DBS FIGURES. — FIGURES PAR DÉVELOPPEMENT ET PAR ABRÉVIATION
Le rapprochement des idées semblables ou opposées est assurément la source la plus féconde des figures du style, mais nous avons dit qu’elle n’était pas la seule ; l’écrivain peut encore donner au discours l’énergie ou l’élégance, soit en développant, soit en abrégeant l’expression de la pensée; et pour l’amplifier comme pour la condenser, la rhétorique emploie des formes spéciales dont il est utile de connaître le nom et l’usage. Qu’on se rappelle d’abord ce qui a été exposé plus haut à propos de l’amplification et de la précision en général, il ne s’agira plus ici que d’en énumérer quelques formes spéciales.
Un des premiers moyens d’amplification est la périphrase.
Qui dit périphrase dit circonlocution. Le but de la périphrase est de fixer l’attention sur certains attributs de l’idée, contenus, sans doute, mais confusément avec tous les autres, dans le mot qui l’exprime, et de les mettre en lumière par un développement particulier. Là est toute la théorie de la périphrase. Toute circonlocution dans le discours est-elle un défaut? Oui, quand elle résulte uniquement d’une délicatesse outrée, d’une horreur déplacée pour le mot propre, quand elle n’a en vue que la pompe et le luxe des paroles, quand elle obscurcit au lieu d’éclairer, délaye au lieu de cir-
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conserire; non, quand elle n’a pour but que de mieux faire saisir l’idée sous certain point de vue, d’en signaler certains éléments, de remplacer enfin le mot lui-même par une définition ou une description utile et opportune. Périphrase analytique, bonne et louable forme; périphrase emphatique, faute à mon gré, toujours et partout.
La périphrase doit servir à caractériser l’idée. Si je dis : Dieu fait la loi aux rois; Dieu arrête les complots des méchants, — j’énonce deux vérités, mais je ne caractérise pas Dieu en tant que dominant les rois ou réprimant le crime, et mes deux vérités courent risque de passer inaperçues. Mais qu’au lieu du mot Dieu , llossuet dise avec sa parole magnifique : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, » il explique par cette périphrase comment et pourquoi Dieu « est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. » Que Racine désigne Dieu par ces mots :
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
nous concluons du plus au moins ou du même au même que celui-là
Sait aussi des méchants arrêter tes complots.
Et observez, avec Condillac, que si, en conservant les idées principales, vous substituez l’une des périphrases à l’autre, toutes deux vous paraîtront froides et déplacées, parce que le caractère donné à Dieu n’aura plus assez de rapport avec son action dans l’une et l’autre circonstance.
Quand la périphrase ne caractérise pas l’idée, elle doit caractériser le sentiment de l’écrivain ou du personnage en scène. J’entre dans une église ; elle est tendue d’étoffe noire semée d’armoiries et de larmes d’argent, un catafalque s’élève au milieu du choeur, des milliers de cierges brûlent à
DK LA RHÉTOItIQUE.
l’entour, on chante les dernières prières. J’interroge un assistant qui me répond : « C’est le prince***, mort il y a deux jours, et qu’on va porter en terre, l’office terminé. » C’est un indifférent qui annonce une nouvelle à un indifférent ; je n’ai pas besoin de dire qn’ici toute périphrase serait tout à fait déplacée. Mais quand Bossuet veut faire sentir aux grands du monde tout le néant des grandeurs humaines, les faire pâlir et frissonner à l’idée des formidables coups de surprise de la mort, ah ! ce n’est plus alors Henriette d’Angleterre que l’on va porter à Saint-Denys; le sentiment demandera la périphrase : « Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître, celte ombre de gloire va s’évanouir, et nous l'allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière, avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places ! » Est-ce le même orateur qui s’élait écrié quelques moments plus tôt, et sans périphrase cette fois : « Madame se meurt, Madame est morte? » Deux impressions différentes à produire sur l'auditeur avaient déterminé ici l’absence, là l’usage de la périphrase. « Il y en a, dit Pascal, qui masquent toute la nature. Il n’y a point de roi pour eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut appeler Paris, Paris, et d’autres où il faut l’appeler capitale du royaume. » — Il fait nuit et Didon veille. — On comprend que le sentiment demande une périphrase pour la première idée, et que cette périphrase exprimera nécessairement le contraste entre le repos silencieux de la nature entière et l’orageuse insomnie de l’infortunée :
C'était l’heure où tout dort dans une paix profonde; Un câline universel assoupissait le monde;
Ni les flots de la mer, ni les feuilles des bois IVexhalaient un murmure, une plainte, une voix; Les étoiles glissaient dans le ciel taciturne,
Les troupeaux réunis sous le bercail nocturne.
