III
tendu noircir dans des Mémoires, qui n’ont été imprimés qu’après la mort de tous deux. Mais ces indignités furent connues de Frédéric; il les méprisa et les pardonna. Cette conduite , digne de la grandeur de son âme, fut aussi , peut-être , en partie l’effet de sa politique ; car , quoiqu’il eût enfin ouvert les yeux sur les dangers de la fausse philosophie, qu’il avoit trop protégée , il est possible qu’il crût devoir des ménagemens à une secte quitenoit en quelque sorte toutes les réputations dans ses mains.
Louis XV, qui avait dans l’esprit une grande rectitude, et de la fermeté dans les occasions importantes, détestoit ces novateurs; mais ceux de ses ministres qu’ils n’avoient pu séduire , effrayés de voir à leur disposition toutes les trompettes de la renommée, eurent, en général , la foiblesse de les craindre et de les tolérer; et leurs adversaires, loin d’être protégés par le gouvernement , qu’ils défcndoient, furent abandonnés à leur vengeance. Il se laissa même quelquefois surprendre au point de s’en rendre l’instrument.
Les philosophes se divisèrent : les uns bornoient leurs désirs au renversement de la religion , Voltaire notamment : il ne vouloit point
de république, et délestait la canaille d’Athènes et de Rome , qui avoit proscrit les plus grands personnages , et rempli tant de fois ces deux villes célèbres de troubles , de séditions et d’anarchie. S’il a quelquefois chanté la liberté , c’étoit dans des accès d’humeur contre des monarques qui a voient été contraints de châtier ses dangereuses témérités ou sa pétulante insolence. Au reste , on sait que , sur tous les sujets , on trouve dans ses ouvrages les opinions les plus contradictoires. Mais, en général, il aimoit mieux ramper devant les grands et flatter des courtisanes titrées , que d’être réduit à caresser ou haranguer la populace. D’ailleurs, possédé du démon de la gloire littéraire, et de la fureur d’opérer une révolution anti religieuse, il attàchoit fort peu d’importance à la politique. Il est vrai qu’il parut un moment tenté de la célébrité qu’on peut acquérir dans cette carrière, et qu’il essaya d’y jouer un rôle; mais il en fut bientôt dégoûté par le peu de succès qu’il obtint. Ses vues en ce genre étoient bien courtes, si c’est de bonne foi qu’il écrivit que l’impératrice russe , en se mêlant des querelles de religion dans la Pologne , n’avoit d’autre but que de protéger la tolérance de tous les cultes.
Mallct-Dupan dit (i) que « ses critiques de » Y Esprit des Lois prouvent évidemment qu’il » ne comprenoit pas cet ouvrage. » C’est un peu fort. Ce qui est du moins hors de doute y c’est qu’un homme dont les talens étoient si étendus et si variés paroît n’avoir pas meme soupçonné qu’en détruisant l’autel, il couroit le danger de renverser le trône. Scs disciples ne s’y trompèrent point. La Harpe , avant qu’il l’eût renié, dit en termes formels, dans son Mercure : « Voltaire n’a pas vu ce que » nous avons fait ; mais il a fait tout ce que » nous voyons. » Cependant c’est aller trop loin. Il a certainement aplani les voies à la révolution; il y a puissamment contribué en dépravant les mœurs, en brisant le frein de la religion. Il a rendu la révolte possible, il l’a facilitée ; mais il s’en faut beaucoup qu’il ait tout fait. Nous en dirons autant de J. J. Rousseau, ennemi plus dangereux du culte, parce qu’il fut plus modéré (2). Il fit, par un autre
(1) Mercure Britannique , n° i^*
(2) Nous» avons entendu vanter cette impudente apostrophe du Genevois à l’archevêque de Paris : « Qu’j a-t-il » de commun entre vous et moi P » Le. prélat , s’il eût daigné lui répondre, eût pu dire : « C’est que vous cher- » chez à détruire la religion de l’Etat qui, pour son mal-
genre d’altaquc , plus de mal que Voltaire, en osant nier ie droit de propriété, sur lequel repose tout l’édifice de l’état social ; droit que celui-ci é toit loin de combattre (i). Mais tous deux n’ont fait que rendre possible une révolution qu’un autre a fait éclore.
