C II A P - XXVII. — DES FIGURES
et l'imprécation de Camille :
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre!
Ici la surabondance est irréprochable, parce qu’elle est l’expression naturelle de la passion.
Comme nous venons d’admettre des figures par lesquelles l’idée acquiert de la force en se développant, nous en reconnaîtrons qui la fortifient en la condensant et en la resserrant. Ces dernières se renferment sous le nom général d’ellipse.
L'ellipse est le contraire du pléonasme. Pour donner plus de rapidité au discours, elle supprime un ou plusieurs mots et quelquefois même une idée. Je trouve, en effet, une ellipse d’idées dans Y Art poétique d’Horace :
. . . Ego lævus
Qui purgor bilcm sub verni temporis boraiu !
Non abus faceret meliora poemata..;
et dans Tartuffe:
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j’ai partager les deniers.
« Maladroit que je suis, dit Horace, à propos des poêles
ou quelques adjectifs qui précèdent le substantif plutôt que de le suivre :
Telle, aimable en tan air, mais simple dans son style ,
Doit éclater tans pompe une élégante idylle.
Quant à l'emploi de certains mots redondants en apparence, mais qui ajoutent récllemeut à l’énergie de la phrase : Saisissez-moi ce petit vaurien, je voue le traiterai de la belle manière ;
Prends-moi lo bon parti , laisse -là tons les livres, etc-,
appelez ccs idiotismes expié Hong, je ne m’y oppose point; mais ce sont, dans le fait, de vrais pléonasmes que l’on peut analyser, ou des espèces dfinterçee~ lions, communes ù toutes les langues.
DE LA nilÉTOIliyiîE.
excentriques et chevelus de son temps, car les mêmes ridicules ont reparu à toutes les époques, maladroit que je suis, moi qui fais connue tout le monde , qui me purge à l'approche du printemps ; sans cela, si je ne faisais pas comme tout le monde, je serais réputé le premier des poètes, nul ne ferait les vers mieux que moi.» — «Si l’on vient pour me voir, dit Tartuffe, dites que je n’y suis pas, parce que je vais partager mes deniers aux prisonniers. »
En fait d’ellipse de mot, tout le monde se rappelle le fameux vers de Racine dans Jndromaque :
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?
L’ellipse ajoute infiniment de vivacité à la narration, surtout à la narration familière. Ecoutez le commencement d'un petit récit de cette espèce : Un jour un trafiquant persan, s’en allant en commerce, mit en dépôt chez son voisin cent livres de fer. Poudriez-vous me rendre mon fer? dit-il, quand il fut de retour. — Fous me demaïulez votre fer, répondit le voisin; il n’est plus... Voici maintenant ce que l'ellipse fera de cette phrase :
... Un trafiquant de Perse,
Chez son voisin, s’en allant en commerce,
Mil en dépôt un cent de fer un jour.
Mon fer ! dit-il, quand il fut de retour. —
Votre fer, il n’est plus...
Plusieurs appellent dialogisme cette espèce d'ellipse qui supprime dans le courant ou même dès le commencement du dialogue les formes qui expriment qu’un interlocuteur prend la parole ou succède à un autre : dit-il, répondit-il , etc.
L’ellipse peut avoir ses défauts. Elle ne sait pas toujours éviter la dureté , l’obscurité et le solécisme.
J’appelle ellipse dure, laborieuse, celle, par exemple, de
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la Fontaine lui même à la fable 2 ilu livre X, l'Homme et la Couleuvre. C'est l'homme qui répond au serpent :
. . . Tes raisons sont frivoles.
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient,
Mais rapportons-nous-en. — Soit fait, dit le reptile.
Rapportons-nous-en... à qui? sous-entendu : à quelqu’un (pic nom prendrons pour juge. Durior cllipsis , diraient les Latins. Le vers si souvent cité :
Le crime fait la honte et non pas l’échafaud,
est une ellipse obscure, quoi qu’en pense Condillac. Car lu première idée que porte à l’esprit la construction grammaticale de la phrase, c’est que le crime ne fait pas l’échafaud, comme on dit : le peintre fait le tableau et non pas la statue, tandis que l’auteur a voulu dire que l’échafaud ne fait pas la honte. On peut blâmer, pour le même motif, l'ellipse de Casimir Delavignc dans l’École des vieillards :
J'ai voulu par le luxe eu imposer uu peu,
Je dis un peu ; beaucoup , je me croirais coupable.
Enfin le pire défaut de l'ellipse, c'est le solécisme. Corneille dit dans Serlorius, acte III, scène 4 :
Ce n’est pas s'affranchir, qu’un moment le paraître.
M. de Balzac a écrit, dans un de scs premiers romans, cette phrase incroyable: «Monsieur, répondit Charles Servigné . c'est moi qui interroge et ne le suis jamais. >• Ne sous-entendez jamais dans le second membre de la phrase un mot qui n’a pas clé littéralement exprimé dans le premier, ou ne le
d;- la HiiiiToniQt’E.
remplacez point par un pronom qui ne peut le représenter régulièrement
On peut rattacher au pléonasme et à l’ellipse deux figures, la conjonction et la disjonction, que je mentionne comme j'en ai cité plusieurs autres, moins pour leur valeur réelle, que pour ne pas laisser ignorer aux jeunes gens des formes et des noms qu’ils pourraient rencontrer.
Pour ajouter plus d'énergie au style , multipliez-vous les particules conjonctives, il y a conjonction. l\r"cde Sévigné veut exprimer la douleur de Mm“ de Longueville à la mort de son (ils : « Tout ce que la plus vive douleur peut faire et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence
1 On rencontre, au commencement meme du dix-septième siècle, une locution curieuse, dont on tic peut guère rendre compte que par l'ellipse ; c’est : cl qu’ainsi ne toit, pour dire : ce que je vous dis est si vrai que, etc. Molière dans Pourccaugnac, acte I, se. 2, fait dire à un médecin que M. de Pourceauunac est atteint et convaincu de la maladie qu'on appelle mélancolie hypocondriaque, • et qu’ainsi ne soit, ajoute le médecin, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu’à considérer ce grand sérieux, etc. » La Fontaine, dans lielphegor :
C’est le cœur seul qui peut rendre tranquille ;
Le cœur fait tout, le reste est inutile ;
Qu ainsi hc toit, voyons d'autres étals, etc.
L’ellipse explique celte façon de parler, en voici la construction pleine : et afin que vous ne disiez poiut que cela ne soit pas ainsi, c’est que, etc.
Quelques-uns joignent à l’ellipse lu figure que l’on remarque dans les phrases latines suivantes -
. . . Isic illius arma Hic currus/Mit-
l’tinam nul hic surdus, au! Iiæc muta facta ait.
Deux substantifs gouvernent un verbe qui, grammaticalement, ne se rapporte qu'ay dernier des deux. Ils nomment celle forme zeugme. Est-ce à elle qu'il faut rapporter ces locutions toutes rnciniennes :
. . . Ephésc et l'Ionie A son heureux hymen était alors unie. . .
Ce héros qu'armera l'amour et la raison . .
Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie Pourrait en vous voyant n être point atioucie P
Digitiz
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