‹ De la Révolution françaiseChapitre 29 sur 54 · SUPPRESSION DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE LA NOBLESSE

Quand on se. révoltoit aussi ouvertement contre la puissance royale , il étoit tout simple qu’on achevât d’abattre ses plus fermes appuis. On avoit porté une grave atteinte à la noblesse par la suppression d’un grand nombre de ses

propriétés; on avoit, par un décret du 5 no-

vembre 1789, prétendu lui ôter jusqu’au droit de se dire un ordre. Ridicule tentative ; car ordre signifiant un corps, une classe, tandis que la noblesse subsistoit, si la force majeure pouvoit la dépouiller de ses prérogatives , elle ne pouvoit faire que ses membres fussent dans une âutre classe que la leur. Il leur restoit d’ailleurs quelques distinctions , des titres , des armoiries. La vanité bourgeoise voulut les supprimer; elle fut secondée par des ambitieux qui n’étoient point bourgeois, mais qui savoient bien qu’un moyen de s’élever est quelquefois de paroître s’abaisser. Ce n’étoit pas la première fois qu’011 voyoit cette ma-

nœuvre; elle fut employée par un patricien fameux, par Clodius, qui n’étoit pas la gloire de son ordre, et qui, pour monter au pouvoir tribunitien , descendit par l’adoption dans îa classe plébéienne.

Pour acquérir la faveur populaire, ou plutôt , pour la conserver , la faction qui dirigeoit le côté gauche de l’Assemblée nationale, où siegeoient presque tous les révolutionnaires (i), jugea devoir détruire entièrement la noblesse, autant du moins qu’il est possible de détruire un souvenir ; car, comme on l’a très-bien dit, la noblesse , surtout dépouillée de ses prérogatives , n’est pas autre chose. Quand cette faction avoit quelque grande extravagance à proposer, elle choisissoit ordinairement les séances du soir. L’orgie du 4 août 178g avoit été faite après. dîner; ce fut encore en sortant de table qu’on porta la hache sur l’immémoriale institution de la noblesse. L’un et l’autre décret en acquirent justement le surnom de bachiques . Cette dernière scène fut filée avec adresse ; elle s’ouvrit (le ig juin iygo) par une députation de Y unie ers 7 à la tête de laquelle étoit le Prus-

(1) Quelques uns des plus modérés avoient pris place, au côté droit.

sien Clootz, qui prenoit le nom d’orateur du genre humain. Il étoit accompagné d’un tas de misérables et de bandits salariés qu’on avoit affublés d’habits conformes à ceux des innombrables nations qu’ils disoient représenter. Il prononça le discours le plus factieux ,

le plus insultant pour tous les souverains de la

terre, et fut accueilli avec honneur. « Dites » à vos souverains, répondit le président à » cette canaille , qu’ils doivent imiter l’exem- » pie de Louis XYI , père de la Liberté , s’ils » veulent vivre dans l’histoire. » Il auroit dû ajouter : et mourir sur l’échafaud. Les royalistes sortirent de l’Assemblée en éclatant de rire. M. Alexandre de Lameth dit alors qu’il ne falloit pas que les regards des députés du genre humain fussent affligés ded’aspect des figures de quatre nations vaincues et enchaînées aux pieds de Louis XIY. On a observé , il y a longtemps, qu’il n’étoit nullement constaté que ces statues représentassent des nations; elles pouvoientfigurer des vices domptés. Mais la motion de les supprimer , reçue avec enthousiasme , n’étoit qu’une préparation à une autre plus importante, et le nec plus ullrà de la démagogie. Un député sans nom demanda la suppression de tous les titres de duc, marquis, comte,

vicomte, baron, chevalier, etc. M. de Lafayetle et M. Charles de Lameth se disputèrent la gloire de développer et d’étendre cette proposition, M. de Lameth fut entendu le premier ; après lui M. de Lafayetle, et M. le vicomte de INoailles appuyèrent la motion. M/ de Saint-Fargeau ajouta qu’il falloît aussi proscrire les noms de terre adoptés comme noms propres par un

grand nombre de leurs possesseurs, et ildéclara qu’il ne vouloit plus être appelé que Louis- Michel Lepelletier. « J’exige encore , dit l’abbé » Maury, le sacrifice de ce derniermom , puis- » que M. de Saint-Fargeau est issu de Fauteur » du J'raité des libertés de V Eglise gallicane , » de M. Pithou , fds d’un marchand de vin, » de Troyes. »M. Mathieu de Montmorency, très- jeune alors , et qu’on disoit avoir été séduit par le galimatias métaphysique de l’abbé Sièyes, galimatias qu’il a su ensuite apprécier à sa juste valeur, M. de Montmorency ayant opiné, pour la proscription des armoiries et des livrées, l’abbé Maury s’écria : « Il existait » depuis deux cents ans un procès fameux » entre les généalogistes, sur la question de » savoir si les Laval étoient vrais Montmo- » rency; vous avez jugé la contestation; non , » vous n’êtes pas du sang des Montmorency. »

