PAR MIRABEAU
Mirabeau avoit conçu un autre projet : il vouloit que le royal captif n’allât pas plus loin que Compiègne ou Fontainebleau , qu’il s’y environnât de troupes fidèles sous le commandement de M. de Bouille , et que de là il dictât des lois â rAssemblée nationale ; que si elle refusoit de s’y soumettre, elle fût dissoute et remplacée par une autre. Mais nous pensons que Mirabeau étoit bien loin d’avoir finfluence qu’eût exigée F accomplissement d’un dessein aussi hardi : telle étoit aussi l’opinion de Mounier. « Si quelquefois, dit -il, ce dé- » puté a parlé de justice , de modération , » d’autorité royale , c’étoit toujours en trem- » blant. Ces essais timides , loin d’ètre avan- » tageux , devinrent toujours funestes. Des » cris de rage s’élevant parmi ses complices , « et lui reprochant sa défection, il revenoit « sur ses pas , et dépassoit tous ses rivaux
» dans la carrière de la démocratie * pour re- » conquérir sa popularité^ l’objet de ses vœux » les plus ardens ,*paree qu’elle ctoit son seul » moyen de puissance , et par conséquent de » fortune : qu’eût-il pu faire pour la bonne » cause ? Jamais il ne dirigea le parti domi- » nant, quoiqu’il Fait toujours secondé par 3) ses déclamations sanguinaires. » « Il y te- » n oit y ajoute Mo unie r par la facilité de » jouer à son service un rôle important , et » d’y trouver un sujet convenable à son genre » d’éloquence f celui des menaces , des injures, » des déclamations. Mirabeau ne fut jamais » utilequ’auxfactieux qui ont plongé la France » dans une abîme d’infortunes. »
De Maistre (i) pensoit de même ;« C’étoit le » roi de la halle.- Par les crimes qu’il a faits % » par -les livres qu’il a fait faire , il a secondé » le mouvement populaire ; il se mettait à la » suite d’une masse déjà mise en mouvement* » et la poussait dans un sens déterminé. Son » pouvoir ne s’étendit jamais plus loin. Il » partageoit avec un autre héros de la révo- » lution la faculté d’agiter la multitude sans » avoir celle de la dominer ; ce qui forme le
(a) Considérations, sur la France »,
» véritable cachet de la médiocrité dans les n troubles politiques. Des factieux moins bril- » lans , et en effet plus habiles et plus puis- » sans que lui, se sei voient de son influence » pour leur profit. Il lonnoit à la tribune , et » il étoit leur dupe (i) : il disoit en mourant, « que , s’il a voit vécu , il auroit ramassé les » pièces éparses de la monarchie ; et lorsqu’il » avoit voulu , dans le moment de sa plus » grande influence, viser seulemen t au rninis- » tère , ses subalternes l’avoient repoussé » comme un enfant. »
Mallet-Dupan énonce le même avis : il ob~ serve que ses prétentions au ministère étant divulguées , devinrent la risée du côté gauche; et, en parlant de son projet de restaurer la monarchie , il dit « qu’une mort naturelle le » préserva peut-être d’une fin plus tragique. » Décrédité et annulé par son apostasie , il » eût vraisemblablement servi de nouvel » exemple qu’au milieu de révolutions popu- » laires tellement immodérées, on est perdu » le jour où l’on rétrograde dans la carrière
(i) Pas tout- à-fait; il vint plus que pauvre à Y Assemblée. En très- peu de temps , ii y acquit des richesses. C’étoit son but principal
» de la déraison , de la perversité et de la fu-
» reur (i). »
Mirabeau étoit fort loin de concevoir de semblables craintes ; jamais homme n’eut , ou du moins n’affecta pour lui-même une si haute estime , à en juger surtout par ses dernières paroles. A l’en croire , il emportoit le deuil de la monarchie (il vouloit dire les regrets ) dont les factieux se partageroient les lambeaux ; mais il ne pouvoit inspirer de regrets qu’à des esprits , ou trop confians , ou étrangement prévenus. Entendant le bruit d’un exercice militaire : « On prépare , dit-il , les funérailles » d'Achille. » Quel Achille ! Il avoit beaucoup plus de rapport avec deux autres personnages de l’Iliade : Stentor et Thersite; il dit au valet de chambre que la révolution l’avoit mis en état de se donner : « Soutiens ma tête ; » je voudrois pouvoir te la léguer. » Il lui eût fait un triste legs. Peu d’années après , le féroce Danton parîoit de sa tête avec la même
(i) Cet. auteur ne partageoit pas le délire de quelques enthousiastes de Mirabeau, qui font de son talent brut et sauvage beaucoup plus de cas qu’il ne méritoit. Il dit que les verbiages de cet homme eussent fait évanouir de dégoût le patriarche des philosophes ; et nous le croyons sans peine.
jactance ; il recommandent au bourreau de la montrer au peuple , en assurant qu’elle en valoit la peine.
Pour comble d’extravagance, Mirabeau prétendit que l’homme qui gagneroit le plus à sa mort seroit M. Pitt ; « car je ne vois plus, dit-il, » personne en Europe qui puisse contre-ba- ;> lancer son ascendant. » Que pouvoit-il y avoir de commun entre le sauveur de l’Angleterre , de l’Europe peut-être , et le fléau de la France ? Ce délire de l’orgueil a cependant trouvé des admirateurs. On a voulu faire un colosse de ce Mirabeau qui- a écrit vingt volumes , dont il ne reste pas une page digne d’être lue , qui n’eut de génie que celui du mal , de puissance que pour en faire à la suite
des autres , sans s’être même élevé au triste rang de chef des factieux. Ce n’est que dans des temps déplorables qu’on a pu vouloir décorer d’une réputation immense des talens assez médiocres , et si horriblement employés.
Après la mort de ce révolutionnaire, fameux assurément , mais non pas illustre , comme quelques uns l’ont nommé , le triumvirat qui le craignoit, aspirant à gouverner la cour, fit, dit- on, adresser le 23 avril, par M. de Montmorin , à tous les ambassadeurs français ,
une circulaire qu’ils eurent ordre de notifier à toutes les cours où ils se trouvoient. Le roi y est flétri du nom de fonctionnaire ; il y est dit qu’il n’a à? autre pouvoir que celui qui lui est ‘ délégué ; que la révolution étoit pour lui un titre de gloire ; que la constitution feroit son bonheur ; que c’étoit une calomnie atroce de le supposer privé de sa liberté. Cinq jours seulement s’étoient écoulés depuis qu’il avoit couru le risque de la vie pour avoir voulu tenter un voyage de deux lieues. Afin que cette lettre acquît une plus grande publicité , ce roi si libre fut contraint d’en ordonner l’impression.
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