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Les oiseaux colorés, les voyageurs errants Qui peuplent les forets ou les lacs transparents.
Mollement engourdis dans leurs muets domaines,
Savouraient le repos et l’oubli de leurs peines,
Mais la tille de Tyr veille avec ses ennuis (').
Sans doute, vous vous rappelez bien des périphrases pour rendre ces mots : il fait nuit ; comparcz-les ensemble, et, si elles apparliennent a de vrais écrivains, vous remarquerez comment elles se modifient d’après l’analogie des idées, d’apres la nature des sentiments, et enfin d’après le caractère des ouvrages ; car ce sont là les trois influences auxquelles doit obéir la périphrase. Vous souvenez-vous, par exemple, du commencement de cette charmante petite comédie de Molière, le Sicilien, ou l’Amour peintre, le seul ouvrage peut-èlre en vers blancs qu'ait produit le xvn® siècle?
Il fait noir comme dans un four,
Le ciel s’est habille ce soir en scaramouche, Ht je ne vois pas une étoile Qui montre le bout de sou nez.
Enfin, on emploie souvent la périphrase uniquement pour ajouter à l’clégance du discours; mais ici, elle m’est presque toujours suspecte. Si la périphrase ne sert pas à caractériser la pensée ou le sentiment d’après les lois de la liaison des idées et le ton de l’ouvrage, point de périphrase; je préfère le mot propre, toutes les fois du moins que les bienséances ne s’y opposent pas; et quand je dis les bienséances, j’entends les réelles et les vraies, et non celles des précieuses ou des classiques exagérés, ce qui est tout un.
(') Ces vers de Barthélemy sont singulièrement heureux d'élégance et d’harmouie; le dernier seul est faible aupiès du cri admirable de Virgile :
At non infelix animi Pbcenissa !...
Voltaire a mieux compris le tour latin, et, malgré l'inconcevable distraction qui lui a fait prendre, comme au singe de la Fontaine, le nom d uu port pour un nom d'homme, je préfère sa forme,
Phéniist veille cl pleure!...
Lie LA RHETORIQUE.
Le dix-huitième siècle a tué la périphrase par l’étrange abus qu’il en a fait. L’école de Boileau et de Racine la lui avait léguée, mais il a dissipé l’héritage avec une inconcevable profusion. C’est un des points par lesquels M. de Chateaubriand appartient à l’époque qui l’a vu naître, surtout dans Atalu et le Génie du Christianisme. Ainsi chantait l’ancien des hommes vaut-il mieux que : ainsi parlait le vieillard,— même dans ce qu’on nomme prose poétique? J’en doute fort. Dans MM. Delille, Fontanes, Legouvé, etc., c’est autre chose cncoi’c. La périphrase est pour eux une espèce d’énigme proposée au lecteur. Ils ont l’air de lui dire : voici une idée, eh bien ! je parie la présenter si adroitement que vous en devinerez le mot, sans que je le prononce. Par exemple, devinez ceci; c’est Henri IV qui parle :
Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos,
L’hôte laborieux des modestes hameaux
Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.
