‹ De la Révolution françaiseChapitre 40 sur 54 · SPOLIATION DES EMIGRES · texte numérisé non relu

SPOLIATION DES EMIGRES

La circonstance de la tentative du roi pour briser sa chaîne parut favorable aux chefs de la révolution pour dépouiller de toute leur fortune les émigrés , dont le nombre s’accroissoit chaque jour. La multitude, réduite à une grande détresse par la fuite d’une foule de riches propriétaires, n’étoit pas néanmoins encore guérie de son fanatisme pour la révolution. L’espoir du pillage de leurs possessions la consoloit : elle se flattoit qu’on l’indemniseroit en les lui abandonnant. Elle ne tarda pas à voir que ce n’étoit pas pour son compte qu’on l’avoit employée à démolir la monarchie.

Depuis long-temps l’Assemblée avoit commencé la spoliation des émigrés. Dès le 4 janvier 1790, un décret avoit supprimé leurs pensions. Nous avons vu que le 28 février 1791, on s’étoit encore occupé d’un projet de loi contre eux. Le comité chargé de cet ouvrage déclara qu’une mesure terrible seroit seule

praticable, et, pour en ijêgoûter l’Assemblée, en proposa une de ce genre : il s’agissoit d’un triumvirat à établir pour décider souverainement de toutes les questions relatives à l’émigration et aux émigrés. Plusieurs révolutionnaires même en furent effrayés. Les plus ardens néanmoins empêchèrent de rejeter le projet, et firent qu’on se réduisit à l’ajourner, espéran t faire naître des événemens plus favorables' à son admission. Mirabeau, qui pénétroit leur dessein, proposa d’ajouter, par forme d’amern de me ii l , au décret qui ajournoit, ces mots: «À » condition qu’il n’y aura pas d’insurrection » dans l’intervalle. »

Le g juillet suivant, les jacobins de l’Assemblée , dont le temps ne faisoit qu’accroître l’audace et la puissance , revinrent à la charge. On proposa la confiscation de tous les biens des émigrés qui ne rentreroient pas dans l’espace de deux mois. '

Le côté droit étant toujours muet, la question fut débattue entre les membres du côte gauche, qui établissoient entre eux un simulacre d’opposition , afin que leurs actes n’eussen t pas trop évidemment la couleur d’un complot. C’est ici le moment d’examiner les imperli-

nens sophismes par lesquels on a prétendu

combattre le droit d’émigration, formellement reconnu dans les droits de F homme.

On a dit que tout citoyen devient soldat dans les dangers de la patrie ; que celui qui refuseroit d’en remplir les devoirs cesseroit d’avoir droit à sa .protection , et mériteroit d’être traité comme un déserteur.

Oui, quand les lois sont en vigueur, quand l’ordre règne dans l’Etat , lorsqu’il n’estmenacé que par l’ennemi du dehors , chacun doit rester à son poste : c’est foiblesse, ou même lâcheté de l’abandonner pour fuir le péril. Mais, dans ce cas même, la patrie n’auroit pas droit de punir le fugitif par la confiscation de ses biens. Il n’est pas vrai que, dans le cas de danger, elle ait le droit de rappeler tous les absensv et de leur imposer un service militaire et personnel, sous peine de mort ou de confiscation. Chez le peuple le plus démocrate de l’univers, un négociant quitta son pays, attaqué par Philippe. Il y revint huit ans après que l’orage fut dissipé. Un orateur nommé Lycurgue, dont le discours existe encore, le cita devant le peuple comme criminel de lèse-nation. Il fut absous. Quoique la crainte ne soit pas un sentiment héroïque , les Athéniens ne jugèrent pas néanmoins que , dans un commerçant surtout ,

ce fût un crime digne de punition. Ils considérèrent sans doute qu’un très - grand nombre d’individus, par leur âge, leur profession, leurs habitudes, sont incapables du service, ou y sont peu propres.

