INÉGALITÉ DES CONDITIONS
Jean- Jacques Rousseau, qui a tant déclamé contre l’inégalité des conditions , contre la propriété , l’exercice de la faculté de penser et de raisonner, qui vouloit nous ramener dans les bois , a été l’idole de quelques femmelettes , parce qu’il a peint l’amour avec enthousiasme dans quelques pages d’un roman au reste fort ennuyeux. Voici les obligations que lui auroit eues le sexe , si ses rêveries , prétendues philosophiques , avoient pu anéantir la civilisation : le Sauvage tout occupé du soin de pourvoir à sa subsistance , prend une compagne assez communément pour l’aider dans ses travaux ; mais il ne connoît point, l’amour, et n’attache aucun prix à des jouissances toujours sans obstacles. Il ne connoît pas même les préférences : c’est ordinairement son père ou sa mère qui lui choisit une femme. L’affaire s’arrange presque toujours avant qu’il l’ait vue ; elle est ou la servante
ou l’esclave de son mari , et chargée du poids de tous les travaux domestiques, dans lesquels il rougiroit de lui prêter la moindre assistance. En ce pays-ci où les femmes régnoient en souveraines il y a trente ans, leurs maris , dans les temps barbares , avoient eu sur elles droit de vie et de mort. Si un grand personnage périssoit violemment, ses femmes (car il en avoit plusieurs) étoient, comme ses esclaves , livrées à la torture sur le moindre soupçon. Chez les premiers Romains , encore à moitié sauvages, la femme étoitdans un état complet de servitude. Son époux avoit droit de la vendre ou de lui ôter la vie arbitrairement.
Robertson , dans son Histoire de V Amérique ^ dit qu’en cette contrée l’humiliation et la peine sont le partage des femmesr « Dans » toutes les parties du globe, ajoute-t-il, ce » qui caractérise particulièrement l’état sau- » vage, c’est le mépris et l’oppression du » sexe le plus foible (i). » Le sort des enfans est encore plus déplorable. Dans les disettes fréquentes , amenées par la stupide indolence des Américains, dit le même auteur, il n’est
(i) Liv. IV.
point rare de les voir abandonnés, même tues par leurs pareris. Aucun sentiment d’humanité n’entre dans l’âme de ces Sauvages qu’on a voulu nous faire admirer, et qu’on nous a proposés pour modèles. Les enfans ou les parens du vieillard, et même du malade qu’on désespère de pouvoir guérir , leur ôtent la vie de leurs propres mains , pour se débarrasser du fardeau de leur nourriture et des soins qu’exigeroit leur état. Un sentiment unique les domine : c’est l’égoïsme.
Tous les auteurs qui ont écrit sur les moeurs de ces hommes de la nature , sont d’accord à cet égard. « Lorsque le Sauvage, dit un autre (i), » trouve trop d’incommodité à nourrir ses en- » fans, il est quelquefois assez dénaturé pour » les abandonner entièrement, et pour les lais- » ser périr de faim, ou dévorer par les bêtes » farouches. » Le commodore Byron, ou l’officier qui a fait la relation de son voyage dans la mer du Sud , raconte cette anecdote d’un cacique , ou chef de Sauvages de l’Amérique méridionale , qu’on a voit converti au chris-
(i) Observations sur la distinction des rangs dans la société ; par J. Millar, professeur de droit à l’Université de Glascow, chap. II, sec, i.
tianisme : il étoit allé avec sa femme à la pèche dans un canot, et ils revenaient assez mécon tens du peu de succès de leur journée : ils avoient un enfant de trois ans, qu’ils paroissoient aimer avec passion. Cet enfant allendoit leur retour sur le rivage : les voyant revenir, il entre dans l’eau pour aller au-devant d’eux. Le père lui tend une petite corbeille pleine d’œufs de mer ; l’enfant , qui n’en peut soutenir le poids » la laisse tomber. Le père se saisit de ce pauvre petit malheureux , et le lance avec fureur sur les rochers. Sa mère le prend tout brisé entre ses bras , où il expire presque aussitôt; elle en parut quelque temps inconsolable. Le père ne témoigna ni pitié ni regret.
Telles sont les mœurs des Sauvages parmi lesquels on sembloit vouloir nous confiner pour jouir d’une égalité parfaite , que nous n’y eussions même pas trouvée , puisqu’on voit qu’ils ont aussi des chefs. Il n’est sûrement pas à craindre qu’on recoure a cet expédient ; mais il en est d’autres auxquels on n’est que trop porté. Il faut donc bien s’entendre sur cette égalité ; car beaucoup de gens s’y trompent.
