DE I.A RHÉTORIQUE
sœurs, les Muses se donnent la main quand elles descendent sur la terre, cl dans leur chœur harmonieux elles ne tardent pas à se suivre dans l'asile ouvert à l’une d'elles.
Ensuite, chaque science est une collection d'idées laborieusement accumulées et coordonnées par les générations successives. Plus on aura acquis de sciences diverses, plus on aura ouvert de sources à l’invention. « Connaître, a dit M"' de Staël, sert beaucoup pour inventer. » El Buiïon : « l’esprit humain ne produit qu’après avoir été fécondé par l’expérience et la méditation ; scs connaissances sont les germes de ses productions. » line nouvelle science acquise est une somme de pensées ajoutées à celles que l'on possédait déjà.
On peut en dire autant des langues ; des lectures de toute espèce, si l'on se borne, avare de son temps, aux ouvrages instructifs ou originaux en leur genre ; des voyages , quand l'occasion s’en présente, si l’on sait les utiliser, voir, écouter, étudier la nature et ses merveilles, l'homme, scs mœurs et ses ouvrages. Tout cela fournit des faits, des observations, des images à combiner , et l’invention n'est rien autre chose ; plus riche est la mine, plus l’exploitation est facile et productive. Ne craignez point que plus tard l’individualité de vos idées perde quelque chose à celte étude. Une telle crainte n’est qu’une excuse de la paresse. L’érudition dirigée avec intelligence n'a jamais nui à l'originalité. Sans parler des écrivains anglais, italiens, allemands surtout, dont un si grand nombre peut sc placer parmi les véritables savants, je citerai en France Rabelais et Montaigne, Bossuet et Pascal, et à une époque plus voisine, Cuvier, Courier, Nodier, Thierry. Eu comptez-vous beaucoup qui aient un caractère mieux marqué d’originalité? en comptez-vous beaucoup de plus réellement érudits?
Je sais quelle objection on peut me faire, et Rousseau l’a fort bien formulée : •> Je pense, dit-il, que quand on a une fois l’entendement ouvert par l'habitude de réfléchir, il vaut
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toujours mieux trouver de soi-mème les choses qu'on trouverait dans les livres ; c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête et de se les approprier ; ait lieu qu’en les recevant telles qu’on nous les donne , c’est presque toujours sous une forme qui n'est pas la nôtre. ■>
Jean-Jacques a raison, mais nous ti’avons pas tort. Kn appuyant sur la nécessite de l'érudition , je demande que vous mettiez assez de choix et d’ordre dans vos matériaux pour que votre intelligence ne soit pas perdue dans ses propres richesses et écrasée sous le faix; qu’au contraire, elle le porte avec aisance, et maintienne son caractère individuel au milieu de toutes ces acquisitions étrangères ’.
Mais de toutes les études préliminaires de l'écrivain, la plus importante est celle de la philosophie et surtout de la logique, qui enseigne la nature, les lois et les formes du raisonnement. Aussi voudrais-je, au rebours de ce qui se fait dans ni» écoles, qu’une année de logique et de philosophie élémentaire précédât la rhétorique. Je ne sais comment nos organisateurs d'enseignement qui applaudissent au vers d Horace ,
Scribcndi rcctc sapere est et principium et fous,
1 Fénelon appuie tout ce que je viens tic dire. « Il n’est pas temps de se préparer, dit-il, trois mois avant que de faire un discours public : ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très-imparfaites, cl un habile homme en remarque bientôt le faible; il faut avoir passé plusieurs années à se faire un fonds abondant. Après cette préparation générale, les préparations particulières eoùlent peu ; au lieu que, quand on ne s'applique qu'à des actions détachées, on est réduit a payer de phrases et d'antithèses; on ne traite que des lieux communs ; on uc dit rien que de vague ; on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres ; on ne montre poiut les vrais principes des choses : on se borne à des raisons superficielles cl souvent fausses ; on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités, pane que toutes les vérités générales ont un eitchuinement nécessaire, et qu'il faut les connaître presque toutes pour eu traiter solidement une en particulier. »
44 de la nuÉTOniQi'E.
et ii In traduction «le Boileau :
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser,
n ont pas réalisé dans la pratique ec qu’ils approuvent dans la théorie
Le mot de Buffon : « la méditation féconde l’esprit humain ; « et celui de Rousseau : « l'habitude de réfléchir ouvre l'entendement , » nous conduisent au troisième élément de l’invention, la méditation.
