? Celte idée, singulièrement démagogique, de viage , commençoit peut-être à poindre du temps de Montesquieu; car il a soin d’établir dans son Esprit des Lois , que la noblesse doit être héréditaire : « Non pas pour être le terme

entre le pouvoir du prince et la foiblesse » du peuple, mais le lien cle tous les deux (i). »

Il répète ailleurs ce principe , et l’appuie sur

d’autres motifs : « Le corps des nobles doit » être héréditaire. Il l’est premièrement par » sa nature ; et d’ailleurs il faut qu’il ait un » très-grand intérêt h conserver ses préroga- » tives odieuses par elles-mêmes, et qui, dans » un Etat libre , doivent toujours être en » danger (2). »

Quand on n’envisageroit la noblesse que sous le rapport de la propriété , il ne seroitpas permis d’y porter atteinte. Il n’est point de propriété qui ne mérite du respect. On ne peut nier que la noblesse n’en soit une : c’est un don du prince, dit-on ; oui^mais en général acquis par des services , des vertus ou des talens ; et, d’ailleurs,* les dons ne sont-ils pas

(1) Liv. V, chap. 9.

(2) Liv. II , chap, 6,

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irrévocables ? Peut - on , surtout après des siècles, en rechercher, en critiquer l’origine ?

Des richesses immenses sont quelquefois acquises par des voies honteuses et criminelles. L’héritier de celui qui les entassa en jouit sans contestation ; et le fils d’un homme d’honneur ne pourroit hériter d’un simple titre, souvent payé par le sang de son père!

Les déclamations contre la noblesse sont inspirées en général par la mauvaise foi et la vanité; car, dès que l’usurpateur du trône en eut établi une nouvelle, les plus ardens promoteurs de l’extinction prétendue de l’ancienne se montrèrent fort empressés de posséder celle qui venoit de naître ; en sorte qu’on ne put douter que, loin de vouloir anéantir les titres, ils n’aspiroient qu’à les posséder, et à les ravir à ceux qui en jouissoient légitimement.

La noblesse n’a plus qu’un danger à courir, c’est de se voir associer des hommes qui n’en seroient pas dignes. Tant que subsistera la monarchie, seul gouvernement possible pour un Etat comme la France, la noblesse ne pourra être abolie par aucune loi. Nul ministre ne peut être ni assez insensé, ni assez hardi pour en donner le conseil. Nul monarque ne

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pourroit approuver une telle mesure ; nulle assemblée législative , passablement composée, ne sauroit y souscrire. Mais l’abolition indirecte de la noblesse résulteroit de son avilissement ; et cet avilissement seroit la suite inévitable delà prodigalité d’une distinction à qui ce nom ne convient plus , dès qu’elle devient commune. Ce fut ainsi que l’ordre de l'Etoile perdit son lustre dès son origine. Tel est l’écueil dont une sage politique doit préserver la bonté des monarques. En cela meme , leur intérêt et celui de la nation s’accordent avec leur bienveillance ; car une faveur prodiguée n’ayant plus de prix , ils s’ôteroient par trop de facilité, un utile moyen de récompense.

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