Aristote s’explique a cet égard d’une manière très, -lumineuse dans sa Politique :
« L’égalité semble être la base du droit , >> et l’est effectivement, mais pour les égaux , » non pour tous (i). » Montesquieu professe la même doctrine dans son Esprit des Lois (2). « Il y a toujours dans un Etat des gens distin- » gués par la naissance , les richesses ou les » honneurs ; mais s’ils étoient confondus » parmi le peuple , et s’ils n’y avoient qu’une » voix comme les autres , la liberté commune » seroit leur esclavage , et ils n’auroient au- » cun intérêt à la défendre , parce que la plu- » part des résolutions seroient contre eux. » La part qu’ils ont à la législation doit donc » être proportionnée aux autres avantages » qu’ils ont dans l’Etat. «
Ce qui frappe et choque le plus la multitude, c’est l’inégalité des fortunes. Celle-là sera toujours sans remède , à moins qu’on ne fasse un partage annuel des terres ; car, au bout de dix années seulement, il resteroit à peine quelque trace de l’égalité qu’on auroit une première fois établie.
« Faites aujourd’hui , dit le Père André » dans son Essai sur le beau , le partage le
(1) Liv. III, chap. 10.
(2) Liv. II , chap. 6. *
» plus égal et le plus géométrique des biens » de la terre, l’inégalité s’y mettra demain » par la violence des uns, par la mauvaise n économie des autres» De même qu’on mette n tons les hommes dans un parfait niveau » pour les rangs, ce niveau, dont la théorie » parait si agréable f se verra demain ren- » versé dans la pratique par l’esprit de do- » mi nation qui saisira le plus fort pouf s’élever » sur la tête des plus foibles , ou par l’esprit n d’adulation qui prosternera toujours les plus ■n foibles aux pieds des plus forts. En faut-ii » d’autres preuves que le malheur des Etats » qui tombent dans l’anarchie par le mépris » de l’ordre établi par les lois ? Quelle con- » fusion ! quelle tyrannie sous le nom de >» protection des peuples ! quelle servitude » sous le nom de liberté ! »
« Quant aux gens de mérite, remarque Àris- » tote (i), c’est l’égalité des honneurs qui les » offense, comme lorsque l’homme vil et celui » qui est estimable sont mis dans le même » rang. »
Si Fou en croit J. J. Rousseau, « de toutes » les inégalités , la richesse est" la dernière à
(i) Liv. II, ehap. y.
» laquelle elles se réduisent à la fin , parce » qu’étant la plus immédiatement utile au » bien-être , et la plus facile à communiquer, » on s’en sert pour acheter tout le reste (i)„ »
Ce prétendu philosophe en fait déri ver tous les maux ; quelques uns en découlent sans doute. On ne connoît pas de chose humaine exempte de cet inconvénient; mais il en sort aussi beaucoup de biens ; et le premier de tous est la société, qui sans elle n’existeroit pas.
L’atrabilaire Genevois prétend que si Ton » voit une poignée de puissans et de riches au » faîte des grandeurs et de la fortune , tandis » que îa foule rampe dans l’obscurité (2) et » dans la misère , c’est que les premiers n’es- » liment les choses dont ils puissent qu’au- » tant que les autres en sont privés, et que, » sans changer d’état, ils cesseroient d’être » heureux , si le peuple cessait d’être misé- » rable. » A quoi peuvent conduire ces déclamations furibondes, si ce n’est à mettre le poignard dans la main du pauvre? Voltaire,
(1) Cette assertion est trop générale : tout nTest pas à Tendre ; la nature des choses y résiste même pour quelques unes.,
(2) La foule peut- elle être ailleurs que clans l’obscurité ?
qui eut à se reprocher des excès d7un autre genre , eut du moins le bon esprit de mépriser ces extravagances absurdes. « Le système » de l’égalité, disoit - il , m’a toujours paru » l’orgueil d’un fou (i). »
B’Âlembert écrivoit sur le même ton à Frédéric : « L’égalité est une chimère , dans » quelque Etat que ce puisse être. La seule pos- » sible , du moins , consiste en ce que tout le » monde soit également soumis aux lois. » On a vu des souverains même vouloir établir légalement, en quelques points, dans leurs Etats les mœurs des Sauvages. Un roi de Perse, nommé G al) ad a, eut cette fantaisie dans le sixième siècle ; il déclara par une loi toutes les femmes communes, et permit par conséquent à toutes, sans exception, de se prostituer. 11 usalui-même très-largement de la permission qu’il accordoit aux autres; c’étoit peut-être dans cette vue qu’il l’avoit donnée. Quelques époux qui s’en tinrent offensés, conspirèrent contre lui avec succès, l’enfermèrent dans une tour, et lui donnèrent un successeur. Son épouse , qui a voit de la beauté , se conformant
(i) Lettre du n juillet 1770, à M. le maréchal de Richeli eu.
