SPOLIATION DES BIENS DU CLERGÉ
L’Assemblée s’étoit d’abord installée dansîe palais archiépiscopal. C’est là que fut consommée la ruine du clergé , à laquelle on avoit seulement préludé par l’escamotage de la dîme ; et ce fut un évêque qui proposa cette iniquité impolitique , que devoit suivre bientôt la confiscation du domaine de la couronne , de toute la fortune des émigrés, et du patrimoine des pauvres. Tout fut dévoré par l’agiotage.
L’abbé Maury (i) se donna l’inutile peine de combattre les sophismes, par lesquels on prétendit légitimer le larcin des biens de son ordre , de démontrer que les propriétés du clergé appartenoient au clergé; qu’une possession de quatorze siècles méritoit quelque respect. Ceux qui le dépouillèrent n’en doutoient pas; mais leur conviction ne pouvoit
(i) Sa carrière fui partagée entre îroïs'èpoques :ia pre- * «lière appartint à l'intrigue, la seconde à l’honneur : la troisième à îa cupidité.
rien contre l’intérêt des uns et le projet des autres pour Fextinction du culte et la, propagation du déisme» Il s’efforça en vain de démontrer que l’exemple donné par les spoliateurs pourrait un jour être suivi contre eux-mêmes. « Car enfin , observa-t-il , si , pour ravir ce qui » nous appartient , la nation croit pouvoir » remonter à l’origine de la société , elle pré- » pare toutes les insurrections de la loi agraire, » Le peuple voudra entrer en partage des » biens que la possession la plus longue ne » garantit pas de l’invasion. Il aura sur vous » tous les droits que vous exercerez sur nous» » Il dira aussi qu’il est la nation , qu’on ne » prescrit pas contre lui. »
La prédiction s’accomplit en partie de plus d’une manière : par des emprunts forcés sur les riches, et l’exercice des prétendus droits, de préhension et de réquisition , et enfin par le fatal maximum. Pour en établir la légitimité, on posa en principe que « les jouissances a cessent d’être individuelles, et se mettent » en masse »; ce qui n’alloit à rien moins qu’à établir une communauté générale de toutes les espèces de biens , et à faire disparoître jusqu’au nom de propriété. Nous avons vu une époque .où la promulgation de la loi agraire jn’eût
cause aucune surprise : on s'y attendoit tous les jours. Mais l’intérêt présent de ceux qui dévoroient des yeux l’immense dépouille du sacerdoce et des hôpitaux (i), fit taire toutes les considérations d’un intérêt futur; et îe fruit de quatorze siècles d’acquisitions , de donations, de travaux et de défrichemens, fut
en un moment livré à la voracité de quelques
compagnies d’intrigans, qui poussaient à la spoliation pour s’en approprier les fruits. Elle fut consommée. L’argent qui en provint ne resta pas long-temps dans le trésor public : ces biens ne furent d’ailleurs payés qu’en assignats, papier décrié en naissant, et bientôt devenu sans valeur. Par cette belle opération , le peuple français demeura chargé pour l’éternité de l’énorme fardeau des frais du culte, et l’Assemblée nationale des malédictions de toute la race future. Par une étrange fatalité, cette
(i) Ces asiles de la misère furent dépouillés les derniers» Quand on n’eut plus de riches à piller , on pilla les pauvres. On vendit leur patrimoine. La nation fut chargée de leurs dettes et de leur subsistance. Ils en souffrirent prodigieusement , et leurs créanciers aussi. La nation qui déjà ployoit sous le faix des charges publiques , en eut une nouvelle à porter. L’agiotage s’engraissa de ce désastre» La révolution semble n’avoir été faite qu’à son profit.
effroyable injustice a tourne au détriment du riche et du pauvre : le premier y a gagné , il est vrai, l’exemption de la dîme ; mais on a imposé des taxes infiniment plus onéreuses sur ses domaines; et le pauvre a vu accroître les impositions indirectes qui , tombant sur les choses nécessaires à la vie , l’atteignent douloureusement, quand elles sont fortes. De prétendus hommes 'd’Etat ayant lu dans Y' Esprit des Lois que les impositions sur les marchandises sont celles que le peuple sent le moins, parce qu’il les confond dans sa pensée avec le prix des marchandises, en ont conclu qu’on pouvoit sans inconvénient accroître à volonté ce genre de taxes. Ce n’est pas la faute de Fauteur , s’ils ont commis cette méprise : ils Font mal lu. Montesquieu, en établissant ce principe , a soin d’avertir qu’il parle d’un impôt modéré; mais quand cet impôt est tel que la marchandise devient extrêmement chère, le peuple s’en plaint, et en sait très-bien la cause, qulen tout cas le marchand , pour se disculper, ne manqueroit pas de lui apprendre.
