‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 108 sur 147 · CH AP. XXVIII. — DES FIGURES · texte numérisé non relu

CH AP. XXVIII. — DES FIGURES

l'esprit , on n y exciteraient pas celui qu'on voudrait y faire naître. »

La langue française, la plus claire des langues analytiques, suit en général cet ordre naturel , dont elle s’écarterait cependant bien plus souvent , si elle avait moyen d’y suppléer par des terminaisons variées. Ainsi pourquoi dit-elle : Fos yeux me font mourir? et ne peut-elle pas dire : Fos yeux M. Jourdain font mourir? C’est que la forme me au lieu de je ou moi indiquant nécessairement l’objet de l’action , puisque , par une exception bien rare en français , ce mot se décline , l’esprit le replace naturellement après le verbe qui exprime cette action. 11 en est de même pour la position des relatifs. Enfin dans toutes les langues analytiques , en anglais , en italien , en espagnol , comme en français , le génie de la langue, le point de vue où l’on se place pour apprécier les relations logiques entre les mots, la liaison des idées surtout, loi souveraine de toute construction , justifient, exigent même, en certains cas, ces sortes de contraventions à la construction naturelle, mais on peut toujours, me semble-t-il, les expliquer facilement d’après ce que j’ai dit, cl elles ne détruisent pas le principe.

Une objection pourtant se présente. Si réellement il existe une construction naturelle et nécessaire , pourquoi donc, lorsque d’ailleurs la liaison des idées ne réclame pas une exception, ne pas la suivre aussi bien quand la terminaison des mots est variable que quand elle ne l’est point? Pourquoi ne dit-on pas en français : vos yeux font mourir me, comme on dit : vos yeux font mourir M. Jourdain? Quintilien a déjà répondu. C’est que , tout en admettant la nécessité originelle de cette construction, on conçoit aussi que l’obligation de s’y conformer partout et toujours blesserait le principe de 1 harmonie et celui de la variété; et que la variété et l’harmonie étant, aussi bien que la clarté, des besoins de notre esprit, le génie de chaque langue a fait une loi d’introduire les unes toutes les fois qu’on le peut sans nuire à l’autre. Or, mieux un idiome indique les

diverses relations des idées entre elles par les désinences diverses des mots, plus souvent il s’éloigne de la construction naturelle pour adopter celle qu’on nomme usuelle. La construction naturelle est évidemment, vos yeux font mourir me; si la construction usuelle, vos yeux me font mourir, s'en écarte, c’est que, grâce à la forme toute spéciale de me, elle satisfait à l’harmonie, sans blesser la clarté. Fos yeux font mourir M. Jourdain, voilà la construction à la fois naturelle et usuelle. Supposons maintenant que , comme en grec et en latin , les désinences expriment encore mieux toutes les relations possibles, la construction usuelle s’étendra bien davantage cl se permettra beaucoup plus de liberté. Cicéron écrira indifférent ment : accepi tuas litteras ou litteras tuas; litteras tuas ou tuas liUeras accepi; tuas accepi litteras ou litteras accejn tuas. Une fois les relations clairement indiquées par les terminaisons, qu’importe la place des mots ? C’est ainsi que, dans les langues même les plus analytiques, il est un grand nombre de qualificatifs, de compléments, d’incidentes, dont la position dans une phrase est parfaitement indifférente, et n’obéit plus qu'aux lois delà variété, ou du rhylhme, ou encore de l'intérêt et de la passion, influences diverses qui déterminent les subdivisions de la construction usuelle.

Euphonique , la construction usuelle, par ('enchaînement et la proportion des mots entre eux, par une certaine convenance de syllabes, cherche uniquement à flatter l’oreille. Elle balance les membres d’une période, en déroule les plis, représente les idées par les sons, cl contribue ainsi à l’harmonie imitative. Racine et Buffon sont les modèles de celte espèce de construction.

Antithétique, elle s’adresse à l’esprit plutôt qu’à l’oreille; elle choque les mots contre les mots pour en faire mieux jaillir l’opposition des pensées :

Romains contre Romains, parents contré parents,

Combattaient follement pour le choix des tyrans.

Cil AP. XXVNI. — DES FK.WtES.

El mieux encore dans ces deux rats du bon Horace :

Rusticus urbanum inurem mus pnupere fertur Excepisse cavo, vctercra velus hospcs amicum.

