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CHAPITRE XXIII

CONSTITUTION DITE CIVILE DU CLERGÉ, t

Le côté gauche s’entendoit aussi bien à persécuter la vertu qui le gênoit, qu’à protéger le crime qui lui étoit utile. Après avoir ravi tous ses biens au clergé , il imagina un moyen de lui arracher les lambeaux de l’indigence dont il avoit à demi couvert sa nudité. En meme temps qu’il édifioit une démocratie royale, il établissoit une démocratie religieuse, bien sûr d’avance que le clergé ne l’adopteroit point, et bien déterminé à lui refuser, sous prétexte de sa désobéissance , la modique pension alimentaire qui lui étoit promise.

Depuis le 12 juillet 1790 , on acheva de décréter la constitution prétendue civile du clergé : c’ étoit l’ouvrage de quelques jansénistes du côté gauche de l’Assemblée : le côté droit n’y prit aucune part , la jugeant contraire aux lois et à la discipline de l’Eglise. Le roi , par des motifs d’humanité, fit violence à son opinion : on craignoit , non sans de trop justes ou

plausibles motifs , qu’on n’égorgeât le clergé , si S. M. ne consentoit pas a toutes les mesures prises contre lui. Lorsqu’un décret avoit; mis scs biens à la disposition de la nation , « décret, » dit M. Mounier, dès long temps prononcé » par les Parisiens (i), une foule immense » étoit aux portefc de l’Assemblée ; les prêtres » étoient menacés , insultés, contraints de se » déguiser pour se soustraire aux outrages. » Les galeries avoient sommé un ecclésiastique » de se taire. Personne n’ignoroit que si la » délibération n’étoit pas conforme aux désirs » de la multitude , la rage populaire devoit » tomber sur les membres du clergé. »

Les mêmes raisons de crainte existant dans cette nouvelle circonstance , le roi , après six semaines d’hésitation et de perplexité, adopta enfin, le 12 août, cette constitution civile, qui n’étoit qu’un mode raffiné de tyrannie et de persécution. Ce monarque religieux s’est ensuite reproché publiquement d’avoir cédé â la violence : mais la cause de cette résignation étoit si évidente et si belle, qu’il a peut-être à cet égard porté trop loin le scrupule.

Dans ce décret du 12 juillet, on inséra deux

(l) C’est-à-dire, sans doute par les agioteurs de Paris»

articles perfides (21 et 38 ) qui étoient les pitres d’attente de l’effroyable persécution à laquelle le sacerdoce fut en butte. On ordonna que les évêques et les curés conservés (on en supprimoit beaucoup) seroient tenus de prêter serment de maintenir la constitution de tout leur pouvoir. On entendoit peut-être parler de celle du royaume : mais comme la constitution du clergé en formoit une partie intégrante, le serment comprenoit nécessairement cette dernière ; et le but trop évident des auteurs du projet étoit de décréter le martyre des prêtres, en leur imposant un nouveau serment auquel on étoit bien sûr qu’ils ne se souinettroient pas. Il étoit nouveau ; car déjà l’Assemblée avoit juré obéissance à la constitution avant qu’on eût touché au spirituel, et le clergé n’avoit fait aucune difficulté à cet égard.

Un autre décret du 24 juillet décida que les curés ne pourroient toucher leurs pensions qu’ après avoir prêté ce serment ; et une loi postérieure, du 27 novembre, statua que tout ecclésiastique assermenté qui manqueroit à son serment en refusant d’obéir aux décrets de l’Assemblée , seroit privé de son traitement; c’étoit une précaution prise contre les rétractations. Elle rapporta beaucoup au

