REVOLTES DANS LA PLUS GRANDE PARTIE DE L’ARMÉE; AFFAIRE DE NANCY
Cependant ces novateurs vo y oient chaque jour tes épouvantables effets de leurs expériences législatives : elles avoient produit dans l’armée , dans l’infanterie surtout , l’esprit d’indépendance. Dix mille hommes de troupes réglées s’étoient mis en insurrection à Nancy. Le marquis de Bouille, par son courage et sa fermeté , triompha des rebelles avec des forces bien moindres que les leurs. L’univers sait quelle fut dans cette journée l’héroïque dévouement du jeune Besilles (i), officier du régiment du roi, massacré sur la lumière d’un canon , où il s’étoit placé pour s’opposer au premier feu de la guerre civile (2),
(ï) La Convention , dont la tâche sembioit être Fextinetion et la punition de toutes les vertus, fit monter à l’échafaud son vieux père, ses frères et ses sœurs , qui étoient à la fleur de l’âge.
(2) M. de Malseigne ne put échapper à la mort, au:
L’Assemblée nationale profita de cette occasion pour ressaisir le peu de' pouvoir qu’elle avoit laissé au roi : elle le déchargea du soin de rétablir l’ordre et la subordination ; elle dressa une proclamation qui fut portée à Nancy par deux commissaires (i) chargés de s’y rendre « pour prendre les mesures né- » cessaires à la conservation de la tranquillité, » et pour l’information exacte des faits qui » devoit amener la punition des coupables. »
Cette proclamation , tendant à réprimer une révolte, n’étoit elle-même qu’un acte derévoltc contre l’autorité royale , qu’une audacieuse usurpation du pouvoir qui appartenoit exclusivement au roi , meme d’après la constitution. Les députés disoient aux troupes : Soldats , obéissez* à laloi ; ï Assemblée natio riale le v cul ; elle F ordonn e ; et ces motsétoient en caractères italiques, pour qu’ils fussent mieux remarqués, et peut-être aussi pour faire sentir aux soldats, étonnés sans doute qu’une Assemblée qui avoit si constamment donné l’exemple de la rébel-
ïiiitîeu d’un régiment qui le cernoiî, que par un prodige de vigueur et d’intrépidité.
(i) Ils dévoient être choisis par le roi ; mais, prisonnier de l’Assemblée, ce prince ne put nommer que ceux qu elle indiqua, ou, pour mieux dire, qu’elle ordonna d’envoyer*
lion , la défendît cette fois , pour leur faire sentir, disons-nous, qu’elle leur parloit sérieusement. Mais elle ne persista point dans cette disposition. « Les commissaires envoyés par » elle firent beaucoup de mal , dit M. de » Rouillé dans ses Mémoires, parleur extrême » douceur , et par les mesures qu’ils prirent » pour raviver l’esprit patriotique (i) que les » derniers événemensavoientpresque éteint. » il se passa néanmoins quelque temps avant qu’ils pussent le rallumer..
Un régiment Suisse qui avoit pris part à la rébellion, fut puni par ses compatriotes (2); mais l’Assemblée protégea les soldats français qu’elle avoit , dans le premier accès de ses frayeurs, résolu de punir. Un rapport fait sur cette affaire, le 6 décembre 1790, pallia le crime, justifia les coupables, et inculpa les innocentes victimes du soulèvement. Jamais le beau talent de M. de Cazalès et son noble crffactère ne s’étoient déployés avec plus
(1) On sent bien que ce mot, sous sa plume, est une ironie.
(2) Plusieurs furent pendus, d’autres envoyés aux galères à Brest. Ces derniers furent flétris de l’approbation de l’Assemblée qui remplaça celle qui s’ était donné le
tara de Constituante, mis en liberté, et récompensés*
d’énergie que dans cette circonstance , où la maladresse du mauvais côté rehaussa encore sa gloire. Après avoir fait voir que le projet de décret, qui fut adopté (x), ne tendoit qu’a punir îa vertu et à récompenser le crime , il dit : « 11 existe dans le royaume des scélérats » qui séduisent l’armée , prêchent la révolte t » soudoient les assassins et les incendiaires: » tout le monde en convient ; mais les deux » partis s’accusent réciproquement de renfer- » mer dans leur sein les auteurs de ces cou- » pables excès; et la nation incertaine désire , » avec autant d’impatience que d’inquiétude , » connoître de quel côté se trouvent l’erreur » et le crime, de quel côté la sagesse et la » vertu. La procédure de Nancy va nous ins- » traire ; la lumière îa plus vive en va jaillir ; » et vous vous hâtez de l’étouffer au moment » où elle est près de nous éclairer sur ces » affreux mystères. Yous redoutez donc cette » lumière terrible ? Du moins votre conduite » justifie ces soupçons et décèle vos alarmes. »
(î) Il éteîgnoit ïa procedure , cassoit les régîmens coupables, accordoit une gratification aux soldats insurgés , et rien aux officiers qui ayolent exposé leur vie pour réprimer F insurrection..
