DE LA DÉMOCRATIE ET DE L’ARISTOCRATIE
La démocratie est un ingrédient salutaire en petite quantité , mortel à forte dose.
Tout pouvoir tend a s’accroître ; c’est une imperfection inhérente à la nature humaine, et indestructible. La force de la multitude , lorsqu’elle peut librement se déployer , est supérieure à toute résistance, et interdit même jusqu’à îa possibilité , jusqu’à la pensée d’y recourir. Il faut donc enchaîner cette force , sous peine de la voir tout renverser et tout détruire. Les vents enfermés dans la caverne d’Eole font légèrement voguer le navire, s’ils
n’en sortent que successivement par une étroite issue , et le submergent s’ils se précipitent à la fois avec impétuosité.
Il ne faut pas confondre la démocratie avec la république , forme régulière et légitime de gouvernement , qui peut convenir à de trèspetits Etats qu’accableroient le faste et la majesté du trône. On conçoit qu’un roi de Genève , de Lucques ou de Piombino eût pu paroître dégrader la dignité de la première des magistratures. Cependant les Etats même de la plus médiocre étendue, ont toujours été fort difficiles à gouverner avec des formes républicaines (i). Une multitude innombrable de républiques grecques , bornées aux murs d’une ville ou d’un canton , éprouvoicnt des convulsions sans cesse renaissantes. On sait combien Genève en a subi.
Parmi les républiques d’une dimension plus étendue , Sparte seule a joui d’une assez longue stabilité , mais par des moyens et des mœurs
(i) « Presque tous nos gouvernemens , sous quelques » formes qu’ils soient établis , portent en eux- mêmes plu- » sieurs germes de corruption. » Ce sont les paroles que inet fauteur d’Anacharsis dans la bouche d’Aristote, par-*lant de la Grèce.
si extraordinaires, que rien de semblable ne peut se reproduire dans ces temps modernes, où une grande partie des peuples sont putréfies par l’excès de ce qu’on appelle civilisation. Sparte , d’ailleurs , réunissoit les trois genres de pouvoir, monarchique , aristocratique et démocratique. Mais en ce moment nous ne nous occupons que de la démocratie dans laquelle une poignée de malfaiteurs veut replonger la France.
Envisagée comme gouvernement , la démocratie , suivant Aristote ( dans sa Politique v liv. III , chap. 8 ), est une corruption de la république , à l’utilité des pauvres. Les maux qu’elle a causés, les désordres qu’elle a introduits dans la Grèce et l’Italie, ne peuvent se calculer, et ne furent compensés par aucun bien. Elle pourroit cependant être supportable , si l’empire de la loi y étoit respecté : mais comment pourroit-il Fétre , quand la multitude est la maîtresse ? « Où les lois sont » sans force , dit le philosophe de Stagyre , » (liv. IY , ch. 5) , pullulent les démagogues, » le peuple devient tyran» Les flatteurs sont » honorés , les gens de bien asservis. Ce que » sont les pestes de cour près des tyrans, les ^ démagogues le sont près du peuple. Quand
» ils lui ont tout asservi, ils l’asservissent à » son tour, par l’habitude où il est de leur » obéir. »
Platon ( dans sa République ) fait de la démocratie une peinture dont tous les traits se reproduisent sous nos yeux : la fureur de l’indépendance s’empare de l’intérieur des familles. Les pcres s’accoutument à se mettre au niveau de leurs enfans, à les respecter (i) ; les enfans, par une conséquence nécessaire, cessent de leur porter le moindre respect , et de craindre ainsi que de révérer l’autorité paternelle : le maître tremble devant ses disciples , et les flatte ; les jeunes gens s’assimilent aux vieillards, et, loin d’avoirpour eux quelque déférence, les contrarient Ûe parole et de fait; les vieillards imitent les manières de la jeunesse , pour se mettre au ton du jour. Les femmes prétendent partager avec les hommes vies droits de la liberté et de l’égalité (2). On les étend si fort, qu’on finit par briser le frein de toute loi.
(1) Nous en connoissons qui, de nos jours, se sont laissés endoctriner et pervertir par leurs fils.
(2) Dans le délire de la révolution de 1789, on a vu un assez grand nombre de femmes changer effrontément de lit conjugal plus d’une fois dans une seule année.