fisc; car il y en eut un très-grand nombre. Tout ce que le sacerdoce renferment en general de membres estimables et distingues, étant décidés à renoncer aux fonctions publiques de leur profession , ce serment imposé scmbloitne devoir leur donner aucune inquiétude personnelle ; mais leur sécurité ne fut pas longue : l’industrieuse malignité de leurs ennemis trouva sans peine un moyen de leur porter les derniers coups, et de les réduire à l’indigence. La moindre dotation des curés devoit être de i 200 fr. Un décret du 8 février 1791 , réduisit à 5oo fr. la pension de ceux qui n’auroient pas prêté le serment que repoussoit leur conscience. Les ecclésiastiques même dont les cures avoient été supprimées, furent également punis du refus de ce serment par un décret du 12 avril suivant. Un des premiers que rendit la Convention (27 septembre 1792) 'réduisit à iqqo fr. le maximum des pensions pourles prêtres non employés ; et comme elles se payoient en assignats dépréciés , il en résulta qu’un évêque ou un archevêque n’auroit pas reçu au-delà de 2 ou 3oo fr. On trouva que c’était encore trop. La Convention, par son décret du 28 vendémiaire an II (20 octobre 1793), déporta tous les membres du clergé séculier ou,

régulier ( en y comprenant même les frères convers et lais) qui n’auroient pas prête serment à la constitution civile du clergé. L’article 1 6 de sa loi confisqua les biens des déportés. Par la se trouvèrent éteintes les pensions de la plus grande , et, sans contredit, de la plus respectable partie du clergé , laquelle a voit rejeté ce serment. Les religieuses furent également privées de leurs foibles pensions, parce qu’il falloit pour la recevoir prêter serment de fidélité à une république dont une foule de lois renversoient de fond en comble leur religion.

Ainsi l’Assemblée nationale , par sa constitution ecclésiastique , décréta contre îè clergé la famine et la mort. Une quantité innombrable des plus vertueux* ecclésiastiques périrent de misère, sur l’échafaud, dans des déserts insalubres , dans les eaux de la Loire , ou entassés comme un vil bétail dans quelques navires.

Cependant une portion du parti dominant , satisfaite du dénûment où elle avoit réduit le clergé , n’approuvoit pas cette imposition de sermens ; imposition qui , en d’autres circonstances et pour d’autres objets, avoit servi de texte à tant de déclamations philosophiques.

Mais la secte dissidente du jansénisme avoit saisi avec empressement cette occasion de se venger de l’intolérance dont elle se plaignoit d’avoir été quelquefois la victime ; quoiqu’elle ne fût pas très-nombreuse dans l’Assemblée , comme elle étoit ardente , et qu’elle avoit d’abord embrassé la révolution avec enthousiasme (i), on la laissa maîtresse de cette portion du bouleversement général. Le sort d’un ordre tout entier, l’infortune, la ruine, la mort, si facile à prévoir, de tant de milliers d’ecclésiastiques, parmi lesquels il s’en trouvoit de si vénérables, tout cela fut accompli avec une effrayante légèreté.

il tardoit aux fabricateurs de la constitution du clergé d’éprouver le courage des ministres de l’autel, condamnés au serment par les décrets du mois de juillet. Dans la séance du 27 novembre suivant, on pressa l’exécution de cette mesure. Fréteau, conseiller au parlement de Paris, la blâma très-énergiquement., quoiqu’il se fût rangé du côté gauche. Il observa que, dans tous les Etats policés, les criminels

(1) Nous entendons la pluralité. Les opinions, par la suite , s’y divisèrent. Beaucoup des sectateurs de Port- Royal devinrent de francs royalistes. \

meme étoient nourris aux dépens du public. Les Sauvages qui s’estiment en droit de faire expirer leurs prisonniers dans les tourmens , n’ont pas encore imaginé de leur faire subir celui de la faim. « Quand, par une pitié cruelle, » dit-il à ses collègues, vous n’osez trancher » d’un seul coup les jours des ecclésiastiques, » vous proposez de leur faire endurer mille » morts en les laissant expirer lentement dans » les horreurs de la faim , près des monceaux » d’or que vous leur avez ravis ! » L’abbé Maury parla durant deux heures avec sa véhémence accoutumée. Il fut trente fois interrompu. Un directeur de la cabale (i) démocratique faisoit circuler des billets dans l’Assemblée pour avertir d’élever du tumulte ou de le redoubler , et de réveiller la fureur endormie des tribunes. Jamais l’éloquence de cet intrépide député ne s’étoit élevée à une plus grande hauteur. Son discours futimprimé; mais les éditeurs du Choix de Bapports , Opinions , etc. , se sont bien gardés de le recueillir (2). « Les voilà donc, s’écrie l’orateur, ces

(1) Il y avoit là une agence pour applaudir ou siffler, comme dans les salles de spectacles.