C’étoit un beau Spectacle de voir le fils d’un pauvre artisan de Yauréas, soutenir la cause de la noblesse contre quelques uns de ses membres les plus qualifiés, et les écraser de tout le poids de la raison et de l’éloquence. Voici quelques traits de son discours improvisé , sur une matière dont il n’avoit pu prévoir la discussion.

« Je ne me dissimule pas toute la faveur » que doivent obtenir ces principes de popu- » larité , dans une Assemblée nombreuse ; « mais ce n’est pas l’enthousiasme , c’est Ja « raison qui doit guider des législateurs.

» Ce n’est pas Louis XIV qui a fait ériger » le monument de la place des Victoires ; ce » fut le maréchal de La Feuillade qui voulut » perpétuer dans cette capitale l’admiration » dont il étoit saisi pour son roi.

» Ce prince, ajoute-t-il, après avoir été » trop flatté pendant sa vie , a été trop mé- » connu depuis sa mort. S’il fonda sur ses suc- » cès la gloire de sa nation , il trouva dans ses » revers la sienne propre. Sous son règne , les » Français furent grands, et ce titre de Grand » qui lui fut donné par son siècle , auquel il » donna lui-même son nom , ne doit pas lui » être ravi par la postérité , qui est partout

>> environnée des monumens de sa sagesse et » de sa bienfaisance. »

L’abbé Maury observa qu’il seroit à craindre qu’on « n’affoiblît encore dans l’esprit des >> peuples le respect qu’ils doivent à la ma- » jeslé royale , si l’on alioit établir une espèce » de Chambre ardente pour examiner les di- » vers titres de gloire qu’a multipliés notre » enthousiasme pour nos rois.

» Je demande donc, conclut -il, que le » monument de la place des Victoires soit » conservé tel qu’il est aujourd’hui , et que » nous ne traduisions pas en décrets natio-

» naux toutes les critiques que nous trouve-

» ions dans les lieux communs de la philo- » sophie.

» Quant à la suppression de la noblesse , je » chéris avec les bons Français l’égalité qui » rend tous les citoyens également précieux » aux yeux de la loi (1), mais je regarde l’éga- » lité des conditions comme la plus absurde et » la plus impolitique de toutes les chimères....

» La noblesse , disoit un poète, est T ombre » des tombeaux des hommes illustres. C’est » une monnaie d’opinion dont les peuples se *

(1) ils Font toujours été.

» servent pour payer les services qu ils ne » peuvent pas acquitter en argent.

» Gardons-nous d’abolir une institution qui » a enfanté tantale prodiges dans notre his- » toire. La noblesse est une véritable pro- » priété dans l’ordre social. De grands sacri- » fices faits à la chose publique , des services >> rendus à l’Etat par des hommes qui , cri » versant leur sang pour le défendre, ont » épuisé leur propre patrimoine, n’ont reçu » aucune autre récompense que cette illus- » tration de convention , contre laquelle je ne •» sais quel esprit philosophique / infiniment » différent du véritable esprit patriotique , » s’élève aujourd’hui, en nous étalant tout le » luxe de la démocratie.

» Je ne défends point la vanité qui a usurpé » des noms illustres. Un de nos moralistes du » dernier siècle se plaignoit de ce qu’en » France on ne connoissoit plus ni les hommes

à leur nom , ni les femmes a leur visage. Je » désire, pour l’intérêt meme de la noblesse, »' qu’une loi sévère proscrive parmi nous tous » ces larcins généalogiques ; mais je pense » que , malgré la prééminence des grands » noms , la véritable considération , et surtout » l’influence politique , seront désormais ion-

» dées parmi nous sur le mérite personnel.

» Un philosophe a observé que la première

» question que Ton fait chez les différens »

» peuples de l’Europe , en y recevant un » étranger, indique avec certitude l’état de » l’esprit humain chez toutes les nations. En » Espagne v on demande d’un homme s’il est » grand de la première classe ; en Allemagne , « s’il entre dans les chapitres; en France, s’il » a les honneurs de la cour ; en Hollande ,

» combien il envoie de vaisseaux dans les » Indes , et , en Angleterre , on demande

» quel homnae c’est . »

Il annonce que , si la noblesse est supprimée, elle sera aussitôt remplacée par F inévitable et révoltante aristocratie des fortunes (i).