Le premier vers signifie : je veux que le dimanche. — Bien ! — Le second : chaque paysan. — Très-bien ! — Et les deux derniers : mette la poule au pot. — Parfaitement bien. Henri IV lui-mêine ne l’aurait peut-être pas deviné. — Vous vous moquez; mais sans cette périphrase, le mot si caractéristique du bon roi 11 e pouvait entrer dans une tragédie. — Eh bien ! il fallait l’omettre plutôt que de le défigui*er ainsi. M. Delille veut exprimer qu’il va prendre son café. 11 ne peut décemment dire en vers : ma tasse, mon café et mon sucre sont prêts. Comment s’y prendra-t-il?
Ma coupc, mon nectar, le miel américain Que du suc des roseaux exprima l’Africain,
Tout est prêt...
soit; l’esprit sourit volontiers à ces tours de force, pourvu qu’ils ne soient ni déplacés, la passion vive et les convenances
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historiques les admettent rarement; ni énigmatiques, comme MM. Delille et Chateaubriand s’en permettent parfois ('); ni trop multipliés. Juvénal veut dire : tandis que je ne suis pas encore vieux,
Dum nova canitics, duin prima et recta senectus,
Dura superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo.
Boileau traduit :
Tandis que, libre encor, malgré les destinées,
Mon corps n’est point courbe sous le faix des années, Qu’on ne voit point mes pas sous l’âge chanceler, ht qu’il reste à la Parque encor de quoi filer.
On peut soutenir, sans être trop rigoriste, que le premier vers de Juvénal et le second de Boileau suffisaient pour exprimer complètement l’idée ; le troisième surtout paraît tout
(') Je demandais à un ami ce que signifiaient, i son sens, deux vers où Delille décrit les travaux de certains prisonniers :
Et d'un art inventif l’élégante merveille
S’en va rendre plus pure ou la bouche on l’oreille.
Cet ami était musicien . a Ce sont des chronomètres, » me répondit-il, Delille veut parler tout bonnement des cure-deuts et des cure-oreilles. Mais ces sortes de périphrases sont comme les hiéroglyphes qui reçoivent divers sens, selon les divers sujets traités. II est certain que si M. Delille appelle un cure-dents Yélégante merveille d'un art inventif , quelle périphrase réservera-t-il pour les dentelles de Bruxelles ou les bijoux de filigrane? La iname de la périphrase énigmatique mène souvent fort loin. On a cité, par exemple, ces vers du vieux Maynard. Un père veut dire qu’il pleure sa fille morte, taudis que, selon les lois de la nature, c'est elle qui devrait le pleurer :
Sur mon tombeau ma fille devrait faire Ce que je fais maintenant sur le sien.
Le P. Bouhours trouve cela fort joli. Je trouve le P. Bouhours aussi impertinent que le poêle Maynard. Mais eu allant ainsi, nous voilé aux précieuses. On ne mouche' plus la chandelle, on retranche le superflu de l'ardent ; on n’avance plus un siège, on voiture les commodités de la conversation ; on ne prend plus une prise de tabac, on insinue la rotondité de ses doigts orbiculaires dans le grenier tabachique, etc.
DE LA IUIÉTOHIQHE.
a fait superflu dans les deux poètes. « La règle, dit fort bien Condillac, est que, quand on veut exprimer une meme chose par plusieurs périphrases, les images soient dans une certaine gradation, qu’elles ajoutent successivement les unes aux autres, et que tout ce quelles expriment convienne également, non-seulement à la chose dont on parle, mais encore à ce qu’on en dit. »
On a appelé pronomination la périphrase qui remplace un seul nom. Ainsi le vers dehacine,
Celui qui met un frein à la fureur îles flots,
substitué au mot unique Dieu. Subdivision inutile, à mon avis. J’en dis autant des deux ligures proposées par M. Fonlanicr, la paraphrase et Yépiphrase. Il cite comme exemple de paraphrase les vers d’Iphigénie :
Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens,
Cet Achille, l’auteur de tes maux et des miens,
Dont la sanglante main m’enleva prisonnière,
Qui m’arracha d’un coup ma naissance et ton père.