Mais lorsque la question fut agitée par les constituans , pour la seconde fois, en 1791, on étoit en paix ; on n’avoitque des craintes trèséloignées d’une guerre qu’il eût été même facile aux constituans de prévenir, en revenant à des principes de justice et de modération. Il n’y avoit donc pas lieu à ce qu’ils appeloient des lois de circonstance, quand ils vouloient pallier quelque atrocité commandée par leurs passions.

Rien ne pouvoit donc excuser l’atteinte proposée contre la liberté que doit avoir, et qu’a tout homme dans un Etat policé, de choisir sur la terre le séjour qui lui plaît. Les despotes et les tyrans seuls s’arrogent la faculté d’attacher l’homme à la glèbe. Il est reconnu qu’on peut avoir des possessions dans un pays, sans être tenu de l’habiter. Ces biens paient à l’Etat des impôts qui sont le prix de la protection qui leur est accordée ; c’est tout ce qui lui est dû. On ne peut sans vexation condamner les possesseurs à la résidence; on ne le peut

meme lorsque l’Etat jouit tranquillement d’une antique et heureuse constitution ; à plus forte raison, combien l’émigration est-elle et naturelle et légitime, lorsque tout est bouleversé, lorsque toutes les lois anciennes sont détruites, lorsque l’état social est entièrement changé, lorsque les ordres qui subsistoient de temps immémorial sont anéantis, lorsque la plus chère des propriétés, celle qu’on tenoit de sa naissance, est détruite; lorsqu’on exige des' victimes, non seulement l’obéissance , mais le serment aux prétendues lois qui les oppriment! Or, telle étoit la France depuis le 14 juillet 178g rie pacte qui unissoit chaque citoyen à la communauté avoit été brisé par la violence. Les lois et le gouvernement auxquels il avoit promis, ou tacitement consenti de se soumettre, n’existoient plus. Dès lors, chacun rentrant dans toute sa liberté primitive , dont on étoit censé avoir mis une portion en commun à l’origine des sociétés, put, sans manquer à ses engagemens , sans violer aucun prin» cipe, se choisir une nouvelle patrie. Le gentilhomme et le ministre des autels ne dévoient, encourir ni peine , ni blâme , en se réfugiant dans des pays où la noblesse et le sacerdoce étoient reconnus et honorés; et toutes les

classes de citoyens avoient également le droit de chercher des asiles en des contrées régies par des lois qu’ils préféroient aux décrets insensés de quelques ambitieux et de quelques jeunes ignorans qui avoient usurpé ici la toutepuissance.

Que sera-ce donc , si l’on réfléchit que la plus grande portion des individus dont on vouloit se partager la dépouille, étoient moins des émigrés que des bannis qu’on avoit, ou chassés violemment, ou réduits à la fuite par des menaces , des proscriptions , même affichées, ou par une terreur que justifioient trop les ruines, le pillage, les incendies, les meurtres dont chaque jour renouveloit sous leurs yeux l’effrayant spectacle !

Différées motifs avoient poussé à l’émigration : les uns s’y portèrent pour contribuer, s’il se pou voit, à relever la monarchie abattue , et à sauver le roi et la famille royale d’une mort imminente. On a vu que l’infortuné Louis avoit déclaré , en partant , que leur vie n’étoit pas en sûreté à Paris. Les autres s’enfuirent épouvantés, voyant la France inondée de sang et couverte de cendres. De ce nombre étoient nécessairement des vieillards , des magistrats inhabiles au métier des armes , des

femmes qui sc sauvoient avec leurs cnfans. Plusieurs avoient vu leurs habitations incendiées , et n’étoient échappés à la mort qu’à travers les flammes, et par une espece de

