PROTESTATION DES PRINCES CONTRE LA CONSTITUTION DE I
Les princes français n’ayant pu obtenir de l’empereur et du roi de Prusse que ce manifeste vague , mitigé , obscur et conditionnel, y joignirent , en le publiant , une protestation en forme de lettre au roi, du 10 septembre 1791. Nous allons en extraire les passages les plus propres à montrer de quel œil ces princes envisageoient et la révolution , et la monstrueuse constitution qu’elle enfanta,
« Sire , notre frère et seigneur.
» Lorsque l’Assemblée qui vous doit l’exis- » tence , et qui ne la fait servir qu’a la des- » truction de votre pouvoir, se croit au mo~ » ment de consommer* sa coupable entre- » prise ; lorsqu’à l’indignité de vous tenir » captif au milieu de votre capitale , elle » ajoute la perfidie de vouloir que vous de-
» graciiez votre trône de votre propre main ; » lorsqu’elle ose enfin vous présenter l’option, » ou de souscrire des décrets qui feroient le » malheur de vos peuples , ou de cesser d’être » roi , nous nous empressons d’apprendre à » Votre Majesté, etc. »
Après avoir parlé de l’espèce de manifeste de Pilnitz , ils ajoutent : « Pour le faire par- » venir à votre connoissance , nous le ferons » imprimer à la suite de cette lettre, la pu » biicité étant aujourd’hui la seule voie de corn-* » munication dont vos oppresseurs n’aient » pu nous priver. »
On annonce ensuite que les autres cours de l’Europe sont dans les mêmes dispositions que celles de Vienne et de Berlin.
« Ceux qui savent qu’on n’ébranle vos ré- » solutions qu’en attaquant votre sensibilité , » voudront sans doute vous faire envisager » l’aide des puissances étrangères comme » pouvant devenir funeste à vos sujets; ce qui » n’est que vue auxiliaire , ils le travestiront » en vue hostile , et vous peindront le royaume » inondé de sang, déchiré dans toutes ses » parties , menacé de démembremens. C’est » ainsi qu’ après avoir toujours employé les » plus fausses alarmes pour causer les maux
» les plus réels , ils veulent se servir encore » du meme moyen pour les perpétuer. C’est » ainsi qu’ils espèrent faire supporter les « fléaux de leur odieuse tyrannie , en faisant » croire que tout ce qui la combat conduit au
» plus dur esclavage . »
« Il n’y a pas lieu de croire que les Fran- » çais , quelque soin qu’on prenne d’enflam- » mer leur bravoure naturelle, en exaltant ,
« en électrisant toutes les têtes par des pres- » tiges de patriotisme et de liberté, veuillent » long-temps sacrifier leur repos, leurs biens » et leur sang pour soutenir une innovation » extravagante qui n’a fait que des malheu- » reux.... Bientôt on se demandera pourquoi » l’on se bat, et l’on verra que c’est pour » servir l’ambition d’une troupe de factieux » qu’on méprise , contre un roi qui s’est tou- » jours montré juste et humain ; pourquoi » l’on se ruine : et l’on verra que c’est pour « assouvir la cupidité de ceux qui se sont em- » parés de toutes les richesses de l’Etat, qui » en font le plus déplorable usage , et qui , » chargés de restaurer les finances publiques, » les ont précipitées dans un abîme épouvan- » table ; pourquoi l’on viole les devoirs les » plus sacrés: et l’on verra que c’est pour de-
» venir plus pauvres , plus souffrans , plus » vexés , plus imposés qu’on ne l’avoit jamais » été ; pourquoi on bouleverse l’ancien gou- » vernement : et l’on verra- que c’est dans le » vain espoir d’en introduire un qui , s’il étoit praticable , seroit mille fois plus abu-
» sif, mais dont l’exécution est absolument
» impossible ; pourquoi Ton persécute les » ministres de Dieu : et l’on verra que c’est » pour favoriser les desseins d’une secte or- » gueilleuse qui a résolu de détruire toute » religion, et par conséquent de déchaîner » tous les crimes. «
Les princes observent avec justesse que secourir le monarque en cette occasion, ce n’est point, de la part des puissances amies, attaquer ses peuples ; c’est leur rendre le plus signalé de tous les services que de les arracher au despotisme des démagogues , et aux calamités de l’anarchie.
