‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 102 sur 147 · CHAI'. XXVII. — DES FIGEHES · texte numérisé non relu

CHAI'. XXVII. — DES FIGEHES

Dans Massillon : « Ce monde ennemi île Jésus-Christ, ce monde qui ne connait pas Dieu, ce monde qui appelle le bien un mal et le mal un bien, ce monde , tout monde qu’il est, respecte encore la vertu , envie quelquefois le bonheur de la vertu, cherche souvent un asile et une consolation auprès des sectateurs de la vertu, rend même des honneurs publies à la vertu. »

Inutile de s’arrêter à la répétition, ni d'en énumérer toutes les variétés indiquées par les rhéteurs. Mais disons un mot à ce propos des répétitions qui échappent involontairement. En général, il faut s’en garder. Dès que réparait un mot qui s’est présenté peu auparavant, ce retour monotone est un signe de négligence dans l’écrivain. Cherchez à substituer un autre terme. Le travail de synonymie qu’exigeront vos scrupules vous sera utile comme élude de vocabulaire. Souvent même la difficulté de trouver un équivalent convenable vous obligera à remanier toute la pensée; tant mieux; il est rare qu’on se repente d’avoir ainsi remis son ouvrage sur le métier pour le polir et le corriger. Vous ne vouliez que changer, vous aurez amélioré, et la révision vous aura révélé une idée qui ne s’était pas offerte d’abord. Voilà la règle; mais elle n’est pas plus que d’autres sans exception. « Quand, dans un discours, dit avec raison Pascal, on trouve des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres, qu’on gâterait le discours, il faut les laisser; c’en est la marque, et c'est la part de l’envie qui est aveugle , et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit : car il n'y a point de règle générale. «

Au lieu de répéter le mot, souvent on répète l’idée, en accumulant soit des idées semblables, ce que les rhéteurs appellent expolition, soit les divers signes qui expriment la même idée, ce qu’ils nomment synonymie ou mctabole. Ilippolytc, se justifiant auprès de Thésée, emploie huit vers à lui prouver que ce n’est pas tout à coup, mais insensiblement et par degrés,

qu’une àmc vertueuse devient capable d’un grand crime ' : voilà Yexfwlition.

Voici la synonymie : Cicéron veut faire comprendre la fuite soudaine et inattendue de Catilina : Jbiit, excessit, evasit, erupit.

. . . Va, cours, vole et nous venge,

dit le vieux don Diègue. J’ajouterai avec presque tous mes prédécesseurs l’exemple de la Fontaine dans la fable du Charlatan :

Ce charlatan se vantait d’être En éloquence un si grand maître,

Qu’il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud ;

Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne.

Que l’on m’amène un âne, un âne renforcé,

Je le rendrai maître passé...

Vous remarquez dans ces deux derniers exemples une sorte de crescendo dans la synonymie. U en est presque toujours ainsi , et la mètabolc gagne à cette gradation ascendante ou descendante. J’ai déjà traité de la gradation ; celle que les mots représentent si bien s’appelle clitnax, du mot grec qui veut dire, échelle, degrés. M. Géruzez a trouvé un remarquable

1 Examines ntn vie, et voyez qui je soit.

Quelques crimes toujours précédent les grands crimes. Quiconque a pu franchir les bornes légitimes Peul violer aussi les droits les plus sacrés.

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;

Ht jamais on n'a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence.

lTn seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux Tn perfide assassin, un lâche incestueux.

ciiap. xxvii. — des nctnts. 4M)

exemple de climax dans la Satyre Ménippée : c’est d’Aubray rappelant au peuple de Paris tout ce qu’a fait pour lui Henri 111 : «Tu n’as pu supporter ton roi débonnaire, si facile, si familier , qui s’était rendu comme concitoyen cl bourgeois de la ville, qu’il a enrichie, qu’il a embellie de somptueux bâtiments, accrue de forts et superbes remparts, ornée de privilèges et exemptions honorables : que dis-je? pu supporter ! c’est bien pis , tu l’as chassé de sa ville, de sa maison , de son lit! Quoi chassé? tu l’as poursuivi ! Quoi poursuivi? tu l’as assassiné, canonisé lassassinateur et fait des feux de sa mort ! »