De qui jusques au nom tout doit m’être odieux,
Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux ;
et comme exemple d’épiphrase les deux derniers vers de cc passage de Phèdre :
Et puisse ton supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses.
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses.
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin.
Et leur osent du crime aplanir le chemin,
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste!
Mais il est bien évident que la première strophe n’est qu’une accumulation de périphrases, une énumération des idées contenues dans le mot Achille , et les deux vers qui terminent
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la seconde, une sorte de périphrase additionnelle. Pourquoi donc grossir inutilement la nomenclature ?
Quant à la paraphrase proprement dite, paraphrase des psaumes, paraphrase d’un article de loi, etc., ce n’est plus là une figure de rhétorique, c’est un commentaire plus ou moins éloquent ou logique d’un texte ; nous n’avons point à en parler.
11 n’est pas toujours nécessaire de développer la pensée pour lui faire produire tout son effet, vous atteindrez souvent le même but, en vous contentant delà répéter. Il suffit parfois, pour amener la conviction, de reproduire toujours les mêmes preuves; pour entraîner dans notre sentiment, d’appuyer sans cesse sur les mêmes idées elles mêmes expressions. C’est en ce sens que Napoléon disait à Sainte-Hélène : « La figure de rhétorique la plus éloquente est la répétition. »
Répétition. — Le mot définit la chose :
Eurydice, c’est loi qu’appelait son amour.
Toi qu’il pleurait la nuit, loi qu’il pleurait le jour.
Dans Massillon : « Ce monde ennemi de Jésus-Christ, ce monde qui ne connaît pas Dieu, ce monde qui appelle le bien un mal et le mal un bien , ce monde, tout monde qu'il est, respecte encore la vertu , envie quelquefois le bonheur de la vertu , cherche souvent un asile et une consolation auprès des sectateurs de la vertu, rend même des honneurs publics à la vertu. »
Inutile de s’arrêter à la répétition, ni d’en énumérer toutes les variétés indiquées par les rhéteurs. Mais disons un mot à ce propos des répétitions qui échappent involontairement. En général, il faut s’en garder. Dès que reparaît un mot qui s’est présenté peu auparavant, ce retour monotone est un signe de négligence dans l’écrivain. Cherchez à substituer un autre terme. Le travail de synonymie qu’exigeront vos scrupules vous sera utile comme étude de vocabulaire. Souvent même la difficulté de trouver un équivalent convenable vous obligera à remanier toute la pensée ; tant mieux ; il est rare qu’on
se repente d’avoir ainsi remis son ouvrage sur le métier pour le polir et le corriger. Vous ne vouliez que changer, vous aurez amélioré, et la révision vous aura révélé une idée qui ne s’était pas offerte d’abord. Voilà la règle; mais elle n’est pas plus que d’autres sans exception. « Quand, dans un discours, dit avec raison Pascal, on trouve des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres, qu’on gâterait le discours, il faut les laisser ; c’en est la marque, et c’est la part de l’envie qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit : car il n’y a point de règle générale. »
Au lieu de répéter le mot, souvent on répète l’idée, en accumulant soit des idées semblables, ce que les rhéteurs appellent expolilion , soit les divers signes qui expriment la même idée, ce qu’ils nomment synonymie ou mètabole. Hippolyle, se justifiant auprès de Thésée, emploie huit vers à lui prouver que ce n’est pas tout à coup, mais insensiblement et par degrés, qu’une âme vertueuse devient capable d’un grand crime :
Examinez ma vie, et voyez qui je suis.
Quelques crimes toujours précédent les grands crimes.
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer aussi les droits les plus sacrés.
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
Et jamais on n’a vu la timide innocence
Passer subitement à l’extrême licence.
Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Voilà Yexpolition.
Voici la synonymie : Cicéron veut faire comprendre la fuite soudaine et inattendue de Catilina : Abiit , excessit, evasit, erupit.