Ils engagent le roi à ne pas accepter la constitution, œuvre de révolte et d’iniquité , le rassurant contre le danger du régicide qu’il pourroit croire attaché à son refus. Ils pensent que le danger seroit bien plus grand s’il pa~ roissoit consentir à la dissolution de la monarchie , si , se résignant à n’avoir plus que
ic vain titre de roi , sans pouvoir, il paroissoit aux yeux de l’univers abdiquer la couronne, dont chacun sait que la conservation exige celle des droits inaliénables qui y sont essentiellement inhérens.
Ils déclarent que si la violence, et la contrainte, qui, pour être déguisée , n’en seroit que plus cruelle, forçoient la main du roi à souscrire une acceptation que son cœur rejette , que son intérêt et celui du peuple repoussent également , et que lui interdit même son devoir de roi , ils protesteroient à la face de toute la terre , et de la manière la plus solennelle, contre cet acte illusoire, et tout ce qui pourroit en dépendre ; ils démontre* roient qu’il est nul par lui-même , nul par le défaut de liberté, nul par le vice radical de toutes les opérations de l’Assemblée usurpatrice , qui , n’étant pas l’assemblée des Etats généraux , n’est rien.
« Nous sommes fondés , sur les droits de » la nation entière , a rejeter des décrets dia- » métralement contraires à son vœu , exposé « par l’unanimité de ses cahiers, et nous dé- » savouerions pour elle des mandataires infi- » dèles qui, en violant ses ordres , et trans- » gressant la mission qu’elle leur avoit don-
» née , ont cessé d’être ses représentans. Nous
soutiendrions, ce qui est évident, qu’ayant » agi contre leur titre, ils ont agi sans pou- » voir ; et que ce qu’ils n’ont pu faire léga- » lement ne peut être accepté validement. »
Ap rès avoir dit que leur protestation , signée des princes du sang réunis avec eux , seroit commune à toute la maison de Bourbon , ils ajoutent : « Nous protesterions pour » vous et en votre nom contre ce qui n’en ?> auroit qu’une fausse empreinte ; votre voix » étant étouffée par l’oppression , nous en » serions les organes nécessaires , et nous » exprimerions vos vrais sentimens, tels qu’ils » sont consignés au serment de votre avène- » ment au trône , tels qu’ils sont constatés » par les actions de votre vie entière , tels » qu’ils se sont montrés par la déclaration que » vous avez faite au premier momen t que vous » vous êtes cru libre. Yous ne pouvez pas , » vous ne devez pas en avoir d’autres ; et votre » volonté n’existe que dans les actes où elle » respire librement.
» Nous protesterions pour vos peuples qui, » dans leur délire , ne peuvent apercevoir » combien ce fantôme de constitution nou- » velle leur deviendroit funeste. Lorque ces
» peuples , ne connoissant plus ni leur chef » légitime , ni leurs intérêts les plus chers , » se laissent entraîner à leur perte ; lorsque , » aveuglés par de trompeuses promesses , ils » ne voient pas qu’on les anime à détruire » eux- mêmes les gages de leur sûreté, les » soutiens de leur repos.... et tous les liens » de leur association civile , il faut les sauver » de leur propre fureur:
» Nous protesterions pour la religion de » nos pères , qui est attaquée dans ses dogmes » et dans son culte comme dans ses mi- » nistres .