Etudiez sous ce rapport Flécliier et ia Bruyère.

Historique , elle préfère à l’ordre des rapports logiques la succession chronologique des choses exprimées , comme tout à l’heure la phrase de Tacite : Urbcm Romani a principio reges habuere. Il fallait que la ville de Borne existât préalablement pour que des rois pussent la gouverner. Cette construction sc rencontre â chaque page des écrivains latins '.

1 Un seul exemple, la première phrase du chap. !«■ du livre IV de Quinte- Cirrcc : « Darius , lanti modo cxercilus rex, qui, triumphanlis magis quam dimicantis more , curru sublimis , inierat prœiium , per loca , quœ prope immensitt agminibus compléterai , jam itiania et ingenti solitudinc vasta, fugiebat. • Que le professeur oppose a ce passage une construction toute différente de Justin, pour exprimer la même idée, à propos de Xcrxès, livre II, chap. 1.1 : « Eral res spcctaculo digna, et œslimatione sortis hurnanœ rcrum vandale miranda , in oxiguo latentem vidcrc navigio, qtiem paullo ante vix œquor omne capiebat; carentem eliam omni servorum ministerio, eu jus cxercilus propice muititudincm terris graves erant. » Qu’il prouve que, malgré le défaut de désinences, la construction française maniée par un grand écrivain égale, si elle ne la surpasse, toute la puissance de la construction latine, et qu’il rapproche de Quinte-Curcc et de Justin la phrase magnifique de Bossuet, toujours sur la même idée : « O voyage bien différent de celui qu’elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait pour ainsi dire les ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers! maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l’audace de lui faire son procès, tautôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d’heure, n’ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, clic n’avait ni assez de vents, ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. » Le rapprochement de ces constructions diverses, suivant le différent génie des langues et des écrivains, n’est pas moins intéressant pour le jeune rhétoricien que la comparaison des idées et des expressions que nous avons déjà recommandée. Mais observez

DK LA RHÉTORIQUE.

Pathétique, c’est à lame qu’elle parle ; elle se conforme non plus ii l’ordre des faits ni à l’ordre logique, mais à celui des impressions que ressent ou veut exciter l’écrivain ; celle-ei est plus familière à l'orateur et donne au style l'énergie , la vivacité, l’entrainement.

Enfin, les saillies de l'imagination , le concours d’une foule d’idées qui se présentent ensemble et se heurtent en quelque sorte pour se faire passage, la fougue, l’impatience, le délire de la passion qui s’emporte, et jette le désordre dans l’esprit, peuvent engager l’écrivain à enlever les mots à leur place ordinaire, et h bouleverser même des phrases entières. Nous voici à la construction figurée à laquelle appartiennent les formes dont il me reste à parler.

L'hyperbate ou inversion. Celte figure distrait les mots de leur place naturelle et les transporte dans une autre pour donner à la phrase plus de vigueur, d’élégance ou d’harmonie*. Quintilicn compare ingénieusement l'arrangeur de

en même temps la singulière susceptibilité de la langue française ! Bossuet lui-même, en voulant atteindre l'intérêt do la construction historique, ne parvient pas toujours à en éviter les embarras et l'obscurité, témoin cette phrase de l'Oraison funèbre de Condè : a Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre son dessein, tiré d’un poste invincible par l'appât d'un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches a la place des troupes fatiguées, Cî»t contraint à prendre la fuite. » On voit immédiatement que le rapprochement des deux par, dont l’un se rapporte au premier membre tic la période, et l'autre au second, rend la construction pénible.

’ Je n’entends donc parler ici ni de ce que les anciens appelaient ana- *(rophe, qui consistait à transposer deux mots me cum pour curn me; his recensa super; ni de ce qu'ils nommaient tmèse, qui coupait un mot en deux :

. . . hyperborco teplem subjrcta irioni ;

*11 même île V hypallage, figure par laquelle on attribue » certains mots d’uue phrase des inflexions ou modifications qui appartiennent réellement à d’autres rnols’ sans cependant qu’il soit possible de se méprendre au sens :

IbûDt obicuri sola sub noctc per timbrant,

pour o6scura joli;