« On vient de vous dire que la noblesse en » France étoit née de la féodalité. La noblesse « existait dans les Gaules, neuf cents ans avant » l’origine des fiefs. Les Francs et les Piomains » n’avoient point encore conquis nos belles » contrées , et déjà les races nobles étoient » connues dans nos provinces. Grégoire de

(i) Et la source de celles qui jaillissent des révolutions étant presque toujours impure, leur prééminence seroit à la fois un opprobre , et la ruine de toute morale et de tout sentiment d’honneur.

» Tours, le père de noire histoire , nous fait' » connaître plusieurs de ces familles nobles. ‘

» Les Romains, qui avoient parmi eux des « chevaliers, des sénateurs, des patriciens, » avoient établi une correspondance de lettres » entre la noblesse gauloise et la noblesse de » Rome. César nous a conservé, dans ses Coin- » rnenlaires , les noms barbares de ces nobles « gaulois. Il dit que les légions battoient tou- » jours l’infanterie gauloise, qui n’étoit corn- » posée que d'esclaves, mais que la cavalerie

» des Gaulois étoit invincible , parce que les » nobles des Gaules ne v oui oient servir que » dans la cavalerie.

« Les correspondances du préfet du pre- » toirc, qui résidoit à Trêves, avec les nobles » gaulois , et les lettres de Clovis à cette même » noblesse, subsistent encore dans les moim~ » mens de notre histoire.

» Quant aux livrées et aux armoiries, tout le » monde sait que cel usage s'introduisit durant *> les croisades. Il me semble que dans un » moment où tout le royaume est en fermen- » talion, la suppression de la noblesse ferait » émigrer toutes ( i ) les familles nobles, qui se

Q) C’ étoit trop dire. Des nobles, en très-petit nombre ,

» transporteroient dans les Etats voisins, où » elles retrouveroient leur existence civile. » Peut-être même occasionneroit-elïe un plus » grand malheur ; car si l’Assemblée nationale » abolissoit la noblesse , il seroit à craindre que » le peuple égare ne voulût abolir les nobles.

» Il n?est pas vrai que cette suppression de » la noblesse soit une conséquence nécessaire » des principes de notre nouvelle constitu- » tion. Vous avez décrété que tous les Français » seroient admissibles à toutes les places ecclé- » siastiques, civiles et militaires, sans autre » distinction que celle des talens et des ver- » tus. Or, ce décret seroit bien évidemment » inutile; et il n’auroit même aucun sens, s’il » ne supposoit pas l’existence de la noblesse » dans le royaume.

» L’exclusion même qu’il proscrit suppose » une exception qui ne pourroit plus avoir » lieu s’il ne restoit plus de nobles en France.

» Il s’agit ici de l’état de cinquante mille » familles. Je demande que la question soit

i! est vrai , rfétoient pas exemptes de la fièvre démagogique. D’autres n’avoient pas assez de fortune pour prendre un parti conseillé par l’honneur et la prudence, à ceux qui pouvoient subsister hors du pays qui les proscrivait ou les laissait proscrira.

» ajournée à lundi matin (i), et je m’engage à » la traiter à fond dans la même séance. J’ob- » serve qu’elle n’est pas placée dans ce moment » à l’ordre du jour, qui doit être respecté.

» C’est une question constitutionnelle qui » doit être réservée aux séances du matin, » puisque vous avez décrété que vous ne trai- » teriez, dans les séances du soir, que des » affaires particulières.

» J’insiste donc sur l’ajournement, et j’a- » joute qu’il n’est conforme ni aux maximes » d’une saine raison , ni aux règles d’une » saine logique , de commencer une^discussion » de cette importance par un décret. »

Si la pluralité des opinans n’eût pas été une réunion de conjurés , eût-elle pu refuser le délai de trente-six heures que réclamoit l’abbé Maury , au nom de la justice et du bons sens? Une de ces séances, consacrées aux affaires les moins importantes, et auxquelles en conséquence il assistoit peu de députés, eût-elle détruit une institution universelle en Europe, et qui existoit dans la Gaule de temps immémorial, avant l’établissement de la monarchie française ?

(i) Il parloit le samedi au soir.