(2) En revanche on trouve dans leur recueil tout ce qu’a pu dire Grégoire, qu’ils appellent un illustre abbé ,

» prétendus philosophes, ces soi-disant amis » de l’humanité, qui ont tant crié à la per- » sécution et au fanatisme, qui ne cessoient » de nous étourdir de leurs vaines déclama- » tions sur la tolérance et la liberté de penser, » sur la fureur et le ridicule des disputes théo- » logiques ; les voilà devenus eux-mêmes les » plus violens des fanatiques , les plus impi- » toyables des persécuteurs ; les voilà qui » s’échauffent, qui s’emportent sur un point de » discipline ecclésiastique, jusqu’alors incon- » testable ; les voilà qui prennent l’alarme , » qui sonnent le tocsin contre cette règle de » l’Eglise, laquelle va, si on les en croit, dé- » truire la constitution , bouleverser tout » l’ordre social , et perdre le royaume ; les » voilà qui déclarent , par l’organe de M. Ca- » mus, qu’ils sont prêts à mourir, ou, pour » parier plus juste, à égorger tous leurs ad ver- » saires, plutôt que de consentir à l’obser- » vation des anciens canons , tant le langage et » les écrits des hommes diffèrent de leur con- » duite : ils parlent, ils écrivent d’après leur

un modèle de toutes les vertus évangéliques. On peut lire dans le Moniteur et les Fastes de l1 anarchie , des traits de ces vertus évangéliques et patriotiques qui font dresser les cheveux.

-» esprit; ils agissent d’après leur cœur. Cette >> inconséquence et cette contradiction seroit » bien risible , si elle n’étoit pas aussi funeste » dans ses effets. Cétoit pour maintenir la paix » et l’unité de l’Eglise, que Louis XI Y, trompé « par ses flatteurs , employoit la force des » armes Aujourd’hui, c’est pour profaher la » religion et introduire le schisme , que d’or- » gucilleux démagogues, contre leur propre » conscience , et environnés des lumières de « la raison et de la vérité , s’obstinent à em- » ployer la violence. C’étoient des hérétiques, » ennemis jurés du culte que Louis XIY ban- ■» nissoit de son royaume : ce sont des prélats » et des prêtres de l’Eglise catholique ; ce sont » les ministres de la religion nationale que » les démagogues placent entre le parjure et » la mort. Louis XIV pu nissoit des rebelles )) qui a voient inondé la France de sang, des » novateurs qui violoient une des lois fonda- » mentales de l’Etal ; aujourd’hui , ce sont des » rebelles, des novateurs qui violent toutes » les lois divines et humaines pour tyranniser » des pasteurs attachés aux anciennes formes » du cultes de nos pères. Nous ne demandons » pas, dit l’orateur, qu’on ne change rien à la ». circonscription des diocèses et des paroisses ;

» mais que ces changemens ne soient pas faits » sans le concours de l’Eglise. S’il enétoit autre- » ment, le Corps-Legislatif pourroit donc, » au gré de ses caprices, renvoyer tous les » pasteurs qui lui déplairoient ; tandis que , » d’après ses propres décrets, un sous-lieute- » nant d’infanterie ne peut être destitué sans » le jugement préalable d’un conseil de guerre, les évêques seront livrés à la merci de toutes » les haines , de toutes les fantaisies des corps » administrai ifs . qui chaque jour compro- » mettront leur existence légale. Le dernier » scélérat ne peut être condamné que suivant » les formes judiciaires, et des évêques ou » des curés seroient chassés de leurs sièges » et de leurs paroisses sans aucune forme » canonique î On parle de perturbateurs de » l’ordre public; quels sont-ils? Ne sont-ce » pas ceux qui veulent renverser ce qui est » établi dans l’Eglise depuis dix-sept cents » ans ? Le clergé a pour lui , outre l’usage » immémorial , les décisions de tous les con- » ciles, l’autorité de l’Eglise. Il a contre lui » le comité ecclésiastique, où il n’y a pas un » évêque , mais seulement quelques curés >> connus parleur haine contre le clergé ; il a » contre lui le grand théologien Mirabeau,