Il faut se garder de croire qu elle fût inévitable : ce seroit là une erreur extrêmement dangereuse , en ce qu’elle tend roit à la justifier. Cette opinion a néanmoins des partisans. Un des plus considérables est Mallet-Dupan. On la trouve dans un journal , à plus d’un égard très-estimable , que nous avons déjà cité. Il rappelle un mot qu’on attribue à Louis XY. On suppose que ce prince a dit : « Cette mo- » narchie a quatorze cents ans de durée. Elle » est bien vieille ; cela n’ira pas long-temps. » Si ce monarque a énoncé urie telle opinion,
;» heur, vous a reçu dans son sein, la religion dont je suis » en France un des ministres principaux ; c’est que vos » doctrines anti-sociales tendent à ébranler ie royaume » jusque dans ses fondemens. »
(ï) La différence de leur fortune peut expliquer celle de leurs opinions. Le premier n’avoit rien; l’autre étoit fort riche, et se targuoit sans cesse de ses forêts, de ses vassaux , de sa qualité de gentilhomme de la chambre , et même de domestique de la reine.
( IIr> )
ce qui est au moins fort invraisemblable , il s’est trompé de plus d’une manière ; car la monarchie, telle qu’elle étoit sous son règne, ne remontait pas si loin. Elle avoit changé de forme bien des fois ; et nulle raison politique ne borne la durée des monarchies à un temps déterminé. La noire fut bouleversée en 178g, parut détruite en 1792, et ne le fut point. Il y succéda un interrègne , rempli d’abord , durant moins de deux ans, par le plus sanglant despotisme, ensuite par une sorte d’anarchie , puis par le gouvernement de quelques praticiens ignares, ensuite par un gouvernement militaire. Cet interrègne a duré vingtcinq ans. Enfin, la monarchie a éprouvé une variation fort considérable ; mais elle en avoit subi bien d’autres depuis sa fondation ; et la fin de son existence ne peut être ni prévue , ni présumée , encore moins assignée.
Gardons-nous donc de penser que la révolution ait été amenée par une sorte de fatalité irrésistible, comme l’établit Mallet - Dupan, Il écrivoit (i)àun auteur qui s’occupoit d’une Histoire de notre révolution :
« Si vous vous bornez à dire que la révolu-
(1) Numéro 8 de son Mercure.
» lion est arrivée parce qu’elle de voit arriver, >» tous les docteurs et les beaux esprits vous » riront au nez (i); mais vous en aurez plus » dit en deux mois qu’eux dans leurs nomen- » claiures et leurs définitions; et voire livre >> aura le premier des mérites, celui d’étre » court.
» Lorsqu’un roi est contraint , ainsi que le » fut ce généreux et bienfaisant Louis XVI , » d’appeler lui - même une révolution , on » peut la juger irrésistible. Il est possible que » d’autres plans ou d’autres ministres, que le » hasard ou la prévoyance en eussent modifié » la nature ; mais , si ses chances furent su- » bordonnées , sa nécessité ne l’étoit pas. » Jusqu’aux fautes qui font aggravée entroient « dans l’ordre prédestiné de cette tragédie ; » ces fautes mêmes furent autant d’effets des » causes invincibles qui lui donnoient l’exis- » tence , et s’en trouvoient inséparables. »
Celte désolante doctrine a été combattue victorieusement , ainsi que nous l’avons dit ailleurs (2), par le célèbre Burke , elles principes sur lesquels on l’appuie , par un autre
(1) Àuroient-iis eu si grand tort ?
(2) Préface de Y Histoire de France .
Anglais , Fergusson. On en trouve une réfutation non moins solide dans un journal historique de M. Gentz, conseiller de guerre à Berlin , traducteur en sa langue allemande des ouvrages politiques de Burke; et ce qu’il y a de remarquable , c’est que celle réfutation se trouve dans îe Mercure Britannique meme (i).