... Va, cours, vole et nous venge,
dit le vieux don Diègue. J’ajouterai avec presque tous mes
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prédécesseurs l’exemple de la Fontaine dans la fable du Charlatan :
Ce charlatan se vantait d’être En éloquence un si grand maître,
8 u’il rendrait disert un hadaud, n manant, un rustre, un lourdaud ;
Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne.
Que l’on m’amène un âne, un âne renforce,
Je le rendrai maître passe.. .
Vous remarquez dans ces deux derniers exemples une sorte de crescendo dans la synonymie. Il en est presque toujours ainsi , et la métabole gagne à cette gradation ascendante ou descendante. J’ai déjà traité de la gradation ; celle que les mots représentent si bien s’appelle climax, du mot grec qui veut dire, échelle, degrés. M. Géruzez a trouvé un remarquable exemple de climax dans la Satire Ménippée: c’est d’Aubray rappelant au peuple de Paris tout ce qu’a fait pour lui Henri III : «Tu n’as pu supporter ton roi débonnaire, si facile, si familier, qui s’était rendu comme concitoyen et bourgeois de ta ville , qu’il a enrichie , qu’il a embellie de somptueux bâtiments, accrue de forts et superbes remparts, ornée de privilèges et exemptions honorables : que dis-je ? pu supporter ! c’est bien pis, tu l’as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit! Quoi chassé? tu l’as poursuivi ! Quoi poursuivi ? tu l’as assassiné, canonisé l’assassinatcur et fait des feux de sa mort ! » L’cxpolilion sans gradation, comme celle de Racine que nous venons de citer, peut souvent paraître un pléonasme, même en prenant le mot dans sa pire acception. Cette critique cependant s’appliquerait mal à Racine. L’argument d’Hippolyte est le plus puissant, presque le seul qu’il ait à faire valoir. Il devait appuyer énergiquement sur cette preuve.
Il y a d’ailleurs plusieurs espèces de pléonasme, et l’on a du le pressentir d’après ce que j’ai dit en traitant de la précision. Il me suffira donc d’ajouter ici quelques lignes sur celte ligure dont j’ai fait le terme générique de toutes celles qui procèdent par développement d’idée.
DE l,A II HÉTOniQUE.
Le pléonasme, dans le langage ordinaire, consiste à ajouter à la phrase des mots qui lui sont ou qui lui semblent inutiles. Mais dès que l’on distingue ces deux espèces , la rhétorique doit employer, pour les exprimer, deux termes differents , selon que les mots superflus le sont réellement ou seulement en apparence. Elle appellera périssologie , ballologie, tautologie, les adjonctions de mots qui n’ajoutent rien à l’idée, et réservera le nom de pléonasme à celles qui lui donnent de l’énergie ou de l’élégance.
Quand on dit dans la conversation : montez en haut, descendez en bas, il n’a seulement qu’à dire, s’enlr’aider mutuellement, il s’est porté à la dernière extrémité, etc.; quand on parle, comme certains pamphlétaires, de l’économie domestique de la maison, ce qui peut se traduire par l'arrangement de la maison de la maison de la maison, il y a réellement périssologie. Mais j’appelle pléonasme le mot d’Orgon :
Je l’ai v», dis-je, vu, de mes propres yeux vu.
Ce qu’on appelle vu... (>),
et l’imprécation de Camille :
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre !
Voltaire blâme les deux vers de Nicomède :
Trois sceptres à son trône attaches par mon bras Parleront au lieu d’elle, et ne se tairont pas.