« ce père de la nouvelle Eglise, qui, dans sa » Monarchie prussienne , ouvrage à la vérité » très - obscur et très - peu lu , établit préci- » sèment le contraire de ce qu’il soutient dans » cette circonstance , qui dénonce à présent » au peuple comme des ennemis publics ceux » qui maintiennent la doctrine théologique » qu’il professait alors. Enfin le plus grand » adversaire du clergé, c’est son ancien avocat, » c’est un homme qui a passé sa vie à défendre » la cause qu’il combat à la tribune de l’As- » semblée nationale, qui a gagné sa vie, tant » qu’il a pu , à ce métier-là , et qui, en chan- » géant de système, vient de conquérir une » place d’archiviste (du Corps-Législatif) aux

» dépens de son honneur et de sa réputation.

» Ce jurisconsulte des circonstances, qui dé- » ployoit,il y a peu d’années, toute son éru- » dition et sa logique pour démontrer que , » sans l’intervention du pape , on ne pouvoit » réunir deux évêchés (ceux de Digne et de » Senez), ose dire en ce moment qu’il s’agit » delà suppression de cinquante-trois évêchés, » que le concours du pape n’y est aucunement » nécessaire. Ainsi, un comité plus profane » qu’ecclésiastique , et d’une partialité révol- » tante, et deux hommes apostats de leur

« propre opinion , voilà ce qu’on oppose à la » discipline et à l’au torité de dix-sep t siècles. »

Les directeurs de la faction sentoient fort bien le poids de ces argumens : mais ils avoicnt calculé que la résistance prévue du clergé , en fournissant un prétexte pour ne le point payer, épargneroit au trésor public une dépense annuelle de 20 millions ou plus. Un autre motif les déterminoit : ils vouioient anéantir le culte , pour supprimer tout- à-fait l’impôt qu’il rendoit indispensable depuis l’expropriation ( 1 ) du clergé. On vouloit dès lors en venir à ce principe établi par la CONVENTION , que la France ne devoit salarier aucun culte, mot isolé dans l’histoire, dit de Maistre. Oui, dès ce temps, on entendoit beaucoup de gens dire hautement : « Que ceux qui veulent des prêtres » les payent. »

On avoit osé alléguer que le corps constituant, par sa nature affranchi de toutes les règles , pouvoit organiser le clergé comme il le jugeoit à propos.

L’abbé Maury avoit déjà foudroyé cette pré-

(i) De Maistre , dans ses Considérations sur la France , dit que ce fut Thouret qui inventa ce mot, sans doute pour pallier l'horreur de la spoliation, en éludant le mot propre.

tendon des factieux qui ne cessoient.de se dire tan lot une Convention nationale , tantôt un corps constituant; il la combattit de nouveau d’une manière victorieuse : « Où donc est l’acte « de cette Convention qui vous a faits corps » constituant? Non , ce n’est pas de la nation » française , c’est de vous seuls que vous tenez » cette extravagante et prétendue mission. » Nous vous déclarons que nous ne recon- » naissons pas , que nous ne rcconnoîtrons » jamais cette autorité constituante dans la » réunion des députés des bailliages, que le » roi seul a convoqués, sans prétendre abdi- » quer sa couronne, pour la recevoir de vos » mains (i). » Il observa que, dans le cas meme