miracle ; d’autres avoient vu leurs noms inscrits sur ces tables fatales inventées parSylla; ou , ce qui n’étoit pas moins dangereux , avoient été indiqués à la haine populaire dans les clubs dévorateurs des jacobins ; ce qui les avoit déterminés à laisser leur fortune aux brigands, et à chercher un asile chez des nalions où la rage de la liberté n’avoit pas étouffé tout sentiment humain. Enfin , il en étoit beaucoup d’autres décidés à essuyer tous les orages de la révolution, et à qui on ne le permit pas, parce que leurs richesses étoient enviées. Pour convertir leurs possessions en biens nationaux, on menaçoit de les assassiner, on entouroit leurs châteaux de matières combustibles; et, si la terreur n’opéroit pas assez promptement , les torches incendiaires faisoient le reste. Il y en eut qui, après avoir vu disparoître leurs toits héréditaires, ne crurent pas devoir encore abandonner la France : ils cherchèrent un refuge, soit dans des villes où régnoit quelque modération , soit en des lieux obscurs et trop solitaires pour renfermer un club d’antropo-

phages. Ce moyen ne leur réussit pas : on imagina bientôt les certificats de résidence, qui dévoilèrent toutes les retraites de ces proscrits. Alors , se voyant à la merci des furieux qui poursuivoient partout ceux qu’ils avoient voués à la mort sous le nom d’aristocrates , la plupart quittèrent une patrie qui n’étoit plus pour l’élite de la nation qu’un sombre cachot, ou un théâtre de supplices. Quelques uns de ceux qui n’avoient pu en sortir avec sécurité, se résignant aux horreurs de l’indigence , n’envoyèrent pas les certificats exigés , ce qui entraînoit la confiscation. Souvent leur ruine entière ne mettoit pas leur vie à couvert des fureurs patriotiques : ils étoient réputés de droit émigrés , dès qu’ils avoient laissé passer trois mois sans faire attester leur résidence dans l’Etat ; et l’on ne tarda -pas à infliger la peine de mort à l’émigration.

Tous les Français qui ont eu le malheur de voir comm encer F ère de la liberté savent qu’au lieu d’exagérer, nous sommes loin de retracer toutes les abominations qui contraignirent à la fuite une très-grande partie de ceux qui à l’avantage de la naissance joignoient celui de la fortune ; et meme une foule de gens estimables qui , sans jouir de l’un ni de l’autre ,

s’étoient garantis de la contagion révolutionnaire , et avoient à la fois craint et détesté le fanatisme de ceux qui en étoient atteints , et la perfidie plus dangereuse de ceux qui le feignoient pour exploiter la mine de la révolution. Il faudroit bien des volumes pour détailler tant d’horreurs. Voici ce qu’en disoit M. de Lally , répondant à Mirabeau qui lui osoit reprocher de dénoncer quelques contrariétés particulières comme d’horribles calamités, et quelques précautions de méfiance comme des actes de férocité (i) : « Je voudrois » savoir si ces dévastations , ces incendies , » ces meurtres qui ont désolé presque toutes » les parties du royaume ; si trente-six châ- » teaux, dont j’avois la liste, brûlés, démolis, » ou pillés dans une seule de ses provinces , » étoient des calamités particulières : et quant » aux précautions de méfiance , dans le Lan- » guedoc, M. de Barras, coupé en morceaux ^devant sa femme près d’accoucher, et qui » en est morte ; au Mans, M. de Montesson, » fusillé après avoir vu égorger son beau-père; » en Normandie, ce paralytique abandonné » sur un bûcher, et qu’on en a retiré les mains

(i) Deuxième Lettre à ses commettons.

ï> brûlées; cet homme d’affaires dont on a » brûlé les pieds pour lui faire livrer des « titres ; cet infortuné Belzunce qui s’étoit » fié si généreusement à ses ennemis , et qu’ils j» étoient si impatiens d’assassiner qu’ils se « sont entre-tués eux-mêmes en le tirant de » toute part; dans la Franche-Comté, M,ncde « Baltilly forcée , la hache sur la tête , de » donner ses titres , et même sa terre ; Mme de » Listenay , contrainte au même abandon , » ayant la fourche au cou, et ses deux filles » évanouies à ses pieds; le marquis d’Ormenan, » vieillard paralytique, chassé la nuit de son » château , poursuivi de ville en ville, arrivant » à Bâle, presque mourant, avec ses filles » désespérées , » ( après avoir cité beaucoup d’autres exemples du même genre , Fauteur s’écrie) : « Voilà une liste abrégée des précau- » tions de méfiance que j’ai calomniées en les » appelant des actes de férocité : et d’où est » venue cette méfiance ? qui a soulevé partout

» le peuple des campagnes et des villes . ?

