RÉVOLTE DE LA FLOTTE DE BREST IMPUNIE
Des attentais aussi horribles que ceux du mois d’octobre étant protèges, il étoit naturel que des crimes moins atroces ne donnassent lieu à aucune poursuite On a voit annoncé à l’Assemblée, le i3 septembre 1790, que les matelots de la flotte qui éioit à Brest , s’étoient soulevés à la lecture du Code militaire de ia marine; que la plus légère punition qu’on voulait infliger à l’un d’eux faisoit éclater une rébellion caractérisée ; qu’ils menaçoient leurs officiers de les jeter à la mer. « Nous ne vou- » Ions pas, disoient-iîs , qu’on punisse nos » camarades; nous sommes les plus forts, » nous ferons la loi#» Etant venus à terre, ils promenèrent par la ville le décret qui leur déplaisoit, avec cet écriteau au bas : Plus de chaîne , plus de punition , plus de discipline. On décréta ( le 20 septembre ) la poursuite des auteurs de l’insurrection ; des commissaires, envoyés pour faire rentrer les mutins
dans le devoir, montèrenl à bord d’un des vaisseaux. Ils mandèrent à l’Assemblée qu’ils y avoicnt été reçus d’une manière qui les avoit dégoûtés du message; que les matelots opposoicnt a ses décrets une froide résistance ; que l’insurrection étoit entretenue par une brochure infâme contre les officiers de la marine. Dans ce corps , ainsi que dans l’armée de terre, on employoit tous les moyens pour les forcer de quitter leurs places, dont leurs subalternes vouloient se saisir. Tel est le mobile de presque toutes les révolutions , le but unique de ceux qui les dirigent. La municipalité de Brest , loin de travailler à éteindre l’incendie de la révolte, l’avoit attisé.
Le côté gauche, n’osant protéger ouvertement ces désordres, essaya d’en tirer parti, pour ravir au roi l’ombre d’autorité qu’on lui avoit laissée. Il supposa, contre sa conscience et contre la vérité , que l’insurrection de Brest étoit l’ouvrage des ministres. Necker venoit de se démettre, effrayé de quelques menaces qui n’avoient d’autre objet que de le déterminer à la retraite. Il avoit quitté la France, chargé de la malédiction universelle : les royalistes lui reprochoient le renversement de la monarchie ; les révolutionnaires , de s’op-
poser à ce qu’ils en arrachassent jusqu’aux derniers fondemens. Il dut se consoler, sans beaucoup de peine, des sentimens d’horreur qu’il avoit inspirés aux deux ordres qu’il avoit détruits; il les avoit trop mérités. Aussi, dans les ouvrages postérieurs à son expulsion , c’est du tiers qu’il se plaint. Il semble vouloir dire àses députés, à l’imitation de ce roi anglais poursuivi par des fils ingrats : « Je n’aurois » pas droit de me plaindre si je n’étois maudit » que de la noblesse et du sacerdoce. Loin » de leur donner un empire , je leur ai tout » ravi. Mais vous !.. .. »
Le côté gauche, qui, aussi peu reconnoissant que les fils du roi Léar, avoit renvoyé son bienfaiteur , résolut de traiter les autres ministres de la même manière. Il ne rougit pas d’imputer, ou à leur mauvaise volonté pour la constitution , ou tout au moins à leur inertie, le soulèvement des matelots de Brest. Un rapporteur , pris dans son sein , proposa , le 19 octobre 1790, de déclarer au roi que ses ministres n’avoient point la confiance de la nation : car ces factieux se disoient toujours la nation; ils n’en étoient que les fléaux, ils en opprimoient une partie , et corrompoieni F autre. Quelques uns trouvèrent leur fortune
dans les décombres qu’ils enlassoient, d’autres la mort.
Outre la demande du renvoi des ministres, on proposa de substituer sur la flotte un pavillon tricolore au pavillon blanc , les couleurs de la révolte à celles de la légitimité , et l’on renouvela, pour la forme, la proposition de punir la rébellion des matelots, et l’appui que lui prètoit la municipalité de Brest : on commença par l’expulsion des ministres, comme ce qu’il y avoit de plus intéressant et de plus pressé. On a supposé que ce tte mesure avoit été suggérée par un triumvirat qui dirigeoit seul toutes les opérations du côté gauche. Il étoit composé , dit un membre de ce côte , de MM. Duport, conseiller auparlement de Paris, Lameth (Alexandre), et Barnave , avocat, qui avoit déjà joué un rôle dans les troubles du Dauphiné. S’il faut s’en rapporter à l’ouvrage qui nous fournit quelques détails sur cette association (i), les rôles étoient partagés entre ceux qui la formaient : « Duport
» pensoit ce qu’il faîloit faire , Barnave le » disoit, et Lameth le faisoit » L’auteur que
(i) Histoire de Fiance depuis la révolution de 1 780 , par le citoyen P. Emmanuel Toulongeon , ex-constituant.
