‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 114 sur 147 · Chapitre II. page 1 S · texte numérisé non relu

Chapitre II. page 1 S

Quintilien recommande, sous ce rapport, l’attention la plus scrupuleuse dans le choix des domestiques même et des nourrices ; « que celles-ci parlent correctement, dit-il, pour que l’enfant ne s'habitue point à un langage qu’il lui faudra désapprendre plus lard. » Bien entendu que je ne prétends pas, comme certains puristes, supprimer le parler enfantin, naïi et gracieux gazouillement, que les nourrices, ou plutôt que la nature a créé pour nos organes encore imparfaits. Soyez tranquille ; l’enfant ne tardera pas à distinguer de lui-même une double langue, la sienne et celle de l’adulte. Jamais garçon de quinze ans, que je sache, n’emploie les bégaiements de l’enfance, et ne dit encore, dada, toutou, Mo, pour cheval, chien, douleur, etc. Mais ce que j’ai vu, c’est que beaucoup conservent, pendant une grande partie de leur vie, les locutions vicieuses de la langue usuelle, et la prononciation incorrecte de ceux qui ont entouré leur enfance.

« Les impressions que nous recevons dans le premier âge, dit toujours Quintilien, sont naturellement les plus profondes, et ce sont les mauvaises qui laissent les traces les plus durables. Le bien se change aisément en mal , mais quund vient-on à bout de changer le mal en bien ? » On est donc en droit d’exiger à cet égard la plus minutieuse sollicitude, en Belgique surtout, où l’étude dominante du français, bien qu’elle ail considérablement gagné depuis quelques années, est encore beaucoup trop négligée. Dieu nous préserve de vouloir proscrire le flamand des écoles. Le flamand est la langue d’une grande partie du peuple ; hommes et citoyens, avant d’étre écrivains, notre premier devoir est de sympathiser avec le peuple, et pour cela, il faut le comprendre ; le flamand est d’ailleurs la clef de tous les idiomes du Nord, et sous ce rapport, présente d'immenses avantages à qui l’a étudié de bonne heure. Mais je voudrais qu’on le mit à son rang. Car le pire de tout est de parler flamand en français ou français en

NOTES

flamand. Or, la langue nationale occupe une si grande place dans notre vie intime, et fait si bien partie de nous-mêmes, que l’existence simultanée de deux idiomes marchant de front dans l’intelligence, sans jamais sc confondre ou se nuire, est un phénomène singulièrement rare. Que les parents se prononcent donc, de bonne heure, pour la suprématie de l'un ou de l’autre dans l’éducation de leurs enfants ; mais qu'ils n’oublient pas que le 'français, outre ses mérites littéraires, est la langue du Gouvernement, des chambres, de la plus grande partie des tribunaux, des spectacles, des journaux, des établissements d’instruction publique, en un mot de tout ce qu’il y a de national et de mental dans un peuple. Ceci est un fait positif et patent, contre lequel il serait aussi ridicule qu’inutile de regimber, et tant que ce fait subsiste, et qu’il n’est point de motif raisonnable pour chercher à l’anéantir, c’est notre droit et notre devoir de le constater. L’immense majorité des jeunes gens qui sc destinent aux professions libérales doit donc parler et écrire en français. Il suit qu’il faut les rompre à cette langue dès l'ége le plus tendre et s’adresser immédiatement aux maitres les plus habiles. Règle générale, et je m’appuie encore ici sur Quintilien : plus un maître est habile, plus il est capable d'enseigner les petites choses, pour peu qu’il le veuille. Je lis dans un ouvrage de Diderot où je ne m’attendais guère à voir commenter Quintilien : « Il faut être profond dans l’art ou dans la science pour en bien posséder les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits que par ceux qui ont blanchi sous le harnais ; c’est le milieu et la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement.... Quand on ne sait pas tout, on ne sait rien bien, on ignore où une chose va, d’où une autre vient, où celle-ci et celle-lù veulent être placées , laquelle doit passer la première, ou sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la méthode ? et la méthode, d’où nait-elle ? » Philippe de Macédoine voulut que son fils Alexandre apprît à lire du plus grand philosophe de son siècle, d’Aristote, et Aristote ne crut pas cette mission indigne de lui. Rien de plus difficile que de faire sentir à certains Flamands adultes en quoi leur style est généralement barbare et leur prononciation vulgaire, et ce que c’est que de bien écrire ou de bien parler en français. Ils savent trop de

■NOTES

français pour ne pas croire qu'ils le savent, et pas assez pour comprendre qu'ils ne le savent pas.

Note C.

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