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phrases et de périodes (et notre orgueil a beau en murmurer, c’est là plus ou moins le lot de tout écrivain), à l'ouvrier qui construit un mur avec des pierres brutes, qui essaye, qui rejette, qui reprend , tantôt l'une, tantôt l’autre, jusqu’à ce qu’il ait placé chacune à l’endroit convenable et où elle s'agence le mieux. « Seulement, ajoute-t-il, nous ne sommes pas les maîtres, nous autres auteurs, de (ailler les mots et de les polir pour les lier convenablement ensemble ; nous sommes forcés de les prendre tels qu’ils sont et de leur choisir une bonne place; et l’un des moyens les plus efficaces pour rendre la phrase nombreuse, gracieuse, énergique, c’est de savoir intervertir à propos l'ordre des mots , nec aliud polext sermonna facere numerosum quota opportuns ordinis mutalio ' . »

Et raiiganltfm nigra foruiidine lucum,

pour et formidntum nigra caligine, etc. Ces licences de construction n'appartiennent qu'aux langues transpositives. Car j’ai l’impertinence, je l’avoue, de trouver assez ridicules les exemples d'hypallage donnes par l’ Académie, jusque dans la dernière édition de son Dictionnaire. « On dit (c’est l'Académie qui parle) : Il n’avait p oint de souliers dont tes pied», au lieu de : il n’avait point ses pieds dan > des souliers ; et : enfoncer son chapeau dans sa tête, au lieu de : enfoncer sa tête dans son chapeau. » Je ne sais si l’on dit cela, et si l’un vaut mieux que l'autre; mais ce que je puis affirmer, c’est que les honnêtes gens ne disent ni l’un ni l’autre. Honnêtes gens, bien entendu, est pris ici dans le sens du dix-huitième siècle, les personnes que la condition, la fortnne ou le mérite élèvent au-dessus du vulgaire, et qui ont l'esprit cultivé par la lecture, par la réflexion et par le commerce avec les personnes qui ont les mêmes avantages.

■ Voilé qui suffirait à prouver ce que nous disions tout à l'heure, que la langue latine, si libre qu'elle soit dans son allure, reconnaissait pourtant une construction naturelle et usuelle. Pour qu’il y ait en effet inversion, interversion, ordinis mutatio, il faut supposer préalablement un certain ordre nécessaire, dont la raison ou l'usage défend de s’écarter. C’est ce qu’on peut conclure d’ailleurs des plus anciens commentateurs latins ; ordo est, disent-ils, toutes les fois qu’ils veulent expliquer une phrase difficile en rétablissant la construction. Et presque toujours cette construction rétablie représente à peu près exactement celle que l’on emploierait en français.

DE I.A UHlÎTOlIiyLE.

Naturellement les langues transposilives se prêtent beaucoup mieux à ces inversions que les langues analogues. Ccllesci cependant ne les proscrivent pas absolument.

Le français en admet un très-grand nombre en poésie :

. . . SitiU que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour,

Du temple, orné partout de festons magnifiques,

Le peuple saint en foule inondait les portiques...

Mais lui-même étonné d’une fuite si prompte,

Par combien de serments, dont je n’ai pu douter,

Vient-il de me convaincre et de nous arrêter !

On voit que celte liberté de changer l'ordre analytique et de faire du premier vers le second et du second le premier ajoute 5 l’élégance et à l’harmonie. Aussi ne peut-on lire dix vers français sans y rencontrer l’hypcrbatc. La prose est |>lus rigoureuse. L’hyperbatc cependant naît, comme dans d’autres langues, sous la plume de nos grands prosateurs. Je pourrais multiplier les exemples; je me contenterai de citer une phrase de Fléchicr: « Déjà prenait l’essor, pour sc sauver vers les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d’abord effrayé nos provinces ‘ ; » et cette belle construction de

' • Prenait l'essor est la principale action, c’est celle qu’il faut peindre sur le devant du tableau. Déjà est une circonstance nécessaire, qui viendrait *rop tard si elle ne commençait pas la phrase. L’action sc peint avec toute sa promptitude dans : Déjà prenait l’essor ; elle se ralentirait, si ou disait : prenait déjà l'essor. Pour 8e sauver tiers les montagnes est une action subordonnée, et ce n’est pas sur elle que le plus grand jour doit tomber. Fléchicr eut dit : pour se sauver vers les montagnes déjà prenait l'essor, coup de pinceau eût été manqué. Enfin, dont le vol hardi avait d'abord re’ vit' n°S 1,rov'nce'’ cst ullc acl*on encore pins éloignée ; aussi l’orateur la c~l|l à la lin, comme dans la partie fuyante ; elle n’est là que pour

I . er’ pour faire ressortir davantage l'action principale. » Cosuiu.tr. 1 Tccrire, c. H.