Il pose ainsi la question qu’il veut discuter, « Celte révolution fut-elle l’ouvrage des cir- « constances particulières où sc trouvoit la » France , et de quelques hommes audacieux » qui profitèrent de la foiblessc du gouver- « nement ; ou bien doit-on 3a considérer » comme îe résultat nécessaire des progrès » de tout genre que l’espèce humaine avait » faits depuis plusieurs siècles en Europe ? »
M. Gentz dit avec raison que c’est là un des problèmes les plus intéressans de l’histoire moderne , un de ceux dont la solution a le plus embarrassé les écrivains qui ont voulu examiner les causes de la révolution,
« La plupart d’entre les écrivains français » qui n’aiment point la révolution , ne lui » attribuent, dit-il „ que des causes acciden-
(ï) Numéros 17 et
» telles , afin de la réduire à une simple ca- » baie. Ses enthousiastes au contraire n’y » veulent voir que le produit du progrès des » lumières. >> Ces deux systèmes séparés n’offrent point une solution satisfaisante ; il faut les réunir. Ce progrès des lumières , l’état de la société en France fut la condition sans laquelle la révolution n’eût pu être effectuée. Mais de la possibilité à la nécessité , il peut y avoir un intervalle immense. Tout ce qui est possible n’arrive point , et par conséquent ne peut être appelé nécessaire. C’étoit quelque chose sans doute, c’éloit même beaucoup que la révolution fût devenue possible ; « mais tout ce qui s’étoit passé depuis le com- » mencement de l’année 1787, fut la condi- » tion requise pour en faire un événement » réel. Si ce qui est arrivé à l’époque en ques- » tion n’avoit pas eu lieu ( et aucun homme » instruit et de bonne foi ne soutiendra sans » doute que cela aussi fut l’effet nécessaire » des progrès du siècle ) , tous les change- » mens survenus dans l’état de la société, » n’auroient pas amené la dissolution de la » monarchie ; de même que si ces changc- » mens n’avoient pas précédé l’administra- » tion de M. Necker, ni le duc d’Orléans, ni
» le déficit, ni la double représentation du » tiers, n’eussent jamais conduit à la répu- « blique. >>
Ce point de vue est le seul véritable. « De » l’un ou l’autre des deux systèmes entre » lesquels celui-ci tient le milieu , sont nées >1 toutes les grandes erreurs dans les juge- » mens qu’on a portés sur la révolution. »
Nous ne voyons rien de plus judicieux que cette opinion qui renverse de fond en comble celle de Mallet-Dupan. Ce dernier a le mérite de l’avoir néanmoins citée avec éloge et. sans la contredire.
L’idée que notre révolution fut le résultat nécessaire de la raison perfectionnée , encourage a de nouveaux changemens; elle est faite pour renouveler et aggraver les désastres qu’elle a produits. Cette idée n’a pu être pour les hommes de bonne foi que le résultat de l’erreur, de l’irréflexion , ou de l’ignorance des faits. La connoissancc des auteurs de cette entreprise abominable , de ses mobiles, de scs instrumens , de son'but et de scs résultats probables, auroit prouvé à tout le monde, qu’au lieu de conduire à un plus haut degré de perfection, elle menaçoit au contraire de faire rétrograder l’espèce humaine.
« Mais i! est , ajouLe M. Gentz , une secte » de fanatiques qui de tous les révolution- » naires sont les plus obstinés et les plus dan- » gereux : ce sont ceux qui croient à l’origine » céleste de la révolution. Suivant eux , la » crainte des maux qui peuvent accabler une » génération , ne doit jamais arrêter les pro- » grès de l’espèce humaine vers un meilleur » ordre de choses ; comparées au bien général « qui résultera d’une révolution née des plus » nobles attributs de l’homme, les souffrances » et la mort des individus ne sauroient en- » trer en ligne de compte, Les sectateurs de » ce dogme sacrifient à leur idole , non seu- » lement le bien-être, mais les droits les plus » saints de leurs victimes ; et cependant il » est si difficile de calculer avec précision l’in- » fluence qu’ont les formes de gouvernement » sur le bonheur et la civilisation des peuples ! » La constitution la plus parfaite, c’est-à- « dire celle qui a été combinée le plus adroi- » tement d’après la théorie des vraisem- » bîances , peut si souvent se changer en » malédiction par les sottises ou les crimes » des hommes , que la fortune qui préside aux » élections comme a la naissance, appelle » aux premiers postes de l’Etat î La plus im~
» parfaite des constitutions peut si souvent » devenir un bienfait du Ciel par la sagesse » des gouvernans î La durée et le prix intrin- » sèque de tous les établissemens de ce genre » dépendent souvent de circonstances si in- » signifiantes ! Il y a si peu d’apparence qu’on » arrive au but proposé , en lançant au mi- » lieu d’un peuple qui n’est ni disposé, ni » propre peut-être (i) à recevoir de nou- » velles lois , une charte composée à la hâte » au milieu des orages, et dictée parla force. » Enfin toutes ces considérations pesées en- » semble sont si graves, qu’on ne conçoit pas » la monstrueuse témérité, ou plutôt l’épou- » vantable scélératesse des charlatans qui font » acheter des transmutations politiques , au » prix non seulement des malheurs d’une gé- « nération, mais du renversement universel » de la prospérité nationale. »
Après avoir établi que la révolution n’étoit pas l’effet exclusif et nécessaire du perfectionnement de l’espèce humaine , M. Gentz
(i) Les, mots ni propre ne sont pas dans le texte. Il y a seulement ni disposé. Mais il est évident que c’est une faute d’impression; et il nous semble que ces deux mots,, ni propre y sont ceux qui ont été omis.
fait voir qu’elle ne l’étoit meme pas de notre situation civile et politique , et que cette situation seule ne l’eût jamais produite , sans des fautes capitales d’une part , et l’adresse d’en profiter, de l’autre.
