‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 116 sur 147 · Chapitre III, page · texte numérisé non relu

Chapitre III, page

I)e l'Allemagne , t" partie , chap. 18. — L’ouvrage où la question de l’étude des mathématiques, comme partie de Icducation libérale, a été traitée le plus à fond est assurément un opuscule de M. Hamilton, en réponse à un ouvrage du rév. Will. Wbevcl , publié & Cambridge, 1855. M. W. Hamilton soutient que l'étude des mathématiques ne donne point une éducation générale^ l’esprit. Ce curieux écrit , où l’auteur appuie son opinion sur une foule d’autorités respectables et de noms célèbres, surtout en mathématiques, a été traduit en français par L. Peissc. M. le duc de Caraman a donné une notice intéressante sur ce livre dans la Bibliothèque universelle de Genève , août 1842. — L’auteur aurait pu ajouter aux autorités qu’il invoque un passage remarquable de la 5e note additionnelle à V éloge de Fourier, par M. Cousin. « Il n'y a pas de

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plus grands barbares, disait souvent Fourier, que certains mathématiciens ; ils n'estiment que les mathématiques , et voudraient qu’on y appliquât d'abord les enfants. C’est l’idée la plus fausse, la plus contraire à l’esprit philosophique, à la société, à l’humanité. Loin de là , il faut que , pendant la première jeunesse , on ne s'occupe que des lettres. Il faut maintenir soigneusement dans les collèges l’étude des langues anciennes , du grec et du latin. Car, en apprenant le latin , ce n’est pas seulement une belle langue qu’on étudie, c’est un commerce intime qu’on institue avec des hommes sages et d’un génie excellent, un Cicéron, un Virgile, un Titc-Live, un Sénèque. Que de belles et bonnes choses on y apprend ! cela passe insensiblement dans l'àme et nous fait une seconde nature, qui est l’humanité proprement dite. Par exemple, les vies de Cornélius Népos, que l’on explique en sixième et en cinquième, sont merveilleusement adaptées aux besoins du jeune âge , qu’il faut nourrir de grands modèles. Cette vie d'Épaminondas, comme elle est touchante ! comme elle est propre à saisir l’âme d’un enfant !... Les humanités terminées, il ne faut pas encore passer immédiatement à l’étude des mathématiques : il faut résumer et développer les études de grec et de latin par un cours de philosophie , dans lequel on insistera particulièrement sur la morale. . . . Quand l’homme est ainsi formé , alors appliquez-le aux mathématiques. Il y marchera d’autant plus vite , cl il s’en servira comme il faut s’en servir, dans un esprit philosophique et pour la plus grande utilité des hommes. « Celui qui écrivait ces paroles est l'auteur de la Théorie de la chaleur , le troisième nom de la France impériale dans les mathématiques : les deux autres sont Lagrange et Laplace. J'ajouterai à l'autorité d’un des plus profonds mathématiciens du siècle, celle d’un homme qu’on n’accusera certes pas d'ètrc un pédant classique, égaré dans des théories surannées et étranger aux idées positives, de M. Thiers. Qu’on me permette de citer tout le passage relatif à l’étude des langues anciennes, dans son Rapport au nom de la commission chargée de l’examen du projet de loi sur l 'enseignement secondaire, en 1844.

« Il n'est personne, dit M. Thiers, qui n’ait entendu dire qu'on apprend aux enfants le grec, le latin, l'histoire des républiques anciennes, mais , du reste, rien de ce qui leur serait nécessaire

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dans la vie, el qu’ils y entrent uvec la connaissance du monde passé et l’ignorance du inonde présent.

« Ces idées qui commençaient à se répandre à la fin du dernier siècle, amenèrent pendant la révolution le bouleversement général des études. 11 ne fut plus question, à cette époque, que de mathématiques, de physique, d’histoire naturelle, de langues modernes. Le premier consul , lorsqu’il réorganisa l’éducation publique , n’hésita pas à revenir aux méthodes de Rollin , et ne craignit pas de ramener la jeunesse à la fréquentation des anciennes républiques de Rome et d’Athènes. Ce grand esprit savait ce qu’il faisait ; et nous aurions grand tort , messieurs , de retomber dans des erreurs aujourd'hui jugées par tous les hommes instruits.

« Oui , Messieurs , nous n’hésitons pas à le dire , les lettres anciennes, les langues grecque et latine doivent faire le fond de l’enseignement de la jeunesse. Si vous changiez un tel état de choses , nous osons l’aflirmcr, vous feriez dégénérer l’esprit de la nation.