» qui a fabriqué ces faux ordres du roi pour » courir sus aux nobles, et détruire leurs pos- » sessions ? » Nous ne devons pas oublier de dire que cette lettre fut écrite dans les derniers jours de 1789, époque à laquelle la ré-

volution et ses fureurs ne dat oient que de six mois, et l’émigration n’étoit pas encore fort nombreuse.

Le grand et principal moteur de cette révolution ne la peignit pas, Farinée suivante, sous des couleurs moins lugubres, dans un mémoire qu’il fit contre la profusion des assignats , précitée par Mirabeau. « Dans quel lieu, disoit-il, » propose-t-on de telles mesures ? Dans un » lieu souillé par les plus horribles attentats » contre la majesté royale , contre le droit des » gens, contre la nature et l’humanité ; dans » un lieu où les incendies , les massacres et les » proscriptions sont justifiés comme un excès » de zèle pour la liberté ; dans un pays ravagé » parles orages du fanatisme et de la licence, » qui ne laisseront après eux que d’éternelles » semences de discordes, et des germes funestes » de guerres civiles ; dans un pays où il n’y a » point de force publique qui assure au citoyen » sa propriété (i) , où le despotisme populaire » brave les lois, et fait trembler les magistrats ; » dans une terre inhospitalière qui force les » habitans les plus vertueux et les plus distin- » gués d’aller chercher dans d’autres contrées

(i) Il eût pu ajouter, même sa yie.

» un asile contre l’injustice et l’oppression. «

On ne sauroit assurément mieux justifier rémigration. Il est clair, d’après ces deux témoignages irrécusables, que l’émigration étoit l’effet d’une contrainte non seulement morale , mais physique , puisqu’après avoir incendié le château, ou en avoir chassé le possesseur, on le poursuivoit encore quelquefois jusqu’à l’extrême frontière pour l’égorger.

M. d’Arnaudat, quoique siégeant au côté gauche , rendit le plus éclatant hommage aux vrais principes de la justice et de la liberté. Il prouva que la loi qui raviroit leurs biens aux émigrés seroit injuste , barbare , contraire aux droits de l’humanité, aux droits les pi ss sâcrés de l’homme ; que ces biens , comme ceux des 'étrangers, payant des impôts à l’Etat, ces impôts sont le prix de la protection qu’il doit leur accorder, qu’on ne peut , sans une atroce tyrannie, condamner ces propriétaires à la résidence , surtout quand il n’existe pas de force publique pour leur procurer une juste sécurité. Il reconnut que la plupart des fugitifs n’avoient cédé qu’à un sentiment de terreur, sentiment inspiré par une anarchie permanente , protégée par trois mille clubs qui infestoient le royaume , et qu’ils n’avoient cherché à l’étran-

ger qu’un abri contre la violence , que leur propre sûreté. L’Alsacien Rcwbell , qui fut depuis un des directeurs de la république , ne craignit pas de dire que si l’Assemblée nationale vouloit sauver du pillage le bien des émigrés, elle ne seroit pas obéie , et n’auroit pas droit de l’être, et les tribunes soldées applaudirent cette assertion séditieuse , dont malheureusement la première partie pouvoit être aussi vraie que la seconde étoit absurde.

Quelques uns ont prétendu qu’en aucun cas un citoyen ne devoit quitter sa patrie ; que , du moins, lorsqu’ayant besoin de ses secours, elle le rappelle , il doit accourir a sa voix , et se ranger à son poste.