Cependant ce n’étoit pas pour mettre des bornes à la clémence, mais seulement au despotisme de l’Assemblée ; ce n’étoit pas pour voir l’affreux spectacle du châtiment des coupables , mais afin qu'ils fussent connus de toute la France , queM.de Caz al es sollicitait la continuation de la procédure ; il promettoit meme, dès que les auteurs de ces attentats seroient démasqués, de monter le premier à la tribune pour réclamer l’intercession de l’Assemblée près du roi en faveur de presque tous les coupables. « Je dis presque tous ; car sx pourriez -vous pardonner aux assassins du » héros de Nancy, aux assassins de ce jeunq » Desilles dont l’action immortelle honore à » jamais et le siècle et l’ordre dans lequel il » est né? C’est ainsi que se venge, que se ven » géra des injures qu’elle a reçues cette antique * noblesse qui fit dans tous les temps la force » et la gloire de l’empire français. I>e tous les « privilèges dont elle jouissoit , un seul lui est « resté; mais il constitue son essence : nulle « puissance humaine ne peut le lui ravir ; ce » privilège est de produire de grands hommes* » et de faire de belles actions. C’est au mo- » ment où l’on cherchoit â l’avilir qu’est sorti »- de son sein ce jeune homme , dont le nom ,
» justement célèbre, doit rendre à la nation » française cet honneur quesembloientvouloir » lui ravir des crimes commis par des brigands »> soudoyés ; c’est au moment où l’on cherchoit » à rendre odieuses au peuple les distinctions » honorifiques dont elle jouissoit , qu’elle a » voulu, par un grand exemple , apprendre à » la nation égarée à quel prix ses ancêtres les » avoient acquises. »
Barnave , trouvant dans ce discours un reproche indirect fait au côté où il siégeoit, demanda que l’orateur fût rappelé à l’ordre , pour avoir dit que Desilles étoit fils de son père , et qu’au moment de sa naissance il existoit un ordre de la noblesse. Il prétendit que Cazalès parloit comme un homme de parti et un factieux.
Cazalès , sans daigner se justifier : « Je voudrois que l’Assemblée déterminât enfin d’une manière précise quelle est la mesure du respect qui lui est dû ; car c’est aussi le droit d’un homme libre, de connoître la loi sous laquelle il vit.
» Je crains qu’avec un amour effréné de la liberté, nous n’en ignorions les premiers élémens ; que nous ne la méconnoissions à tel point que nous ne sachions pas même l’établir
dans l’enceinte du Corps-Législatif, qui devroit être son sanctuaire.
» Législateurs d’un jour, apprenez chez un peuple libre, apprenez chez un peuple profond dans la science de la liberté, combien doivent être libres les délibérations de toute assemblée politique.
» Voyez, dans les débats des Communes d’Angleterre , avec quelle amertume l’opposition censure les mesures adoptées par la majorité; avec quelle énergie elle invective la majorité elle-même.
» Jamais, disoit; Charles Fox aux Communes d’Angleterre , il n’y aura d’alliance entre l’opposition et la majorité : une telle alliance seroit celle de l’honneur et de l’infamie , de l’injustice et de la probité. Et nous aussi nous sommes le parti de l’opposition dans T Assemblée nationale ; nous le déclarons hautement, nous voulons que la nation française sache que nos principes ne sont pas les vôtres; que jamais nos principes ne seront les vôtres ; que , soumis à vos lois comme citoyens (i), nous leur avons constamment refusé nos suffrages comme législateurs.
(iVC’étoit leur accorder beaucoup. Cette soumission
•» Un temps viendra (i), et ce temps est près de nous, où ce peuple qui m’entend, ce peuple qu’on a enseigné à nous haïr, instruit par le sentiment de son malheur sur des questions trop au-dessus de ses lumières , où la nation , revenue du long égarement où elle a été plongée , jugera entre nos principes et les vôtres, jugera de quel côté est l’erreur ou la vérité , de quel côté est le crime ou la vertu.