(») Hisce ociilis egomet vidi, disait Térence, employant quatre mois, où César n'en mettait qu'un. « Kl cela est fondé en raison, dit Vaugelas, parce que, lorsque nous voulons bien assurer et affirmer une chose, il ne suffit pas de dire simplement, je l'ai vu, je l'ai oui, puisque bien souvent il nous semble avoir vu et oui des choses que, si l'on nous pressait d'en dire la vérité, nous n'oserions assurer, il faut donc dire, je l’ai vu de mes jeux , je l'ai oui de mes oreilles, pour ne laisser aucun sujet de douter que cela ne soit ainsi. En un mot, il suffit que l'une des phrases die plus que l'autre, pour éviter le vice de pléonasme (voili notre périssologie ), qui consiste A ne dire qu’une même chose en paroles différentes et oisives, sans qu'elles ayent une signification ni plus étendue ni plus forte que les premières. » Il faut lire toute celte remarque de Vaugelas, qui est la t6o*, sur les formes, unir ensemble, voler en l’air, etc.
CHAP. XXV
Il compare ce dernier hémistiche aux dictons de M. de la Palisse. Que l’ensemble de la métaphore soit répréhensible, je l’accorde, mais Voltaire, loin de voir une périssologie dans le second vers, y eût trouvé une opposition énergique, s’il en eût rapproché celui qui précède :
Et quand il forcera la nature à se taire.
« Mon père, dit Nicomède, pourra faire taire la nature dans son cœur, mais mes conquêtes parleront, elles parleront toujours, sans cesse ; quelque chose qui arrive, celles-là du moins ne se tairont pas. » Je ne vois là qu’un pléonasme de bon aloi. C’est l’avis de M. Fontanier qui, en général, montre du goût et de la sagacité. Le même rhéteur ajoute au pléonasme deux autres figures, Yapposition et Yexplétion. C’est trop subdiviser. Je ne vois pas la nécessité de mettre au rang des figures quelques substantifs employés au lieu d’adjectifs pour qualifier,
Lorsque César, l’amour et l’effroi de la terre ;
ou quelques adjectifs qui précèdent le substantif plutôt que de le suivre :
Telle, aimable en son air , mais simple dans son style,
Doit éclater saus pompe une élégante idylle.
Quant à l’emploi de certains mots redondants en apparence, mais qui ajoutent réellement à l’énergie de la phrase : Saisissez-mot ce petit vaurien , je vous le traiterai de la belle manière ;
Prends-»io» le bon parti, laisse-ià tous les livres, etc.,
appelez ces idiotismes explétions , je ne m’y oppose point; mais ce sont, dans le fait, de vrais pléonasmes que l’on peut
analyser, ou des espèces d'interjections, communes à toutes les langues.
Comme nous venons d’admettre des figures par lesquelles l’idée acquiert de la force en se développant, nous en reconnaîtrons qui la fortifient en la condensant et en la resserrant. Ces dernières se renferment sous le nom général d'ellipse.
L'ellipse est le contraire du pléonasme. Pour donner plus de rapidité au discours, elle supprime un ou plusieurs mots et quelquefois même une idée. Je trouve, en effet, une ellipse d’idée dans l’zlrt poétique d’Horace :
... Ego lævus
Qui purgor bilem sub verni (emporis horam !
Son aliusfaceret meliora poeraata...;
et dans Tartufe :
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j’ai partager les deniers.
« Maladroit que je suis, dit Horace, à propos des poctes excentriques et chevelus de son temps, car les mêmes ridicules ont reparu à toutes les époques, maladroit que je suis, moi qui fais comme tout le monde, qui me purge à l'approche du printemps; sans cela, si je ne faisais pas comme tout le monde, je serais réputé le premier des poêles, nul ne ferait les vers mieux que moi. » — « Si l’on vient pour me voir, dit Tartufe, dites que je n’y suis pas, parce que je vais partager mes deniers aux prisonniers. »
En fait d'ellipse de mot, tout le monde se rappelle le fameux vers de Racine dans Andromaque :
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle?