En effet , nous avions une constitution sous laquelle la France étoit parvenue au plus haut degré de grandeur et de prospérité. Nous croyons l’avoir déjà dit quelque part , nous ne connoissons point de nation qui ait été plus heureuse que ne fut la nôtre , l’espace d’environ deux cents ans , depuis la fin du seizième siècle jusqu’à celle du dix-huitième ; ce n’est pas que cet intervalle se soit écoulé sans aucune espèce de calamités ; la nature des choses humaines ne comporte point de félicité sans' mélange ; mais la somme du bonheur fut infiniment plus forte : et il est vrai de dire que la révolution nous a saisis dans le sein de la paix , de la richesse et de la félicité, pour nous précipiter dans un abîme d’infortunes.
On a plus d’une fois réfuté l’absurde assertion d’une absence totale de constitution en France. Un Etat sans constitution eût-il pu subsister durant quatorze siècles , s’aggrandir constamment, et prospérer ? Après beaucoup de variations, le pouvoir monarchique étoit
devenu, par le droit, à peu près absolu. Nous • disons par le droit, car il ne le fut presque jamais par le fait. Il étoit tempéré de mille manières , que nous ne détaillerons point , pour ne pas répéter ce qui a été cent fois écrit , et ce qui est su par conséquent de tout le monde. Nous disons à peu près absolu, car il y avoit des lois fondamentales , des usages si anciens et si sacrés , qui formoient des barrières tellement insurmontables, que le prince le plus enclin au despotisme n’eût osé concevoir même la pensée de les franchir.
Malgré quelques abus de pouvoir, assez rares, depuis la régence surtout , la puissance royale étoit extrêmement tempérée. Quelquefois même elle fut , ou trop resserrée , ou trop vivement attaquée par la jeunesse des enquêtes.
De tous les actes abusifs du pouvoir absolu, celui qui avoit fourni le texte le plus ample à la déclamation , étoit l’usage des lettres de cachet. Sous le règne de Louis XVI , il étoit presque tombé en désuétude ; bien plus, il étoit pour ainsi dire devenu une œuvre de clémence envers ceux qui en étoient l’objet , ou de bienfaisance à l’égard de leurs familles. Quand la Bastille eut été livrée par la trahison
à ses prétendus vainqueurs , on n’y trouva que sept prisonniers, dont trois arrêtés à îa sollicitation de leurs familles, qui craignaient pour eux des condamnations légales et diffamantes, et quatre, accusés de fausses lettres de change. Si c’ étoit une irrégularité de les avoir soustraits à leurs juges naturels , ce n’étoit du moins qu’un excès de miséricorde, et le des1potisme de la clémence.
Une constitution sous l’empire de laquelle l’Etat étoit devenu si florissant , ne pouvoit certes appeler une révolution. La réforme de quelques abus fort étrangers , et même trèsopposés à cette constitution , n’exigeoient pas non plus son renversement , le déficit encore moins. Bouleverser un Etat est un étrange moyen de restaurer les finances ; mille autres s’offraient de combler ce déficit ; et dans sort discours à l’ouverture des Etats- Généraux , M. Necker dit que cet ouvrage eût été un jeu d'enfant : que ne s’y est- il donc amusé plutôt quia créer celui de îa révolution , qui fut un jeu de tigres et de panthères ?
« Au commencement de 1787, ditM. Gentz, >> personne en France n’avoit le plus léger » pressentiment de la catastrophe qui s’ap- » prêtait. Tous ceux qui Font contemplée
s’accorder) t à cet égard : les écrivains qui » ia font annoncer prophétiquement par Vol- « taire (i) , Franklin, Frédéric lï ( il eût pu » ajouter J. J. Rousseau), et qui représen- >» lent les aperçus les plus vagues (2) sur l’a- » venir, comme des oracles positifs , sont » d’un bien foible poids conLre une déposi- » lion aussi unanime , appuyée de l’autorité » de M. Necker lui-même. »
Cependant il est vrai qu’il existoit avant 1787 des symptômes d’une tendance à quelques révolutions. Mais nous ne pensons pas qu’il fût aisé de prévoir que , loin d’être combattue par ceux qui avoient intérêt de s’y opposer, elle seroit secondée ou accrue par leur imprudence , et que nos malheurs seroient leur ouvrage.
