CHAPITRE XXVJ
DES FIGURES
Figures par développement. De la périphrase, quand on peut l'employer et quand on doit l’éviter. — Du redoublement des idées ou des mots : répétition, expolilion, synonymie, méUihoïc, cliniax. — Du pléonasme, le distinguer de la périssologic. — Figures par abréviation : de l’ellipse, de scs avantages et de scs défauts. — Des ligures nommées conjonction, disjonction, anacoluthe.
Le rapprochement des idées semblables ou opposées est assurément la source la plus féconde des figures du style , mais nous avons dit qu’elle n’était pas la seule ; l’écrivain peut encore donner au discours l’énergie ou l’élégance , soit en développant, soit en abrégeant l'expression de la pensée; et pour l'amplifier comme pour la condenser , la rhétorique emploie des formes spéciales dont il est utile de connaître le nom et l’usage. Qu’on se rappelle d’abord ce qui a été exposé plus baul à propos de l’amplification cl de la précision en général, il ne s’agira plus ici que d’en énumérer quelques formes spéciales.
lin des premiers moyens d’amplification est la périphrase.
DE LA KlIlhOllIQUE.
Qui dit périphrase tlil circonlocution. Le but de la périphrase est de fixer l’attention sur certains attributs de l’idée, contenus, sans doute, mais confusément avec tous les autres, dons le mot qui l’exprime, et de les mettre en lumière par un développement particulier. Là est toute la théorie de la périphrase. Toute circonlocution dans le discours est-elle un défaut? Oui, quand elle résulte uniquement d’une délicatesse outrée, d’une horreur déplacée pour le mot propre, quand elle n’a en vue que la pompe et le luxe des paroles, quand elle obscurcit au lieu d'éclairer, délaye au lieu de circonscrire; non, quand elle n’a pour but que de mieux faire saisir l’idée sous certain point de vue, d’en signaler certains éléments, de remplacer enfin le mot lui-mème par une définition ou une description utile et opportune. Périphrase analytique, bonne et louable forme ; périphrase emphatique, faute à mon gré, toujours et partout.
La périphrase doit servir à caractériser l’idée. Si je dis : Dieu fait la loi aux rois ; Dieu arrête les complots des méchants, — j’énonce deux vérités, mais je ne caractérise pas Dieu en tant que dominant les rois ou réprimant le crime, et mes deux vérités courent risque de passer inaperçues. Mais qu’au lieu du mot Dieu, Bossuet dise avec sa parole magnifique : •< Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté cl l’indépendance, » il explique par cette périphrase comment et pourquoi Dieu « est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, cl de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. » Que llacine désigne Dieu par ces mots :
Celui 4jui met un frein à la fureur des flots,
nous concluons du plus au moins ou du même au même que celui-là
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
CilAP. XXVII. — DES UE lll ES.
El observez , avec Condillac , que si , en conservant les idées principales, vous substituez l’une des périphrases à l'autre, toutes deux vous paraîtront froides et déplacées, parce que le caractère donné à Dieu n'aura plus assez de rapport avec son action dans l’une et l'autre circonstance.
Quand la périphrase ne caractérise pas l’idée, elle doit caractériser le sentiment de l’écrivain ou du personnage en scène. J’entre dans une église ; elle est tendue d'étoffe noire semée d'armoiries et de larmes d’argent, un catafalque s’élève au milieu du chœur, des milliers de cierges brûlent à l’entour, on chante les dernières prières. J’interroge un assistant qui me répond : «C’est le prince***, mort il y a deux jours, et qu'on va porter en terre, l’office terminé. » C’est un indifférent qui annonce une nouvelle à un indifférent ; je n'ai pas besoin de dire qu’ici toute périphrase serait tout à fait déplacée. Mais quand Bossuet veut faire sentir aux grands du monde tout le néant des grandeurs humaines, les faire pâlir et frissonner à l’idée des formidables coups de surprise de la mort, ah ! ce n’est plus alors Henriette d’Angleterre que l’on va porter à Saint-Denis ; le sentiment demandera la périphrase : « Encore ce reste tel quel va-t-il disparaitre, celte ombre de gloire va s’évanouir, et nous l’allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière, avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places ! > Est-ce le même orateur qui setait écrié quelques moments plus tût, et sans périphrase cette fois: « Madame se meurt, Madame est morte»? Deux impressions différentes à produire sur l’auditeur avaient déterminé ici l’absence, là l’usage de la périphrase. « Il y en a, dit Pascal, qui masquent toute la nature. 11 n’y a point de roi pour eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut
m: LA KIlBTOItIQt'ü.
appeler Paris, Paris, el d’aulres où il faut l’appeler capitale du royaume. » — il fait nuit et Didon veille. — On comprend que le sentiment demande une périphrase pour la première idée, et que cette périphrase exprimera nécessairement le contraste entre le repos silencieux de la nature entière et l’orageuse insomnie de l’infortunée :
C’était l’heure où tout dort dans une paix profonde ;
Un calme universel assoupissait le monde ;
Ni les flots de la mer, ni les feuilles des lmis N’exhalaient un murmure, une plainte, une voix ;
Les étoiles glissaient dans le ciel taciturne,
Les troupeaux réunis sous le bercail nocturne,
Les oiseaux colorés, les voyageurs errants Qui peuplent les forêts ou les lacs transparents.