Pour inventer, apprenez à méditer. La méditation s’apprend comme tout le reste. Ilabituez-vous d’abord à vous faire une idée vive et précise du sujet que vous allez traiter. Puis, quand vous l'avez dégagé de tout ce qui n’est pas lui , attachez-vous, obstinez-vous à sa contemplation , de façon que lien ne vous en puisse distraire , qu'il absorbe toutes vos facultés , qu’il devienne une de ces pensées dominantes produites parfois en nous, soit par une passion, soit par un événement qui met en jeu notre existence ou nos plus chers intérêts : on ne sait pas assez ce que peut celte habitude de s'identifier avec un sujet. Quand l’esprit se l’est ainsi assimilé, pour ainsi dire, qu’il en a fait comme une partie de sa substance, alors il s’éprend pour lui d’un amour presque fanatique; et ce qu’on appelle vaguement l’inspiration, n’est rien que cet amour, et cet amour, secondé par les circonstances, crée des prodiges (F). Combien ne cite-t-on pas d'écrivains qui sc sont élevés dans certains sujets, et, quelquefois du premier bond, à une hauteur qu’il
1 Fénelon me venait en aide tout à l'heure; maintenant c’est Cicéron et d’Aguesseau. « C’est en vain, dit te dernier, que l’orateur sc flatle d’avoir le (aient de persuader les hommes, s’il n’a acquis celui de les connaître. . . Il a fallu un Platon pour former un Démosthcne , aliu que le plus grand des orateurs fit hommage de (outc sa réputation au plus grand des philosophes »
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ne leur n élé donne d’alteindre qu'une fois? On crie alors à l'inspiration. Mais que l’on en soit bien convaincu, le secret de celte lieu rcuse chance a été le plus souvent la méditation, instinctive peut-être, mais dominante et obstinée; par elle l’imagination a été émue, le cœur échauffé, lame exaltée jusqu'à l’étal de passion; un travail intime, mystérieux, puissant, a fécondé le sujet. Quand vient alors ce qu'on appelle l'inspiration, elle n’est que le coup de hache sur le front de Jupiter. Elle signale le point précis de maturité de la pensée. Le coup de hache faitsans doute jaillir Minerve, grande, adulte, armée de toutes pièces ; mais avant ce coup décisif, c’est la méditation qui avait conçu, nourri, équipé, en quelque sorte, ee mythe puissant de la pensée dans la télé endolorie du Dieu.
Tandis que l’élève s’habituera de lui-mème à celte science de la méditation, que le professeur mette entre ses mains les livres, les discours, les traités les plus remarquables; qu'il lui fasse observer et comprendre les divers mérites et l'artifice de la composition , non-seulement sous le rapport de la pensée, mais sous celui de l’ordre et du style; que souvent il le ramène sur ses pas, soit pour se rendre un compte plus exact des intentions de l’écrivain, soit pour mieux retenir l’ensemble et les détails; que. dans les discussions politiques, judiciaires, philosophiques, il lui présente, autant que possible, le pour et le contre, surtout si la question a élé traitée par deux rivaux dignes l’un de l'autre. C’est après avoir lu Eschinc contre Ctésiphon, qu’on suit avec plus d'intérêt et de fruit la défense de Démoslhcnc; Fox gagne au voisinage de Pitt, comme de nos jours M. Guizot à celui de M. Thicrs, et réciproquement.