Cette prétendue règle, comme on l’a vu, n’étoit pas admise , même dans une démocratie; à plus forte raison ne pouvoit-elle l’être dans un Etat qui conservoit encore le norn de monarchie , où le mot de conscription n’éloit pas même connu , et qui, à l’époque dont nous parlons (juillet 1791), étoit en paix avec le monde entier. Le pays qui nous a vus naître est communément pour nous le séjour le plus agréable. C’est là que se trouvent rassemblés les objets qui nous sont le plus chers. Ce n’est point en général le sol ou le climat qui at-

tachent l’homme à sa patrie ; ce sont ses parens, ses amis, ses occupations, ses habitudes, son état, sa fortune; ce sont les mœurs, les lois, les usages auxquels il a été formé dès son enfance, et qu’un sentiment naturel lui fait préférer à ceux des autres peuples. Des affaires importantes , des extrémités fâcheuses , des circonstances en un mot très-rares, peuvent seules l’arracher à tant de liens. Chez tous les peuples, l’exil fut regardé comme une peine plus ou moins grande , à proportion de l’attachement des citoyens à leur patrie. A Athènes et à Rome, c’étoit un supplice à peu près équivalent à la mort. Il falloit donc plaindre, et non pas condamner ceux qui, dépouillés de leurs droits les plus incontestables et les plus sacrés , toués par les révolutionnaires à la haine de la multitude abusée , mis par eux à la merci des brigands, étoient contraints de fuir pour conserver leurs jours. C’étoit le nom de bannis qui leur convenoit , et non celui d’émigrés. C’est volontairement et avec réflexion que l’émigré quitte son pays , pour en habiter un qui lui semble meilleur ; le banni cède avec regret à la force. Il étoit donc bien atroce de faire un crime à ces bannis de ce qui étoit pour eux un supplice.

Ce n’étoit pas une moindre atrocité d’exiger qu'ils revinssent en France se remettre sous le couteau des assassins , pour défendre leurs oppresseurs qui commcnçoient à craindre que les puissances du reste de l’Europe ne voulussent pas laisser la propagande française porter avec sécurité chez elles les brandons de l’incendie allumé parmi nous. Il n’y avoit qu’un moyen légitime de rappeler les absens: c’étoit de rétablir en France la paix, l’ordre , la justice qu’on en avoit exiles. Le bonheur, et non la violence , pouvoit seul rappeler dans leur pairie les Français que les horreurs de l’anarchie en avoient écartés. Mais c’étoit un raffinement de barbarie de vouloir contraindre ceux qu’on appel oit émigrés , à venir, au péril de leur vie, tâcher de maintenir un ordre de choses qui les dégradoit et les dépouilloit d’une partie de leurs biens, à verser leur sang pour faire triompher la tyrannie qui les accabloit , pour protéger leurs assassins et leurs bourreaux , pour maintenir leur domination , et leur prêter de nouvelles forces contre leurs viciimes. Falloi t— il , pour venir embrasser la déf énse des révolutionnaires qui retenaient leur roi captif, abandonner, et même combattre ses augustes frères qui travaillèrent â lui

rendre sa liberté , qui invitoient les émigrés à seconder leurs efforts ?

Quelques uns cependant crurent devoir céder à la violence, déterminés peut-être et séduits par ce nom de décrets que les factieux donnoient à leurs arrêtés despotiques et spoliateurs. Celui du g juillet 1791 n ôta pas encore tous leurs biens aux émigrés , comme le vouloit le comité ; il n’en prit que la moitié à peu près, en les assüjétissant à une triple imposition foncière et mobilière , et à d’autres peines pécuniaires encore , dont nous omettons le détail, Il étoit aisé de prévoir qu’on ne s’en tiendroif pas là , et que le reste de la fortune des émigrés ne tarderoit pas à leur être ravi. Cette considération put aussi contribuer à la tentative faite par un très-petit nombre d’entre eux pour rentrer en F rance. Mais la fureur des patriotes qui les avoit ou chassés , ou contraints de fuir, les attendoit au retour. Ils se trouvèrent ainsi placés entre les rigueurs d une loi inique et le fer des assassins. M. de Contades en fit la triste épreuve. Il quitta la Suisse , Ou sa viç étoit tranquille et assurée, pour rentrer en France; mais à peine eut-il salué sa terre natale, qu’il fut traîné dans la prison d’Huningue, qui ne fut pas même pour lui un lieu de sûreté*