Ceux qui avoient promis aux agioteurs la dépouille du clergé se prévaloient surtout de la considération du crédit public et de la nécessité de le maintenir. L’abbé Maury fit à cef
égard des observations qui devroienl être sans cesse présentes à l esprit de tous les chefs des gouvernemens. « A entendre ces invocations » continuelles, on croiroit que ce crédit tant » vanté est le véritable trésor, et l’unique salut » de l’Etat. J’avoue que, grâce à l’impéritie des administrateurs , le crédit est en effet « indispensable dans ce moment , pour opérer « la régénération des finances ; mais quand le « royaume sera sagement gouverné, le crédit » ne sera plus que ce qu’il est en effet , un mal » nécessaire , une vaste calamité , et le plus » terrible fléau qui soit jamais tombé sur les » peuples : c’est lui que j’accuse de tous nos » malheurs ; c’est lui qui a fomenté ces folles » dissipations des cours,* qui ont enfin tari » toutes les sources des richesses publiques; » c’est lui qui a fait entreprendre légèrement » ces guerres qui sont si souvent , et le plus « grand des malheurs pour les peuples, et le » plus grand des crimes pour les rois; c’est » lui qui a entretenu ces armées innombrables » qui ont tant aggravé le fléau de la guerre, » dont elles ont perpétué l’image et la dépense » au milieu delà paix, en donnant habituelle- » ment à l’Europe entière la forme d’un im~ » mense champ de bataille ; c’est lui qui a
» engendré ces ténébreuses complications » d’impôts, de dettes, d’anticipations, d’of- » fices , d’arrérages, qui rendent aujourd’hui » si difficile la simple connoissance des maux » dont nous sommes menacés de périr; c’est » lui enfin , et lui seul , qui a dévoré d’avance » la subsistance des générations futures, Oui„ » lorsque François Ier ouvrit pour la première » fois un emprunt sur l’Hôtel- de - Yille de » Paris, en 1021, il créa une nouvelle source » de calamités pour le genre humain ; il posa » la première pierre de cet édifice désastreux » qui, en chancelant aujourd’hui, nous fait » craindre d’être tous ensevelis sous ses ruines, » Le plus riche royaume de l’univers n’a pu » résister que pendant deux siècles et demi à » ce système d’emprunts, sans fonds libres » affectés aux intérêts, sans extinction de dettes » plus onéreuses, sans ordre invariable de » remboursement , système imaginé par un roi » dissipateur, développé par des Italiens cou» » cussionnaires , détesté, et cité a la Chambre » ardente par Sully, honteusement renouvelé » sous les Médicis, flétri par deux infidélités » à la foi publique, sous le dernier règne, et » porté de nos jours à un exçès de démence * qui a fait regarder le dernier terme de la
» ruine du royaume comme la plus brillante » époque de nosprospérités pécuniaires. Pour » nous , qui sommes chargés d’expier les ra- » vages de ce crédit ministériel, nous devons » soupirer vers le moment où cette ressource , « n’étant plus nécessaire à la chose publique, » sera proscrite comme le funeste et infaillible » secret de ruiner la nation et de bouleverser l’Etat, »
L’orateur s’efforça d’ébranler ses auditeurs par des motifs d’intérêt personnel, 11 observa que si le sacerdoce étoit salarié, bientôt l’avarice et l’irréligion mettroient ses fonctions au rabais, et voudroient établir le culte le moins dispendieux , comme un moyen de parvenir par degrés à l’extinction de tous les cultes. Alors, le peuple ne connoissant plus de frein , l’Etat seroit en proie au brigandage et à Fanarchie, et apprendrait enfin , par ses désastres , que les ministres du culte peuvent seuls répondre au gouvernement de la multitude.
« C’est, ajouta-t-il, par ses incalculables » aumônes que le clergé rend les peuples « dociles à ses instructions. Comment pour-
« roit-iî les contenir, lorsqu’il n’auroit plus *
» la faculté de les assister? La charité tient » lieu au royaume d’un impôt immense. De-
» puis que l’Angleterre a usurpé les proprié- » tés des monastères , quoiqu’elle ait respecté » les possessions des évêchés , des chapitres, » des universités, qui sont encore les plus » riches de l’Europe, elle a été obligée de » suppléer aux aumônes du clergé par un irn- » pot particulier en faveur des pauvres , et « cct impôt s’élève à près de 60 millions » dans un royaume dont la population est » fort inférieure à la nôtre. Comparez, calculez » et prononcez. »
Tous les hommes de bien et de sens furent convaincus; mais ils étaient en minorité. Cependant l’atrocité d’une si énorme spoliation était à tel point révoltante* que ceux qui la vouloient craignirent ou un échec , ou du moins l’indignation publique. Pour arriver par une pente un peu adoucie au but qu’ils se proposoient, ils se contentèrent de faire déclarer que tous les biens ecclésiastiques étoicnt à la disposition de là nation , à la charge de pourvoir aux frais du culte , à l’entretien de scs ministres, et au soulagement des pauvres. Pour apaiser le mécontentement des curés, qui voy oient que leur condescendance envers l’ordre du tiers les avoit entraînés dans l’abîme, on décréta que leur dotation ne pourroit être
moindre de 1200 fr. chaque année, non compris le logement et le jardin qui en dépcndroit; cette promesse fut éludée, comme on devoit bien s’y attendre. Au lieu de portion congrue, la plupart reçurent la mort. Les uns périrent sur des échafauds , les autres furent jetés à la mer, outrouvèrent une fin plus douloureuse, soit dans les cachots, soit dans les navires où on les entassoit pour les faire mourir sans verser leur sang, soit sur les plages brûlantes où ils furent relégués.
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