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Bossuet déjà citée, qui reproduit si bien, par la hardie transposition du verbe et par le poids de toute la phrase la formidable pesanteur de l’objet à peindre. « Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne... etc. >• Souvent, sans inversion précise, la construction de Bossuet donne 5 sa parole un charme extrême. Voyez dans l’Oraison funèbre de la duchesse d’Orléans : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs ; le matin elle fleurissait, avec quelle grâce ! vous le savez ; le soir nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. » Essayez de mettre : « Vous savez avec quelle grâce elle fleurissait le matin ! »

En général cependant la prose française est avare d’inversions. Fénelon lui en fait le reproche. « Notre langue, dit-il, est trop sévère sur ce point; elle ne permet que des inversions douces ; nu contraire, les anciens facilitaient par des inversions fréquentes les belles cadences, la variété et les expressions passionnées ; les inversions se tournaient en grandes figures, et tenaient l’esprit suspendu dans l’attente du merveilleux. »

Tout cela est vrai, mais c’est une nécessité des langues analytiques, qu’il est difficile et hasardeux de faire fléchir; j’ai dit pourquoi. Les maîtres l’ont tenté, souvent avec bonheur, toujours avec science et réserve. D’autres sont yenus ensuite, qui n étaient pas des maitres, et qui ont voulu aller plus loin. Mais ignorant à la fois et le principe de la construction et le génie de la langue, ils sont tombés dans tous les excès du ridicule. Le type, sous ce rapport, est le vicomte d’Arlincourt. II y a dans le Solitaire , dans le Renégat, dans la Mort et l’amour, des constructions fabuleuses et- des inversions que le maître même de M. Jourdain n’a point prévues.

Ce ne sont plus là des hyperboles, mais plutôt ce que les

DE LA MIÉTORIQOE.

rhéteurs appellent synchyse, c’est-à-dire, non-seulement inversion, mais renversement complet de la construction ordinaire, mélange et confusion.

La passion seule peut justifier la synchyse. C'est quand l’àme est bouleversée que la phrase peut letre à ce point. Ainsi le commencement du discours de Pacuvius à son fils Perolla dans Tilc-Live : » Per ego te, fili, quacumqite jura liberos jungunt parentibus... etc. » C'est assez dire que la synchyse est presque inadmissible dans les langues analytiques. Je trouve force synchyscs dans le français du seizième siècle, mais alors les règles de construction étaient encore vagues et mol assises; la phrase s’embarrassait ou s’interrompait à chaque pas par des inversions laborieuses, des parenthèses infinies, des allonges, en quelque sorte, gauchement soudées à l'aide de relatifs cl de prépositions. Ce ne sont plus là des figures, ce sont des fautes de construction dont quelques langues peuvent s’accommoder, mais qui choquent la netteté française, Mra'de Sévigné, qui se rattache par tant de côtés au seizième siècle, fournil quelques exemples de synchyse. En voici un dons son admirable lettre sur la mort de Turenne : " Chacun conte l’innocence de scs mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toutes sortes d’affectations , la solide gloire dont il était plein , sans faste et sans ostentation , aimant la vertu pour elle-même , sans se soucier de l’approbation des hommes , une charité généreuse et

chrétienne. »

l-'énallage est une figure de syntaxe. Elle substitue un temps 11 un autre ■. L’énallage se rencontre en français dans certaines

* le

A tout Parfait :

moment les poètes latins remplacent le présent de l'infinitif par

Bacchaïur vatos, magnum si pectore posait -£xetu«i«<e Dcum...

CHAP. XXVIII. — DES FIGl’RKS.

locutions familières : Si tu parles, tu es mort; et dans un ton plus élevé, quand pour donner à la phrase du mouvement et de la vivacité, on substitue :

1 ° Le présent au passé : « Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse... etc. ; »

2* Le présent au futur ; dans Boileau :

. . . Dès que nous l’aurons prise,

Il ne faut qu’un bon vent et Carthage est conquise ;

3° Le passé au présent ou au futur; dans Racine :

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé ;

Tremble ! son jour approche, et ton règne est passé.