Parmi les causes prochaines qui les produisirent, il faut d’abord compter la malheureuse issue de la première assemblée des notables , en 1787 (22 février). Son unique résultat fut le renvoi du ministre qui l’a voit convoquée. Si elle avoit adopté les moyens qui lui étoient présentés de combler le déficit, ou si elle en
(1) Il entendoit parler d une révolution anti-catholique.
(2) Nous devons convenir que les aperçus du citoyen de Genève n'avoient point ce caractère.
eût fourni d’autres , tout étoit sauve. Elle étoit infiniment mieux composée que celle de ces constituons de 1789, parmi lesquels il se trouvoit fort peu d’hommes d’Etat, et un trop petit nombre d’hommes instruits et bien pensans , dominés par une cohue de prol étaires ( 1 ), de fanatiques , d’écervelés ou de factieux.
La seconde fut la déclaration faite par le parlement de Paris , toutes les Chambres assemblées , et assisté par les pairs , de son incompétence pour enregistrer les taxes , qui ne pourvoient* disoit-il, être légalement consenties que par les Etats-Généraux; déclaration qui ne passa qu’à une foible majorité. Les anciens magistrats avoient fait d’inutiles efforts contre cette extravagance ; les enquêtes , infectées du poison révolutionnaire, la firent adopter. Il est vrai que presque aussitôt le parlement rétracta par le fait cette déclaration , en consentant à une prolongation
(1) 11 falloit , il est vrai, payer un marc d’argent d’impositions pour être éligible. Mais quelle fortune supposoit une si foible taxe? encore est -il douteux que cette condition ait été rigoureusement observée de tout le monde. En plusieurs endroits , on n’exigea des candidats que ce qu’on appeloit du patriotisme; c’est-à-dire des opinions démocratiques.
d’un second vingtième , et à un emprunt (i) de 4oo millions, projeté par Brienne ; mais il avoit lancé un brandon dans un public déjà trop échauffé. On ne parla plus que d’Etats- Généraux. Le Roi les promit en 1787, sous un délai de cinq ans. Tel étoit le délire presque universel , que le clergé , qui fut la première victime de ces Etats , en pressa la convocation trop reculée au gré de son impatience. On a dit qu’il les sollicitoit, ainsi que le parlement, dans l’unique intention d’effrayer le ministre dont il étoit mécontent , et sans aucun dessein de voir accueillir des vœux apparens , auxquels il nepouvoit croire qu’on voulût accéder; car le gouvernement avoit toujours redouté ces assemblées tumultueuses , qui plus d’une fois avoient ébranlé la monarchie , seul appui tutélaire des intérêts du peuple.
Cependant un conseiller nommé Tardeau , prononça en 1788 , au parlement de Paris, un discours dans lequel il avança que les Etats- Généraux avoient été , dans tous les temps , utiles aux Rols et aux peuples . Toute l’histoire de France dément cette assertion.
Ce qu’il y a d’incroyable, c’est que M. Tar-
(1) Un emprunt aussi considérable équiyautà un impôt, puisqu’il le nécessite»
deau, à l’appui de son étrange assertion , cite le témoignage du monarque de France qui les eut le plus en horreur. « Combien, dit-il , » Louis XI lui-même ne retira-t-il pas d’avan- » tages des assemblées d’Etats ! Loin de res- » treindre son autorité, elles furent le prin- » cipe de son accroissement : il s’en applau- » dissoit, et se vantoit d’avoir mis les Rois » hors de page. A quoi le devoit-il? aux Etats- » Généraux, qui seuls avoient pu réprimer » en i47° la guerre du bien public, et les » entreprises du duc de Bourgogne. »
Il scroit difficile d’accumuler plus d’erreurs de tout genre en un si petit espace.
Comment les assemblées d’Etats purentelles accroître l’autorité de Louis XI ? Il ne les convoqua qu’une seule fois (à Tours), dans le cours d’un règne de vingt-deux ans , non en i47°i niais en 1468, ou plutôt en 14^7, suivant la manière de compter de ce temps, où l’année ne commençoit qu’à Pâques. Ils s’ouvrirent le 6 avril, et finirent le 14 (0* Dans cette session de huit jours, il ne fut question que de régler l’apanage de Charles , frère unique du Roi.