Ses jours y coururent le plus grand danger ; la municipalité ne put le dérober à la rage patriotique , qu’en le mettant hors de son territoire , et en prêtant un secours clandestin à son retour en Suisse. La populace, furieuse de voir sa victime échappée , voulut du moins s’approprier ses dépouilles. Elle saisit sa voiture et ses effets. Cet exemple n’étoit pas fait pour engager les émigrés à retourner sur un sol qui dévoroit ses habitans.

Le ier août 1791, l’Assemblée régla les moyens d’exécution de la loi du g juillet, qui avoit été décrétée en principe. Ces décrets en principe étoient une invention utile pour ordonner promptement une atrocité avant qu’on eût eu le temps de lui donner une forme exécutrice et régulière. Puis , sur la fin de leur session , les chefs de l’Assemblée , montrant une foible velléité de réparer quelques unes de leurs plus criantes injustices, révoquèrent ce décret (le 14 septembre) et permirent formellement l’émigration, tant il y avoit peu de stabilité dans leurs vues et leur conduite; mais ils dévoient bien savoir qu’ils av oient trop bien enflammé l’esprit révolutionnaire et la soif du butin , pour qu’on pût espérer leur soudaine extinction. Aussi , à peine

F Assemblée constituante fut -elle séparée* que celle qui lui succéda, sous le nom de législative , recommença la persécution contre les émigrés. Dès le mois de novembre 1791 , il y eut un décret porté contre eux; et l’année suivante , le 9 février, on mit leurs biens sous la terrible main de la nation. Enfin, le 27 juillet, l’iniquité fut entièrement consommée : on les confisqua; on en décréta la vente. Cet infâme décret ne fut pas sanctionné par le roi : on trouva le moyen de se passer de son approbation en détruisant la monarchie , et en assassinant le monarque.

Plusieurs ont écrit que l’émigration fut une faute politique ; d’autres , moins affirmatifs , ont mis la chose en question.

Mallet-Dupan fut un de ceux qui blâmèrent le plus l’émigration . « C’est, dit-il, une ressource » pernicieuse (1); la plus énorme, la moins » réparable des fautes que puisse commettre » un parti, un gouvernement, une majorité, » une minorité même, vaincue par une révo- » lution. »

Cela peut être vrai en beaucoup de circonstances, dans la plupart , si l’on veut, des révo-

(i) Numéro 29 de son Mercure Britannique .

lutions , non dans toutes ([). Cette maxime ne peut surtout convenir àl’émigrationde France, puisqu’on a vu qu’elle fut forcée pour un très-grand nombre d’émigrans; qu’il ne s’agissoit pas seulement d’un péril imminent pour leur vie, mais de la certitude absolue de la mort, s’ils s’obstinoient à ne pas quitter leur patrie. Quant au danger , il existoitpour tous les partisans de la monarchie : Mallet- Dupan l’avoue, dans le N° 33 de l’ouvrage que nous venons de citer, a Le roi, dit-il , étoit » hors d’état de soutenir et de défendre ses » serviteurs placés entre le souverain et l’As- » semblée nationale comme des victimes » expiatoires destinées à tomber en sacrifice. » Nous ne croyons pas que ce soit pour la victime un devoir d’attendre paisiblement le coup mortel , lorsqu’il est en son pouvoir d’v échapper. L’écrivain même qui condamna si fort l’émigration y recourut pour sa sûreté, et fit bien. Il est vrai qu’il n’étoit pas né en France; mais depuis bien des années il y avoit son domicile.

(i) Il n’y a point de maxime générale en politique. Tout dépend des circonstances, rarement uniformes. C’est un jeu qu'il faut jouer d’inspiration et de génie.

