CAUSES DE LA REVOLUTION
Il en est d’éloignées, il en est de prochaines: les premières sont si nombreuses qu’elles ne peuvent être ni comptées, ni discernées bien exactement. Mais il faut se garder d’une erreur trop commune , qui consiste à ranger dans le nombre des causes de la révolution les circonstances qui l’ont rendue possible. Parmi celles-ci, une des plus influentes , quoique d’une date fort ancienne , est la découverte de l’Amérique. Avant cette mémorable époque, on ne connoissoit en général , dans une grande partie de l’Europe , et surtout en France , de richesse
que les possessions territoriales. Le commerce révéla une autre source de richesses qui rivalisèrent d’abord avec les premières, et les éclipsèrent ensuite fort souvent. Ce fut un premier pas vers un rapprochement des conditions. La propagation des lumières , résultat naturel de l’invention de l’imprimerie, des postes et des gazettes , accrut encore ce rapprochement. C’étoit un bien , mais dont l’abus fut une des causes de borigine du mal. Les grandes inégalités avoient disparu. Mais l’esprit humain ne sait pas s’arrêter : on alla jusqu’à désirer une égalité parfaite et impossible.
L’affoiblissement des idées religieuses, qui remonte à la régence, et la propagation d’abord timide et lente de l’incrédulité , vers le milieu du dix-huitième siècle, disposèrent les esprits aux innovations politiques. Des hommes clairvoyans virent et signalèrent le danger. Un des premiers fut l’auteur de Y Année littéraire . Dans le premier volume de cet ouvrage (i), il s’éleva contre les esprits forts qui attaquoient la religion, et qui, « sous prétexté » d’éclairer le peuple, lui inspireraient des » idées d’indépendance qui, tôt ou tard, le
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» porteroient à bouleverser la société. », Depuis cette époque jusqu’à sa mort (en 1776), il ne cessa d’avertir l’autorité qu’on en vouloit également au trône et à l’autel. Le ministère parut y faire quelque attention. Les abominables maximes établies par quelques mauvais citoyens se disant philosophes furent, par son impulsion, exposées en plein théâtre. Comme elles avoient, dans leur excès meme, un côté ridicule , elles excitèrent à la fois le rire et l’horreur. Mais bien tôt la cabale philosophique acquit une prodigieuse consistance. Son chef, qui, par un mélange presque incompréhensible , réunissoit quelquefois à la plus insigne poltronnerie la plus audacieuse insolence , subjugua et corrompit l’opinion. ïl attaquoit, par des lettres censées secrètes , mais que ses amis faisoient circuler dans Paris, les hommes les plus considérables , et les menaçoit de la diffamation. Un trait lancé contre lui dans un journal l’ayant mis en fureur, il se servit du nom d’une arrière-petite-nièce du grand Corneille pour faire demander vengeance à M. de Malesherbes, qui ne parut pas disposé à commettre un abus d’autorité pour assouvir son ressentiment. Le philosophe en perd la tcte; il écrit au poëte Lebrun que « M. de Males-
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» herbes partageroit lui - même l’infamie du » journaliste , s’il hêsitoit à rendre celte légère » justice. En cas qu’il soit assez mal conseillé » pour ne pas faire ce qu’on lui propose , et « ce qu’il doit, il peut savoir qu’il met les » offensés en droit de se plaindre de lui- » même : que le nom de Corneille vaut bien » le sien, et qu’il se trouvera des âmes assez » généreuses pour venger l’honneur de » Mlle Corneille de l’opprobre qu’un protec- » teur du journaliste ose jeter sur elle. Que le » nom de ce journaliste est sans doute celui du » dernier des hommes; mais que celui de son » protecteur seroit à coup sûr l’avant -der- » nier (i). » C’est avec cette folle arrogance qu’un homme qui ne travailloit presque plus qu’à renverser la religion de son pays , et à en pervertir les mœurs , parloit d’un magistrat illustre et vénérable.
Les têtes couronnées n’étoient pas à l’abri de ses traits. On sait de quel nom il appeloit le grand Frédéric , qui l’avoit comblé de biens et d’honneurs ; et les infamies dont il l’a pré-
(i) Cette lettre, du 6 avril 1761 , qui se trouve tom. 4des Œuvres de Lebrun , pag. 5i , n’est pas dans la Correspondance imprimée de Voltaire.