(i) L’année 1^68 commença le 17 avril, jour de Pâques.
Il y eut en une autre assemblée, non d’Etats , mais de notables, dans la meme ville de Tours ; il ne put y être question de réprimer J a guerre du bien public, terminée depuis cinq ans (i),
Leroi, loin de s’applaudir des Etats-Généraux de 1467, dont la seule présence l’avoit fait trembler, se promit bien de n’en jamais convoquer de semblables. S’il se vantoit d’avoir mis les rois de France hors de page, c’étoit à lui-même , et non à une assemblée formée et dissoute dans une semaine , qu’il en attribuoit ia gloire. Louis XI s’en rapportoit si peu aux Etats du soin d’accroître sa puissance , qu’il avoit, dit-on, pris la précaution de gagner les députés des villes qui assistèrent à ceux de Tours.
Comment se put-il faire qu’un membre du parlement falsifiât Thistoire à ce point, dans le sein de sa compagnie, pour provoquer des Etats- Généraux qu’elle craignait et devoit craindre autant que la cour les détestoit,
(s) On y déclara seulement le duc de Bourgogne atteint de félonie. Un huissier du parlement l’alla citer dans sa cour à comparoître. 11 le fit mettre aux fers , et , peu de temps après , le renvoya sans daigner faire réponse.
puisque le parlement, par leur convocation, perdoit son plus beau droit , celui de les représenter ?
C’est une étrange faute, sans doute, que celle qui meut ainsi le ministère , le parlement , le clergé , en raison inverse de leur intérêt.
La troisième fut plus grave : Bricnne , comme s’il eût fait serment de tout brouiller, fit rendre, le 5 juillet 1788, un arrêt du conseil, qui invitoit tous les savans et personnes instruites à écrire sur les prochains Etats des Mémoires qui seroient adressés à M. le garde des sceaux, afin, disoit-on, de parvenir à rendre leur assemblée aussi nationale qu’elle de voit l’être. Si Ton n’eût permis d’envoyer que des Mémoires manuscrits , la mesure auroit pu être utile , ou du moins n’être pas nuisible; mais on n’y mit point cette restriction. .Dans une nation qui ne manque ni de vanité , ni de légèreté , qui est- ce qui ne se croit pas instruit? Rrienne avoit appelé les tempêtes; quà data porta , ruant . Une foule d’ignorans, imbus de maximes anti-sociales , inondèrent le royaume de leurs rêveries prétendues politiques, et corrompiren t l’opinion de la multitude.
La quatrième est l’époque a laquelle furent fixés les Etats- Généraux. D’abord on ne les
promit qu’au bout de cinq années, en 1792, Cet intervalle eut suffi pour rétablir l’ordre dans les finances , et dispenser le monarque d’une convocation funeste annoncée (le 19 novembre 1787) dans un moment, en quelque sorte, de désespoir, et meme de contrainte, puisque le parlement deParis, qui étoit comme la boussole de toutes les autres Cours souveraines , avoit déclaré son incompétence , ne l’avoit rétractée que d’une manière indirecte, et pouvoit reprendre ce système ; ce qu’il fit effectivement le même jour où fut promise la convocation dont il avoit avec tant d’imprudence promulgué la nécessité prétendue.
Mais enfin si l’on vouloit tenir une promesse indiscrète et dangereuse , il ne falloit pas donner aux barbouilleurs de papier le temps de semer leurs poisons ; il ne falloit pas laisser aux passions de la multitude le temps de fermenter. Il sembloit qu’on eût senti cette vérité ; car après avoir , par un arrêt du conseil du 8 août 1788, fixé l’ouverture des Elats au i<r mai 1789, on ordonna, par une déclaration du 23 septembre suivant, qu’ils se tinssent dans le courant de janvier. On changea encore une fois de résolution ; ils furent remis au 27 avril, et ne s’ouvrirent que le 4 mai. Les
pians de subversion enfantés, les uns par l’ineptic, les autres par la malveillance, eurent tout le temps de circuler.