(i) Ce sont là les vrais principes. Le pari i qui depuis la restauration se doûne le nom de libéral , voudrait imposer au monarque le titre de roi constitua ionnel. Le piège est grossier. Si ce litre étoit accepté, ils en concluraient que c’est la constitution qui l a porté au trône, que s’il s’en écartoit dans le point le moins important , violant le pacte de son institution, il pourrait être destitué par le peuple, en qui ils font résider la souveraineté. Mais, loin que Louis XVIII soit l’ouvrage de la constitution, il en est le créateur. Il étoit roi avant la Charte, puisqu’il ne l’a donnée ni pu donner que comme souverain. Il est roi par sa naissance , ot non en vertu de la Charte, qui n’est qu’un don de sa puissance royale, et conséquemment préexistante. On pré-

où ces députés infidèles à leurs mandais pourroientse dire eonstituans, ils n’auroient d’autre droit que de déléguer tous les pouvoirs , et non de les retenir, parce que la réunion des pouvoirs est l’essence du despotisme , qui ne peut jamais être légalement institué. « En affichant, » dit-il , cette prétention d’un pouvoir despo- » tique , l’Assemblée nationale établira claire- » ment la nullité radicale de tous ses décrets. » Terrassé par l’évidence du droit et par des raisonnemens invincibles, le comité ecclésiastique ne s’ a mus oit pas à disputer ; il provoquoit dans les provinces des soulèvemens populaires, il mandoit aux corps administratifs : Osez tout contre le clergé , vous serez soutenus .

tend que Sa Majesté, à l’occasion de cette prétention libé^ raie , a dit : « Je me croyois le père , et non l’enfant de » la constitution. » Mot à la fois plaisant , plein de justesse, et qui dit tout. Tous les monarques de l’Europe n’ont pas, comme le nôtre, donné une constitution à leurs Etats; et de tous ceux qui l’ont fait, aucun ne doit son trône à une constitution. 11 leur importe donc de repousser comme un outrage et une dangereuse agression le titre de roi constitutionnel. C’est par des sobriquets analogues qu’on a préparé l’assassinat de Louis XVI, appelé par les uns chef du pouvoir exécutif; par l’insolent Mirabeau, le mandataire, le délégué de la nation, et par les journaux destinés à la populace, M. Veto .

« Vous voulez, poursuivit l’orateur, faire » jurer au clergé la destruction de la disci- » pline ecclésiastique. Les sermens se multi- » plient parmi nous, à mesure que l’esprit de » la religion s’éteint ; comme on ne parle » jamais tant de fanatisme que lorsqu’il n’y a » plus de foi, et de despotisme que lorsqu’il » n’y a plus d’autorité , on veut établir la li- » berté par les précautions qu’on prendroit » pour naturaliser le despotisme. Cette cons- » titution , qui devoit assurer le bonheur de » tous les Français, a-t-elle donc besoin que » chacun de vos décrets , soutenu par des » coups d’autorité , aille chercher dans le ciel » un garant qu’il ne sauroit trouver dans la » reconnoissance de la nation? Pourquoi » n’osez-vous plus vous fier à l’opinion de » vos concitoyens ? Pourquoi tant de sermens » pour nous lier à nos intérêts ? Craignez-vous » que nous ne puissions être heureux sous nos » nouvelles lois, sans en avoir fait à Dieu la » promesse la plus solennelle ? Le serment est » superflu , quand on fait des heureux; il est * insuffisant , quand on ne fait que des vic- » times. »

L’orateur prévint l’Assemblée que le clergé ne trahiroit pas sa conscience ; c’étoit précisé-

ment ce qiTelie désiroit , et ce qu’elle avoit présumé.

L’impitoyable Camus, le chef des partisans de Jansénius, répondit sèchement : « Le dé- » cret est rendu , il faut qu’on l’exécute. D’ail- » leurs , nous sommes un corps constituant , » et, comme tel, nous avons le droit de reje- » ter la religion catholique ; malheureuse puis- » sance , dont sans doute nous ne ferons pas » usage , mais qui nous donne , à plus forte » raison, le droit d’introduire quelques chan- » gemens dans le régime du clergé. »

Il falloit que l’ivresse du pouvoir eut fait perdre la tête à cet ancien avocat du clergé, pour qu’il eût pu se persuader que d’audacieux députés eussent, sans mission à cet égard, le droit de changer la religion professée par la France presque tout. entière. Il paroît que le côté droit ne daigna plus répondre à cette extravagance, suffisamment réfutée par l’abbé Maury. Au reste , l’oubli de toute pudeur avoit été poussé par l’autre au point que ç’avoit été Mirabeau , l’homme de l’Assemblée le plus étranger à la théologie , et qui en faisoit moins de cas (i) , que son parti avoit chargé de cette