J'appellerais volontiers énallage de mode l’emploi de l'infinitif au lieu de l'indicatif, dont les Latins usaient si souvent sous le nom d'infinitif historique, et qui sc rencontre parfois en français :

Ainsi dit le renard, et flatteurs d 'applaudir.

Quelques-uns expliquent celte forme par l’ellipse.

L’énallage de nombre et de personne remplace tu par vous, je par nous, emploie la seconde personne pour la troisième, ou la troisième pour la seconde, etc. Les exemples en sont continuels.

Une autre figure qui affecte également la syntaxe est la syllepse ou comjrrèhension. L’esprit dominé par une idée oublie

Horace est encore plus hardi :

N u ne est Inbrnduui, liuuc petit lib* ro Pii Isa ntl a lellus, Dune saliuribu* Ornarc pulvinar Deorum Tcmpu» erai dapibus, sotlalc*.

Bt LA IinÉTORIQÜE.

la concordance grammaticale , et rapporte un mot non plus aux mots précédents, mais à l’idée qui le préoccupe et dans laquelle il comprend, il absorbe ce mot. Voici une jolie syllcpse dans la Bruyère: «Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée , n'est qu'infidèle; s’il la croit fidèle, elle est perfide. » C'est une syllcpse de genre. En voici une de nombre , dans Racine :

Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,

Vous rappelant, mon fils, que caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.

Et dans Bossuet : « Quand le peuple hébreu entra dans la terre promise, tout y célébrait leurs ancêtres.» Enfin, Fénelon réunit la syllcpse de genre et celle de nombre, quand il fait dire à Mentor : « 11 faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune noblesse. Ceux-là suffisent pour entretenir toute la nation dans une émulation de gloire, etc. »

M. Fontanicr donne à celte ligure le nom de synthèse, pour empêcher, dit-il, qu’on ne la confonde avec le trope appelé syllcpse, dont nous avons parlé. Mais comme le mol synthèse est employé aussi dans une autre signification par la rhétorique, l'inconvénient est égal des deux parts, et je préfère encore la dénomination consacrée, parce que réellement com préhension n’est pas composition. Si vous voulez distinguer les deux syllepscs, appelez celle dont je parle ici syllepse grammaticale, et l’autre syllepse oratoire.

Je termine par ces anomalies ce que j’ai à dire du style figuré. J’ajouterai seulement une observation. On a reproché à presque toutes les rhétoriques ou d’attacher trop peu d’importance aux figures, ou de les multiplier sans mesure, comme sans motif. Ai-je su éviter l'un et l’autre excès, le dernier surtout? Je n’ose le croire. Mais quelque longue que soit ma nomenclature , je prie mes jeunes lecteurs d’èlrc persuadés

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cnAP. XXVIII. — DES rilifKES.

que je leur épnrgne encore bien des détails. Sans parler, en effet, de toutes les figures dont j’ai, dans l’occasion, annoncé le retranchement, et de toutes celles que j’ai rejetées dans les notes, j’aurais pu nommer Yépithète et l'èpithétisnie, et recommander à ce propos d’éviter les épithètes fades, oiseuses et déplacées, un des défauts les plus énervants pour le style ; j’ai volontairement oublié l’adjonction, la conglobation , Yatroùme , le mérisme, Yharmonisme , etc. El que serait-ce si des genres, j'en étais venu aux espèces ! si dans le zeugme j’avais distingué le protozeugme , le mesozeugme et Yhypozevgme ; dans l’onomatopée, Y allitération , l 'assonance et Y antanaclase ; dans l’épiphonéme , Yiniliatif, Yinterjectif et le terminatif ; dans la répétition, Yanaphore, Yépipliore, Yépanalepse ou réduplication, la symploque ou concaténation directe et indirecte, Yanadiplose, Yépanode... que sais-je? c’est une mine inépuisable et que je serais assurément bien fâché d’avoir épuisée.

Quoiqu'il en soit, le jeune rhétoricien aura facilement compris, je l’espère, quelles figures doivent principalement fixer son attention, et n être employées par lui qu’avec un souvenir intelligent des préceptes qui s’y rattachent , la métaphore , l’antithèse, l’hyperbole, la périphrase; ce ne sont plus là seulement des ornements de style, c’est presque le style tout entier.

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