« L’enfance est apte surtout à l’étude des langues , parce qu’à cet âge l’intelligence, peu propre à l’exercice de la réflexion , l’est beaucoup , au contraire , aux exercices de la mémoire. Les mots qu’on accumule à cet iîge dans la tète , y restent gravés jusqu’à la dernière vieillesse. Il faut donc, si l’on veut occuper l’esprit de l’enfant sans le fatiguer trop tôt, le nourrir de lctudc des langues ; et entre toutes, lesquelles choisir, sinon celles qui sont les langues de la science, et celles surtout qu’on n’a plus l'occasion d’apprendre, quand on est entré dans la vie? Une fois arrivé à l’âge mûr, le monde présent nous entoure, nous sollicite de toutes les manières, pour nous faire apprendre l’anglais ou l’allemand ; mais les Grecs, les Romains , ne sont plus que dans la mémoire des hommes , et ils ne viennent pas nous solliciter par mille intérêts positifs à apprendre leur langue. Et puis , il faut le dire , quand on l’a étudiée, on ne se consolerait pas de la négligence qui vous aurait exposé à l’ignorer.

« Snns les langues anciennes on ne connaît pas l’antiquité, on n’en a qu’une pâle, qu’une imparfaite image ; or, l’antiquité, osonsle dire à un siècle orgueilleux de lui-même, l’antiquité est ce qu’il y a de plus beau au monde. Indépendamment de sa beauté , elle

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a pour l'enfance un mérite sans égal, elle est simple. Or, Messieurs, s’il faut au corps des enfants des aliments simples , il en faut aussi de simples h leur Ame. De même qu’on ne doit pas blaser leur goût par des saveurs trop vives , on ne doit pas surexciter leur esprit par la beauté souvent exagérée des lettres modernes. Homère, Sopliorle, Virgile, doivent occuper, dans l’enseignement des lettres, la place que Phidias et Praxitèle occupent dans l’enseignement des arts. Et puis, ce ne sont pas seulement des mots qu’on apprend aux enfants en leur apprenant le grec et le latin, ce sont de nobles et sublimes choses ; c’est l’histoire de l’humanité sous des images simples, grandes, ineffaçables.

« Et dans un siècle positif et un peu vulgaire comme le nôtre, qui, lorsqu’il sort un instant des intérêts matériels , ne cherche dans les arts que des couleurs fausses et outrées, éloigner l’enfance de ces sources du beau antique, du beau simple, ne serait-cc pas précipiter notre abaissement moral ?

« Laissons, Messieurs, laissons .l'enfance dans l’antiquité, comme dans un asile calme, paisible et sain, destiné à la conserver fraîche et pure. Le temps du monde réel, des intérêts positifs, arrivera toujours assez tôt : ne le bâtons pas par l’éducation. »

Ce passage est cité comme une autorité imposante par un autre ministre, le premier prosateur italien du siècle, M. Gioberti, qui a dit, lui aussi, d’excellentes choses sur l'utilité des études classiques dons ses Prolegomeni del Primait), p. 59. Relisez aussi une haute appréciation de la littérature grecque dans l’abbé de Lamennais, Esquisse d’une philosophie, liv. VIII et IX ; et une remarquable digression du comte de Maistre sur l’éminence de la langue latine dans le livre Du Pape, liv. I, c. 20.

Enfin, je ne puis m’empêcher de terminer cette note, peutêtre déjà trop longue, par une belle appréciation de l’éducation classique, qui se trouve dans un rapport de M. Jay sur les Études des réformateurs de M. Louis Reybaud : « L'éducation classique, c'est le fond commun de toutes les intelligences, leur point de départ, leur lien éternel, même lorsque des aptitudes diverses, des fonctions différentes les séparent. Sans celle base nécessaire, nous aurions bientôt trente technologies et pas de langue ; chaque profession porterait dans les relations ordinaires

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de la vie, la phraséologie de l’atelier, le jargon du comptoir, les formules exactes ou douteuses des sciences diverses , et le pays offrirait le spectacle de la confusion et du mélange adultère de tous les idiomes. Les études classiques forment le ciment mystérieux qui unit dans une communauté de principes les membres de la grande famille française; elles seules ont imprimé à notre littérature un caractère de grandeur, de goût, d’élégance, de moralité, qu'elle eût vainement demandé à l'éducation professionnelle. Cette littérature nationale, attaquée aujourd’hui par d’autres impuissants réformateurs, est destinée à s'élever sur les débris des générations fugitives, toujours vivante, toujours rayonnante de gloire , impérissable comme la flamme inspiratrice du génie. »

Note E.

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