Quelques uns proposèrent de permettre que ie titre de monseigneur pût être donné aux membres de la famille régnante. M. de Lafayette s’y opposa. « Dans un pays libre » il ne peut, dit-il, y avoir que des citoyens » et des fonctionnaires publics ; je ne conçois » pas sur quel prétexte des distinctions et des » titres seroient accordés aux frères du roi » et aux princes du sang qui ne naissent pas » fonctionnaires publics et magistrats. S’ils » ont d’ailleurs les conditions requises par la » loi, ils seront citoyens actifs, et c’est tout » ce qu’ils peuvent être. » Un gentilhomme * commençant à ouvrir l’avis d’un amendement^ fut interrompu par un autre , M. Digoine : Point d amendement ; on ne transige pas sur F honneur. On décréta donc qu’il n’y auroit plus en France que des roturiers La décision de l’assemblée rebelle fut sanctionnée au bout de quatre jours. Le roi capif eût en vain exposé sa vie par un plus long délai. « La noblesse » héréditaire, dit cette prétendue loi, est » pour toujours aeolïe (i); les titres de

(i) Avec quelle sotte imprévoyance ces gens-là disposoient de l’avenir ! Un grand nombre de ceux qui abolissaient pour toujours les titres de comte, de marquis, de

« pr ince, de duc, de comte, de marquis, de » baron, etc. , ne seront pris par qui que ce » soit, ni donnes à personne. »

La qualification de monseigneur fut proscrite , ce qui préparoit à l’abolition de celle de monsieur qui en dérive. On ordonna aussi l’enlèvement des quatre figures du monument qui étoit sur la place des Victoires ; c’étoit le prélude de la destruction totale des monumens érigés en l’honneur de nos rois. Ainsi l’Assemblée nationale commença tout ce que le Corps- Législatif et la Convention achevèrent, sans en excepter la mort de Louis XVI , suite à peu près infaillible de tant d’outrages impunis, et de l’anéantissement de tous ses droits et de tout son pouvoir.

Le décret insensé qui prétendoit anéantir la noblesse donna lieu à beaucoup de réclamations. Dès le lendemain, M. D’ 4 rem bure , en protestant avec vigueur contre un décret qui enlevoit leur état civil à ses nobles commettans, se plaignit qu’au mépris de tous les règlemens, on eût délibéré sur une affaire de

barons, les ont, quelque temps après, sollicités et obtenus; et malheur à celui de leurs domestiques qui eût omis de les leur donner !

cette importance sans en avoir prévenu les comités, et supprimé les droits , la propriété de plusieurs de leurs membres, à leur insu, et tandis qu’à la porte de la salle commune ils s’occupoient , dans des chambres particulières, des affaires générales de l’Assemblée. Cette seule circonstance , qui frappoit le décret de nullité, eût dû en commander le rapport; on n’y fit pas même attention.

Mille protestations parurent contre ce décret insensé, ouvrage de la plus basse envie. Celle de M. le vicomte de Beaumont fut dénoncée au département de Lot et Garonne , qui le fit sommer de déclarer s’il l’avouoit. Voici sa réponse , qui nous a semblé digne d’être conservée comme un monument historique , comme un morceau plein de raison , d’énergie et de noblesse : « Sans doute, en me demandant de 'reconnoître. un écrit inséré dans le

Journal Général de France , portant protes-

tation d7 Antoine-François , vicomte de Beaumont, chef de division des armées navales, commandeur des ordres de Saint-Louis et de Saint- Lazare , contre le décret qui détruit la noblesse héréditaire, on ne m’a pas fait l’injure de croire que je pourrois désavouer ma signature.

» Je déclaré donc que cette protestation est de moi ; que je F aurais envoyée directement à l’Assemblée , si elle n’avoit pas déclaré qu’elle n’en recevroit aucune ; que je la renouvelle devant le département qui m’interroge , et que je le prie de m’en donner acte. En protestant contre un décret qui anéantit la plus précieuse de mes propriétés, j’use du droit de la nature qui permet de s’élever contre F oppression ; j’use de celui que donnent à tous les citoyens les décrets meme de l’Assemblée , d’avoir une opinion et de la manifester. On a ruiné ma fortune , et je n’ai fait entendre aucune plainte,

» On veut me dépouiller du caractère de chevalier français; mais qui peut m’empêcher de croire que la noblesse , une fois acquise par les vertus , ne peut se perdre que par le crime P Je conserverai cette opinion tant que je vivrai ; je me croirai noble comme avant le décret , je me montrerai tel toutes les fois qu’il faudra servir mon roi ou ma patrie ; et j’espère que mes enfans, jaloux comme moi de conserver sans tache le titre de gentilhomme que je leur aurai transmis , en rempliront tous les devoirs, et qu’ils ajouteront, par leurs vertus, à la gloire de leurs ancêtres.

