‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 110 sur 147 · CHAP. XXIX. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

CHAP. XXIX. — CONCLUSION

coûté. Je m'en console en disant avec Quintilien qu’il suffit à l’honnète homme d'avoir cherché à apprendre aux autres ce qu’il savait : id viro bono satis e$t. docume (juod sciret.

Il y a ici peu de propositions réellement neuves , mais où trouver du neuf aujourd’hui? Notre âge innove beaucoup dans les faits, l'ignorance seule s’imaginerait qu'il innove dans les idées. Pour moi, en exposant ce que je savais, je n’ai point, je l’avoue, cherché à innover, et cela pour trois motifs. D’abord , je ne prétendais pas écrire pour ceux qui savent , mais avant tout pour ceux qui apprennent : nos institutionem professi non solum scientibus ista , sed etiam discentibus tradimus . Ensuite, que bien des choses aient été dites, si je les ai pensées également, si surtout elles sont utiles et oubliées, pourquoi ne pas les redire? Rappelons-nous le mot de la Bruyère : « Horace ou Despréaux l'a dit avant vous.— Je le crois sur votre parole, mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie et que d'autres encore penseront après moi ? » Enfin , il est des sujets fort anciens de leur nature, dans lesquels il n’est pas seulement très-difficile, mais très-hasardeux d’ètre neuf. Dans celui qui m’occupe, après avoir beaucoup lu d'anciens et de modernes, je me suis aperçu que ceux-ci suivaient presque toujours ceux-là, et que, lorsqu’ils s'en écartaient, le plus souvent ils faisaient fausse route, lin critique a loué Montesquieu en disant : il fut assez profond pour n’ètre pas novateur. En certaines matières , si l’on ne veut pas s’égarer, l’innovation ne doit consister que dans une disposition différente *, et dans les additions que réclament les besoins de l’époque.

1 > Il y a des gens , dit Pascal , qui voudraient qu'un auteur ne parlât jamais des choses dont les autres ont parlé, autrement, on l'accuse de ne rien dire de nouveau. Mais si les matières qu’il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. J’aimerais autant qu’on l’accusât de se servir

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Mais si je n’aspire pas plus au renom d inventeur qu à celui d’écrivain, j'ai voulu , et d’une volonté ardente et profonde, rappeler des doctrines que je crois vraies et saines u tous ceux qui s’occupent des travaux de l’intelligence et surtout aux jeunes gens, et appuyer tous mes préceptes sur la nécessité de fortes et solides études.

La maladie dominante de notre âge, et dont les funestes symptômes se reproduisent partout, c’est l'impatient désir de triompher avant de combattre et de cueillir les fruits qu'on n’a pas semés. Tout contribue, sous ce rapport, à gâter la jeunesse, et c’est par là que dépérit entre ses mains ce trésor littéraire dont elle n’a hérité que pour le conserver et l’agrandir.

La famille gâte la jeunesse en l’initiant trop tôt au spectacle énervant et enivrant du monde; les pères se laissent aller à l’enirainemenl général, et oublient de quel immense avantage ont été pour eux-mèmes les habitudes de travail sérieux et retiré.

L école gâte la jeunesse en faisant la part encore trop large à l’imagination et à la facilité superficielle; elle aussi suppose trop souvent qu’on peut tout apprendre et bien apprendre en apprenant vile, et donne des primes au charlatanisme intéressé qui, pour flatter ses goûts, lui présente chaque jour de menteuses recettes.

Le public gâte la jeunesse. Epouvanté, et on le serait à moins , de la pénurie toujours croissante de premiers sujets dans tous les genres, il jette à pleines mains bouquets et couronnes à tout débutant qui laisse percer la moindre lueur de talent ; il décerne au plus mince succès de collège l’ovation et le vin d’honneur; les fumées de cette gloire précoce montent

des mots anciens : comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition differente, aussi bien que les memes mots forment d’autres pensées par les différentes dispositions. »

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