» Que ce peuple apprenne, que ce peuple n’ oublie jamais que , dans tous les temps , dans tous les lieux , quels que soient les principes qu’il professé, le parti de l’opposition est et sera toujours le parti du peuple (2). Le parti qui lutte contre l’autorité dominante est toujours le parti de la liberté. Roi, sénat, assemblée nationale , parlement, partout où l’autorité n’est pas contredite, partout où l’autorité n’est pas éclairée, le peuple est esclave, et Je gouvernement tyrannique.
îéétoit pas due aux usurpateurs de la puissance royale» On ne pouvoit leur obéir que par contrainte et passivement»
(1) Il est venu enfin.
(2) Bien entendu , lorsqu’elle se borne à discuter les actes du gouvernement avec bonne foi, non quand elle s’efforce de le renverser. C’est sans contredit de celle manière que l’entendoit l’orateur. /
» (Test donc au nom de la liberté , dont nous sommes tous les ministres , c’est au sein des représentans d’un peuple qui veut être libre , que je réclame la plénitude des droits dont l’opposition doit jouir dans une assemblée nationale. Notre devoir est de vous dire des vérités sévères, le vôtre est de les entendre ; notre devoir est de tenir les yeux de la nation constamment ouverts sur vos décrets, de lui démontrer l’absurdité de vos mesures, l’exagération de vos principes, de lui dénoncer la majorité de l’Assemblée nationale elle-même ,
si cette majorité est factieuse ou corrompue .
» Cette salutaire opposition, cette surveillance ne peut, dans aucun cas, être dangereuse pour la prospérité de l’empire. Si votre constitution est établie sur* des fondemens solides, si la justice et la raison , seuls garans des constitutions humaines , ont rédigé vos décrets, que pourront de vaines clameurs contre cet immortel ouvrage ? Mais si vous avez bâti sur le sable , si vos décrets sont contraires aux règles de la justice, s’ils n’ont pas été calculés d’après les conseils de la sagesse , les clameurs de l’opposition hâteront le retour de l’opinion publique . Minorité dans l’Assem¬
blée nationale, nous ne tarderons pas à être
la majorité dans la nation française, et alors s’écrouleront et vos décrets, et vos lois, et votre folle constitution.
» Aureste, quel que soit le parti que l’Asserrfblée nationale prenne relativement à la motion de M. Barnave , soit qu’elle y donne suite, soit qu’elle l’abandonne au mépris qu’elle mérite, je prie tous mes amis, je prie tous ceux qui s’intéressent à moi, je prie tout le parti de l’opposition de rester dans le plus profond silence. Que nul ne me défende : une injustice de plus exercée sur un membre de l’opposition ne servira qu’à faire ressortir l’oppression sous laquelle nous n’avons cessé de gémir. Soyez tous bien assurés que nulle force humaine n’enchaînera mon opinion , et que l’Assemblée nationale apprenne que, quelle que soit la peine qu’elle m’inflige, cette peine est douce au cœur de l’homme de bien , quand il la subit pour avoir dit une vérité qu’il croit utile à son pays. » /
Malgré ce discours énergique, l’Assemblée, où il y avoit beaucoup plus d’esprit que de bon sens , dominée par la passion, aveuglée parle fanatisme et l’envie, eut la sottise de rappeler à l’ordre celui qui l’avoit prononcé. Elle ne sentit pas que la persécution honore celui qui
réprouve pour avoir courageusement rempli son devoir, et ne flétrit que le persécuteur. Quelle ineptie de croire étouffer la vérité en l’improuvant , et de regarder comme une peine une improbation qui est un honneur aux yeux de celui qui la reçoit , et de tous ceux qui savent apprécier l’honneur !
II est bon d’observer qu’un décret du 16 août 5790, sanctionné dès le lendemain, a voit, d'une voix unanime , ordonné la punition de la révolte de Nancy, comme étant un crime de lèse nation au premier chef. Eh bien , par son décret du 7 décembre suivant , que le roi fut obligé de sanctionner , elle abolit toutes les procédures commencées, tant en exécution' de son décret du 16 août, que celles qui furent faites à l’occasion des écénernens qui avoient eu lieu dans la ville de Nancy, le 3i du même mois. Ces événernens étaient une bataille rangée livrée par les rebelles aux troupes du roi, commandées par M. de Bouille,
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' ■ CHAPITRE XXL