» La noblesse française , en renonçant vo-

lontairement, par un acte de cette générosité qui lui est propre , et qui jusqu’à présent n’a pas eu d’imitateurs , aux privilèges qu’elle tenoit de la bienfaisance de ses souverains, ou de la reconnoissance des peuples, n’a pas pu renoncer aux obligations que lui impose sa naissance.

» Fidèle à ses engagemens , constante dans ses promesses , elle sera toujours jalouse de fournir à l’Etat ses meilleurs citoyens , au roi ses sujets les plus fidèles. Elle formera , malgré les décrets, une, caste distincte, ayant pour cri l’honneur, pour loi l’amour de son roi et de la patrie , pour religion le commandement exprès de donner l’exemple du courage et des vertus.

» Certes , Messieurs , malgré votre conduite envers moi, je vous crois trop justes pour ne pas convenir qu’une classe d’hommes qui se destinoient par état au service de la patrie, qui étoient toujours prêts à faire le sacrifice de leur fortune et de leur vie pour la défendre, méritoit d’être distinguée , et non pas détruite.

» Mais qu’il me soit permis de vous demander en vertu de quel pouvoir vous exercez une inquisition sur ma manière de penser : je ne vois aucune loi parmi les decrets qui

yous ont crocs, qui vous donne ccttc autorité. En voulant étendre celle qui vous est confiée , vous vous préparez des chaînes à vous-mêmes.

» Ou ma protestation est bonne, ou elle est inutile : si elle est bonne , je devois à mes en fans, je devois à moi-même de la faire ; si elle est inutile, Messieurs du département de Lot et Garonne auroient bien pu suivre l’exemple de l’Assemblée , qui voit tous les jours parmi ses membres, sans leur en faire aucun reproche, nombre de chevaliers français qui, tant pour eux et leur famille, que pour remplir le serment qu’ils avoient prêté à leurs commettans, ont fait la même protestation que moi.

» Si les députés de la noblesse d’Agénois avoient tenu la même conduite, je n’aurois pas été obligé de protester moi-même.

» Au reste, Messieurs du départementde Lot et Garonne veulent-ils provoquer contre moi la sévérité de l’Assemblée ? Ce seroit lui dc- - mander d’aller contre ses décrets ; ou bien ont-ils espéré que, susceptible de crainte, je pourrois acquiescer à ma dégradation ? Ils m’auroient, en ce cas, jugé bien indigne de leur estime.

» Je suis bien éloigné de penser que l’aveu

que je viens de faire de mes principes , puisse exciter contre moi le mécontentement de la partie saine et éclairée du peuple , puisque ces principes imposent à tout gentilhomme l’obligation de le servir. Si quelques mauvais esprits, amis du trouble , cherchoient à exciter contre moi une fermentation punissable, je le verrois encore sans crainte , et je m’adresserois avec confinée à Messieurs du département pour réclamer la protection des lois , dont ils sont les dépositaires.

» D’infâmes libellâtes , dignes du feu qu’ils voudroient rallumer, pourroient sans crainte déchirer par leurs calomnies tout ce qu’il y a de plus respectable , parce qu’ils écrivent , dit-on , sous la sauve-garde de la liberté ; et lorsqu’un citoyen vertueux , qui a employé quarante ans au service de sa patrie , voudra protester contre un décret inconstitutionnel , qui tend à le priver de son honneur , il sera forcé de se taire ! Non, il ne se taira pas. La liberté ne peut être réservée uniquement pour le crime et les scélérats. »

11 est pourtant trop vrai que durant bien des années elle fut leur privilège exclusif.

On peut s’étonner que les députés nobles soient restés à cette Assemblée après qu’elle

eut déclaré, non seulement que la noblesse ne constituoit plus un ordre , mais qu’elle n’existoit plus (i). Il étoit bien clair que l’intention de ces impertinens législateurs avoit été de reléguer, avec les princes de la maison régnante, le roi lui-méme dans la classe roturière.

Afin qu’on ne pût à cet égard conserver le moindre doute , il fut question de l’affubler du titre de citoyen dans une cérémonie pompeuse qu’on avoit assignée au 14 juillet 1790,

(1) Dès que le tiers eut décrété, le 17 juin 178g, qu’il

étoit tout, la noblesse et le clergé auroient dû se retirer; la démagogie , abandonnée à elle-même , en eût semblé

plus hideuse , et eût inspiré plus de dégoût.

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