Mollement engourdis dans leurs muets domaines,
Savouraient le repos et l’oubli de leurs peines ,
Mais la fdle de Tyr veille avec scs ennuis *.
Sans doute, vous vous rappelez bien des périphrases pour rendre ces mots : il fait nuit ; comparez-Ies ensemble , el , si elles appartiennent à de vrais écrivains, vous remarquerez comment elles se modilient d’après l’analogie des idées, d’après la nature des sentiments , el enfin d’après le caractère des ouvrages; car ce sont là les trois influences auxquelles doit obéir la périphrase. Vous souvenez-vous , par exemple , du commencement de cette charmante petite comédie de Molière,
i Ces vers île Barthélemy sont singulièrement heureux d'élégance et d'harmonie ; le dernier seul est faillie auprès du cri admirable de Virgile :
At non infelix animi IMnrnissa !...
Voltaire a mieux compris le tour latin, el, malgté l'inconcevable distraction qui lui n fait prendre, comme au singe de la Fontaine, le nom d’un port pour un nom d'homme, je préfère sa forme,
^htnitte veille c( pleure !...
Cil A P . XXVII. DES Flr.t'RES.
le Sicilien, ou l' À mour peintre, le seul ouvrage peut-être en vers blancs qu'ait produit le dix-septième siècle (II)?
11 fait noir comme dans un four,
Le ciel s’est habillé ec soir en scaramouehc,
Et je ne vois pas une étoile Qui montre le bout de son nez.
Enfin , on emploie souvent la périphrase uniquement pour ajouter à l’élégance du discours; mais ici, elle m’est presque toujours suspecte. Si la périphrase ne sert pas à caractériser la pensée ou le sentiment d’après les lois de la liaison des idées et le ton de l’ouvrage, point de périphrase; je préfère le mot propre, toutes les fois du moins que les bienséances ne s’y opposent pas; et quand je dis les bienséances, j’entends les réelles et les vraies, et non celles des précieuses ou des classiques exagérés, ce qui est tout un.
Le dix-huitième siècle a tué la périphrase par lctrange abus qu'il en a fait. L’école de Boileau et de Racine la lui avait léguée, mais il a dissipe l’héritage avec une inconcevable profusion. C’est un des points par lesquels M. de Chateaubriand appartient à l'cpoquc qui l’a vu naitre, surtout dans À ta! a et le Génie du Christianisme. Ainsi chantait l’ancien des hommes vaut-il mieux que : ainsi parlait le vieillard, — même dans ce qu’on nomme prose poétique? J’en doute fort. Dans MM. Dclillc, Fonlancs, Lcgouvc, etc., c’est autre chose encore. La périphrase est pour eux une espèce d’énigme proposée au lecteur. Ils ont l'air de lui dire : voici une idée , eh bien ! je parie la présenter si adroitement que vous en devinerez le mot, sans que je le prononce. Par exemple, devinez ceci; c'est Henri IV qui parle :
Je veux enfin qu'au jour marqué pour le repos,
L’hùtc laborieux des modestes hameaux
Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.
Le premier vers signifie : je veux que le dimanche. — Bien ! — Le second : chaque paysan. — Très-bien ! — Et les deux derniers : mette la poule au pot. — Parfaitement bien. Henri IV lui-mème ne l’aurait peut-être pas deviné. — Vous vous moquez; mais sans cette périphrase, le mot si caractéristique du hon roi ne pouvait entrer dans une tragédie. — Eh bien! il fallait l'omettre plutôt que de le défigurer ainsi. M. Delille veut exprimer qu’il va prendre son café. Il ne peut décemment dire en vers : ma tasse , mon café et mon sucre sont prêts. Comment s’y prendra-t-il?
Ma coupe, mon nectar, le miel américain Que du suc des roseaux exprima l’Africain,
Tout est prêt...
soit; l’esprit sourit volontiers à ces tours de force, pourvu qu’ils ne soient ni déplacés, la passion vive et les convenances historiques les admettent rarement; ni énigmatiques, comme MM. Delille et Chateaubriand s'en permettent parfois 1 ; ni
) Je demandais à un musicien de mes amis ce que signifient deux vers où Pétille décrit les travaux de certains prisonniers :
El d'an art inventif l'élégante merveille
S'cn va rendre plus pare ou la bouche ou l'oreille.