(ï) Il et oit tout au moins déiste.

discussion théologique. Il avoit commencé par déclarer qu’il s’çtoit fait endoctriner par des gens qui s’y entendoient mieux que lui ; cependant, comme il soutenoit une méchante thèse, et qu’il avoit en outre mal retenu sa leçon, il se contredit quelquefois , et débita des inepties qui impatientèrent ses professeurs, mais que les tribunes trouvèrent sublimes , et applaudirent avec transport. Cette farce indécente attesta le peu d’importance, pour ne pas dire le souverain mépris, que le côté gauche attachoit aux discussions religieuses. .

Le roi , toujours captif, avoit été forcé d’écrire au pape, dès le mois d’août 1790, pour le prier avec instance de confirmer , du moins provisoirement, par son autorité , cinq articles de la constitution du clergé , déjà revêtus de l’acceptation royale (1). Par une seconde lettre, il demanda la même approbation pour sept

(1) L’Assemblée , comme on fa dit , avoit décidé que les décrets constitutionnels n’étoient pas soumis à la sanction, mais seulement à l’acceptation du roi. C’étoit une chose fort étrange que cette acceptation; car oh préiendoit qu’il ne pouvoit pas la refuser : on sous-entendoit apparemment sans renoncer au trône. Quoi qu’il en soit, pour lui forcer la main plus sûrement et plus vite , on a vu qu’elle déclaroit constitutionnel tout décret pour lequel elle avoit lieu de craindre le refus de sanction.

autres articles , et fit part au souverain pontife du cruel embarras où le jetoit l’acceptation qu’on le pressait de donner au décret du 27 novembre, lequel infligeoit les peines les plus graves à tout ecclésiastique assez courageux pour refuser le serment à des lois qui bouleversoient celles de l’Eglise.

Le but où tendoit l’Assemblée nationale étant connu de la cour de Rome , elle usoit de lenteur et de prudence , pour ne pas fournir à ceux qui dirigeoient cette Assemblée le prétexte d’une scission ouverte et totale avec l’Eglise romaine. Avant de donner une décision, le Saint-Père jugea devoir prendre l’avis des évêques de France , et d’une congrégation de vingt cardinaux qu’il convoqua pour examiner mûrement cette affaire.

L’Assemblée , instruite de toutes les relations entre la cour, l’épiscopat et le Saint- Siège , certaine d’ailleurs que ses entreprises ne pouvoient qu’être condamnées par le chef de la religion chrétienne , n’en fut que plus acharnée à consommer l’œuvre de sa persécution , et se garda bien d’attendre que le bref qui devoit foudroyer ses opérations fût venu de Rome. Le 4 janvier 1791, elle exigea des ecclesiastiques (en fonction) qu’elle avoit dans

son sein le serment décrété. Un très -petit nombre F avoit fait (F avance ; entre autres , l’abbé Grégoire. Celui-ci s’efforça de dissiper les scrupules qui pouvoient empêcher de suivre son exemple. « L’Assemblée , dit-il , n’a jamais »> entendu toucher au spirituel ; il est certain » que tout ce qui appartient au spirituel est » hors de sa compétence. Elle a reconnu ce « principe; premier motif pour calmer les con- » sciences. Ensuite, elle ne prétend ni les juger, « ni les violenter ; elle ne demande pas même » un assentiment intérieur, mais seulement » une obéissance extérieure', garantie par un » serment. « L’abbé Maury voulut s’élever contre cette doctrine ; on étouffa sa voix. Ce fut en vain qu’on lui avoit accordé la parole, et qu’il s’écria : « Frappez, mais écoutez ; ils égorgent , » et refusent d’entendre les cris de leurs vie- » times >> Trois lois repoussé de la tribune par des cris de fureur, il fut contraint de céder à la violence, et de se borner à remercier le côté factieuxde l’honneur qu’il lui faisoit de le craindre.