La cinquième é toit d’avoir appelé une seconde fois au ministère un protestant imbu d’idées républicaines, même révolutionnaires , et qu’il avoit consignées dans ses ouvrages; il en publia un en 1775, sur la législation et le commerce des grains, dans lequel on trouve des propositions très - dangereuses pour la sûreté des propriétaires et la stabilisé du gouvernement : « Le peuple est pauvre en France, » et cela est inévitable parce qu’il est nom- » breux , et qu’il n’a aucun moyen pour être » considéré , ni pour se défendre contre l’em- » pire des propriétaires ; au lieu qu’en Angie- » terre , le peuple fait partie du gouverne- » ment, en sa qualité d’électeur des représen- » tans de la nation ; le peuple anglais peut » donc avoir plusieurs sortes d’intérêt dans » la société. Celui de France n’y est rien ; » ainsi tout doit lui être indifférent , hors le » prix du pain. » (Pag. 160). Plus bas (pag. 164 et i65 ) , il établit que sa misère est l’ouvrage ■ des riches , l'effet inévitable de leurs droits et de T usage qu'ils en font. Se peut-il rien de plus absurde et de plus séditieux ? N’est-ce pas
avec de telles déclamations- qu’on a toujours mis le poignard aux mains de la multitude? En un autre endroit (IIIe partie, pag. 21g), il suppose que dans les pays monarchiques ( autres que l’Angleterre ), « les particuliers » ne voient aucune union constante entre leur » bonheur et le maintien de la force et de la » richesse nationale. » N’est-ce pas là une proposition toute propre à faire naître des tentations de révolte? Mais ce n’est rien en comparaison de cet incroyable passage des O pim on s religieuses , ouvrage qui parut quelques mois avant la fatale rentrée de son auteur au ministère : « La plupart des nations, >> ou par choix , ou par nécessité , ont déposé » leurs volontés entre les mains d’un seul; ci » elles ont ainsi élevé un monument perpé- » tuel à l’esprit de discorde , d’injustice et de » désunion qui a régné si souvent parmi les » hommes. Il est vrai que de temps à autre » elles ont voulu se souvenir qu’elles éloient » capables de connoître elles-mêmes leurs » véritables intérêts ; mais le monarque a voit » pris soin de fertiliser les ressorts de sa do~ » mination ; et , en s’entourant d’une milice .» guerrière et disciplinée, il ne leur a plus " laissé le pouvoir de se dégoûter de Fescla-
» vage, il a eu des soldats avec des impôts, » et des impôts avec des soldats. » (Pag. 206.)
Conçoit-on par quelle fatalité le destin d’une monarchie put être confié à un homme qui venoit d’assimiler les monarques aux tyrans, et les sujets aux esclaves ?
Cette faute auroit eu des suites bien moins funestes si l’on n’en eût pas commis presque aussitôt une infiniment plus grave.
C’est la sixième, qui fut de laisser tous les préliminaires des Etats-Généraux à la discrétion de Necker. Une fonction si haute , si délicate, n’appartenoit aucunement a un ministre des finances. Un républicain , un plébéien, un protestant étoit un arbitre peu convenable , un juge très-incompétent des intérêts du monarque , de la noblesse et d’un clergé catholique ; aussi ne s’en occupa-t-il point. Toute sa prédilection fut réservée pour ce qu’il crut mal à propos être l’intérêt du tiers. Nous disons mal à propos ; car en écrasant les deux premiers ordres, pour nous servir de l’expression consacrée alors , il nuisit essentiellement à l’autre , dont le clergé presque tout entier tiroit son origine , et qui recrutoit la noblesse. Il ébranloit la monarchie , en abattant deux de ses trois colonnes.
La septième fut de mettre en question si le tiers auroit lui seul autant de députés que la noblesse et le clergé à la fois. C’étoit semer un germe de division entre les ordres. Il porta / les fruits mortels qu’on en devoit attendre. Le ministre des finances osa espérer de faire adopter aux notables, qui avoient été convoqués en 178-7, l’innovation pernicieuse qu’il méditoit. Ils furent convoqués de nouveau le 6 novembre 1788. Son attente fut entièrement déçue. La très-grande pluralité vit le danger de cette innovation , et la rejeia.
Huitième faute. L’amour-propre blessé du ministre imagina un expédient pour faire, triompher son projet d’un obstacle qu’il eut dû regarder comme invincible. Une déclaration du 27 décembre 1788 , qui fut appelée résultat du conseil , décida la double représen¬
tation du tiers, et le trône fut renversé par cette mesure désastreuse, tout aussi incroyable, pour le moins , que celle du parlement de Paris , proclamant son incompétence pour renregistrement des impôts, et de plus , a peu près impossible à réparer. Dès ce moment , tous les bons esprits jugèrent l’Etat dans le plus grand péril. Une seule occasion peut-être de l’en tirer se présenta le 28 juin suivant; le
ministre des finances la fit manquer. Nous en parlerons bientôt.