« La principale cause du mal , dit le pré- » cepteur d’Alexandre , c’est l’effronterie des » démagogues. Ils poussent par leurs calom- » nies les riches au désespoir, les contraignent » à s’unir pour repousser le péril commun , » puis ameutent contre eux le peuple. » Cela se voit presque partout. Il cite (liv. Y. ch. 5) une foule d’exemples de celte atroce méchanceté qui ruina toutes les démocraties où elle fut pratiquée ; puis ajoute que partout ailleurs
la même cause a produit de semblables révolutions. A Mégare , le peuple , excité par les orateurs, qui vouloient à tout prix flatter ses passions , se partagea les dépouilles des riches. A Sicyone , par l’effet de la haine réciproque des riches et des pauvres , cette maladie éternelle des républiques de la Grèce, dit l’auteur d’Anacharsis , la liberté devint plus funeste que l’esclavage.
De toutes les démagogies la plus dangereuse, la plus exécrable, est celle qui a pour chefs des gens nourris de chicane. Cette engeance a l’art de fouiller dans tous ses recoins la mine des révolutions et des crimes, de transformer le bien en mal , et le mal en bien ; elle excitoit à tel point la bile de Caton, qu’elle lui arrachoit le vœu misantropique de voir muet
le genre humain tout entier. « La méchanceté >» auroif, dit-il, un instrument de moins. » Un traducteur de la Politique d'Aristote a tracé un tableau raccourci des saccagemens opérés dans la Grèce, durant le cours de soixante-neuf ans , par les fureurs démocratiques. C’est un amas d’horreurs qui fait frémir. Le premier article est celui de la florissante ville de Mycènes , qui est rasée , dont le dixième des habitans est livré à la mort , et le reste jeté dans les fers. On croit lire les catastrophes de Lyon et de Toulon , à la fin du dix-huitième siècle.
Dans ce long intervalle de soixante-neuf années , une seule est exempte de désastres. On sait que le sort de presque tous les grands hommes d’Athènes fut d’être persécutés et proscrits. Les démagogues, pour faire leur cour au peuple, faisoient prononcer des confiscations sans nombre. Cette invention fut perfectionnée par les nôtres. Avec les biens ils arrachoient la vie , quand les victimes n’avoient pu échapper aux couteaux des sacrificateurs.
Les Athéniens , suivant Xénophon , en adoptant le genre de république qui les gouvernoit , ont évidemment eu pour objet de rendre la condition des méchans meilleure
que celle des gens de bien. Cette vue admise , ils prirent , dit-il , fort bien leurs mesures. Le peuple, à l’exception des plus grandes dignités , qui ne sont pas toujours lucratives , et qu’il se sentoit incapable xle remplir , donna celles qui pouvoient tenter la cupidité à tout ce qu’il y avoit de plus vil et de plus méprisable parmi la multitude. « C’est en » cela meme, remarque l’auteur, qu’il se mon- » tra bon démocrate. Il n’y a rien de plus sa- » lutaire ni de plus utile à la démocratie que » d’assurer la prospérité des gueux, des gens » de néant et des vauriens. Ce seroit mal en- » tendre ses intérêts, et travailler contre soi, » que de laisser quelque bien-être aux riches et » auxhonnêtes gens. Partouspays tous les gens » d’honneur sont ennemis jurés de la démo- » cratie. La meilleure politique de la canaille , » c’est de choisir ses orateurs parmi les fri- » pons. Si l’on ne donnoit la parole qu’aux » honnêtes gens , et qu’eux seuls eussent » droit de délibérer , tout iroit bien pour » leurs semblables, et la populace n’y trou- » veroit pas son compte. Mais quand un » coquin se lève pour ouvrir ou pour appuyer » un avis, il ne manque pas de parler pour » son intérêt et pour celui de ses confrères.»
« Si l’on me demande , poursuit Xénophon , » ce qu’un tel homme peut imaginer de bon » pour le peuple ou pour lui-même , je répon- » drai : Telle est la disposition du peuple, que » l’ignorance et la friponnerie de cet homme- » là , qui se dit son ami , lui paroissent préfé- » râbles à la sagesse et à la ver lu d’un homme
» de bien qui n’annonce pas le même zèle .