nous citons ne sait trop ce que vouloit Du-* port; quant à Barnave, il couroit à la célébrité, et M. Lameth « vouloit ce qui mène à » la fortune , les places , le ministère , et les » grands emplois. » C’étoit du moins aller au solide : il y a trop de duperie à entreprendre le triste métier de révolutionnaire avec d’autres vues.
On pratiqua la commune et les quarantehuit sections de Paris , pour leur faire demander le renvoi du ministère. L’effroyable Danton , patriote solide, s’il en fût jamais, vint à leur tête présenter aux constituais la pétition qu'on leur avoit demandée : c’étoit un mélange d’impostures et d’insolences dans un jargon révolutionnaire, digne de l’orateur et de ceux qui avoient imaginé cette manœuvre (i).
Le côté droit sentit qu’on vouloit renvoyer ces ministres, uniquement parce qu’ils ne courroient pas assez vite dans la carrière de la révolution , pour contraindre le roi d’en aller prendre , dans la caverne des jacobins ,
(i) Celle invention de l’Assemblée nationale , adoptée par le Corps-Législatif qui lui succéda , fut un des moyens qui contribuèrent, le plus efficacement au désastre de Louis XVI.
d’autres qui achevassent plus promptement la destruction de îa monarchie. En conséquence, il déploya toutes ses forces et son courage pour retarder du moins une catastrophe devenue à peu près inévitable depuis la révolte impunie du jeu de paume. Malouet demande au côté gauche s’il vouloit transporter tout le gouvernement dans ses comités, qui déjà n’y avoient que trop d’influence. « L’ordre » inévitable des choses , dit-il , dans une cons- » titution telle que la nôtre et celle d’Angle- » terre ( qui n’y ressemble toutefois qu’im- » parfaitement) , est que , sans porter atteinte » à la prérogative royale , les ministres cessent » de l’être quand ils n’ont pas l’appui de la » majorité ; car la minorité ne peut rien pour » eux, ni auprès d’eux. Ainsi, provoquer leur » démission par un décret, est une insulte et » une attaque gratuite à l’autorité royale. » « Qui la veut, au reste, ceite démission, dit » avec énergie le comte de Clermont-Ton-
» nerre? Reconnoîtrez-vous le vœu national
» dans les cris de quelques séditieux , qui sont » venus sous vos fenêtres vous demander la » tête des ministres? »
Ce fut Cazalès qui > dans cette occasion encore, remporta la palme de l’éloquence ;
l’indignation et l’imminence (i) du -danger redoublèrent son intrépidité , et lui firent négliger des ménagemens pusillanimes auxquels ne songent guère des âmes élevées qui voient chanceler un trône dont la chute doit écraser tout un peuple , pour assouvir l’ambition de quelques conspirateurs et l’avidité de quelques brigands* « Ce n’est pas, dit-il , pour défendre ?» les ministres que je monte à la tribune (2)* » Je ne connois pas leur caractère , et je n’es- * time pas leur conduite. Depuis long-temps » ils sont coupables : depuis long-temps je » les aurois accusés d’avoir trahi l’autorité » royale.... J’aurois accusé ce fugitif ministre » des finances , qui , ne calculant que l’in- » térêt de sa sûreté , a sacrifié le bien qu’il » pouvoit faire à sa propre ambition.... Je » l’aurois accusé d’avoir provoqué la révolu- » lion, sans avoir préparé les moyens qui » pouvoient en assurer le succès , et en pré- « venir le danger (3); je l’aurois accusé d’a-
(1) Ce mot n’est pas adopté par l’Académie; mais iî le sera : il est harmonieux , expressif, et tout au moins utile.
(2) C’étoit dans la seule vue de défendre la prérogative royale.