à sa loi , se rendit à la passion du commandant qui le gardoit, pour obtenir sa délivrance , et il remonta sur le trône. « C’ctoit. dit Le Beau, » un de ces esprits audacieux qui , fiers de con- » tredire les siècles précédens , dont ils ne » recueillent que les idées de rebut, absurdes » législateurs , ne trouvent de vertu que dans » le vice, de lumière qu’en eux-mêmes, et de » police que dans une vie brutale et sauvage. » L’honnêteté publique toute seule eut la force d’abolir son ordonnance insensée.
La société même ne peut exister que par l’inégalité des conditions ; car puisque , comme nous l’avons dit, il est impossible qu’il n’y ait pas dans un Etat des pauvres et des riches, cette inégalité de fortune entraîne nécessairement celle des conditions» On ne sauroit confier à celui qui n’a rien un poste qui exige de la dépense ; il y auroit une folle imprudence a le charger du soin de maintenir les propriétés des autres, propriétés qu’il envie- - roit , et qu’il seroit porté à envahir. Aussi , dans toutes les républiques bien ordonnées, même dans celles qui ne Fétoient pas assez, dans les démocraties, on tâcha d’éloigner le peuple des places de quelque importance, et, •autant que les circonstances le permirent, de
toute espèce d’autorité. Solon relégua dans la quatrième et dernière classe la multitude ignorante et indigente qu’il éloigna des emplois. Si elle avoit pu y parvenir, elle les eût moins respectés ; et si elle y étoit parvenue, comment les eût-elle remplis ?
Pascal, dans ses Pensées , a l’air de se jouer en prouvant que l’inégalité a été judicieusement établie sur les seules qualités extérieures.
Voltaire, après beaucoup d’autres, a dit que
la vertu seule établissoit des différences entre les hommes. Aux yeux de l’Etre - Suprême , rien n’est plus véritable; à ceux du monde, rien de plus faux. D’abord, il seroit impossible de s’accorder toujours sur ce qui constitue la vertu ; ensuite, où trouver la preuve de la vertu qui, la plupart du temps, se cache, et doit se cacher? « Que l’on a bien fait, dit Pascal, » de distinguer les hommes par l’extérieur » plutôt que par les qualités intérieures ! Qui » passera de nous deux ? Qui cédera la place » à l’autre? Le moins habile? Mais je suis » aussi habile que lui. Il faudra se battre pour » cela. Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un. » Cela est visible , ii n’y a qu’à compter ; c’est à » moi à céder, et je suis un sot si je le conteste. » Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est
» le plus grand des biens. » Il y a plus de sens dans ce peu de mots que dans toute la déclamation de Rousseau sur l’inégalité des conditions.
« Il est faux, dit Vauvenargues , que l’éga- » lité soit une loi de la nature. La nature n’a » rien fait d’égal. Sa loi souveraine est la su- » bordination et la dépendance. »
Cette égalité n’existe nulle part, et ne peut exister, si ce n’est devant la loi. Chacun a son rang dans la société. Presque tous voudroient s’élever; nul ne consentiront à descendre. Dans les charges, dans les arts, dans les métiers, il y a des degrés bien distincts, qu’aucune loi ne sauroit effacer, et qui subsisteront éternellement dans l’opinion.
Avec l’égalité qui est devenue la chimère de la jeunesse , dans la génération actuelle , il seroit impossible que le gouvernement monarchique subsistât. « Abolissez dans une monar- » chie, dit Montesquieu (i), les prérogatives » des seigneurs , du clergé , de la noblesse et » des villes , vous aurez bientôt un Etat popu- » laire , ou bien un Etat despotique. » Ailleurs (2) il dit : « Les monarchies se cor-
(1) Esprit des Lois , liv. II, chap. 4*
(2) Ibid. , liy. VIII , chap. 6.
» rompent lorsqu’on ôte peu à peu les pre- » rogatives des corps, ou les privilèges des » villes. »I1 ajoute que c’est parla qu’on arrive au despotisme.