L’expolition sans gradation, comme celle de Racine que nous venons de citer, peut souvent paraître un pléonasme, même en prenant le mot dans sa pire acception. Celte critique cependant s’appliquerait mal à Racine. L’argument d’Mippolyte est le plus puissant, presque le seul qu’il ait à faire valoir. Il devait donc appuyer énergiquement sur cette preuve. Il y a d’ailleurs plusieurs espèces de pléonasme , et l'on a dû le pressentir d’après ce que j’ai dit en traitant de la précision. H me suffira donc d'ajouter ici quelques lignes sur celle figure dont j’ai fait le terme générique de (outes celles qui procèdent par développement d’idée.

Le pléonasme, dans le langage ordinaire , consiste a ajouter à la phrase des mots qui lui sont ou qui lui semblent inutiles. Mais dès que l’on distingue ces deux espèces, la rhétorique doit employer, pour les exprimer, deux termes différents, selon que les mots superflus le sont réellement ou seulement en apparence. Elle appellera périssologie, batlologie, tautologie, les adjonctions de mots qui n’ajoutent rien à l’idée, et réservera le nom de pléonasme à celles qui lui donnent de l’énergie ou de l’élégance.

Quand on dit dans la conversation : montez en haut, descendez en bas, il n’a seulement qu’à dire , s’entraider mutuellement, il s’est porté à la dernière extrémité , etc. ; quand on parle ,

DE LA BIlÉTOniQUE.

comme certains pamphlétaires, de \' économie domestique de la maison, ce qui peut se traduire par Y arrangement de la maison de la maison de la maison, il y a réellement périssologie. Mais j’appelle pléonasme le mot d’Orgon :

.le l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,

Ce qu’on appelle vu...

i flisee o cutis egomet vidi , disait Téronce , employant quatre mots, où César n’en mettait qu’on. « Et cela est tonde en raison, dit Vaugclas, parce que, lorsque nous voulons bien assurer et nflirmer une chose, il ne suffit pas de dire simplement, je l’ai vu, je l’ai ouï, puisque bien souvent il nous semble avoir vu et ouï des choses que, si l’on nous pressait d’en dire la vérité, nous n’oserions assurer. Il faut donc dire, je l’ai vu de mes yeux, je l'ai ouï de mes oreilles, pour ne laisser aucun sujet de douter que cela ne soit ainsi. En un mot, il suffit que l’une des phrases die plus que l’autre, pour éviter le vice de pléonasme (voilà notre périssologie), qui consiste à 11e dire qu’une même chose en paroles différentes et oisives, sans qu’elles ayent une signification ni plus étendue ui plus forte que les premières. » Il faut lire toute cette remarque de Vaugclas, qui est la ÎIXK sur les formes, unir ensemble, voler en l’air, etc... Voltaire blâme les deux vers de Nicoracde :

Trois sceptres 4 son trône attachés par non bras Parleront au lieu d'elle, et ne te tairont pat.

Il compare ce dernier hémistiche aux dictons de M. de la Palisse. Que l’ensemble de la métaphore soit répréhensible, je l’accorde, mais Voltaire, loin de voir une périssologie dans le second vers, y eût trouvé une opposition énergique, s’il en eût rapproché celui qui précède :

El quand il forcera la nature 4 sc taire.

« Mon père, dit Nicomèdc, pourra faire taire la nature dans son cœur, mais nies conquêtes parleront, elles parleront toujours, sans cesse; quelque chose qui arrive, celles-là du moins ne se tairont pas. » Je ne vois là qu’un pléonasme de bon aloi. C’est l’avis de M. Foutanier qui , en général , montre du goût et de la sagacité. Le même rhéteur ajoute au pléonasme deux autres figures, Yappositian et Yexplction. C’est trop subdiviser. Je ne vois pas la nécessité de mettre au rang des figures quelques substantifs employés au lieu d’adjectifs pour qualifier,

Lorsque César, l'amour et l’effroi tle la terre ;

Digi

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