» Nous protesterions pour les maximes » fondamentales de la monarchie , dont il ne » vous est pas permis, Sire , de vous dépar- » tir, que* la nation elle-même a déclarées » inviolables , et qui seroient totalement ren- » versées par les décrets qu’on vous présente, » spécialement par ceux qui en excluant le » roi de tout exercice du pouvoir législatif, » abolissent la royauté même, par ceux qui » en détruisent tous les soutiens , en suppri- » mant tous les rangs intermédiaires ; par » ceux qui , en nivelant tous les états, anéan- » tissent jusqu’au principe de l’obéissance ; » par ceux qui enlèvent au monarque les fonc-
» lions les plus essentielles du gouvernement » monarchique , ou qui le renden t subordonné » dans celles qu’ils lui laissent ; par ceux enfin » qui ont armé le peuple , annulé la force » publique, et qui , en confondant tous les » pouvoirs, ont introduit en France la tyran- » nie populaire.
» Nous protesterions pour tous les ordres de » l’Etat , parce que , indépendamment de la » suppression intolérable et impossible contre » les deux premiers, tous ont été lésés, vexés, » dépouillés; et nous aurions à réclamer tout » à la fois les droits du clergé qui n’a voulu » montrer une ferme et généreuse résistance » que pour les intérêts du ciel , et les fonc- » tions du saint ministère ; les droits de la » noblesse plus sensible aux outrages faits au » trône dont elle est l’appui, qu’à la persécu- » tion qu’elle éprouve.... les droits de la ma- » gistrature.... enfin les droits dé^possesseurs » quelconques , puisqu’il n’est point en France » de propriété qui ait été respectée, point de » citoyens honnêtes qui n’aient souffert.
» Comment pourriez- vous , Sire, donner » une approbation sincère et valide à la pré- » tendue constitution qui a produit tant de » maux ?
» Dépositaire usufruitier du trône que vous » avez hérité de vos aïeux , vous ne pouvez ni « en altérer les droits primordiaux , ni dé- » truire la base constitutionnelle sur laquelle » il est assis. »
Les princes , prévoyant que le crime qui
obsédoit le roi , et la violence qui lioit ses
mains , l’empêcheroient de remplir les devoirs de la royauté , disent qu’ils sont bien certains d’accomplir sa volonté réelle , en y suppléant autant qu’il sera en leur pouvoir. Ils déclarent qu’ils n’auront aucun égard aux défenses que le roi pourroit être contraint de leur en faire, dût-il , en les faisant , être forcé de se dire libre. « Ces défenses, sorties du sein de votre » captivité , qui ne cessera réellement que » quand vos peuples seront rentrés dans le » devoir , et vos troupes sous votre obéis- » sance ; ces défenses, qui ne pourroient avoir » plus de valeur que tout ce que vous aviez » fait avant votre sortie , et que vous avez » désavoué ensuite , ne pourroient certaine- » ment pas nous faire trahir notre devoir, et » sacrifier vos intérêts.
» Nous obéirions, Sire , à vos véritables » commandemens, en résistant à des défenses « extorquées , et nous serions sûrs de votre
» approbation en suivant les lois de l’hon- » neur. »
M. le prince de Condé, M. le duc de Bourbon et M. le duc d’Enghien , qu’on a si bien caractérisés par la dénomination de trois générations de héros , adhérèrent dès le lendemain ( lettre au roi , datée de Worms le 1 1 septembre ) à la vigoureuse protestation des frères de Louis XYI. «Français et Bourbons » jusqu’au fond de l’âme , dirent-ils, quelle » doit être notre indignation , lorsque nous » voyons de vils factieux ne répondre à vos » bienfaits que par des attentats, insulter à » la majesté royale , fronder toutes les sou- » verainetés , fouler aux pieds les lois divines » et humaines , et prétendre asseoir leur » monstrueux système sur les ruines de notre
» antique constitution ! . . Nous périrons
» tous plutôt que de souffrir le triomphe du » crime , l’avilissement du trône et le renver- » sement de la monarchie. »
C’est ainsi que la famille royale et les princes du sang envisageoient cette révolte de 1789 , dont quelques uns osent de nos jours faire publiquement l’apologie ; c’est ainsi qu’ils s’exprimoient , échappés aux poignards des rebelles.
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