Que l’élève de son côté s'exerce à analyser, c’est-à-dire à ressaisir, par la décomposition, les sentences capitales, les idées mères, et à les dégager successivement de tout ce qui ne sert qu’à les développer et à les embellir. Ce premier travail fait avec conscience et intelligence, il fermera le livre original pour le refaire à son tour; il s’efforcera de reconstruire ainsi
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l'édifice, dont il n'aura plus rien sous les yeux, si ce n’est les fondements qu’il vient de découvrir.
Encore quelques avis sur ees travaux préparatoires qui servent d’exercice au jeune écrivain et remplissent ce que l’on nomme dans les collèges l’année de rhétorique. Quand l’élève a beaucoup lu et analyse, qu'il s’essaye à composer lui-méme. Il commencera par ce que j’appellerai exercices d’imitation. Vous lui présentez la description d’un incendie, par exemple, et il calque sur ce lablenu celui d'une inondation ; d’un lever de soleil il fait un courber de soleil ; ou encore d’après un portrait de la colère, prenant le contre-pied de chaque idée, de chaque période, il trace celui de la douceur. Et ainsi pour la narration, la dissertation, le discours. Par là il se familiarise avec la forme, et apprend à couler ses idées dans un moule donné. Ayez soin , au commencement surtout, de l’astreindre à se renfermer strictement dans les limites du modèle. Si celui-ci, en effet, est bien choisi, l’élève comprendra par cette étude en quoi consiste la plénitude d'un développement, et comment, la borne une fois atteinte, tout ce qui la dépasse est hors d’œuvre et luxe inutile. Vous passerez de là à des compositions originales, tantôt en ne donnant que le titre du sujet à traiter, plus souvent en y ajoutant une matière ou argument qui indique les idées principales et trace la marche à suivre. Variez ces thèmes de composition. Vous prévenez ainsi l’ennui d’un travail monotone, et vous fournissez en même temps l'occasion de modifier la pensée et le style, selon le caractère des genres divers. Narrations historiques ou fictives, mêlées parfois d allocutions et de discours, descriptions, portraits, parallèles, lettres, dialogues, développement d'une pensée morale ou d’un mot profond, dissertations philosophiques ou littéraires, éloges, critiques, celles-ci plus rarement, discussions parlementaires ou judiciaires d’une question réelle ou supposée, etc. : voilà les exercices que recommandent les professeurs les plus expérimentés. Mais de
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tous ccs genres d'étude, celui qu’ils affectionnent le plus, et avec raison, c’est l'éloquence historique. Elle développe l’imagination, sans prêter, comme la fiction, au romanesque et à l’cxeenlrique ; elle présente la méthode la plus efficace pour connaître à fond les annales des peuples anciens et modernes, â leurs plus brillantes époques ; en s'appuyant sur des faits, des caractères, des mœurs, des passions réelles, elle éloigne du vague et du lieu commun, et le jeune homme accoutume son âme à comprendre le grand, et à penser lui-même comme les illustres personnages qu’il fait parler.
Au reste, quand l'élève est arrivé à ce point, laissez-lc se développer plus librement, lâchez les rênes à sa fantaisie, et ne vous plaignez pas si cette jeune sève déborde et pousse de droite et de gauche des bronches parasites. Les rhéteurs romains aimaient dans l’adolescence ce luxe de végétation qui trahit les natures riches et vigoureuses. Ils redoutaient les maturités précoces, et préféraient avoir d'abord à émonder et à sarcler ' .
Mais comprenez les bien. S’abandonner à une exubérance parfois même téméraire ne signifie pas faire vite et négligemment. Avant tout, songez à bien faire, et non pas rapidement et beaucoup,
Scribendi rcctc, nam ut multum, nil moror ’...
