‹ De la Révolution françaiseChapitre 14 sur 54 · CHANGEMENT DE CONSTITUTION · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE CONSTITUTION

Il est intéressant d’examiner comment et par quels degrés le roi fut dessaisi d’abord d’une portion de son pouvoir législatif, et la constitution entièrement changée.

Dans son discours à l’ouverture des Etats , le roi, loin d’annoncer aucune disposition à* tolérer des nouveautés , dit « qu’une inquié- » tude générale, un désir exagéré d’innova- » lions s’étoient emparés des esprits, et fini- » roient par égarer totalement les opinions ,

» si l’on ne se hâtoit de les fixer par une réu- » nion d’avis sages et modérés.

» Je connois , ajouta-t-il , l’autorité et la » puissance d’un roi juste au milieu d’un » peuple fidèle et attaché de tout temps aux » principes de la monarchie : ils ont fait la '» gloire et l’éclat de la France ; je dois en être » le soutien , et je le serai constamment. »

Au moment où ces paroles sortoient de sa bouche , les turbulens meneurs de l’Assemblée

ne songeoicnî qu’à fouler aux pieds ces principes. Ils firent tout de suite connoître qu’ils entendoient tirer parti de la victoire que Neckér avoit procurée au tiers, en lui obtenant la double représentation, et que la première conséquence de cette nouveauté devoit être l’anéantissement de la distinction des trois ordres , et la votation par tête. Les deux premiers résistèrent à cette prétention. La résistance de la noblesse fut la plus vigoureuse et la plus constante. M. de Lally, quoiqu’il eût jugé à propos de se séparer de la majorité de l’ordre qui l’avoit député, fait néar*« moins ( peut-être sans trop y songer ) l’éloge de la conduite de cette majorité dans la circonslance dont il s’agit. «Les communes, » dit-il , vouloient conquérir , la noblesse con- « server, le clergé attendoit qu’il y eut un » vainqueur pour se faire un allié. »

Les députés du tiers résolurent de tenir seuls les Etats-Généraux, si la noblesse et le clergé persistoient à demeurer, suivant l’antique coutume et la volonté du roi, chacun dans leurs Chambres séparées. Ces députés séditieux agitèrent assez long-temps la question de savoir quel titre ils prendroient. Sièycs en proposa un qui fut r ejeté. Mirabeau voulut %ire adop-

ter la qualification de représentais du peuple; clic ne fut pas jugée assez brillante. Mirabeau fit sentir qu’elle seroit un moyen de se concilier la multitude, et observa que les chefs de l’insurrection batave avoient autrefois pris le nom de gueux ; en cela, dit - il, plus habiles que les députés du tiers. Quoiqu’il parût par là incliner pour ce titre de gueux , il n’osa pas cependant le conseiller directement. Onn’avoit pas encore déshonoré l honneur , comme s’en vantèrent depuis quelques chefs révolutionnaires. Un obscur député fit préférer le titre d’Assemblée nationale (17 juin), ce qui opéroit une révolution totale , puisqu’un seul ordre se déclarait apte à représenter la nation entière. Tel fut le résultat de la double représentation. Leur grand pombre excita l’audace des plébéiens : ils se flattèrent qu’on n’oseroit punir tant de coupables. Moins nombreux de moitié , comme ils auroient dû l’être , ils eussent moins osé. Les séditieux, qui se cachoient aisément dans une foule immense , eussent craint d’être remarqués. 11 est bon d’observer que, peu de jours auparavant, le 6 juin , dans une conférence entre les commissaires des trois ordres, ceux du tiers avoient dit : « Il est manifeste » que le tiers -état, quoique renfermant la

» partie la plus nombreuse de la nation , n’est » pas lui -même la nation entière. » Mais la révolte ne se pique pas d’être conséquente. Cette révolte ne fut d’abord ni générale, ni poussée au dernier excès. « Sans doute , dit » M. de Lally, ilexistoit un projet d’anéantir >> la noblesse et de renverser la monarchie; » mais ce projet étoit encore loin d’éclore : il » se cachait dans la profondeur du petit » nombre d’âmes qui l’avoient conçu. »

