Chapitre premier, page
« A Rome , dit Malernus ( De Oraloribus , chap. 36, trad. de Burnouf) , plus un citoyen était puissant par la parole, plus aussi l’accès des honneurs lui était facile, plus dans les honneurs même il l’emportait sur ses collègues: plus il avait de crédit auprès des grands , d'autorité dans le sénat , de réputation et de célébrité parmi le peuple. Voilà ceux dont l’immense clientèle embrassait des nations entières , ceux que tout gouverneur honorait avant son départ, cultivait après son retour, ceux au devant de qui semblaient venir les préturcs et les consulats. Même dans la conduite privée ils n’étaient pas sans pouvoir, puisqu’ils gouvernaient le peuple et le sénat par leurs conseils et leur influence. Je dis plus : nos aïeux étaient persuadés que , sans l’éloquence, on ne pouvait, dans Rome, atteindre ou se maintenir à un rang brillant et distingué. Et cette opinion était naturelle dans un temps où l’on pouvait être, même contre son gré, conduit à la tribune ; où c’était peu d’opiner brièvement dans le sénat , si l’on ne soutenait son
NOTES
avis par le talent de la parole ; aussi les talents étaient-ils aiguillonnés par l'honneur autant que par l’intérêt ; on eût rougi de descendre du rang de patron à celui de client , de laisser passer à d'autres familles des relations héréditaires ; de s’exposer par inertie et par insuffisance à ne pas obtenir les dignités , ou , les avant obtenues, b rester en dessous. »
Quoique la Rome des empereurs présentât b l'éloquence un champ moins vaste et moins fécond que la Rome républicaine, ne croyez pas cependant que l’intérêt qui s’y rattachait eût entièrement disparu avec la liberté de la tribune et du barreau.
Les coups qui frappèrent la république ne purent renverser si vite cet arbre aux fruits nourrissants et savoureux qui , avec le temps, avait jeté au cœur des citoyens des racines toujours vivaces, malgré l'épuisement du tronc et des branches.
« L’éloquence , avait dit Apcr ( ibid. , chap. 5), est l’art qui chez nous procure le plus d’avantages et promet le plus d’honneur, qui donne dans Rome la plus belle renommée et qui la répand avec le plus d’éclat chez tous les peuples de l’empire. Si futilité doit être le but de tous nos desseins et de toutes nos actions , quelle plus utile sauvegarde que l’exercice d’un art où l'on trouve toujours des armes prêtes pour soutenir scs amis , porter secours aux étrangers, préserver un malheureux de sa perte, enfin jeter dans l’âme d'un envieux ou d’un ennemi la terreur et l’effroi, tranquille soi-même, et comme revêtu d’une puissance et d'une magistrature perpétuelles ? Le pouvoir et les bienfaits de cet art se révèlent dans la bonne fortune par l’appui et la protection que vous donnez b d’autres. L’orage vient-il h gronder sur vous-même ? non , l’épée et la cuirasse ne sont pns pour le guerrier une défense plus sure que n’est pour l’accusé en péril, cette éloquence qui, servant de glaive comme de bouclier, peut, devant les juges, le sénat ou le prince, porter également et repousser les coups.
« El puis (chap. 6), quoi de plus doux pour une âme noble, généreuse et ncc pour les nobles jouissances, que de voir sa demeure incessamment remplie par le concours nombreux des hommes du plus haut rang, et de savoir que ce n'est point b l'opulence, à l'espoir d'un héritage vacant, à quelque place importante,
Diç
t Gooole.
■NOTES
niais à la personne même que s'adresse cet honneur! Je dis plus, les vieillards sans héritiers, les riches, les puissants sont les premiers à venir chez un orateur jeune et pauvre, pour remettre en ses mains leur destinée et celle de leurs amis.
« Le plaisir de posséder une fortune immense ou un grand pouvoir égalcra-l-il celui de voir des hommes pleins de jours et d’honneurs, environnés de la considération générale, nageant au sein de l’abondance, confesser qu’ils manquent du premier de tous les biens? quand l’orateur sort en public, que de clients l’accompagnent ! quelle imposante représentation ! que de respects dans le lieu où se rend la justice ! quel triomphe quand il se lève, et, debout au milieu du silence universel , attire sur lui tous les regards ! quand il voit le peuple accourir, l’entourer d'un cercle immense, recevoir de sa parole mille impressions diverses !
« Quel est celui des arts (chap. 7), dont l’éclat et la renommée ne le cèdent à la gloire dont les orateurs jouissent dans Rome, non-seulement parmi les hommes agissants et occupés des affaires, mais encore parmi les jeunes gens de l’âge le moins sérieux, pour peu qu'ils aient un esprit bien fait et la conscience de quelque talent ? Quel nom les pères font-ils entrer plus tùt dans la mémoire de leurs fils? Quels citoyens sont plus souvent, sur leur passage, nommés, désignés du doigt par la multitude sans lettres et le peuple en tunique ? Les étrangers même et les voyageurs, frappés déjà au fond des provinces du bruit de leur réputation, sont à peine arrivés dans Rome qu'ils les recherchent et veulent connaître les traits de leur visage.
u Parmi tant et de si grands biens (chap. 8), les images, les inscriptions, les statues occupent sans doute la moindre place ; et cependant, il ne faut pas croire qu'on y renonce non plus qu’aux richesses et à la fortune que tant de gens blâment et que si peu dédaignent. Oui, ces honneurs, ces décorations, celle opulence, nous la voyons alllucr dans les mains de ceux qui, dès leur première jeunesse, se sont voués aux exercices du barreau et aux études oratoires. »
NOTES
Note B.