Mallet-Bupan est, à notre connoissance , le seul écrivain royaliste qui ait semblé vouloir excuser cette faute de son compatriote, ou meme douter que c’en fût une (i). Mais il faut observer que cet auteur commença par être un adepte de la moderne philosophie, et un protégé de Voltaire; et que s’il fut l’ennemi déclaré des horreurs révolutionnaires, et même de la révolution des constitua ns , il en vouîoit une autre à sa manière. Pour jus- * tifier M. Necker, il cite l’assertion de ce dernier , que dans le conseil , « tous les avis » finirent par se réunir en faveur du rapport » et du résultat , si l’on en excepte l’opposition » d’un ministre , dirigée sur un seul point. » On sait bien que Necker avoit sur le conseil une influence toute-puissante. 11 n’en faut d’autre preuve que l’extrême faiblesse qu’eut ce conseil de le laisser diriger un travail qui ne de voit pas le concerner , auquel la nature
(i) Numéro 33 de son Mercure Britannique. Nous nous attachons à réfuter quelques opinions de cet ouvrage, parce qu’il s'y trouve d’ailleurs beaucoup de vérités , et plusieurs morceaux très-recommandabjes , entre lesquels, il en est qui n’apparîiennent point à fauteur.
de ses études ne l’avoit point préparé , et duquel toutefois pouvoit dépendre et dépendit le salut du prince et de son royaume. Tout ce qu’on en peut conclure, c’est qu’il n’y avoit pas un homme d’Etat dans le conseil, et que la vanité du Génevois lui persuada malheureusement qu’il en possédoit les connoissances et la sagacité.
Mallet observe « que ce résultat, quelque » jugement qu’on en veuille porter, excita » des transports d’allégresse dans la capitale » et les provinces. » Parmi les gens atteints de l’épidémie révolutionnaire qui commençoit a se développer cela dut être. Mais tous les hommes de bon sens , tous ceux qui redoutoient l’effroyable fléau du bouleversementd’une monarchie, furent frappés d’épouvante et de consternation. « Jusqu au parlement de Paris , » qui, ajoute-t-il, se hâta d’y donner une » éclatante adhésion. »
Jusqu au parlement est bien dit. On de voit, certes , être bien surpris de voir la première Cour souveraine du royaume applaudir à l’anéantissement d’un usage antique, né avec les Etats-Généraux, d’un usage dont la conservation lui appartenoit spécialement. On en sait la raison ; les jeunes conseillers qui cons-
tituoient le grand nombre des magistrats , étoient gangrenés de démocratie.
« Enfin, dit Mallet, à l’exception des princes » du sang qui protestèrent avec force et » presque (i) prophétiquement contre les » nouvelles formes, pas un corps de l’Etat » ne présenta une remontrance. »
Qui auroit pu en présenter? les parlemens? on vient de dire quelle opinion y régnoit. La noblesse, le clergé ? le ministre dirigeant étoit leur adversaire : on ne les eût point écoutés. Le tiers? auroit-il réclamé contre une décision qu’il avoit sollicitée, de laquelle il attendoit son bonheur , quoiqu’elle ait été funeste à tous ? N’étoit-ce pas assez de la réclamation des princes ? Qui pouvoit avoir plus d’intérêt à la conservation de la monarchie? N’étoit-cc pas assez , en outre , de l’opinion connue et citée par Necker lui-même, dans le rapport qui produisit le résultat ?
« i°. De la majorité décidée des notables ;
» 2°. D’une grande partie (2) du clergé et » de la noblesse ;
(1) Presque est de trop.
(2) Il eût fallu dire de l’extrême pluralité , ou de la presque totalité.
» 3°. Du vœu prononcé de la noblesse de » Bretagne ;
» 4°- Du sentiment connu de plusieurs ma- » gistrats , tant du conseil du roi que des » Cours souveraines (i). »
Ces opinions, et beaucoup d’autres que nous omettons , n’étoient- elles pas préférables à celles de la multitude , et au prétendu bruit sourd de l’Europe dont se prévaloit le ministre dans son rapport?
(i) C’&oit celui de tous les anciens magistrats à qui seuls on auroit dû , depuis long - temps , laisser le droit d’opiner et de remontrer en matière politique.
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