Onaprétenduque la noblesse , en paroissant céder au torrent révolutionnaire , en acceptant desplaces administratives dans sa patrie au lieu de l’abandonner , eût adouci les maux de la révolution : quelques uns ont essayé ce rôle, qui en a me„né la plupart à l’échafaud. L’opinion de chasser tous les gentilshommes de France a été continuellement émise , même après la mort de Roberspierre ; et les plus chauds patriotes alloient plus loin : l’abbé Morellet, dans ses Mémoires, parle du projet bien connu de faire périr tous les nobles, comme ennemis irréconciliables de la révolution ; projet qui étoit manifestement celui des meneurs de la Convention , et à l’achèvement duquel la majorité de cette Assemblée a donné sa sanction constamment :

« Le décret du 17 germinal 1 794 > ajoute- » t-il, chassa de Paris tous les nobles. En les » renvoyant de cette ville, et en ordonnant » aux municipalités dans lesquelles ils se » retireroient de les faire connoître et de les » surveiller, on savoit où les prendre au » besoin .» ( pour les envoyer à l’échafaud ).

Nous avons vu toute la noblesse d’une des grandes villes de France ( de Rouen) arrêtée en un seul jour. On attendent à chaque minute

les assassins qui dévoient, dit-on, venir de Paris pour l’égorger; et telle étoi t alors la puissance du crime , qu’il eût suffi de quelques douzaines de bourreaux. En 1792, il n’en fallut que deux cents pour massacrer huit « mille hommes dans les prisons de Paris. Il est à peu près certain que si Roberspierre eût vécu quelques mois de plus , le même sort attendoit tous les nobles qui étoient encore en France; et ce fut un heureux hasard qui, contre toute attente, fit périr le monstre.

En supposant même le danger moins imminent pour la noblesse qui a donné l’exemple de l’émigration, quel cœur généreux pourroit la blâmer de n’avoir pas voulu se joindre à ses oppresseurs pour maintenir sa propre dégradation, le règne de la démagogie, et les cimenter de son sang? Une telle conduite pouvoit-elle compatir avec les sentimens que doit inspirer une naissance , nous ne disons pas illustre, mais seulement honorable? Les gentilshommes devoient-ils fermer l’oreille à la voix de l’honneur, à celle de leurs princes qui , étant les chefs de l’émigration dont ils avoient donné l’exemple , les appeloient à la restauration de ce trône duquel ils reçoivent tout leur éclat , qu’ils reflètent

à leur tour sur le trône ? On objecte qu’ils n’ont pas réussi à le relever. Ce n’est pas leur faute si les puissances , mal coalisées r ne voulurent pas d’abord croire au danger dont Ifs menaçoit la révolution. Elles eussent pu l’étouffer aisément dans son principe; quelques avocats de la Gironde , qui avoient usurpé le pouvoir souverain , étoient un peu plus faciles à renverser que Buonaparte à la tête de l’armée la plus formidable qui ait paru sur la terre.

L’émigration fut à la fois une nécessité et un devoir. Si elle n’a point produit l’effet immédiat qu’on en attendent, elle a été néanmoins utile. Un grand nombre d’émigrés ont combattu avec gloire la révolution ; tous ont été pour l’étranger un exemple vivant du péril qui l’attendoit; ils ont entretenu le feu sacré , l’amour de la monarchie et l’exécration de la révolte. Ils ont perdu leur fortune en émigrant; s’ils fussent restés dans leurs foyers, ils auroient en outre perdu la vie; et l’on peut croire que leur absence , rendant impossible l’extermination entière de la noblesse , a retardé l’exécution du projet plus d’une fois agité d’anéantir tout ce qui en étoit resté en France. Heureux délai qui l’a fait avorter.

Cependant, pour se consoler de n’avoir pu arracher aux émigrés que la moitié à peu près de leurs biens, on tenta une nouvelle révolution dont les suites lui eussent enlevé l’autre.

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