» Le peuple ne s’embarrasse pas d’une république bien policée , s’il faut qu’il obéisse ; » il ne veut qu’être libre et commander ; bien » ou mal, il n’importe. »
Le désordre même est ce qui constitue son pouvoir ; s’il cesse , le peuple rentre dans la dépendance, et c’est ce qu’il ne veut pas. Il n’aime en général aucun gouvernement bien réglé. M. le marquis d’Argenson , quoique trop imbu peut-être d’idées populaires, avoue ( dans ses Considérations sur le Gouvernement de la France ) « qu’il est naturellement » porté à la licence , et en cela ennemi des » rois. »
Ce qu’il y a de plus déplorable , c’est que sa mauvaise conduite n’est pas toujours l’effet de l’ignorance ; elle a quelquefois pour cause une volonté réfléchie, et conséquemment perverse. C’est ainsi que Xénophon pense des
Athéniens. Ii les juge bons connoisseurs , et soutient qu’ils distinguoient parfaitement les honnêtes .gens d’avec les fripons : c’est ce qu’attestent à la vérité plusieurs traits de leur histoire. Mais avec tout leur discernement , dit leur compatriote , « ils ne laissent pas d’ai- » mer les fripons qui leur sont utiles, ou qui » les amusent ; et leurs sentimens à l’égard » des gens de bien approchent de la haine. » Ils ne pensent pas que la vertu puisse leur « être bonne à rien ; ils croient au contraire » qu’elle leur porte malheur. J’en excepte » pourtant quelques uns qui ne sont peuple » que par la naissance.
» Je pardonne aux autres leur démocratie. » Il est permis à chacun de chercher son » bien-être.» Oui, par des moyens honnêtes ; autrement, ce seroit une étrange morale. Mais la démocratie athénienne é toit-elle un moyen honnête ? Xénophon lui-même va répondre. Au chapitre i3 de son petit traité du gouvernement d’Athènes , il blâme ses concitoyens de donner dans les séditions la préférence aux mauvais sujets, en observant qu’ils avoient leurs raisons pour en agir ainsi. « Préférer » les honnêtes gens, ce seroit se créer des ad- » versaires. Dans aucun Etat, les honnêtes
» gens ne sont favorables au bas peuple (i); » il ne lui faut que ce qu’il y a de plus dé- » terminés coquins. » Il observe que les Athéniens ne se conduisoient pas ainsi par ignorance. « Ils savent parfaitement ce qui leur » convient : toutes les fois qu’ils ont essayé » d’un honnête homme , ils s’en sont mal » trouvés. » Ainsi leur perversité fut systématique ; c’est la plus funeste de toutes : elle est en quelque sorte incurable ; car il n’est guère possible de persuader au méchant qu’il a intérêt de ne pas l’être , quoique ce soit la vérité.
Au reste , Xénophon ne pardonne qu’aux derniers rangs du peuple le goût de la démocratie. « Mais qu’un homme qui n’est point )) de cette classe aime mieux vi vre dans une ville » soumise a la domination populaire , que » dans une oligarchie (2) , ce ne peut être que » parce qu’il est coquin dans l’âme , et qu’il
(1) C’est-à-dire à sa puissance ; car il a le droit, comme toutes les autres classes, à la protection des lois, et son malheur même lui en donne à l’intérêt et à la pitié.
(2) Aristote appeloit oligarchie le gouvernement dés riches, et démocratie celui des pauvres. Chez nous , on entend par oligarchie le gouvernement d’un petit nombre de personnes»
» espère cacher plus aisément son improbité /> dans la démocratie que partout ailleurs. » La Grèce avoit plusieurs genres de démocratie : quelques unes étoient moins mauvaises que d’autres , toutes étoient dangereuses et turbulentes. Il en existoit de si mal ordonnées , que le mal y étoit un incident réputé nécessaire. Aristote dit que la licence des esclaves pouvoit y être utile jusqu’à certain point , ainsi que l’émancipation des femmes et des en fans , la connivence sur le genre de vie qui plaisoit à chacun , parce que la dissolution plaît à bien plus de gens qu’une conduite réglée ( liv. VI , chap. 4 )• Dans un chapitre précédent du même livre, il dit: « comme » l’oligarchie prend son caractère de la no- » blesse , de la fortune et du savoir de ses » suppôts , la démocratie en étant tout l’op- » posé , c’est par la basse naissance , la pau- » vrcté et la vileté des professions qu’elle se » distingue. » Ainsi , d’une part la licence , de l’autre la bassesse , voilà les élémens de la démocratie. Il faut convenir qu’il ne peut exister un ordre de choses plus détestable que celui dont la composition est si vicieuse. « Pour qu’un Etat soit bien policé , dit Aris^- « tote ( liv. IV, chap. io ) , il ne suffit pas
» qu’il ait de bonnes lois , il faut qu’elles
» soient exécutées. La soumission aux lois
» existantes est la première qualité d’une » bonne police ; leur bonté intrinsèque n’est » que la seconde. » Mais peut-on raisonnablement espérer cette soumission , lorsque c’est la populace qui est la maîtresse ? Sous Périclès , le peuple athénien déclara plus d’une fois , avec une insolente franchise * que la force étoit le seul droit des gens qu’il reconnût.