Le chevalier de Boufflers, regardant comme inutile sahs doute un débat sérieux contre une majorité décidée à ne rien écouter, s’amusoit à faire pleuvoir sur elle les épigrammes. Comme en dépouillant le clergé, elle avoit, par une

ironie atroce , dit que son intention et oit de ramener' les beaux jours de l’Eglise , « C’est « par la persécution seule, dit M. de Bouf- » fiers, qu’elle veut rendre l’Eglise gallicane » semblable à celle des premiers siècles. » On eut lieu de craindre que le meurtre des députés ecclésiastiques ne commençât sur-lechamp ; car , lorsqu’on eut ordonné l’appel nominal de ceux à qui l’on vont oit arracher le serment, la salle retentit de ces cris effroyables, partis des Tuileries : A la lanterne ceux qui refuseront! et, dès qu’un refus étoit proféré , on entendoit répéter au dehors ce cri assassin: A la lanterne ! C’est au milieu de ces menaces , et la mort sous les yeux, que les ecclésiastiques appelés à la tribune , au lieu de serment, firent entendre les professions de foi les plus courageuses et les plus opposées aux vœux des constituans. Ceux-ci, désespérés d’une énergie qui faisoit trop ressortir leur despotisme barbare et tyrannique, réduisirent le clergé au seul monosyllabe oui ou non. C’est ainsi qu’ils respectoient la liberté des opinions religieuses, établie dans leurs droits de l'homme. Mais bientôt on réfléchit que cette mesure meme étoit dangereuse ; que UTnon, prononcé avec fermeté, seroit contagieux; et, quoiqu’on fut

très-aise de ces refus qui entrain oient confiscation des traitemens, on étoit humilie de les recevoir en face ; on craignoit l’impression que les sentimens presque unanimes du clergé pouvoient produire sur les Français attachés à leur religion. Sans égard au décret qui venoit d’ètre rendu, le plan d’attaque fut changé ; on abandonna l’appel nominal ; tous les ecclésiastiques fonctionnaires furent sommés en masse de monter à la tribune , pour prêter serment ; et l’on déclara que ceux qui n’y paroîtroient pas seroient, par cela seul , censés réfractaires. Cette seconde mesure ne réussissant pas mieux que la première (il n’y eut qu’un seul serment, qui fut prêté par un curé), le président alors déclare , au nom de l’Assemblée, qu’elle n'entend pas toucher au spirituel. Comme ce n’étoit pas à ses intentions, mais à ses décrets qu’il s’agissoit de jurer obéissance, cette ruse n’ayant produit aucun effet , Mirabeau demande qu’il soit fait une troisième sommation , après laquelle les muets réfractaires seront dépouillés. Le clergé demeurant toujours inébranlable , Barnave fait décréter que le roi sera chargé de les faire 'remplacer. C’étoit lui porter un poignard dans le cœur; car on connoissoit son estime exclu-

sive pour cette portion du clergé qui siégeoit dans le côté droit. On fit sur ce décret une observation remarquable : c’est qu’il avoit été, dit-on, proposé par un député protestant, et prononcé par un juif, M. Emery (i).

Après avoir rendu ce terrible décret qui , dans la suite , fit égorger tantd’ecclésiastiques , qui en réduisit sur-le-champ un si grand nombre à la mendicité , ce fut encore à Mirabeau qu’on eut recours pour tâcher , par une adresse insidieuse, de calmer les alarmes et les scrupules des provinces , qui voy oient la portion du clergé la plus respectable résignée â tout souffrir plutôt que de trahir sa conscience. Ce chevalier des assignats fut choisi pour être aussi celui de la constitution du clergé, ou même brigua cette fonction, soit pour maintenir, soit pour accroître sa popularité , quoiqu’il se fût vendu secrètement à la cour, comme nous l’avons dit (2), et qu’il eût témoigné hautement le plus

(1) Nous ignorons si fobseryation est exacte, n’ayant aucune connoissanee personnelle de la religion dans laquelle ils naquirent; mais si le fait est véritable, il caractériseroit bien l’esprit de cette Assemblée nationale ; et , s’il faut tout dire , celui du moment.