(3) Quel succès en pouvoit-on attendre, et quelle révolution se fait sans dangers , et même sans des maux plus
» voir constamment dissimulé sa conduite et » ses principes. J’aurois accusé les ministres » de l’intérieur d’avoir laissé désobéir aux » ordres du roi ; je les aurois accusés tous de » cette étonnante neutralité ; je les aurois » accusés de leurs perfides' conseils.... Qui les » excuseroit , lorsque , ne voyant qu’eux au » lieu de voir l’Etat , ayant la conscience de » leur impéritie et de leur lâcheté , ces mi- » nistres , après s’être chargés des affaires » publiques , en laissent à des factieux le ti- » mon , ne se font pas justice , s’obstinent à » garder leur poste , et craignent de rentrer » dans l’obscurité dont ils n’auroient jamais » dû sortir ? Pendant les longues convulsions » qui ont agité l’Angleterre , Strafford périt » sur un échafaud ; mais l’Europe admira sa » vertu , et son nom est devenu l’objet du » culte de ses concitoyens. Yoilà l’exemple » quedes ministres fidèles auroient dû suivre. » S’ils ne se sentent pas le courage de périr, » ou de soutenir la monarchie ébranlée, ils
» doivent fuir et se cacher. Strafford mourut :
» eh ! n’est-il pas mort aussi ce ministre qui
grands que ceux auxquels on entend remédier, ou Ton feint de le vouloir?
» lâchement abandonna la France aux maux » qu’il avoit suscités? Son nom n’est-il pas » effacé de la liste des vivans ? n’éprouve-t-il » pas le supplice de se survivre à lui-même , » et de ne laisser à l’histoire que le souvenir >> de son opprobre? Quant aux serviles com- » pagnons de ses travaux et de sa honte , >> objets présens de votre délibération , ne » peut-on pas leur appliquer ce vers de l’A- » rioste : Ils allaient encor e , mais ils étaient » morts ? » Après avoir fait valoir le principe constilutionnel , qui assuroit au roi seul le droit de choisir, de garder et de changer ses ministres, il dévoila le projet qui existoit de supprimer absolument l’autorité du roi , et de conférer la toute-puissance à des comités , et ajouta : « Si ces vues étoient adoptées, il » ne resteroit aux partisans du roi qu’à se » rallier autour du trône , et à s’ensevelir >» sous les ruines de la monarchie. »
Les débats furent très- vifs , il y eut un moment où l’abbé Maury, Cazalès et Mirabeau , se trouvant ensemble à la tribune , sans qu’aucun d’eux put se faire entendre, « Ecoutez-nous, dit » l’abbé Maury, voilà les trois ordres à la tri- » bu ne »: mot piquant dont l’amour-propre de Mirabeau dut être vivement offensé. Ce mot
lui rappeloit que ee n’étoit point la noblesse qu’il représentoit , quoiqu’il fût né dans cet ordre , et que , malgré son rôle de démagogue, il en tirât vanité.
La discussion , terminée le 20 octobre sur le renvoi des ministres , fut suivie d’un scandale incroyable ; les six secrétaires affirmèrent unanimement que le projet du comité réunissoit la majorité. Le côté droit obtint , ou plutôt arracha l’appel nominal , qui constata qu’au contraire ce projet n’avoit pour lui que trois cent vingt-sept voix contre quatre cent trois.
Ce premier point décidé , il fut question de délibérer sur les moyens de répression proposés contre les matelots et la municipalité de Brest. Mais, pour nous servir d’un terme de marine , il se fit alors dans l’esprit du rapporteur un revirement total d’opinion. « Il ?> étoit convenu , dit ce rapporteur, que les « trois mesures ( le renvoi des ministres , la » répression des matelots et de la municipa- » lité ) seroient indivisibles. C’est à ces con- » ditions seulement que plusieurs d’entre nous » ( des membres de quatre comités réunis),
» ainsi que ‘moi, avions consenti à prendre » des mesures sévères contre les équipages de » la flotte et la municipalité de Brest. Mais
•» aujourd’hui l’affaire change entièrement de » face ; les ministres sont conservés (i) : vou- » drions-nous sévir contre les intrépides et » magnanimes défenseurs de la liberté , qui » n’ont péché que par excès de patriotisme ?... » Laissons à celui des matelots / a celui de la » municipalité, à celui des amis de la consti- » tution (2) de cette ville , le soin de rétablir » l’ordre. » Et c’étoicnt eux qui le troubloient !
Le rapporteur proposa un moyen risible pour ramener la subordination des matelots : ce fut de leur promettre , en place de leur pavillon blanc , un pavillon tricolore , comme un prix de sagesse , s’ils vouloient bien rentrer dans le devoir. On raya du premier projet l’article qui autorisoit les nouveaux commissaires qu’on alloit nommer à employer au besoin la force publique pour l’exécution des lois. Il étoit impossible de laisser un champ plus libre à la révolte. La proposition de changer le pavillon blanc éprouva beaucoup
(1) Ils donnèrent leur démission peu de jours après, excepté un seul qui n’avoit pas été compris dans le projet de renvoi. La place n’étoit plus tenable. On continua les persécutions contre eux dès le lendemain de l’échec essuyé par les comités.