Le roi, parvenu au bord de l’abîme où l’erreur de son ministre l’avoit conduit, en fut épouvanté. Il essaya de poser une digue au torrent de la révolution qui débordoit. Il annonce une séance royale, et fait préparer la salle pour cette cérémonie. Les députés du tiers (i) feignent de croire qu’on veut séparer les Etats - Généraux , droit incontestable du monarque , mais qu’il ne songeoit pas à exercer. Pour persuader au peuple qu’ils sont persécutés , ils errent tumultueusement dans les rues de Versailles, et finissent par se réfugier dans un jeu de paume (20 juin). Là , on

(1) Par cette expression générique, il faut entendre toujours la pluralité seulement ; car il se trouvoit parmi eux de très-bons esprits et des sujets fidèles , en petit, nombre à la vérité.

poursuit, on achève presque la desiruction de la monarchie , par cet arrête coupable pris sur la proposition de Mounier, un des hommes qui , comme nous l’avons dit dans notre Histoire de France , ont le plus contribué à la révolution: « L’Assemblée nationale, considérant » qu’appelée àfixer la constitution du royaume, » opérer la régénération de l’ordre public, et » maintenir les vrais principes de la monar- » chie, rien ne peut empêcher qu’elle continue » ses délibérations , dans quelque lieu qu’elle » soit forcée de s’établir, et qu’enlin, partout » ou ses membres sont réunis , là est l’Assem- » blée nationale,

» Arrête que tous les membres de cette » Assemblée prêteront à l’instant le serment v solennel de ne jamais se séparer, et de se » rassembler partout où les circonstances » l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution » du royaume soit établie et affermie sur des » fondemens solides: et que , ledit serment « étant prêté, tous les membres, et chacun » d’eux en particulier, confirmeront par leur » signature cette résolution inébranlable. »

Mallet -Dupan (i) avoue que « cette dé™

(i) Numéro 33 du Mercure Britannique,

*> marche séditieuse étoit plus digne d’une » troupe de conjures effrayés, que de repré- » senlans nationaux, qui dévoient unir à la » fermeté la fidélité qu’ils avoient jurée au » souverain. »

Mais il croit qu’une circonstance , qu’il révèle, atténua la faute d’un grand nombre d’entre les députés. « Sièyes, dit-il , Barnave » et le club breton (i) arrivèrent au jeu de » paume avec le projet de transférer l’Assem- » Idée à Paris; et ce fut pour traverser cette » mesure dangereuse que Maunier proposa » ce serment de révolte. On n’avoit plus que » le choix des fautes. Par là fut suspendu le » coup monté par le club breton. »

Nous ne voyons pas ce que la proposition de ne pas se séparer avant d’avoir régénéré , c’est-à-dire bouleversé l’ordre public , avait d’inconciliable avec la translation de l’Assemblée daïis la capitale. Ceux qui la désiroient en jugèrent sans doute comme nous, puisque la proposition séditieuse de Mounier fut appuyée par Ç^arnave lui-même , et par un des membres les plus remarquables du club breton. Cependant il est vrai, comme l’observe

(i) Nous parlerons bientôt de ee club funeste;

Mallet-Dupan, que, parmi beaucoup de fidèles sujets du tiers, un seul ( M. Martin, d’Auch) refusa le serment décrète. Lui seul conserva un courage difficile clans desinomensde trouble et d’effervescence. Mais ce qiéil fit d’autres le p ou voient faire.

Quoi qu’il en soit, ce fameux arrêté acheva de montrer le précipice où quelques factieux vouloient entraîner la nation A la vérité, déjà Necker, dans son discours d’ouverture, avoit fait entendre les mots de régénération , de ci institution , d’ Assemblée nationale , mais sans exprimer formellement le projet d’anéantir tout ce qui exisloit, et de dépouiller le roi de son droit et de sa qualité de suprême et unique législateur de son royaume. Il ne laissa point paroître à découvert l’aversion qu’il avoit pour les parlemens, qui, effrayés de ses vues républicaines , avoient, en 1781 , obtenu qu’on l’écartât du ministère,

L’Assemblée, que nous appellerons désormais du nom qu’elle s’étoil violemment arrogé, déroula, par son arrêté du 20 juin, tout le plan de son projet d’usurpation et de soulèvement qui, grâce au succès, obtinrent le nom

de révolution. Cet arrêté, comme presque

tous les actes de cette malheureuse époque de

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