Ce sont des chronomètres, me répondit-il. Delille veut parler tout bonnement des cure-dents et des cure-oreilles. Mais ces sortes de périphrases sont comme les hiéroglyphes qui reçoivent divers sens, selon les divers sujets traités. Il est certain que si M. Delille appelle un cure-dents Vêléganle mtrveille d’un art inventif, quelle périphrase réservera-l-il pour les dentelles de Bruxelles ou les bijoux de filigrane? I.a manie de la périphrase énigmatique mène souvent fort loin. On a cité, par exemple, ces vers du vieux Maynard. lin père veut dire qu'il pleure sa fille morte, tandis que, selon les lois de la nature, c’est elle qui devrait le pleurer :
Sur mon tombeau ma fille devrait faire Ce que je fait maintenant sur le sien.
Le jésuite Bouhours trouve cela fort joli. Je trouve le jésuite Bouliours aussi
Cil AP. XXV». DES FIGl'RES. 41 ’>
trop multipliés. Juvénal veut dire : tondis que je ne suis pus encore vieux r
Dum nova canilies, dum prima et recta senectus,
Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me Porto mois, nulle dextram subeunte bacillo.
Boileau traduit :
Tandis que, libre encor, malgré les destinées,
Mon corps n’est point courbé sous le faix des années,
Qu’on ne voit point mes pas sous l’Age chanceler,
Et qu’il reste à la Parque encor de quoi filer.
On peut soutenir, sans être trop rigoriste, que le premier vers de Juvcnal et le second de Boileau suffisaient pour exprimer complètement l’idée; le troisième surtout parait tout «à fait superflu dans les deux poètes. « La règle, dit fort bien Condillac, est que, quand on veut exprimer une même chose par plusieurs périphrases, les images soient dans une certaine gradation, quelles ajoutent successivement les unes aux autres, et que tout ce quelles expriment convienne également , nonseulement à la chose dont on parle , mais encore à ce qu'on en dit «
impertinent que le poêle Maytiard. Mais en allant ainsi, nous voilà aux prerinuei. On ne mouche plus la chandelle, on retranche te superflu de l’ardent ; on n'avance plus un siège, on voiture les commodité s de la concertation ; on ne prend plus une prise de tabac, on insinue ta rotondité de ses doigts orbicutaires dans le grenier tabachique, etc.
1 On a appelé pronomination la périphrase qui remplace un seul nom. Ainsi le vers de Racine ,
Celai qui met un frein ù fa fureur des flots,
substitué au mot unique Dieu. Subdivision inutile, à mon avis. J'en dis
DE LA nnÉTOniQUE.
Il n’est pas toujours nécessaire de développer la pensée pour lui faire produire tout son effet , vous atteindrez souvent le même but, en vous contentant de la répéter. 11 suffit parfois, pour amener la conviction, de reproduire toujours les memes preuves; pour entraîner dans notre sentiment, d’appuyer sans cesse sur les mêmes idées et les mômes expressions. C’est en ce sens que Napoléon disait à Sainte-Hélène : .< La figure de rhétorique la plus éloquente est la répétition. »
Répétition. — Le mot définit la chose :
Eurydice, c’est toi qu'appelait son amour,
Toi qu’il pleurait In nuit, toi qu’il pleurait le jour.
aillant des deux figures proposées par M. Fontanier, la paraphrase et l 'épiphrase. Il rite romme exemple de paraphrase les vers d'Iphigénie :
Ce drstrurteur fatal des tristes Lesbiens,
Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens.
Dont la sanglante main m'enleva prisonnière.
Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père.
De qui jusque» au nom tout doit m'étre odieux.
Est de tous les mortels le pim cher à mes yeux ;
et comme exemple d’cpiphrasc les deux derniers vers de cc passage de Phèdre :
Et puisse ton supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses.
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses.
Les poussent au penehant où leor cœur est enclin.
Et leur osent du crime aplanir le chemin.
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !
Mois il est bien évident que la première strophe n’est qu’une accumulation de périphrases, une énumération des idéos contenues dans le mot Achille, et les deux vers qui terminent la seconde, une sorte do périphrase additionnelle. Pourquoi donc grossir inutilement ta nomenclature?
Quant à la paraphrase proprement dite, paraphrase des psaumes, paraphrase d’un article de loi, etc., cc n’est plus là une figure de rhétorique, c’est un commentaire plus ou moins éloquent ou logique d’un texte, qui n’a rien à faire, bien entendu, avec le présent chapitre.