(2) G’çst le nom que prenoient les clubistes.
de résistance de la part du côté droit, li observa que ce pavillon fut toujours pour le nom français le signal de la gloire et de l’honneur ; que la couleur blanche fut celle du panache d’Henri IY ; que le pavillon blanc est seul connu et respecté des étrangers , comme Fctendard de la valeur française ; que le pavillon tricolore est précisément celui des Hollandais; que l’identité des deux pavillons pourroit donner lien à de fâcheuses méprises ; que c’est une vaine terreur de craindre ( comme quelques membres du côté gauche le témoignoient) que le pavillon blanc ne fût regardé comme une enseigne de contre-révolution; que cette idée ne pouvoit plus tomber dans un esprit exempt de prévention , après qu’on avoit vu tout récemment l’oriflamme de couleur blanche figurera la fédération du x4 juillet', lorsqu’on la voyoit encore suspendue aux voûtes de la salle même où se tenoit l’assemblée ; qu’enfin ce changement dispendieux seroit un jeu d’enfant, que c’étoitune invention de marchande de modes , et qu i! étoit ridicule d’imaginer que le pavillon blanc eût été, ainsi qu’on n*a-, voit pas rougi de le supposer, la cause de finsurrcctionde la flotte , et que les trois couleurs la. fer oient cesser.
Mirabeau feignit des transports de colère qu’il n’éprouvoit sûrement pas. « J’ai , dit-il, « ressenti dans toutes mes veines les bouillons » de la furie du patriotisme jusqu’au plus vio- » lent emportement. » Gomme on savoit qu’il avoit traité de son patriotisme avec le ministère, le côté droit rit aux éclats. « Je vous » jure , reprit-il , qu’avant que j’aie cessé de « parler, vous ne serez pas tentés de rire. » La procédure du Châtelet lui tenant toujours au cœur, et sentant bien ati fond de l’âme que les décrets qui l’avoient étouffée ne le disculpoient pas bien complètement, il affecta de revenir sur le complot du mois d’octobre, et d’attribuer les horreurs des journées du 5 et du 6 au prétendu mépris qu’avoient témoigné les gardes du corps pour les couleurs nationales , quoique la fausseté de ce fait eût été attestée par des hommes d’honneur, témoins oculaires du banquet calomnié , et dont la véracité ne pouvoit être mise en question. Il termina son discours par des menaces si forcenées contre le côté droit, qu’il accusa de projets contre-révolutionnaires , projets qu’il ne croyait pas lui-même (i) , qu’un député
(i) îl est attesté par des mémoires du temps qu’au ma-
indigne le traita de scélérat et d’assassin ; vivacité qui ne fut punie que par trois jours d’arrêts ; tant la chose parut de peu de conséquence. Quelques patriotes zélés voulurent profiter de ce léger incident pour faire massacrer l’abbé Maury qu’ils avoient en horreur. De petits billets jetés dans les Tuileries à la populace qui entouroit la salle, accusèrent ce député des qualifications données à Mirabeau, idole d’une multitude imbécille , quoique FAssemblée entière sût très -bien que c’étoit à l’impatience de M. de Guillermi , député du tiers, siégeant au côté droit , que ces qualifications venoient d’échapper.
Le décret rendu le 21 octobre 1790, sur l’insurrection des matelots , ne punit que le roi , qui subit deux genres d’humiliations. i°. Son pavillon qui n’avoit point changé de couleurs jusqu’à ce jour , ne porta plus que celles de la révolte ; et, pour comble d outrage,
ment où Mirabeau affectoit ces convulsions patriotiques a l’occasion des espérances contre-révolutionnaires qu’il nnputoit au côté droit, il médit oit lui-même un plan de contre - révolution; mais il vouloit se maintenir dans la faveur de la populace. Les Mémoires du cardinal de Relz , vrai manuel de révolution, apprennent qu’il pratiquoit des manœuvres analogues à celles de Mirabeau.
il fut ordonné que ces couleurs séditieuses ne seroient arborées qu’à l’instant où les équipages rentreroient dans la plus parfaite subordination.
2°. Au cri de vive le roi , usité à bord des vaisseaux soir et malin , et dans toutes les occasions importantes, fut substitué celui de vive la nation , la loi et le roi. Ce nom sacré qu’on prononçoit, non pas le premier, mais seul , fut relégué au dernier rang.
Du reste pas la plus légère improbation de la révolte des matelots.
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