L’ellipse ajoute infiniment de vivacité à la narration, surtout à la narration familière. Ecoutez le commencement
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d’un petit récit de celte espèce : Un jour un trafiquant persan, s’en allant en commerce, mit en dépôt chez son voisin, cent livres de fer. Voudriez-vous me rendre mon fer? dit-il, quand il fut de retour. — Vous me demandez votre fer, répondit le voisin ; il n’est plus... Voici maintenant ce que l’ellipse fera de cette phrase :
... Un trafiquant de Perse,
Citez son voisin, s’en allant en commerce,
Mit en dépôt un cent de fer un jour.
Mon fer ! dit-il, quand il fut de retour. —
Votre fer, il u’est plus...
Plusieurs appellent dialogisme cette espèce d’ellipse qui supprime dans le courant ou même dès le commencement du dialogue les formes qui expriment qu’un interlocuteur prend la parole ou succède à un autre : dit-il, répondit-il, etc.
L’ellipse peut avoir ses défauts. Elle ne sait pas toujours éviter la dureté, l’obscurité et le solécisme.
J’appelle ellipse dure, laborieuse, celle , par exemple, de la Fontaine lui-même à la fable 2 du livre X, l’Homme et la Couleuvre. C’est l’homme qui répond au serpent :
... Tes raisons sont frivoles.
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient,
Mais rapportons-nous-en. — Soit fait, dit le reptile.
Rapportons-nous-en... à qui? sous-entendu : à quelqu’un que nous prendrons pour juge. Durior ellipsis, diraient les Latins.
Le vers si souvent cité :
Le crime fuit la honte et non pas l’échafaud,
est une ellipse obscure, quoi qu’en pense Condillac. Car la première idée que porte à l’esprit la construction grammaticale de la phrase, c’est que le crime ne fait pas l’échafaud, comme on dit : le peintre fait le tableau et non pas la statue,
tandis que l'auteur a voulu dire que l’échafaud ne fait pas la honte. On peut blâmer, pour le même motif, l’ellipse de Casimir Delavigne dans l’Ecole des vieillards :
J’ai voulu par le luxe en imposer un peu,
Je dis un peu ; beaucoup, je me croirais coupable.
Enfin le pire défaut de l’ellipse, c’est le solécisme. Corneille dit dans Sertorius , acte III, scène 4 :
Ce n’est pas s’affranchir, qu’un moment le paraître.
M. de Balzac a écrit, dans un de scs premiers romans où il gardait l’anonyme, celte phrase incroyable: « Monsieur, répondit Charles Servigné, c’est moi qui interroge et ne le suis jamais. » Ne sous-entendez jamais dans le second membre de la phrase un mot qui n’a pas été littéralement exprimé dans le premier, ou ne le remplacez point par un pronom qui ne peut le représenter régulièrement (').
Quelques-uns joignent à l’ellipse la figure que l’on remarque dans les phrases latines suivantes :
... hic illiusarma,
Ilic currus fuit.
Utinam aut hic surdus, aut hæc muta facta lit.
Deux substantifs gouvernent un verbe qui, grammatiealc-
(•) On rencontre, au commencement meme du xvti* siècle, une locution curieuse, dont on ne peut guère rendre compte que par l’ellipse; c’est: et au 'ainsi ne soit , pour dire : ce que je vous dis est si vrai que, etc. Molière daus Pourceaugnac, acte I, sc. a, fait dire à un médecin que M. de Pourcoaugnac est atteint et convaincu de la maladie qu’on appelle mélancolie hypocondriaque, « et qu’ainsi ne soit, ajoute le médecin, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n’avez qu'à considérer ce grand sérieux, etc. » La Fontaioe, dans Belphêgor :
C'est le eceur seul qui peut rendre tranquille;
Le coeur fait tout, le reste est inutile ;
Qu'ainsi ne soit, voyons d’autres états, etc.
L ellipse explique cette façon de parler, en voici la construction pleine : et a/in que vous ne disiez point que cela ne soit pas ainsi, voyons ailleurs, etc.
CU AP. XXV
ment, ne se rapporte qu’au dernier des deux. Ils nomment cette forme zeugnie. Est-ee à elle qu’il faut rapporter ces locutions toutes racinienncs :
... Ephèse et l’Ionie
A son heureux hymen était alors unie...