Aussi voyons - nous que tous les grands hommes de l’antiquité, sans exception, professaient dessentimens aristocratiques , lorsqu’ils p ou voient s’énoncer avec liberté. Alcibiade , condamné par les démagogues d’Athènes , et forcé de s’expatrier , ne consentit à retourner dans son pays , qui avoit besoin de ses talens, et qui en implorait le secours , qu’à la condition expresse qu’une sage aristocratie seroit substituée au gouvernement démocratique.
Phocion fut immolé par la démagogie athénienne pour avoir professé la même opinion qu’Alcibiade.
Il faut voir dans Aristote ( chap. 8 ) comme il relève les avantages de l’aristocratie. « Ce '» nom ne doit, dit -il, être donné qu’à la
» magistrature composée de gens de bien sans » restriction, et non à ces braves gens dont » toute la droiture se borne à leur patriotisme. » C’est dans l’aristocratie que le titre de bon » citoyen est synonyme avec celui d’hon- » né te homme. » Voilà ce que les sages de la Grèce antique pensoient de l’aristocratie décriée par les insensés , surtout par les factieux des temps modernes.
Chez les Romains , le célèbre défenseur de l’aristocratie, Appius Claudius, quelque temps après l’expulsion des Tarquins , observoit , dans une séance du sénat , qu’en toute l’Italie, couverte alors de petites républiques , le pouvoir étoit entre les mains de la noblesse. A une époque postérieure , la démocratie étoit au moment de renverser la république , par l’effet d’une innovation qui répandit la plus vile populace dans les tribus où son grand nombre fit la loi. Un Fabius, en rétablissant l’ordre ancien , durant sa censure , renferma dans quatre tribus cette lie du peuple ; ce qui lui ôta toute influence , attendu qu’il y en avoit originairement dix -neuf , et que le nombre s’en accrut successivement jusqu’à trente-cinq. Cette opération , qui brisa le joug intolérable d’une turbulente démocratie, va-
lut à son auteur le surnom de Maxirnus ( trèsgrand ). Cicéron , dans tous les ouvrages où il a occasion d’en parler, témoigne la meme répugnance^ pour le gouvernement démocratique , le plus grand mépris pour l’autorité de la multitude. « Un gouvernement populaire » ne m’a jamais plu (i). Le peuple , dans scs » assemblées , ne juge point : il se laisse » presque toujours entraîner à la faveur, il » cède aux prières , il favorise celui qui le » flatte davantage. S’il veut juger, ce n’est » point la sagesse ou le discernement qui le » dirige , mais une impulsion aveugle et une » espèce de témérité ; car il n’y a dans le vul- » gaire ni prévoyance , ni raison , ni pru- » dence , ni discernement. Il n’y a rien de si » inconsistant , de si foible , de si variable , » de si flexible que sa volonté et son opinion. » On le voit tour à tour s’indigner contre le » vice , et montrer du dégoût pour la vertu. *» Il s’irrite et se calme avec la meme faci-
» lité. »> . « Dans Athènes il se lassoit, dit
» Barthélemy, aussi facilement de son admi-
(i) Livre II de sa République , ouvrage traduit, et en quelque sorte recréé par M. Bernardi, qui en a réuni les lambeaux épars dans les œuvres de l’orateur romain.
» ration que de son obéissance. » On metloit souvent des factieux à la tête de la république , et l’on exiloit les meilleurs citoyens. C’étoit le plus éclairé des peuples de l1 univers : que devoit-il arriver dans le reste de la Grèce ?
« Dans les petits Etats , aussi bien que dans » les grands , il est bien difficile que la démo- » cratie se maintienne avec les disparités de » condition et la différente culture des esprits » qui résultent inévitablement de la diversité » des fonctions et des professions entre les- » quelles les hommes sont partagés.... Il est » absurde de prétendre qu’il puisse y avoir » égalité de considération et d’influence parmi » les hommes qui ont cessé d’ê tre égaux par les « talens et le caractère (i). » C’est là le principe de l’inévitable ruine de la démocratie : elle se détruit par sa propre nature ; c’est par elle-même qu’on la renverse. Ce fut en appuyant les tribuns , et en établissant la loi agraire , que César acheva d’anéantir la république.