■ « Je ne me plaindrai jamais d’un peu de surabondance chez les enfants... Permettons à cet âge d’oser beaucoup, d'inventer et de se complaire dans ce qu'ils inventent, quand même leurs productions ne seraient ni assez châtiées, ni assez sévères. On remédie aisément à la fécondité ; la stérilité est un mal incurable. Je n’attendrai rien de la nature d’un enfant en qui le jugement devance l'esprit... Ils ne cherchent qu’à éviter les défuuts, et tombent par IA même dans le pire dos défauts, celui de n’avoir aucune qualité. » Quistil., Intlilut. oral., Il, 4.
» Bien Scrire; beaucoup, peu m'importe...
ItoiACi , Sut , 1. 4.
DE l.A RHÉTORIQUE.
Soyez bien convaincu que la facilité tle bon aloi ne s'acquiert que par un travail sévère et obstiné. •< En écrivant vite, «lit Quinlilien . on n’apprend pas à bien écrire ; en écrivant bien, on apprend à écrire vite.» Ainsi, après le premier élan, revenez sur votre travail, polissez et repolissez, corrigez beaucoup,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez
Pourvu toutefois que vous sachiez en finir, car la correction interminable est aussi un vice. Parfois le premier jet était le meilleur , et à force d’aiguiser la lame , on la réduit à rien. Iloilcau vous a dit :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
J’v consens; mais ne l’y remettez pas eenl fois. Je ne sais, en définitive, quel est le pire, de trouver bon tout ec qu’on écrit, ou de le trouver mauvais. Il est des hommes qui pourraient produire d’excellentes choses, et qui , dans la crainte de mal faire, finissent par ne rien faire du tout. Ceux-là assurément n’ont pas besoin «le nos préceptes.
J’oecordc également qu'on doive laisser dormir quelque temps son ouvrage. L'esprit y revient plus frais , il voit bien des choses sous un jour nouveau , et rencontre des idées échapjtécs à un premier travail. Mais je ne suis pas pour le nonum ponatur in annum, cl ne partage en aucune façon l’avis de Malherbe qui avait besoin de noircir une main de papier
i Remarquer. le mot souvent. « l.e coté du style qui sert il effacer, dit saint Jérôme, est plus grand que celui qui sert il écrire, major styli purs quœ detet quant quœ scribit. » l.a vraie rhétorique est la même aux l>ords de la Seine et dans les déserts de la ThékaTdc.
Cil AF. IV. DE I. 'INVENTION.
pour mener une ode à bonne fin, et soutenait qu'après avoir écrit un poème de cent vers ou un discours de trois feuilles, il fallait se reposer dix ans. Il y a toujours un milieu entre l’excès et le défaut.
Quatrième moyen d invention : Et iule analytique et synthétique des ouvrages bien pensés et bien écrits ; exercices de. composition graduellement distribués.
Plus tard viendra en aide tout ce que fournissent d’idées l'expérience personnelle du monde, la participation active à la vie civile et sociale, et toujours les retours sur soi-méme et les méditations solitaires. Tant d’éléments sont nécessaires, dans notre état actuel de société, à la formation d’un penseur, d’un écrivain inventif*. Scldegel voulait voir réunis dans le littérateur, l’érudition du savant, le coup d’œil prompt cl la décision sure de l’homme actif, l’enthousiasme sérieux de l’artiste solitaire, et cet échange facile et rapide des impressions intellectuelles, celle indéfinissable finesse d’esprit qu’on ne trouve et qu’on n’apprend à trouver que dans la société.
Sans espérer que notre élève sera un de ces phénix qui suffisent à la gloire d’un demi-siècle, nous croyons que, bien dirige dans la voie tracée plus haut, il aura singulièrement ajouté à la somme de génie inventif que lui a départi la nature. Le voilà en état de traiter un sujet.
1 Un homme île beaucoup d'esprit et premier ministre en Angleterre, John Shcllield, duc de Buckingham, regardait comme le chef-d'œuvre de la nature, non le grand général , ni le grand diplomate, ni le grand artiste, mais le grand écrivain :
.Naturel rhitf master piere is wriling «cil.
Ettay on fot fry.
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