CONCLUSION
Arrêtons-nous , bien que nous ne soyons pas encore au terme. En effet, avons-nous dit, la rhétorique est l’art de communiquer et de faire partager aux autres nos idées et nos sentimens à l’aide de la parole et de l’écriture. Or jusqu’ici nous n'avons traité spécialement que de l’art d’écrire ; aborderons-nous l’art de parler proprement dit ?
Sans doute les âges modernes n’y attachent pas un aussi puissant intérêt que l’antiquité , je l'ai prouvé dès le premier chapitre; sans doute, en exposant l’art d’écrire aussi pleinement qu’il nous était donné de le faire , nous avons rencontré bien des préceptes et des remarques qui s’appliquent également à l'art de parler. Mais, malgré tout, que de règles toutes spéciales, que d’observations utiles , fécondes, intéressantes, ne resterait-il pas à présenter à propos du geste , du débit oratoire et dramatique , de la mnémonique appliquée à la récitation , surtout et avant tout à propos de l’improvisation !
L’improvisation , qui demande à la parole la spontanéité , l’abondance, la continuité, la verve, et qui peut satisfaire à ces
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exigences à l’aide d’une méthode non moins rigoureuse , non moins sûre que celle de l’art d’écrire, et assez puissante, quand elle s’allie à la volonté et à la pratique, pour donner infailliblement, sinon le génie , au moins le talent; l’improvisation, dont nos mœurs publiques imposent la culture à tous, qu’elles étendent si loin que la plus haute condition ne peut se regarder comme au-dessus, ni la plus basse comme au-dessous, qu’elles élèvent si haut, que nous l’avons vue soulever, calmer, gouverner les flots populaires et faire la loi aux nations, quelles n'appliquent plus seulement aux chambres, à l’église, aux universités ; car aujourd’hui les assemblées de la province et de la commune , les commissions et comités de toute nature , les clubs, les mëetings, la table du banquet, le champ sacré des morts, la rue, le salon, .tout a sa tribune et ses orateurs * ; partout on réclame et parfois on trouve la facilité, l’élégance , l’énergie, l'éloquence même ; l’improvisation ! quel vaste champ à parcourir encore !
Et cependant arrêtons nous ; car plus l’art de parler se lie étroitement à toute notre existence sociale et y exerce une influence étendue et décisive, plus ce caractère même de puissance et d'universalité oblige le rhéteur à des études non-seulement sérieuses , mais actuelles , s'il veut que sa théorie soit à la fois complète et opportune.
Ces éludes sont longues et variées, elles dépendent en partie de l’occasion, et il ne suffit pas de vouloir pour la faire naître ; j’aurais préféré cependant reculer jusqu’à leur terme la publication de cette première partie. L’esprit du siècle ne l’a pas
1 Voyex Éloquence et improvisation par Goigus, livre 111, c. 7. Ce livre, trop peu connu en Belgique, pèche peut-être par une emphase toute moderne et dont un goût sévère ne s’accommode pas toujours. Mais avec un profond sentiment de moralité, une chaleur communicative et une agréable rapidité de diction, il présente souvcol d’excellents préceptes parfaitement exprimés.
DE LA MIÉTOIUQDE.
voulu. L'àge présent, il faut bien le rcconnaitre, n’est pas celui des méditations prolongées et des travaux pleinement mûris; le temps n’est plus où l’écrivain consumait des dix et vingt années sur un livre, bien sùr d’arriver toujours à propos. Au milieu des événements qui se poussent l’un l’autre et des étourdissantes volte-face qui nous secouent sans cesse, à peine a-t-on le temps de voir, où trouver celui d'apprendre? à peine le temps d’agir, où trouver celui de penser? Les morts vont vile, disait la ballade allemande ; maintenant ce sont les vivants qui vont vite. La dernière feuille encore humide de la presse, bâtez -vous de la jeter au public; le public de demain sera-t-il celui d’aujourd'hui? Les trois derniers journaux philologiques de l’Allemagne , cette terre classique de la philologie , sont morts de faim hier. Les éludes sérieuses s’en vont ; et les arts, qui ne peuvent fleurir qu’avec elles, périssent en germe dans l’atmosphère glacée dont les enveloppent l’apathie générale et les préoccupations exclusives de la politique. Tandis que ces forces ennemies daignent laisser encore à l’éloquence et à la littérature quelques chances de se faire entendre, hûtons-nous d’en profiter.
N’en point profiter, ce serait désespérer de l'avenir, et nous ne sommes pas assez cruellement logicien pour en être venu là. En dépit des nuages amoncelés de toutes parts , il nous semble voir au ciel une ligne d’azur qui s’agrandira , nous l’espérons; et s’il ne nous est pas donné d’assister aux jours de sérénité ou de rénovation que nous réserve la Providence, au moins aurons-nous cherché à être utile, quand nous le pouvions encore, à une génération plus calme ou moins vainement turbulente que la nôtre.
En attendant, ce livre présentera peut-être quelque avantage à ceux pour qui il a été composé. Je sais bien qu’il lui manque encore beaucoup, qu’il répond mal au travail qu'il a fallu y dépenser, qu’en un mot, comme bien d’autres choses humaines, institutions, révolutions et plaisirs, il ne vaut pas ce qu'il a