Ce héros qu’armera l’amour et la raison ..
Quelles sauvages mœurs, quelle haine endureie
Pourrait en vous voyant n’étre point adoucie f
Enfin, on peut rattacher au pléonasme et à l’ellipse deux figures, la conjonction et la disjonction , que je mentionne, comme j'en ai cité plusieurs autres, moins pour leur valeur réelle, que pour ne pas laisser ignorer aux jeunes gens des formes et des noms qu’ils pourraient rencontrer.
Pour ajouter plus d’énergie au style, multipliez-vous les particules conjonctives, il y a conjonction. Madame de Sévigné veut exprimer la douleur de madame de Longueville à la mort de son fils : « Tout ce que la plus vive douleur peut faire et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. »
Il y a disjonction, au contraire, quand pour donner plus de rapidité à la construction, vous supprimez toutes les particules conjonctives. Ainsi dans Bossuet : « Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré. »
N’est-cc pas aussi à l’ellipse qu’appartient Y anacoluthe, littéralement, absence de compagnon, construction où l’auteur laisse désirer certains mots qui régulièrement devraient accompagner les autres? Beauzée prétend que l’anacoluthe n’existe pas en français ('). M. Fontanier, au contraire, la
(*) Elle est fréquente en latin. Cependant il faut distinguer. Par exemple, on cite parmi lei anacoluthes ces vers de Virgile :
Sasa vocant itali mediis quœ in fluctibus arœ ...
Urbem quam statuo vestra est...
pour urbs quam statuo. J’aimerais mieux appeler ces formes antiptosc, un cas
multiplie à l’infini. Qui, nul , d'autres , le premier, le seul , heureux! etc., sans substantif exprimé, tout cela, anacoluthe . J’en citerai un seul exemple, le vers de Boileau :
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.
Le premier hémistiche est complet, niais, dans le second, le mot où manque de son compagnon , là; « sans songer où, dans quel endroit, je vais, je me sauve là où je puis. » Mais, en vérité, toutes ees formes sont-elles autre chose que des idiotismes que l’on rencontre à chaque ligne et qui relèvent uniquement du génie de la langue? J’aimerais mieux appeler anacoluthes ces phrases où l’absence de certains mots change la construction sans la blesser, sert à varier la marche d’une période, et à donner de la grâce au style. Ce sont là secrets du métier à l’usage exclusif des habiles. Voici une construction de Racine qui , ce me semble, me fera comprendre. C’est dans Iphigénie :
Il me représenta l’honneur et la patrie,
Tout ce peuple, ces rois à mes ordres soumis, lit l’empire d’Asie à la Grèce promis;
De quel front immolant tout l'Etat à ma fille, ltoi sans gloire, j’irais vieillir dans ma famille...
ou une désinence pour une autre. En outre, le professeur fera remarquer que l'antiptose ne doit pas se confondre avec 1 hellénisme vulgairement nommé cas d’attraction. Le cas d'attraction affecte le relatif; Vantiptose, l'antécédent. Dès que j'ai parlé d'hellénisme , ou construction imitée du grec, ou conçoit que chaque langue peut avoir ainsi des constructions singulières empruntées à une autre langue; que le français est susceptible d'hellénismes, de latinismes, de germanismes, etc. Rangera-t-on toutes ces formes parmi les figures? C'est augmenter inutilement une nomenclature déji fort longue. Si l'on y lient cependant, on peut leur donner à toutes un seul nom, celui A' imitation , par exemple, et y joindre les constructions hors de l'usage commun, mais empruntées pourtant à une époque ou à un écrivain de la langue elle-même, comme en fiançais le Marotisme. C'est ce qu'a fait M. Fontanier. Au reste, il n’y a ici presque aucune règle à donner. Le goût, l'intelligence du génie de la langue et le ton de l'ouvrage sont les seuls guides à suivre dans ces infractions aux lois ordinaires.