‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 105 sur 147 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

DES FIGURES

Des figures par mutation et inversion dans la forme de la phrase : Exclamation, épiphonème, apostrophe; parenthèse, interruption, réticence, suspension. — Des figures de cette classe qui affectent plus particulièrement la construction ; quels sont les principes de la construction, et de ses diverses espèces ; construction naturelle, usuelle, euphonique, antithétique, historique, pathétique.— Construction figurée; de l'hyperbate ou inversion, jusqu'à quel point elle est admise ; de la synchyse, de rénallagc. De la syllepse grammaticale. — Observations générales.

Enfin les rhéteurs rangent encore parmi les figures certaines formes de langage, certains tours de phrase par lesquels l’idée n’est ni développée, ni abrégée, ni rapprochée d’aucune autre, mais seulement modifiée dans sa manifestation. Ces tours et ces formes font saisir d’une manière plus vive que les formes positives et les tours habituels le mouvement de l’àme et la vue de l’esprit.

« Il y a pour chaque sentiment, dit Condillac, un mol propre à en réveiller l’idée ; tels sont : aimer, haïr. Quand je dis donc : j’aime, je hais, j’exprime un sentiment, mais c’est l’expression la plus faible.

de la nuÉroniQi'E.

« En changeant la forme du discours, on modifie le sentiment, et on le rend avec plus de vivacité. Si je l’aime! si je le liais! exprime combien on aime, combien on hait ; moi, je ne l’aimerais pas! moi, je ne le haïrais pas/ fait sentir combien on croit avoir de raisons d’aimer ou de haïr. »

Voilà la raison réelle de celte dernière catégorie de figures, que j’ai comprises sous le titre général de mutation ou inversion, et à laquelle se rapportent Y exclamation, ïépiphonème, Yapostrophe, Y interruption, la suspension, l'interrogation et la subjcction, quand elles n’ont point pour but de dissimuler la pensée, cl presque tout ce que les rhéteurs appellent figures de construction et de syntaxe, Yhyperbate, Yénallage, etc.

L’exclamation est un élan du cœur, l’expression d’un sentiment substituée à celle d’une opinion. Tous peuvent penser et dire que tout est vanité dans ce monde, mais si cette triste vérité apparaît à un puissant roi , homme de génie, si au milieu des grandeurs, des plaisirs, des études, chaque découverte, chaque succès, chaque volupté nouvelle la lui confirme, ce n’est plus une idée qu'il formulera, c’est un cri presque involontaire qui lui échappera : « O vanité des vanités! vanité des vanités ! »

Qu’à l'occasion d’un fait ou d’une observation, une sentence courte et vive, un trait d’esprit ou d’imagination, se détache de l’ensemble en affectant presque toujours la forme cxclamativc, eette espèce d'exclamation se nomme épiphonème :

Tant de fiel cnlrc-t-il dans Pâme des dévots 1 !

1 La forme ciclamativc n’est pas meme nécessaire pour constituer l’épiplioncmc, pourvu, comme l’a remarqué M. Fnntanicr, que la sentence se détache Lien, n’amenc pas nécessairement ec qui suit ou ne découle pas forcément de ce qui précède. Ainsi j’appelle épiphonème les vers imprimés

Cil AP. XXVIII. — DES FIC 11 R es. 42!)

s’écrie Boileau en parodiant Virgile ; cl la Fontaine à propos des deux coqs :

Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie!...

Ces trois mots charmants sont gros de figures; mais malheur au rhéteur et à son art, quand il lui arrive de tomber sur de tels exemples. Amour , tu perdis Troie! est pour l’homme de goût la plus heureuse rencontre d’idée et d’expression à la fois gracieuse, piquante et rapide. IN’est-ce pas pitié d’ôtre obligé d’ajouter qu’il y a là quatre figures réunies, allusion, exclamation, épiphotième cl apostrophe ? C’est pourtant vrai, mais, au nom du ciel, oubliez bien vite que je vous l’ai dit ; ne vous souvenez que d’une chose : Amour, tu perdis Troie, — et passons à l’apostrophe.

« L'apostrophe, dit Marmontel, consiste à détourner tout à coup la parole et à l’adresser, non plus à l'auditoire ou à l’interlocuteur, mais aux absents, aux morts, aux êtres invisibles ou inanimés, et le plus souvent à quelqu’un ou à quelques-uns des assistants. »

il fait remarquer que, dans ce dernier cas, l’apostrophe est une des armes les plus puissantes de l’éloquence; e’est l'adversaire, le juge, l’une ou l’autre classe d’auditeurs, que l'orateur interpelle tout à coup , qu’il prend à parti , qu’il atteste, qu’il terrasse ou qu’il implore. Le premier emploi de l'apostrophe

en caractère italique de ce passage de la Fontaine , dans sa belle élégie aux Nymphes de Vaux :

Inspirez à l.ouis celle même douceur :

La plut belle victoire ett de vaincre ton cœur.

Oronte est à présent an objet de clémence ;

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance.

Il est assez puni par non sort rigoureux,

Et e’esl être innocent que d’être malheureux !

UE LA IIIIÉTOIIIQl'E.

peutètre pathétique, quand le sujet la soutient et que la situation l’inspire; elle est la compagne presque obligée de la prosopopéc, mais elle touche souvent alors à l’emphase et à la déclamation.

Un mot maintenant sur quatre figures de cette classe que l’on peut confondre aisément : la parenthèse , l’ interruption, la réticence et la suspension.

Par la parenthèse et l’ interruption , l’écrivain suspend l’expression d'une idée, en y intercalant une autre idée, mais avec l’intention de revenir à la première et de l’achever : la seule différence , c’est que la parenthèse a pour but d’éclaircir et de compléter ce commencement de pensée, tandis que l’interruption ne fait qu’y ajouter de l'énergie, en y jetant un cri de l'âme tout involontaire, et qui lui échappe presque à son insu. Dans la réticence, au contraire, les premiers mots d’une phrase ont bien été prononcés , mais une réflexion a surgi qui a ordonné delà trancher net pour ne plus la reprendre, et pour y substituer une autre idée. Enfin la suspension consiste à disposer la phrase sans l’interrompre, de telle sorte que le lecteur, en la commençant, n’en prévoie pas la fin, et à reculer assez le dernier mot, pour que l’attention soit soutenue ou la curiosité piquée.

.le lis dans la lettre de M“' de Sévigné sur la mort de Vatcl : « Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte et se la passe à travers du cœur ; mais ce ne fut qu’au troisième coup (car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels) qu’il tomba mort. « Voilà une véritable parenthèse. Je n'ai qu’un précepte à donner : n’employez jamais la parenthèse sans une absolue nécessité ; ne la multipliez point , cl surtout ne vous avisez pas, comme certains prosateurs , de greffer, en quelque sorte, parenthèse sur parenthèse, de façon à dérouter le lecteur, qui, à travers toutes ces superfétations, perd de vue la phrase principale *.

• M. Fonlanier propose une nouvelle espèce de parenthèse qu’il appelle

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