VJ
Supposez le pinceau de Tenicrs égal à celui de Raphaël : mourez-vous sur la même ligne les magots do l’un et la Transfiguration de l’autre? Que l’inventeur de l'Iliade invente aussi la Batrochomyomachic, rien de mieux; mais si, devant sc prononcer entre les deux sujets, il eût choisi le second à l'exclusion du premier, le lui aurait-on pardonné? L’éloge de la folie ou de la paresse, la diatribe contre la goutte ou la peste, tant d'autres sujets favoris des savants et des moines du xvi* siècle, supposez-les écrits par Cicéron même, nous intéresseront-ils autant que l’éloge de Caton ou les Philippiques?
Le sur quoi et le pourquoi interdits à la critique! Mais une fois cette idée admise, qui pourrait, en bonne logique, reprocher à l’écrivain le choix d’un sujet même contraire à la morale, au patriotisme, au désintéressement, à tout ce qu’il y a de grand et de pur parmi les hommes?
Sans doute, il faut une grande latitude à l’artiste; sa carrière doit être vaste et variée, ses allures franches et libres ; il est presque toujours le meilleur juge de sa capacité et de sa spécialité; généralement ntd ne sait mieux que lui
. . . Quid ferre récusent,
Qnid valcant humeri 1 ?...
Je vais plus loin. On pardonnera bien des rêves ù l'imagination,bien des débauches à l'esprit,
Scimus, et banc veniam pelinmsque dnmusquc vieissim
Mais que ce soit une faveur, veniam, et non pas un droit. Vous appelez l’art une religion; soit. Mais le fanatisme ne
Quel fardeau son Ipaule ou supporte ou refuse.
Iles., Art poit.
Faveur qua tour à tour je demande et j'accorde.
Ibid.
(.IIAP. V. Dl' CI10IX DU SUJET.
ÜJ
vuul pas mieux dans celle-là que dans les au 1res. Des aulels, des llcurs, de l’encens pour l'art, mais qu'on n’aille pas le caelier par delà les nuages, au-dessus de tout contrôle humain, en dehors de toute société humaine. J’adopte bien la formule dcM. Cousin, l'art pour l'art, mais pourvu que l'art lui-méme soit bien compris, pourvu que l’on sache bien que, sous peine de mentir à sa nature, il doit offrir comme conséquence de ses œuvres, la vérité, la moralité, la beauté.
En vain nous cric-t-ou que <. l’on ne sait pas en quoi sont faites les limites de l'art, que de géographie précise du monde intellectuel, on n’en connaît pas; qu'on n’a pas encore vu les caries routières de l'art avec les frontières du possible et de I impossible tracées en rouge cl en bleu ; qu'enfin on a fait cela parce qu’on a fait cela *. »
Sophismes! l'art a scs limites. Les maîtres les lui ont tracées, cl leur voix ne fut que l'écho de la raison et de la justice éternelle.
•i L'homme digne d'élre écoulé, dit Fénelon, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. »
Le sujet doit donc être moral , ou du moins n'avoir rien de contraire à la moralité. INous pouvons dire du sujet ce que la Bruyère dit de l'ouvrage : » Quand une lecture vous élève l'esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon et fait de main d’ouvrier. » Le mot de la Bruyère explique ce que j’entends par moralité. On voit assez qu’en l'exigeant je ne demande pas un sermon. Le sujet d’une fable, d’un roman, d’un drame, d'une comédie, peut avoir ce mérite de moralité. Quelle moralité plus haute que celle du Pronicthve, de l'Œdipe à Colonc, du Cid, d'Jlhalie, d'Jlzire ! plus
1 Yicîon Hugo. Préface tics Orientales.
î> 4 DE LA RUÉTOIUQUË.
touchante que celle du Ficaire de JFakeficld , de Jeannot et Colin, de Paul et Firginie , de Picciola, de Jocelyn, de Consuelo? « Je me souviens, dit quelque pari Montesquieu, qu’en sortant d’une pièce intitulée Ésope à la cour, je fus si pénétré du désir d’être plus honnête homme que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte. » Honneur à Doursault qui sut choisir un sujet assez moral pour inspirer un si beau désir à une si belle àme !
Une grave erreur de plusieurs écrivains actuels, mais dont, pour l'honneur du siècle, j’aime mieux accuser leur esprit que leur cœur, c’est de s’imaginer que le crime est un élément nécessaire d intérêt pour tout drame et toute fiction; qu’il n’est point d’admiration possible pour le héros, ou d’attendrissement pour la victime, si on ne les entoure, en façon de repoussoir, d'une bande de scélérats, et quels scélérats ! quelque chose de monstrueux, d’excentrique, d’inimaginable, ù faire reculer les plus intrépides d’horreur et de dégoût. C’est une grande faute ; même littérairement parlant , je crois la vertu plus intéressante que le crime. Les drames cl les romans anciens et modernes, que j’ai cités plus haut, me semblent plus attachants, je ne dis pas supérieurs comme œuvres d’art, cela va de soi , je dis plus attachants, que toutes les productions byroniques et sataniques des trente dernières années. Et puis, dans l’erreur de nos écrivains , il est un autre côté non moins sérieux ; ils ne pèchent pas seulement contre la morale et le goût, mais contre la patrie; d’une part, ils ont calomnié lu France aux yeux de l'Europe entière (G), et de l’autre, ils ont contribué peut être à amener ces jours néfastes qui auraient pu, s'ils se fussent continués, nous faire croire h nous -mêmes qu’il n’y avait pas calomnie.
Quoi qu'il en soit, leurs aberrations même prouvent qu’ils ne regardent pas le choix du sujet comme indifférent. Ils pensent, comme nous, que le sujet doit intéresser par lui-même et indépendamment de la manière dont il est traité. Qu'ils se
Diqitized by CjOOqIc