Au reste, cette démocratie n’existe presque jamais en réalité : c’est communément un petit
(i) Fergusson, Essai sur f histoire de la société civile Y° partie, chap. z. .
nombre d’hommes , et fort souvent un seul , qui , ayant l’art de capter la multitude , exerce en son nom l’autorité souveraine. Cela s’est vu jusque dans Athènes, l’Etat le plus démocratique peut-être qui ait existé. Il est même à observer que ses plus beaux jours sont ceux où Périclès y jouit d’une autorité presque aussi grande que celle d’un monarque. A Rome, dès qu’elle devint puissante , on vit toujours quelqués hommes transcendans dominer leur siècle. «Tant il est vrai, comme le dit Millar(i), » qu’un penchant général ,porte les hommes » au gouvernement absolu rl’un seul. »
Yeut-on juger de la démocratie par ses effets? qu’on ouvre Y Histoire de Florence , par Machiavel. « Quand le peuple, dit-il (2), » avoit le dessus , il dépouilloit les nobles de » toutes les charges ; et , s’ils vouloient y ren~ » trer , il falloit qu’ils se conformassent entiè- » rement aux manières populaires. C’est ce » qui leur faisoit changer leurs titres et leurs » armes, afin qu’on les crût nés de familles » plébéiennes. Ainsi, la valeur militaire et la * « grandeur d’âme que doivent avoir des gens
(1) Chap. 4, section 2.
(a) Liy. III.
» de qualité, s’éteignoient entièrementchezles » grands de Florence , et ne s’excitoient point » du tout parmi le peuple, où d’ordinaire » elles ne se trouvent pas. Florence donc » devint par là plus vile et plus abjecte. »
On objectera ici que la plus grande valeur militaire s’est montrée en France dans la classe plébéienne , durant le cours de la révolution de 1789, et c’est la vérité. Mais un tel événement et les circonstances qui l’ont accompagné sont si rares , qu’il faut des siècles pour les reproduire; et c’est un grand bonheur; car l’éclat que nos faits d’armes ont pu jeter fut payé trop chèrement. D’ailleurs le courage, pour être une grande qualité, ne tient pas lieu de toutes les autres. Agésilas, à qui l’on demandoit si la valeur étoit préférable à la justice , répondit « qu’elle seroit » même criminelle , si la vertu ne l’ac.com- » pagnoit. >»
Les philosophes mêmes qui, par leurs déclamations insensées , ont appelé la révolution, du moins leurs chefs , ont toujours témoigné leur aversion pour la démocratie. Voltaire, priant le roi de Prusse de se joindre à Catherine pour arracher la Grèce aux Turcs, Ct y ramener les beaux-arts, a soin de le pré-
venir que sa prière ne s’étendent pas au rétablissement de la démocratie athénienne , et qu’il n’aimoit pas le gouvernement de la canaille (i). Une autre fois, il écrivoit à M. de Beaumont que Genève étoit en armes; que tout étoit en combustion dans cette sage république , et que les philosophes avoient bien pris leur temps pour faire l’éloge de ce beau gouvernement. En 1776, il mandoit au roi de Prusse : « Je doute beaucoup que le ministère » de Londres vaille le nôtre. » Et cependant l’Angleterre n’a pas un gouvernement démocratique.
Condorcet écrivoit au roi de Prusse , le 2 mai 1785, que « plus les formes des consti- » tutions politiques se rapprochoient de la » démocratie , moins elles convenaient aux » nations , où le commun des citoyens manque » d’instruction , et de temps pour s’occuper . » des affaires publiques , et qu’il y a plus d’es- » pérance dans une monarchie que dans une » république , de voir la destruction des abus » s’opérer avec promptitude , et d’une manière » tranquille. »
Le livre de Y Esprit des Lois a malheureu-
,(1) Lettre du 28 octobre 1773»
sement reveille parmi nous des idées républicaines, dont on s’imprégnoit trop , à la vérité, dans les écoles , mais qu’on oublioit dans le monde , où l’on ne voyoit rien qui les rappelât. Du moins son auteur a eu soin de signaler les abus et les dangers de la démocratie. Il observe judicieusement (i) « Qu’il y a toujours » dans un Etat des gens distingués par la » naissance , les richesses ou les honneurs ; » mais , s’ils étoient confondus parmi le » peuple , et s’ils n’y avoient qu’une voix comme les aufîes , la liberté commune seroit » leur esclavage , et ils n’auroient aucun inté- » rêt à la défendre , parce que la plupart des » résolutions seroient contre eux. >*