CH AP. XXVII. — DES FIGURES
mortel , et par des cris étouffés, et par des larmes amères , et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. »
Il y a disjonction, au contraire, quand pour donner plus de rapidité à la construction, vous supprimez toutes les particules conjonctives. Ainsi dans Bossuet : « Le roi, la reine. Mon-; sieur, toute la cour, tout le peuple , tout est abattu , tout est désespéré. »
IN’cst-cc pas aussi à l’ellipse qu’appartient l’anacoluthe, littéralement absence de compagnon , construction où l’auteur laisse désirer certains mots qui régulièrement devraient accompagner les autres? Beauzéc prétend que l'anacoluthe n’existe pas en français*. M. Fontanier , au contraire, le multiplie à l’inlini. Qui , nul, d’antres, le premier, le seul, heureux! etc.,
■ Il est fréquent en latin. Cependant iffaut distinguer. Par exemple, on cite .parmi les anocolutbes ces vers de Virgile :
Saxa Tocant liait médit j quee in Ouclibug ara? . . .
Urbem quant staïuo vestra est...
pour urls quant statuo. J'aimerais mieux appeler ces formes antiptose, un cas ou une désinence pour une autre. En outre, le professeur fera remarquer que l'antiptose ne doit pas sc confondre avec V hellénisme , vulgairement nommé cas d'attraction. Le cas d'attraction affecte le relatif ; Y antiptose l'antécédent. Dès que j’ai parlé d'hellénisme, ou construction imitée du grec, on conçoit que chaque langue peut avoir ainsi des constructions singulières empruntées à une autre langue ; que le français est susceptible d'hellénismes, de latinismes , de germanismes, elc. Itangcra-t-on toutes ces formes parmi les ligures? C'est augmenter inutilement une nomenclature déjà fort longue. Si l'on y lient cependant, on peut leur donner à toutes un seul nom, celui d'imitation, par exemple, et y joindre les constructions hors de l'usage commun, mais empruntées pourtant à une époque ou à un écrivain de la langue elle-même, comme en français le Marolisme. C'est ce qu'a fait M. Fontanier. Au reste, il n'y a ici presque aucune règle à donner. Le goût, l'intelligence du génie de la langue et le ton de l'ouvrage sont les seuls guides à suivre dans ces infractions aux lois ordinaires.
11E LA IIIIÉTOUIQUE.
sans substantif exprimé , tout cela , anacoluthe. J’en citerai un seul exemple, le vers de Iioileau :
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.
Le premier hémistiche est complet , mais , dans le second , le mot où manque de son compagnon, là; « sans songer où, dans quel endroit, je vais, je me sauve là où je puis. » .Mais, en vérité, toutes ces formes sont-elles autre chose que des idiotismes que l'on rencontre à chaque ligne et qui relèvent uniquement du génie de la langue? J’aimerais mieux appeler anacoluthes ces phrases où l’absence de certains mots change la construction sans la blesser, sert ù varier la marche d’une période , et à donner de la grâce au style. Ce sont lù secrets du métier à l’usage exclusif des habiles. Voici une construction de Racine qui, ce me semble, me fera comprendre. C’est dans Iphigénie :
Il me représenta l’honneur et la patrie,
Tout ce peuple, ces rois ù mes ordres soumis,
Et l’empire d’Asie h la Grèce promis ;
De quel front immolant tout l’État à ma fdlc.
Roi sans gloire, j’irais vieillir dans ma famille.
GSD