(2) On peut juger par ce trait quel service elle en pouvoit attendre.

profond mépris pour cette invention janséniste.

C’étoit le comble du scandale : jamais on n’avoitplus audacieusement dédaigné la véritable opinion publique , c’est-à-dire celle des hommes éclairés ; car on ne pouvoit se flatter d’en imposer qu’à la plus ignorante populace. Le projet de Mirabeau fut l’occasion d’une de ces scènes déshonorantes qui se renouveloient presque journellement au sein de l’Assemblée ; ce député qui, en général, avoît l’art de se posséder, ne jugea pas cette fois à propos d’user d’un certain patelinage dont il s’étoit fait une habitude , et qui lui avoit souvent réussi ; il ne fit entendre qu’une violente déclamation qui sembloit appeler sur les ecclésiastiques dignes de ce nom les poignards des assassins , et des assertions si révoltantes (i), que Camus, chefde la bande ennemie du clergé, crut devoir l’interrompre d’une manière trèsbrusque et fort outrageante. « On ne peut plus, » s’écria-t-il, entendre cela. On a mis là des

(i) Entre autres, celle-ci : « L’obligation de faire sa » conscience est antérieure à celle de suivre sa cons- » cience. » Ce député fabriquoit ainsi des maximes , et même des vertus, quand il crojoit en avoir besoin. On sait qu’il en avoit fait une de la délation.

)> abominations qu’on ne peut écouter de sang-* * » froid. Je demande l’ajournement et le renvoi » au comité... Il faut lever la séance. »

Le comité , qui a voit approuvé l’adresse , parut extrêmement humilié. N’osant soutenir son approbation, un de ses membres dit : « Il est possible qu’on ait fait des changemens -» à f adresse depuis la dernière lecture qui en » a été faite au comité. » « C’est faux, dit » l’auteur : je n’y ai pas changé un seul mot, » une seule virgule. » Il ajouta qu’au surplus son ouvrage ne contenoit pas une ligne , une expression dont il ne répondît sur sa tète et sur son honneur (i). Une autre rédaction fut néanmoins décrétée, adoptée dans la séance du 2i janvier 1791 (2), et envoyée aux provinces sous le titre à' Instruction. Cette nouvelle production étoit moins atroce et bien plus captieuse que celle de Mirabeau; mais l’opinion de quelques jansénistes , de quelques prétendus philosophes, de quelques curés ennemis du

clergé, de vingt ou trente personnes enfin, ne

(1) Ce second garant fit. sourire le côte droit, malgré la gravité des circonstances*.

(2) Quelle date ! Ce funeste se ratent fut une des causes

principales qui précipitèrent Louis XVI de son trône'', et

le firent monter sur l’échafaud , deux ans après.

pouvoit balancer, dans l’esprit des ecclésiastiques et du peuple , celle de toute l’élite du sacerdoce en France. Aussi cette constitution civile fut -elle rejetée par tous les catholiques du royaume , à l’exception d’un petit nombre d’hommes , ou peu instruits , ou indifférens sur les matières religieuses, ou forcenés révolutionnaires. Presque tout le monde s’éloignant des ecclésiastiques assermentés , et les autres étant persécutés par les corps administratifs, en général composés des partisans les plus fanatiques de la révolution , les églises devinrent désertes , et le culte public ne tarda guère à être, pour ainsi dire, anéanti. Les prêtres insermentés étoient , en plusieurs lieux, réduits à l’exercer secrètement et en présence d’un très-petit nombre de fidèles. En plusieurs villes, les femmes qui assistoient aux offices célébrés par eux subirent, de la part des patriotes, le châtiment réservé à l’enfance. A Paris , il fut infligé par des prostituées de la plus vile espèce, à des religieuses qüi consacroient leur vie au soulagement de l’humanité souffrante. Tels furent les fruits du jansénisme et de la tolérance philosophique ; telles les œuvres des jacobins devenus les apôtres de la primitive Eglise,

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